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L’auteur analyse l’évolution des idées depuis le début du XXe siècle, où l’on se préoccupait de protéger la nature, jusqu’à nos jours, où il est question de gérer la biodiversité.

De la protection de la nature au pilotage de la biodiversité

L’auteur analyse l’évolution des idées depuis le début du XXe siècle, où l’on se préoccupait de protéger la nature, jusqu’à nos jours, où il est question de gérer la biodiversité.

Publié le 22/05/2019

La communauté internationale prétend freiner la perte de biodiversité et maintenir les services rendus par les écosystèmes. Ces termes à la mode expriment-ils une nouvelle façon de concevoir la nature ? Les bouleversements récents dans la façon dont les sciences appréhendent la nature mettent en évidence un renouvellement de paradigme. L’idée d’équilibre naturel a longtemps prévalu en écologie. Aujourd’hui, s’impose celle de changement permanent, qui appelle une réflexion éthique : comment repenser les valeurs qui fondent les relations homme-nature, sachant que la biodiversité s’inscrit dans une trajectoire ?

Dans un contexte marqué par de nouveaux repères conceptuels et par l’urgence des prises de décision, les scientifiques se trouvent de plus en plus impliqués dans la mise en oeuvre de projets qui inscrivent une biodiversité « choisie » dans leurs objectifs. L’auteur ouvre la réflexion sur l’évolution qui en résulte nécessairement dans la pratique du métier de chercheur. 

 

Normalien, Patrick Blandin est professeur émérite du Muséum national d’histoire naturelle. Il a dirigé le laboratoire d’Ecologie générale, la Grande Galerie de l’évolution et le laboratoire d’entomologie. Il est président d’honneur du Comité français de l’Union internationale pour la conservation de la nature. Auteur de travaux en écologie, systématique, et biogéographie d’invertébrés, en Afrique et en Amérique du Sud, il a aussi animé des recherches interdisciplinaires sur des milieux forestiers du bassin parisien. Il a travaillé à l’analyse critique des concepts d’écosystème et de biodiversité, et s’intéresse aux liens entre écologie, évolution et éthique de la conservation de la nature.

 

De la protection de la nature au pilotage de la biodiversité

Editions Quae – coll. Sciences en questions - 124 pages, mai 2019 – 12 euros

Première publication en 2009

EXTRAITS

Les travaux d’écologie historique montrant que bien des espaces amazoniens ont été longuement manipulés, et tous ceux consacrés, dans de multiples régions, aux systèmes agro-forestiers sont là pour rappeler que le façonnage des écosystèmes et le pilotage de la biodiversité ne datent pas d’hier. Partout sur la planète, les paysages que nous appellerons encore « naturels » seront de plus en plus des paysages artificialisés : voulus par des humains et produits par une manipulation technologique d’entités et de processus naturels, ils seront des « ouvrages d’art ». L’emploi qui se développe de l’expression « infrastructure écologique », imitation des « infrastructures routières » et autres « œuvres » d’ingénieurs, est révélateur de cette évolution. 

Cela appelle toute une réflexion sur l’opposition classique entre « naturel » et « artificiel ». Il en a été débattu depuis bien longtemps. Mais l’idée que l’on puisse « renaturer » la nature change la perspective. Et même si l’on n’allait pas jusque-là, comment situer par exemple le maintien d’espèces sauvages dans certaines réserves naturelles au prix d’opérations, parfois lourdes, de génie écologique ? Le sauvage est-il domestiqué pour rester naturel ? 

On peut comprendre que certains déplorent que la nature « authentique » régresse, faisant de plus en plus place à, si j’ose dire, une nature de seconde main. En revanche, William Jordan avance l’idée originale de « ...célébrer les succès des opérations de restauration comme autant de succès de la société... », n’hésitant pas à dire qu’ « il faudrait ritualiser la restauration des systèmes écologiques... » et encore qu’ « il semble urgent de développer des rituels et des faits contribuant à structurer les communautés. ». William Jordan propose de « faire du lien social » à l’occasion d’opérations de « renaturation » de la nature, dans le souci sans doute de donner de nouveaux repères, quasi spirituels, à des communautés humaines en manque de mythes. 

Mais pourquoi se limiter à la réalisation de copies à peu près conformes des systèmes écologiques du passé, cette belle, vraie nature que connaissaient nos aïeux ? Pourquoi ne pas envisager aussi la création de systèmes écologiques nouveaux rassemblant de nouvelles biodiversités ? Certes, reconnaît Michael Soulé (1985), on peut augmenter artificiellement la diversité biologique, mais cet accroissement peut être plus apparent que réel, car, en associant des macro-espèces, l’on mesure rarement ce qui se passe pour d’autres espèces, discrètes, comme les microorganismes d’un sol, organismes que l’on ne manipule pas directe- ment. En outre, créer de nouveaux écosystèmes nécessite d’associer des espèces capables de co-fonctionner, alors qu’on ne peut atteindre l’objectif d’accroissement de la diversité spécifique, à partir d’un certain moment, qu’en réunissant des espèces qui n’ont pas eu l’occasion de co-évoluer.

Mais l’on peut jusqu’à un certain point réussir. Cela peut n’êtrein finequ’une question de moyens financiers. Et si l’on suit l’idée de William Jordan, on pourrait faire la fête à chaque fois qu’on a créé, selon nos désirs, un nouvel écosystème. 

D’autres, en revanche, voudront une nature libre, sauvage, évoluant sans contraintes d’origine anthropique, source d’émotions et de valeur spirituelle (Génot, 2003b ; Génot et Barbault, 2004). Mais pourquoi les émotions ressenties par les rares élites ou élus ayant accès à la nature réservée auraient-elles plus de valeur que les émotions de ceux qui jouiraient, près de chez eux, d’un éco- système fait de main d’homme ? 

La création d’écosystèmes pourrait donner naissance à un nouvel anthropocentrisme qui valoriserait le pouvoir technique des humains sur les processus écologiques évolutifs, pouvoir technique dont les scientifiques et les ingénieurs écologues seraient les détenteurs. N’y a-t-il pas là un nouveau risque d’appropriation d’une nature qui ne porte plus ce nom par de nouveaux techniciens qui en seraient les seuls acteurs compétents ? Par ailleurs, la mise en défense de la « pure » nature n’est-elle pas tout aussi anthropocentrique, si ceux qui la préconisent s’accordent le pouvoir de s’y rendre et d’en jouir ? 

La nature habite avec nous la même planète. Elle fait partie de la maison Terre et, en ce sens, elle est « domestique ». Son devenir n’est pas inscrit dans la mémoire de la vie, qui s’amenuise. Il dépend des vouloirs des humains. Mais il reste à ceux-là de moins en moins de possibilités de choix. Il leur faut d’autant plus assumer leurs responsabilités.