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L’auteur examine les stratégies des discours pseudo-scientifiques, des créationnismes négationnistes aux créationnismes philosophiques qui sollicitent la communauté scientifique pour qu’elle participe à une « quête de sens ». Il met au cœur de ce problème la question des critères de scientificité et place l’enjeu sur l’enseignement des sciences.

La science face aux créationnismes

L’auteur examine les stratégies des discours pseudo-scientifiques, des créationnismes négationnistes aux créationnismes philosophiques qui sollicitent la communauté scientifique pour qu’elle participe à une « quête de sens ». Il met au cœur de ce problème la question des critères de scientificité et place l’enjeu sur l’enseignement des sciences.

Mis à jour le 15/03/2018
Publié le 22/03/2018
Mots-clés : recherche - evolution

Les théories scientifiques sont-elles une affaire d’opinion ? A-t-on vu des politiques donner leur avis sur la théorie atomique, la théorie de la dérive des continents, la théorie des cordes ? Alors, quel problème pose donc la théorie de l’évolution ?

Dans cet ouvrage, l’auteur examine les stratégies des discours pseudo-scientifiques de divers courants créationnistes qui sollicitent la communauté scientifique pour qu’elle participe à une « quête de sens ». Il met au cœur de ce problème la question des critères de scientificité et place l’enjeu sur l’enseignement des sciences. En effet, contrairement à ce que prétendent les créationnismes qui se présentent comme victimes du dogmatisme, le combat des scientifiques n’engage pas des théories ou des faits mais témoigne de leur attachement au respect des méthodes scientifiques. L’une des actions majeures des scientifiques revient alors à expliciter pour le public la nature de leur contrat méthodologique. Il en va, pour le futur, de ce qu’on enseignera comme « science » à l’école publique. 

 

Guillaume Lecointre est systématicien, chercheur et professeur au Muséum national d’Histoire naturelle, où il dirige le département Systématique et évolution. Il a été directeur de l’Ecole doctorale Sciences de la nature et de l’homme. Il s’est beaucoup investi dans la formation des enseignants dans les domaines de la systématique et de l’évolution. Il a co-dirigé huit livres dont plusieurs contre l’instrumentalisation de la science. Durant dix ans, il a animé la chronique scientifique de l’hebdomadaire Charlie-Hebdo. Guillaume Lecointre a reçu en 2009 le Prix national de la laïcité par le comité Laïcité-République.  

 

Les sciences face aux créationnismes

Ré-expliciter le contrat méthodologique des chercheurs

Editions Quae – coll. Sciences en questions, 176 pages, réédition mars 2018 - 12,50 euros

EXTRAIT

Introduction :
 L’enseignement de l’évolution combattu 

Drôle de phénomène que de voir aujourd’hui des femmes et hommes politiques prendre publiquement position contre Darwin et contre son enseignement. Il ne s’agit même pas d’un Darwin en tant que personnage, ni même de la science de son époque (Tort, 1996 ; 2010). Il s’agit de la théorie générale de l’évolution telle qu’on la conçoit et l’enseigne aujourd’hui. Ces postures nous surprennent car nous questionnons (à raison) leur légitimité : les théories scientifiques sont-elles une affaire d’opinion ? La validité d’un résultat ou d’une théorie scientifiques tient-elle à la convenance du public ? La puissance publique doit-elle dicter aux sciences ce qui est vrai ou faux ? Mais nous oublions trop vite la principale raison de ces postures : le politique flatte son électorat en lui faisant entendre ce qu’il souhaite. 

Il ne s’agit pas seulement des clins d’œil d’un Ronald Reagan à son électorat de 1980. Même en Europe, les politiques se permettent de contester la construction théorique d’une science, et parfois même se prononcent en faveur du créationnisme. C’était le cas, à l’automne 2006, du vice-ministre de l’Éducation polonais Miroslaw Orzechowski (membre de la Ligue des familles polonaise), du député européen Maciej Giertych, et de son fils Roman Giertych, ministre de l’Éducation polonais (Baudouin et Brosseau, 2012). En février 2004, Letizia Moratti, ministre italienne de l’Éducation et de la Recherche sous Berlusconi, membre de Forza Italia, proposait un décret éradiquant tout cours sur l’évolution dans le primaire et le secondaire. Toujours en 2004, la ministre serbe de l’Éducation, Liliana Colic a été forcée de démissionner après avoir tenté un coup de force imposant l’éradication de la théorie darwinienne de l’évolution si les thèses créationnistes n’étaient pas enseignées à part égale. Aux Pays-Bas en 2005, la ministre de l’Éducation Maria Van der Hoeven voulut initier un débat public sur l’enseignement de la théorie darwinienne de l’évolution pour le mettre en balance avec les thèses du mouvement du dessein intelligent (ou Intelligent Design). En juin 2007, le président du Conseil de l’Europe, l’ultra-catholique Luc Van den Brande, et le Conseil de l’Europe avec lui, cédèrent aux pressions du Saint-Siège en renvoyant en commission – c’est-à-dire aux oubliettes – le rapport du député européen Guy Lengagne qui analysait les avancées du créationnisme dans les systèmes éducatifs européens et préconisait leur mise à l’écart des cursus scientifiques. Le rapport Lengagne ne sera pas discuté en session plénière. Ce n’est qu’après une campagne médiatique menée avec beaucoup d’énergie par Guy Lengagne à l’été 2007, que son rapport sera adopté par le Conseil de l’Europe en octobre 2007. 

En Europe, dans neuf des plus grands pays, plus de la moitié de la population interrogée lors d’enquêtes réalisées pour les années 2002-2003 rapportées par Miller (2006, supplementary material) prend l’évolution très au sérieux (Danemark, France, Allemagne, Autriche, Royaume-Uni, Espagne, Italie, Pays-Bas, Pologne), contre seulement 36 % pour les États-Unis. À l’inverse (chiffres de 2005), la Grèce, la Roumanie, la Bulgarie, la Lituanie sont les pays européens où moins de la moitié de la population accepte l’idée d’évolution, comme aux États-Unis (40 % de la population en 2005) et en Turquie (23 %). En Grèce, par exemple, on n’enseigne pas l’évolution, et en Roumanie une loi l’interdit. En Turquie, pays qui pourtant était à la pointe de l’enseignement de la biologie il y a cinquante ans, il n’est plus possible d’enseigner autre chose que l’Intelligent Design, et le sujet est à la fois populaire et politiquement très tendu (Graebsch et Schiermeier, 2006 ; Somel et coll., 2007 ; Abott, 2009). Au Royaume-Uni, l’État subventionne la création d’écoles sur initiative privée et laisse au bienfaiteur le contrôle des nominations du personnel, du conseil d’administration et des contenus des programmes. Ainsi les sciences sont-elles enseignées dans une perspective créationniste dans les établissements scolaires de l’Emmanuel College Foundation, régulièrement montrés en exemple par Tony Blair pour vanter son projet de loi sur l’éducation. En Suisse romande, on enseigne le créationnisme en cours de sciences dans sept écoles confessionnelles privées suisses d’obédience évangéliste. C’est le cas d’au moins deux écoles belges (Susanne, 2010) ainsi qu’en Allemagne, au Land de Hesse, où une école privée sous contrat d’État enseigne le créationnisme, État où la ministre Karin Wolff proposera que l’enseignement biblique soit intégré au cours de biologie. Aux Pays-Bas, des sorties scolaires sont régulièrement organisées pour visiter une Arche de Noé grandeur nature qui se conçoit comme un musée (Van de Velde et coll., 2009). Pour plus d’exemples, on pourra consulter Baudoin et Brosseau (2012). 

A-t-on vu des politiques donner leur avis sur la théorie atomique, la théorie de la dérive des continents, la théorie des cordes ? Si une théorie scientifique mérite que des politiques s’en mêlent, c’est que cette théorie résonne d’une manière particulière chez le public. Alors, quel problème pose donc la théorie de l’évolution ?