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Cet ouvrage aborde les nombreuses façons d’appréhender la nature à travers le temps. Les configurations historiques et géographiques, les cadres économiques et politiques, les forces culturelles et sociales, les agencements scientifiques et techniques délimitent des manières très singulières de considérer l’environnement naturel.

Pour une anthropologie historique de la nature

Cet ouvrage aborde les nombreuses façons d’appréhender la nature à travers le temps. Les configurations historiques et géographiques, les cadres économiques et politiques, les forces culturelles et sociales, les agencements scientifiques et techniques délimitent des manières très singulières de considérer l’environnement naturel.

Publié le 12/09/2019

Il s’agit d’abord de proposer des définitions de ce que pourrait être une anthropologie historique de la nature en mobilisant l’histoire de la philosophie. L’enjeu est ensuite de comprendre comment se sont construites les formes de séparation entre un monde anthropocentré et l’environnement naturel. Inversement, les tentatives de politisation de la nature apparaissent comme des jonctions espérées entre des univers d’action et de représentation artificiellement disjoints. Enfin, la relation aux existants permet de pointer toutes les recompositions des manifestations naturelles dans l’ordre des sociétés humaines. De la phúsis des Grecs aux plages de Californie, des récoltes médiévales aux représentations du Vésuve, des marées vertes au territoire écologique de Versailles, cet ouvrage donne à voir un large ensemble d’approches contrastées en lien avec les enjeux très contemporains de nos rapports à la nature.

 

Les auteurs

Jérôme Lamy est chargé de recherche au CNRS (Certop - université Toulouse-Jean-Jaurès).

Romain Roy est docteur en histoire ancienne et chercheur associé au laboratoire HeRMA, université de Poitiers.

Alix Levain, chargée de recherche au CNRS au laboratoire Armure, est chercheuse associée au Lisis sur le programme de recherche Paroles et chemins de l’agriculture littorale porté par l’Inra. Lors de l'écriture du livre, elle était en fonction à l'Inra au Lisis.

 

Pour une anthropologie historique de la nature

Presse universitaires de Rennes - 400 pages, juin 2019 - 28 euros

EXTRAITS

Dès les débuts de mes recherches sur l’expérience des marées vertes, mon attention a été attirée sur ce point par la mobilisation régulière, par certains acteurs engagés dans les débats qui entourent la prise en charge de ce problème – et ceux-ci sont nombreux –, de références à des événements passés de l’histoire régionale et à l’histoire locale : l’histoire des marées vertes engage pour ceux qui les vivent et qui les gèrent une réflexion sur ce qui, dans leur propre regard et dans celui des autres, a changé. Il paraît de ce fait crucial de « resituer les actions du passé dans l’horizon effectif des attentes de leurs auteurs, [pour] veiller à ne pas projeter sur les faits passés la connaissance que nous avons des suites auxquelles ils donnèrent lieu, [et pour] rendre compte de l’indétermination relative qui a présidé aux actions passées, indétermination que la survenue même de ces actions a souvent eu pour effet d’effacer* ». C’est alors à restituer aux expériences plurielles des changements environnementaux leurs temporalités propres et à analyser les usages présents du passé que la mobilisation de ces sources contribue**. 

Dans le cas des marées vertes, les délibérations communales sont épisodiquement évoquées par certains acteurs lorsqu’il s’agit d’argumen ter sur l’antériorité du phénomène ou sur la mobilisation des élus locaux. Elles portent une charge d’administration de la preuve. Mais elles sont aussi, davantage encore que la presse, souvent la seule trace écrite de la confrontation au phénomène que les acteurs institutionnels retiennent comme digne de foi. Or, la datation de l’émergence des marées vertes est un enjeu de premier plan, à la fois scientifique et politique : c’est une façon approximative de déterminer le seuil de sensibilité des sites aux marées vertes, donc de penser un avenir sans algues vertes. À l’inverse, mettre l’accent sur l’absence de rupture sensible et l’antériorité du phénomène est une façon d’affirmer sa naturalité et de limiter les possibilités d’examen critique sur les décisions et les trajectoires de développement qu’elles accompagnent. 

Or, de nombreuses incertitudes affectent la datation de l’apparition des marées vertes. Elles sont d’abord d’ordre phénoménologique. On date la « gêne », le sentiment d’anomalie, ce qui implique une proximité entre l’espace touché et des riverains, ou un usage de la plage. Le pêcheur à la senne, le baigneur se souviennent de la densité des algues dans l’eau. Ou alors, de l’échouage et de l’odeur, tous indices qui ne reflètent pas forcément l’importance de la biomasse. Celle-ci est si variable, en fonction des conditions de vent et d’ensoleillement, si mobile, que la rencontre avec les algues présente presque, en dehors des sites brutalement sinistrés qui sont finalement très circonscrits, un caractère aléatoire. Enfin, même si le phénomène d’efflorescence massive (le bloom) se caractérise par son caractère extrêmement rapide, en fait, vu de la côte, on n’a pas affaire à un seul mais à une multiplicité de blooms, qui s’installent progressivement dans le paysage, et dont l’apparition est rarement assez marquante pour générer une rupture dans l’expérience du littoral. Ainsi, la plupart des habitants n’ont pas vu apparaître les algues : ils ont été témoins d’une amplification de leur présence à la belle saison. Ils les ont vues, par ailleurs, disparaître autant de fois qu’elles sont apparues... Cette incertitude est aussi liée aux dynamiques d’institutionnalisation des proliférations. Il existe peu de documents écrits sur le sujet et son traitement par les institutions, qu’elles soient administratives, scientifiques ou associatives, est faible au début. Le phénomène est trivial. Il touche en partie des espaces qui ne font l’objet que d’une administration légère au quotidien. Lorsqu’il touche des zones plus fréquentées, comme les plages, il apparaît au même moment que se développent les pratiques de « nettoyage » de la laisse de mer. Et les algues vertes ne se distinguent pas toujours des autres déchets collectés. Aussi les sources administratives sont-elles d’un apport plutôt limité : le phénomène n’intéresse pas en lui-même sur la majorité des sites, jusqu’à une période récente. Qui plus est, si les sources les plus fiables pour la datation sont certainement les articles de presse, alerter la presse n’est pas une pratique très répandue dans l’espace rural à cette époque, a fortiori lorsque le carac- tère naturel du phénomène n’est pas questionné. 

 

*Y. Barthe, D. de Blic, J.-P. Heurtin, E. Lagneau, C. Lemieux, D. Linhardt, C. Moreau du Bellaing, C. Rémy et D. Trom, « Sociologie pragmatique : mode d’emploi », Politix, no 103, 2013, p. 175-204. 


**S. Cerutti, « Histoire pragmatique, ou de la rencontre entre histoire sociale et histoire culturelle ». Tracés. Revue de sciences humaines, no 15, 2008, p. 147-168, [http://traces.revues.org/733] ; B. Lepetit (dir.), Les formes de l’expérience. Une autre histoire sociale, Paris, Albin Michel, 2013.