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USA : les discours des présidents au fil de l’histoire

Un logiciel d’analyse de texte permet une lecture profonde des discours de l’Etat de l’Union prononcés par les présidents américains chaque année depuis plus de 200 ans. Cette analyse révèle comment la pensée politique a évolué à travers les évènements de l’histoire.

Drapeau américain et micro. © Inra, Guillaume Bourrioux
Par Pascale Mollier
Mis à jour le 09/11/2016
Publié le 03/11/2016

Le nouveau président des USA, élu le 8 novembre 2016, saura-t-il surprendre le Congrès et le public américains lors de son « discours de l’Etat de l’Union » ? Jusqu’ici, peu de présidents y sont parvenus, tant cet exercice obligé conduit à une continuité dans la vision de la gouvernance et dans les sujets abordés : économie, production, politique intérieure et extérieure, sécurité, etc. (1)

Les discours se suivent et se ressemblent depuis plus de 200 ans

C’est une des conclusions d’un travail de recherche (2) qui a consisté à analyser le contenu de 228 discours, de 1790 à 2014, avec un logiciel d’analyse de texte (3). A première vue, les discours des 45 présidents successifs pourraient être interchangeables, même entre présidents de partis différents. On relève quelques rares tentatives de démarcation, lorsqu’en 1887 par exemple, Cleveland consacre la totalité de son discours à la réforme fiscale comme axe central de sa campagne… sans succès puisqu’il sera finalement battu par Harrison l'année suivante.

« L’analyse de texte ne s’attache pas à caractériser les présidents individuellement ou à les comparer, explicite Jean-Philippe Cointet. Nous visons un plus gros poisson, à savoir capturer les grands thèmes abordés à travers plus de deux siècles de démocratie américaine et saisir leurs discontinuités éventuelles en fonction des vicissitudes de l’histoire… ».

Identifier les grands thèmes et la manière dont ils sont reliés entre eux

Les chercheurs ont travaillé sur 10 périodes de 40 ans chevauchantes. Pour chaque période, un algorithme calcule des groupes thématiques de mots fortement liés (= clusters) parmi les 300 mots les plus fréquemment prononcés. Chaque thème ou cluster est visualisé sous la forme d’un rectangle étiqueté par les deux mots les plus centraux. Les relations entre les clusters dans deux périodes consécutives sont représentées par des flux gris, d’autant plus foncés que le degré de similarité est fort.. © Inra, Jean-Philippe Cointet
Les chercheurs ont travaillé sur 10 périodes de 40 ans chevauchantes. Pour chaque période, un algorithme calcule des groupes thématiques de mots fortement liés (= clusters) parmi les 300 mots les plus fréquemment prononcés. Chaque thème ou cluster est visualisé sous la forme d’un rectangle étiqueté par les deux mots les plus centraux. Les relations entre les clusters dans deux périodes consécutives sont représentées par des flux gris, d’autant plus foncés que le degré de similarité est fort. © Inra, Jean-Philippe Cointet

En y regardant de plus près, au cours des 225 années étudiées, on voit apparaître ou disparaître certains thèmes : disparition de « land and limits », (territoires, indiens, en rouge) vers 1820, apparition ponctuelle de « law and constitution » (réforme de la constitution américaine et droits des Noirs, en bleu foncé) entre 1850 et 1870, ou encore apparition tardive de « schools et help » (politique sociale, en jaune) dans les années 1990.

Mais c’est surtout les connexions entre les thèmes qui permettent de comprendre la manière dont les sujets sont abordés et pensés. Par exemple, on voit dans les années 50 une fusion révélatrice entre le thème « wages and production » (salaire et production) et le thème «expenditures and dollars » (politique fiscale, en vert clair).

La première guerre mondiale : une vraie transition dans la vision politique américaine

Une des révélations de ce travail est de montrer que l’année 1917, année de l’entrée des Etats-Unis dans la première guerre mondiale, a marqué un tournant dans la politique internationale américaine : avant 1917, elle consistait essentiellement en des accords bilatéraux entre pays (« treaty and conventions », en violet), tandis qu’après 1917, on voit apparaître avec le président Wilson une politique internationale globale, dans laquelle les USA se positionnent comme une puissance de plus en plus prégnante (« freedom and nations », « world and nations » etc.). Au moment où la guerre-froide commence, dans les années 50, on voit apparaître une deuxième bifurcation qui scinde la politique étrangère américaine entre son rôle de superpuissance internationale (« peace and allies ») et les questions de sécurité intérieure (« hope and freedom »).

Par ailleurs, 1917 apparait comme une année charnière, pas seulement par l’adoption d’une politique étrangère, mais dans plusieurs autres domaines, avec la naissance des idées progressistes (freedom, peace, courage), forgeant une conception « moderne » de la politique. Cette observation se démarque de certaines analyses historiques qui ont identifié d’autres évènements comme étant marquants dans l’évolution de la conscience politique américaine : la guerre civile (1861-1865), la reconstruction (1865-1877), le new deal (1933-1938) ou la seconde guerre mondiale.

« Cette forme d’analyse mathématique et quantitative, s’appuyant sur des matériaux de base indiscutables, permet de donner un éclairage différent et complémentaire de celle des historiens qui ont tendance à privilégier une certaine forme d’histoire (histoire des droits civils, histoire économique, etc.).  Cet outil peut réellement générer de nouvelles questions ou transformer des visions préexistantes », conclut Jean-Philippe Cointet.

L’ère de la culturomics

Dans ce travail, le logiciel CorTexT Manager a analysé presque deux millions de mots sur une période de 200 ans, en prenant en compte les éventuelles dérives dans le sens des mots au cours du temps et en distinguant celles qui sont significatives. Cela permet de conduire un travail sur une durée historique.

Ce type d’analyse se situe dans un grand courant actuel, celui des « humanités numériques », qui utilisent l’exploitation des données numérisées dans les sciences humaines. A une autre échelle, le projet Ngram Viewer de Google permet de suivre la dynamique de l’usage des mots dans les millions de livres de la bibliothèque numérique de Google. Un article paru en 2010 dans Science (4) révèle ainsi certaines évolutions socio-culturelles dans le temps et suivant les pays. Nous sommes passés à l’ère de la « Culturomics »!

 

            (1) Depuis 1790, le discours de l’Etat de l’Union est un exercice annuel obligé pour chaque président des USA. D’une durée d’environ 1h actuellement, il présente, généralement en début d’année, le bilan des actions et le programme  pour l’année en cours. Le discours est prononcé au Capitole à Washington, devant le Congrès (réunion de la Chambre des représentants et du Sénat). Il est également diffusé à la radio depuis 1911 et à la télévision depuis 1946.

            (2) Collaboration de Jean-Philippe Cointet (Inra, UMR LISIS) avec des chercheurs de l’Interdisciplinary Center for Innovative Theory and Empirics (INCITE), Université de Columbia, New York.

            (3) Le logiciel en ligne CorText Manager est développé par l’Inra au LISIS dans le cadre d’une plateforme soutenue par le GIS IFRIS avec le support du LabEx SITES.

           (4) Jean-Baptiste Michel et al. 2010. Quantitative Analysis of Culture Using Millions of Digitized Books. Science 14 jan 2011. DOI: 10.1126/science.1199644.

Contact(s)
Contact(s) scientifique(s) :

Département(s) associé(s) :
Sciences sociales, agriculture et alimentation, espace et environnement, Sciences pour l’action et le développement
Centre(s) associé(s) :
Versailles-Grignon

Référence

Alix Rule, Jean-Philippe Cointet, and  Peter S. Bearman. 2015. Lexical shifts, substantive changes, and continuity in State of the Union discourse, 1790–2014. PNAS vol. 112-35, 10837–10844. doi: 10.1073/pnas.1512221112.

Un nouveau programme d’étude en cancérologie

Jean-Philippe Cointet est engagé dans un nouveau programme d’analyse de texte sur les processus de structuration et d’innovation en cancérologie. En collaboration avec l’Université de Chicago et l’université McGill au Canada, ce projet met en œuvre une approche quali-quantitative pour saisir les dynamiques sociotechniques qui orientent et synchronisent la communauté des oncologues à l’échelle mondiale.

Une nouvelle version de CorText

Le logiciel CorText Manager, créé en 2011, est une application phare de la plateforme CorTexT dirigée par Marc Barbier (UMR LISIS). Il compte actuellement 2000 utilisateurs dans le monde. Il propose une interface accessible pour les chercheurs en Sciences humaines et sociales même s’ils ne sont pas informaticiens. Il permet une grande souplesse dans les sources de données analysées : publications scientifiques, articles de presse, discours, ou même tweets, ainsi que dans le type de questionnement. Une nouvelle version de l’interface vient d’être ouverte : http://managerv2.cortext.net