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Visuel dossier décryptage

Bien-être des animaux d’élevage, la recherche pour éclairer le débat

L’animal d’élevage : un être pensant ?

Une série d’expériences récentes montre qu’outre ses besoins physiologiques, l’animal a aussi des besoins comportementaux et élabore des attentes. Quelques exemples sur les animaux d’élevage…

Par Pascale Mollier
Mis à jour le 06/07/2017
Publié le 05/07/2017

Béliers race Ile de France.. © Inra, BEGUEY Alain
© Inra, BEGUEY Alain

« Le simple fait d’observer les animaux et d’analyser leur comportement nous renseigne sur les moyens à mettre en œuvre pour faire évoluer nos systèmes d’élevage ». C’est ainsi que Robert Dantzer (1) résume tout ce que les sciences cognitives peuvent apporter à la compréhension du bien-être animal et à l’élevage.

De nombreuses expériences montrent que les animaux sont capables d’analyser des situations en mobilisant de façon intégrée différentes zones du cerveau. Ils sont capables d’empathie, de plusieurs formes de mémoire. « Ils ne vivent pas seulement au présent, mais dans un présent qui tient compte du passé et de l’anticipation du futur » résume Pierre Le Neindre (2).

« Bien que leur univers sensoriel diffère de celui de l’homme - une poule voit dans les UV, une vache possède un champ visuel de plus de 300 degrés - nombre d’espèces animales partagent avec l’homme des émotions communes, peur, colère, joie etc., dont les circuits neuronaux commencent à être connus. Cet univers émotionnel des animaux devient accessible grâce à des approches expérimentales novatrices » souligne Alain Boissy (3).

Le mouton au théâtre

Expérience panneau agneau
Un agneau est en train de manger paisiblement quand il voit soudain un panneau coloré tomber derrière son auge.... © Inra, Alain Boissy
© Inra, Alain Boissy

Un agneau est en train de manger paisiblement quand il voit soudain un panneau coloré tomber derrière son auge. Il sursaute, son rythme cardiaque s’accélère, il présente tous les signes de peur et s’enfuit. Si maintenant la chute du panneau est systématiquement précédée par un signal lumineux, l’agneau, ainsi averti, sursaute deux fois moins fort, présente une tachycardie trois fois plus faible et revient plus vite vers son auge. Ainsi, les réactions de peur, aussi rapides soient-elles, dépendent de la manière dont l’animal évalue la situation. Ce ne sont donc pas de simples réponses réflexes. Dans le cas présent, la frayeur provoquée par la soudaineté est atténuée si l’animal peut l’anticiper.

Dans une autre expérience, un agneau est entrainé à réaliser une action qui déclenche la distribution d’une quantité fixe de nourriture. Si cette ration est subitement divisée par quatre, l’agneau s’agite et bêle. Son rythme cardiaque s’accélère autant que s’il n’obtenait plus de nourriture du tout. Ainsi, l’agneau s’attend non seulement à obtenir de la nourriture, mais à en obtenir une quantité donnée.

Cette série d’expériences (4) montre que les animaux sont capables d’évaluer le caractère soudain, nouveau ou prévisible d‘une situation. Ils perçoivent aussi lorsque celle-ci ne correspond plus à leurs attentes, et apprécient lorsqu’ils peuvent la contrôler. Ce sont ces mêmes caractéristiques qui déclenchent et définissent les émotions chez l’homme.

Les cailles émotives  ont une mémoire plus élaborée, mais sont plus sensibles au stress

Jeunes cailles.. © Inra, SLAGMULDER Christian
Jeunes cailles. © Inra, SLAGMULDER Christian

Depuis 60 générations, une sélection divergente chez la caille japonaise (5) a permis d’obtenir un modèle unique de lignées présentant des niveaux différents d’émotivité. Ces cailles sont observées lors d’un test où il s’agit de repérer parmi d’autres un pot contenant de la nourriture. Les cailles partent d’endroits différents pour retrouver le pot, qui a aussi une couleur particulière. Les cailles peu émotives se repèrent à la couleur du pot, alors que les cailles émotives, elles, se basent davantage sur l’emplacement du pot pour retrouver la nourriture, comme si elles savaient mieux s’orienter dans l’espace. Cette stratégie spatiale, plus élaborée, met en jeu une structure cérébrale appelée hippocampe. « Nous avons montré que les individus émotifs sont plus performants en mémoire spatiale et donc qu’un trait de personnalité peut influencer les performances cognitives des animaux. Ainsi, selon leur personnalité, les individus ne se représentent pas mentalement leur environnement de la même façon. Par contre, un stress chronique altère cette capacité cognitive de façon plus importante chez les oiseaux émotifs. Ce qui peut donc apparaitre comme un avantage en situation non stressée peut devenir un handicap en cas de stress », complète Ludovic Calandreau.

Les émotions : un circuit neuronal complexe partagé entre les vertébrés

Schéma proposé pour le réseau neuronal des émotions chez la brebis.
d’après Inra Prod anim 2016-4, page 247. © Inra
© Inra

Schéma proposé pour le réseau neuronal des émotions chez la brebis.d’après Inra Prod. anim. 2016-4, page 247. On y voit trois étapes mettant en jeu des structures du cerveau différentes :

  • Perception des informations (le loup) (flèches rouges) : cortex visuel (1).
  • Traitement des informations (flèches bleues) : cortex frontal (2), amygdale (3), hippocampe (4).
  • Réponses émotionnelles (flèches jaunes) : noyau paraventriculaire de l’hypothalamus (5) (cortisol), substance grise périaqueducale (6) (fuite, saut, vocalisation), et médulla (7) (rythme cardiaque).

NB : En réalité, certaines structures, dont l’amygdale, sont impliquées dans plusieurs étapes. De plus les étapes interagissent entre elles, les premières réponses émotionnelles faisant elles-mêmes l’objet d’une étape de perception et d’évaluation.

Il semble que le réseau neuronal des émotions soit assez similaire d’une espèce à l’autre, au moins chez les vertébrés. Une meilleure connaissance de ce réseau devrait permettre d’étudier sa mise en place de la naissance à l’âge adulte et de voir in situ comment les pratiques d’élevage peuvent influencer ce développement. De telles études sont aujourd’hui possibles grâce aux techniques d’imagerie in vivo (voir encadré 1).

De plus en plus de travaux s’intéressent aux capacités cognitives et émotionnelles des animaux d’élevage. Des expériences menées à l’Inra et ailleurs montrent que les porcs sont curieux et se dirigent vers l’objet qu’ils connaissent le moins, que les poussins savent compter, que les vaches, moutons et poules reconnaissent leurs congénères à partir de photos, de face et de profil…Autant de preuves de comportements cognitifs et sociaux élaborés, loin de l’« animal machine » défini par Descartes, ayant pour tout bagage son instinct et ses réflexes. Ces travaux offrent de nouvelles pistes pour explorer les états mentaux des animaux et adapter les conditions d’élevage pour minimiser leurs émotions négatives et favoriser leurs émotions positives.

 

(1) Robert Dantzer, vétérinaire, neurobiologiste, directeur de recherche à l’Inra, puis à l’Inserm, est un pionnier dans l‘étude des émotions et du stress chez les animaux.

(2) Pierre Le Neindre est directeur de recherche Inra, en retraite. Il a coordonné les expertises scientifiques collectives Inra sur la douleur et la conscience animales (2009 et 2017).

(3) Alain Boissy, directeur de recherche Inra, est l’animateur du réseau AgriBEA et le directeur du Centre national de référence sur le Bien-être animal.

(4) Pour une synthèse de l’approche des émotions chez l’animal : Boissy A., Destrez A., Coulon M., Veissier I., Deiss V., 2014. Emotions et cognition animale, ou comment l'éthologie permet d'accéder au bien-être des animaux de ferme. Ethnozootechnie, 95, 59-64.

(5) La caille japonaise est un modèle d’étude pour les volailles, avec comme avantage un temps de génération court. La sélection divergente consiste à trier des animaux sur un caractère donné, de façon à créer un groupe d'individus exprimant fortement le caractère et un autre groupe l’exprimant faiblement. Des générations successives d'individus issues de chacune de ces deux populations permettent ensuite la création d'une sélection génétique sur le caractère voulu.  

Structure du cerveau de brebis.

Observer les effets de l’environnement directement dans le cerveau…sans y toucher

L’utilisation de l’imagerie in vivo (IRM, Scanner), est non destructive et permet d’étudier l’impact de l’environnement sur le fonctionnement des réseaux neuronaux. Deux programmes sont actuellement en cours à l’Inra :

  • Etude comparée du développement cérébral de l’agneau élevé avec ou sans la mère (contact : Raymond Novak)
  • Etude des circuits cérébraux impliqués dans la peur (contact : Elodie Chaillou)

Responsable de la plateforme d’imagerie à l’Inra de Tours : Yves Tillet.

Lire l’article.

Penser comme un animal

Prendre en compte le point de vue de l’animal n’est pas une démarche nouvelle mais elle a connu des fortunes diverses depuis le 19ième siècle, oscillant entre anthropomorphisme, qui postule les mêmes compétences chez l’animal et chez l’homme, et behaviorisme, qui s’interdit toute idée d’états mentaux. Les travaux de Jacob Von Huexküll (1864-1944) montrent l’importance de connaitre le monde sensoriel de l’animal pour interpréter son comportement. Ainsi, la tique est surtout sensible à la chaleur de la peau, le crapaud « voit » une libellule seulement si celle-ci bouge, le papillon ne reconnait pas une femelle lorsqu’elle est isolée sous une cloche de verre, car il ne peut pas détecter son odeur…

Plus tard, on a démontré que l’animal a aussi son propre point de vue sur l’expérience qu’on lui propose. Il perçoit ce que l’on attend de lui et s’y conforme. Ainsi, un rat placé dans un labyrinthe comprend qu’il lui faut le parcourir ; d’ailleurs, que peut-il faire d’autre ? Une vache ou un cochon auxquels on fournit des jouets va se mettre à jouer avec, mais le fait-il par plaisir ou parce qu’on lui demande ? Finalement, c’est celui qui a une connaissance intime de l’animal qui comprend intuitivement son comportement. A l’instar de Konrad Lorenz, qui, au contact de ses choucas, finissait par « penser comme eux ». Et pour les vaches, brebis, cochons, à l’instar des éleveurs qui vivent en proximité intime avec leurs animaux.

Extrait d’un entretien avec Vinciane Despret, philosophe et psychologue à l’Université de Liège. Inra magazine n°8, mars 2009. Voir aussi.

Une expertise scientifique sur la conscience animale

En 2009, l’Inra avait produit, à la demande des ministères en charge de l’Agriculture et de la Recherche, une expertise scientifique collective sur les douleurs animales qui avait défini la douleur comme associant une double dimension : la sensation douloureuse (nociception) et la conscience qui interprète cette sensation et met l’individu en situation de réagir. Les relations homme-animal sont inscrites depuis plus longtemps encore dans les recherches et le dispositif de l’Inra, avec une dimension européenne et l’animation d’un réseau national pluridisciplinaire « Agri Bien-être animal » (AgriBEA) associant recherche, développement et formation. C’est fort de ce dispositif et de l’expertise de ses chercheurs que l’Inra s’est saisi de la question de la conscience animale à la demande de l’EFSA en mobilisant 17 experts dont 7 appartenant à d’autres instituts de recherche. L’expertise sur la conscience animale vient éclairer et actualiser les connaissances sur un périmètre que n’avait pas pu prendre entièrement en compte l’expertise sur les douleurs animales.

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