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Visuel dossier glyphosate mai 2018 © Véronique Gavalda

Le glyphosate, un pesticide parmi les autres ?

Glyphosate et santé humaine : pas de certitude

C’est un véritable procès, avec des témoins à charge et à décharge, qui est instruit contre le glyphosate par rapport à la santé humaine. Comment s’y retrouver dans cet imbroglio dont les médias se font l’écho ? Trois questions à Gérard Pascal, expert en santé de l’alimentation humaine.

Par Pascale Mollier
Mis à jour le 13/06/2018
Publié le 25/05/2018

Rappel des faits :

Au niveau européen, les substances actives des pesticides sont autorisées pour des périodes de 10 ou 15 ans, renouvelables, sur la base d’un dossier constitué par un Etat membre désigné comme rapporteur (1). C’est l’Allemagne qui a rapporté le dossier du glyphosate pour la période d’autorisation de 1998 à 2016. C’est aussi l’Allemagne qui a préparé un rapport en 2013, puis un addendum en 2015 en vue du renouvellement de cette autorisation (2).

L’agence européenne EFSA a rendu en octobre 2015 un avis sur la base de ces rapports. Huit autres agences ont rendu des avis convergents :« Le glyphosate est peu susceptible de présenter un risque cancérigène pour l’homme au travers de la chaine alimentaire ». L’Anses estime« ne pas pouvoir proposer un classement 1B dans le cadre de l’application du règlement …et ne pas pouvoir se prononcer sur un classement en 2A (3) ». 

Au contraire, le CIRC (4) publie en mars 2015 une monographie sur cinq molécules, dont le glyphosate, qui estime que le glyphosate est « probably carcinogenic to humans » et préconise le classement dans le groupe 2A.

Les instances d’évaluation semblent ainsi se partager en deux camps opposés.

Comment expliquer une telle divergence ? Nous avons posé la question à Gérard Pascal (5).

Comment s’y retrouver dans ces évaluations divergentes ?

 Gérard Pascal : On ne peut pas conclure la même chose quand on ne regarde pas les mêmes éléments…Sur la quantité d’études qui existent sur le glyphosate, les deux parties n’ont pas retenu les mêmes (voir encadré 1). Il y a d’abord les modèles testés : pour une estimation du risque génotoxique (6) pour l’homme, les agences n’ont considéré que les études menées in vivo sur les mammifères, alors que le CIRC a pris aussi en compte des études sur des non mammifères. Ensuite, il y a le produit testé : la substance active seule pour les agences, les produits commerciaux pour le CIRC, c’est-à-dire le glyphosate combiné à un adjuvant (7). C’est certes plus proche de la réalité, mais cela complique les choses, car les effets observés peuvent provenir de l’adjuvant. C’est le cas par exemple de la POE-tallowamine, qui, à forte dose, est suspectée d’être responsable de cas d’empoisonnement chez des agriculteurs (8). La France a d’ailleurs interdit 126 préparations de glyphosate contenant cet adjuvant. Troisième point : la qualité des études. Les agences ont écarté certaines études positives minoritaires car elles n’étaient pas réalisées selon les standards internationaux. Enfin, et surtout, la démarche est différente : le CIRC, et c’est son rôle, estime le danger, tandis que les agences, qui statuent en vue de la réglementation, estime le risque, c’est-à-dire le danger combiné à l’exposition.

Au final, s’il n’est pas contestable que le glyphosate est un produit dangereux, par essence même, puisque c’est un produit qui tue les « mauvaises herbes », le risque qu’il présente pour l’homme, qui dépend des conditions de son utilisation, n’est, à mon sens, pas établi scientifiquement à ce jour.

 Il y a eu beaucoup de suspicion de conflits d’intérêt dans cette affaire. Comment s’y retrouver ?

 G. P. : Le problème majeur que soulève cette affaire, c’est la perte de confiance dans l’expertise scientifique. Les agences ont été accusées en particulier d’utiliser des articles écrits par des scientifiques payés par Monsanto, les fameux « Monsanto papers ». En fait, il s’agit de revues qui recensent des études, et non pas d’études primaires qui rapporteraient des résultats d’expériences. De plus, les scientifiques qui signent ces revues, même rétribués, mettent en jeu leur crédibilité et ont donc intérêt à fournir un travail de qualité. Cependant, le principe est contestable en soi et ce type de revues n’est plus accepté par les éditeurs dès lors qu’il y a suspicion de conflits d’intérêt. Ce que l’on pourrait reprocher aux agences, c’est un certain manque de transparence. Par exemple, on n’a pas facilement accès à la liste des experts, qui sont nommés par les Etats membres rapporteurs dans le cas de l’évaluation initiale, ni à leur déclaration d’intérêt. Sur ce point, c’est plus rigoureux dans le domaine des additifs alimentaires, qui était le mien, que dans celui des pesticides.

 Quant au CIRC, il n’est pas exempt non plus de suspicion. Le président de son comité a, par exemple, occulté une étude épidémiologique américaine très attendue, mais qui n’était pas encore publiée, appliquant en cela strictement les règles en vigueur au CIRC. Cependant, les résultats de cette étude étaient connus et ne montraient aucune relation entre cancer et glyphosate sur plus de 54 000 agriculteurs suivis pendant 20 ans (9). Plus préoccupant, un scientifique influent a initié une pétition signée par une soixantaine de collègues pour protester contre l’avis de l’EFSA. Or, ce scientifique est accusé d’avoir reçu des subsides de la part d’avocats en procès contre Monsanto, ce qu’il n’a pas nié.

 Puisqu’il y a désaccord sur l’évaluation du glyphosate, ne doit-on pas le retirer en application du principe de précaution ?

 G. P. : A mon sens, une application intelligente du principe de précaution se fait à partir d’une analyse de risques, et non pas sur l’existence d’un danger. Sinon, on serait conduit à interdire beaucoup de choses, y compris l’automobile…Le glyphosate, de par ses avantages, a été très (trop ?) utilisé dans le monde. De plus, dans l’opinion publique, il est lié aux OGM résistants aux herbicides. Je pense donc qu’il est condamné à terme, non pas pour des raisons scientifiques en lien avec la santé humaine, mais à cause de la perception de la société, qui rejette ainsi un certain modèle d’agriculture. Ce rejet reflète une inquiétude générale par rapport à un environnement imprégné de produits chimiques dont on ne connaît pas tous les effets, comme les effets chroniques, à long terme ou cocktails.

 

(1) Par contre, l’autorisation de mise sur le marché des produits commerciaux, dans lesquels la substance active est associée à des adjuvants, est du ressort des Etats membres.

(2) Sur la base d’un rapport du BfR (Bundesinstitut für Risikobewertung) du 23 mars 2015.

(3) Groupe 1 : carcinogénique pour l’homme. Groupe 2A :  probablement carcinogénique pour l’homme. Groupe 2B : possiblement carcinogénique pour l’homme.

(4) Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) est l’agence spécialisée de l’OMS pour la recherche sur le cancer, créée en mai 1965 par une résolution de l’Assemblée mondiale de la Santé.

(5) Gérard Pascal, ex-directeur de recherche à l’Inra, a présidé le conseil scientifique de l’alimentation européen (Scientific steering committee Nutrition, Bruxelles), ainsi que le conseil scientifique de l’Afssa (Agence française de sécurité sanitaire des aliments). Il a été jusqu'en mars 2018 membre du comité de nomination de l’ILSI (International Life Science Institute). Il est expert en sécurité des aliments à l’OMS et membre de l’Académie d’agriculture française.

(6) Génotoxique : qui provoque des mutations dans l’ADN ou des aberrations chromosomiques. Un produit cancérigène par génotoxicité est interdit quelle que soit la dose.

(7) Les adjuvants (tensioactifs) améliorent le pouvoir de pénétration du glyphosate dans les feuilles, ce qui permet de stabiliser ses performances en restant à des doses réduites.

(8) Demande de la CE auprès de l’EFSA pour examiner les effets de la POE-tallowamine, 12 novembre 2015, doi :10.2903/j.efsa.2015.4303

(9) Référence : G. Andreotti et al. Glyphosate Use and Cancer Incidence in the Agricultural Health Study, Journal of the National Cancer Institute, 9 novembre 2017. doi: 10.1093/jnci/djx233

Souris blanche de laboratoire.. © Inra, MONTEILHET Emilie

Etudes prises en compte par les différentes instances évaluatrices

(1) Avis des 9 agences : EFSA : 30 octobre 2015 ; Joint FAO/WHO meeting on Pesticide Residue (JMPR, OMS) : 16 May 2016 ; ECHA (European Chemicals Agency) : 15 mars 2017 ; ANSES : 9 février 2016 ; Environmental Protection Agency de Nouvelle-Zélande : août 2016 ; US-EPA (Environmental Protection Agency) : 12 septembre 2016 ; Australian Pesticides and Veterinary Medicines Authority : septembre 2016 ; Food Safety Commission du Japon : 30 septembre 2016 ; Agence Canadienne de réglementation de la lutte antiparasitaire, 28 avril 2017.

(2) LNH : lymphome non-hodkinien

(3) Référence : G. Andreotti et al. Glyphosate Use and Cancer Incidence in the Agricultural Health Study, Journal of the National Cancer Institute, 9 novembre 2017. doi: 10.1093/jnci/djx233