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Visuel dossier glyphosate mai 2018 © Véronique Gavalda

Le glyphosate, un pesticide parmi les autres ?

Se passer de pesticides : des solutions à conjuguer

L’interdiction à venir du glyphosate est-elle en rupture avec la stratégie gouvernementale de réduction progressive des pesticides ? Trois questions à Christian Huyghe, directeur scientifique Agriculture à l’Inra.

Par Pascale Mollier
Mis à jour le 30/05/2018
Publié le 25/05/2018

En zones d'agriculture paysanne, les activités agricoles reposent sur des petites parcelles assez morcelées, ce qui forment des mosaïques paysagères à maille fine comme dans ce cas où viticulture, arboriculture et forêt sont étroitement imbriquées (Luberon, Vaucluse). © Inra, MEURET Michel
© Inra, MEURET Michel

L’interdiction à venir d’un pesticide emblématique tel que le glyphosate est-elle en rupture avec la stratégie de réduction progressive des pesticides suivie par le gouvernement depuis 2008, dans le cadre des plans Ecophyto 1, puis Ecophyto 2 (1) ? Nous avons posé la question à Christian Huyghe, directeur scientifique Agriculture à l’Inra.

Interdire les pesticides, à l’instar de ce qui se profile pour le glyphosate, est-ce une bonne stratégie ?

Christian Huyghe : On peut appréhender l’interdiction du glyphosate comme un déclencheur de changement. Pour tous les pesticides de synthèse, qui ont, de par leur efficacité, un impact fort sur le milieu, la problématique est la même : tant qu’on ne les interdit pas, ou qu’on les substitue entre eux, on n’induit pas de changement profond. Le glyphosate, molécule exemplaire d’efficacité, a contribué à l’installation de systèmes de culture plus simples, avec moins d’espèces cultivées, des rotations plus courtes, des exploitations plus grandes, des productions bien valorisées à l’aval. Toute la chaîne, du champ au produit final, s’est construite dans cette logique, selon un processus que l’on qualifie parfois de « verrouillage », ce qui sous-entend qu’il y a une clé… Je parlerais plutôt de situation d’équilibre que les acteurs de la chaîne maintiennent entre eux. Pour changer, il faut que tous ces acteurs bougent en même temps. Il n’y a donc pas une seule clé. Pour remplacer une molécule comme le glyphosate, il faut combiner plusieurs leviers d’efficacité partielle : on va forcément vers plus de complexité.

Quels sont les principaux leviers pour se passer de pesticides ?

C. H. : Il faut d’abord favoriser la prophylaxie, très active en élevage, mais un peu oubliée pour les cultures, c’est-à-dire faire baisser la pression des ravageurs et faire baisser le stock de graines d’adventices dans le sol. Pour cela, il faut favoriser les régulations biologiques à l’échelle des paysages, selon les principes de l’agroécologie (2).

Un des grands leviers est le biocontrôle. On sait déjà utiliser certains macroorganismes alliés : les carabes par exemple, ou les alouettes, qui consomment les graines du sol (3). Les trichogrammes, les coccinelles et les parasitoïdes relèvent également de cette catégorie. Autre exemple, on utilise en Chine des poulets pour éliminer les criquets avant leur envol. En matière de biocontrôle, il y a à mon sens deux fronts de science à explorer : premièrement, l’environnement microscopique de la plante, présent dans le sol et sur les parties aériennes de la plante, ce que l’on appelle le « phytobiome », qu’il faut mieux connaître et utiliser. Deuxièmement, l’écologie chimique, c’est-à-dire d’une part les phéromones et kairomones, ces substances que perçoivent les insectes pour localiser leurs congénères ou leurs proies ; et d’autre part l’ensemble des composés volatils émis par les plantes qui permettent aux insectes ravageurs d’identifier et atteindre leurs cibles alimentaires. On peut jouer sur ces molécules et cet environnement pour contrer les ravageurs. Ce type d’action est sans doute plus efficace à grande échelle, ce qui implique une coordination entre exploitations, comme c’est le cas dans certains territoires viticoles qui ont mis en place la confusion sexuelle.

Carabe.. © Inra
Carabe. © Inra

Un deuxième levier majeur est l’utilisation de variétés résistantes développées grâce à la génétique. On le voit bien en vigne avec les cépages résistants au mildiou et à l’oïdium qui changent fondamentalement le système en réduisant de 80% l’usage de fongicides (4).

Troisième levier : l’agriculture de précision, particulièrement importante pour les questions de désherbage. Un désherbage mécanique assisté par caméra et géolocalisation est précis à 2 cm près ! Même si aujourd’hui le désherbage mécanique est utilisé sur des parcelles entières, il pourrait être ciblé spécifiquement sur les « tâches » d’adventices vivaces géolocalisées.

On peut aussi éviter de désherber en combinant différentes cultures. On a de très beaux exemples de cultures sous couvert vivant : l’association de colza avec des légumineuses gélives (5) ou des associations blé-luzerne ou maïs-trèfle blanc.

Quelles seraient les meilleures mesures incitatives pour impulser le changement ?

C. H. : Le retrait des pesticides est évidemment une mesure plus drastique qu’une invitation à les réduire.

Les taxer peut introduire des distorsions de concurrence entre pays.

Les CEPP (6), qui établissent des « fiches action » pour proposer des solutions alternatives à des usages de pesticide, sont un très bon moyen de valoriser les leviers alternatifs et d’orienter la recherche. Ils sont également une incitation forte puisque chaque distributeur de pesticides, qualifié d’« obligé », doit acquérir un nombre de certificats proportionnel à ses volumes historiques de vente.

Côté consommateur, favoriser le consentement à payer passe par une bonne information. Comme on n’a pas de capteurs pour doser rapidement les résidus de pesticides dans les produits, il faudrait donner l’information sous forme d’IFT (indice de fréquence de traitements). Une étude dans le cas de la vigne montre que le consommateur serait prêt à payer un surcoût pour une baisse d’IFT.

  

(1) Ecophyto : lire l’article.

(2) Agroécologie : voir le dossier.

(3) A raison de 8 g de graines consommées par jour, on peut calculer le nombre d’alouettes qu’il faudrait à l’ha pour épuiser la banque de graines adventices du sol : environ 30 000 alouettes par jour !

(4) Vignes résistantes au mildiou et oïdium : lire l’article.

(5) Légumineuses gélives : gesse, fenugrec ou lentille. Ces légumineuses lèvent vite et couvrent le sol, empêchant le développement des mauvaises herbes. De plus, elles apportent de l’azote et disparaissent avec le gel. Enfin, elles ont un rôle insecticide, par exemple, en désorientant certains insectes, comme la grosse altise qui s’attaque aux bourgeons terminaux des plantules de colza.

(6) CEPP : Certificats d’Economie de Produits Phytopharmaceutiques. Lire les articles 1 et 2.

Contact(s)
Contact(s) scientifique(s) :

Plusieurs niveaux de changement des systèmes agricoles

Dès 2010 et en s’appuyant sur le cadre théorique d’Hill et Mc Rae (1995), l’Inra a théorisé plusieurs stratégies correspondant à des niveaux progressifs de diminution des intrants :

- Optimisation : minimiser les traitements phytosanitaires dans les systèmes conventionnels (OAD, agriculture de précision, surveillance). Baisse moyenne d’IFT :  10-15%.

- Substitution : utilisation de leviers alternatifs aux traitements phytosanitaires (variétés résistantes, semis moins denses, retardés, désherbage mécanique, lutte biologique). Baisse moyenne d’IFT : 30%.

- Reconception des systèmes de cultures (rotations diversifiées, plus longues, introduction de cultures de services, reconfiguration des vergers). Baisse moyenne d’IFT : 50%.

Voir l’étude Ecophyto R&D, (2007-2010).

De nombreuses expérimentations pour réduire l’usage des pesticides

L’Inra et ses partenaires développent de nombreuses expérimentations pour explorer des systèmes agricoles innovants avec des objectifs de plus en plus ambitieux : 50, voire 100% de réduction de l’usage des pesticides. Ce sont des « expérimentations-système » Inra ou des expérimentations pilotées par des partenaires dans le cadre du réseau DEPHY EXPE déployé au sein des dispositifs Ecophyto.

Quelques exemples : 

  Systèmes Zéro pesticides Systèmes 50% pesticides
Grandes cultures

Res0pest : 8 expés-système

SCA0pest : système de culture agroforestier

SIC : expé-système pour réduire les pesticides et les gaz à effet de serre

EcoPuissance 4 : expés-système sur 4 sites

Dephy Expé NPDC

EcoherbMIP (céréales, oléagineux)

Phytosol (travail sol réduit)

Expé Ecophyto Lorrain

EcoPuissance 4

Maraîchage

Dephyserre (tomate, concombre)

Breizleg (légumes plein-champ)

Dephy carotte

Ecoleg (plein champ)

Vergers SaFir (pommiers) Bioréco (pommiers)
Vignes EcoViti Alsace, Aquitaine, Arc méditerranéen, Charentes-Cognac, Sud-Ouest, Val de Loire-Centre EcoViti Alsace, Aquitaine, Arc méditerranéen, Charentes-Cognac, Sud-Ouest, Val de Loire-Centre

Pour en savoir plus

- Sur les expérimentations-système Inra : site Internet EXIST.

- Sur le réseau DEPHY EXPE : portail ministériel Ecophytopic.