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Population de blé tendre issue de croisements de variétés dites « anciennes » (dont la variété Rouge de Bordeaux), suivie dans le cadre d’une thèse sur la méthodologie de la sélection participative (projet européen Solibam). Ferme de Port Sainte Marie.. © Inra, Véronique Chable

Sélection classique ou participative, plusieurs stratégies pour les blés bios

Variétés lignées pures : augmenter le rendement et la qualité boulangère

L’Inra a inscrit en 2011 les deux premières variétés de blé tendre pour l’agriculture biologique, Hendrix et Skerzzo, montrant d’excellentes performances en conditions d’agriculture biologique, rendement et qualité des grains, concurrence vis-à-vis des mauvaises herbes, résistance aux maladies du feuillage. Une nouvelle vague de sélection est en cours et pourrait aboutir à des variétés encore plus performantes.

Interview de Bernard Rolland, ingénieur de recherche à l’Inra de Rennes.

Par Pascale Mollier
Mis à jour le 31/12/2018
Publié le 06/06/2014

Blé tendre. © Inra, Bernard Rolland
Blé tendre © Inra, Bernard Rolland

Quelles sont les qualités de Skerzzo et Hendrix ?

Bernard Rolland : Ce sont les deux premières variétés sélectionnées et testées pour répondre aux besoins et aux contraintes de l’agriculture biologique (AB), qui sont nombreuses. Les variétés doivent satisfaire plus de critères qu’en agriculture conventionnelle ayant recours aux intrants chimiques de façon intensive : efficience d’utilisation de l’azote (1), compétitivité par rapport aux adventices, résistances aux maladies, avec parfois des contradictions : par exemple, avoir des plantes assez hautes pour s’imposer face aux mauvaise herbes, mais résistantes à la verse. Skerzzo et Hendrix ont été inscrites au catalogue après avoir été évaluées sur des critères spécifiques pour l’usage en AB : le rendement et la qualité boulangère. L’adoption par le CTPS d’une procédure originale d’évaluation en AB est une première en France ! Skerzzo et Hendrix affichent des rendements qui représentent 110 à 115% du rendement moyen des variétés témoins (2) dans les mêmes conditions, et ce, sur sept sites du réseau ITAB et pendant deux ans. Les notes de panification sont au niveau des meilleurs témoins en AB. Sur le terrain, ces deux variétés semblent en cours d’adoption, puisqu’on prévoit que les surfaces consacrées à leur multiplication représenteront la moitié de celles de Renan en 2014.

Comment ont été obtenues Skerzzo et Hendrix ?

B. R : Il y a deux points importants dans le schéma de sélection que nous avons déployé. Premièrement, les géniteurs choisis pour faire les croisements de départ. Pour Skerzzo et Hendrix, les géniteurs étaient des variétés modernes mais rustiques, sélectionnées initialement pour des systèmes à faibles intrants mais qui n’ont pas été retenues pour l’inscription en conditions standards. Nous avons « repêché » ces variétés à partir de 2003 pour les tester en AB. Deuxièmement, les essais au champ ont été réalisés en deux phases : d’abord selon une conduite bas intrants (3), puis en conditions AB. Pendant six générations, on sélectionne les plantes en situations de très bas intrants en éliminant, par une forte pression de sélection, en pépinière (de deuxième à la cinquième génération), puis en essai (à la sixième génération) les plantes ne correspondant pas au cahier des charges de l’AB. Puis, à la septième génération, on passe réellement en conditions AB et ce, pendant quatre ans en réseau avec les partenaires de la filière, sur des sites différents en AB. En tout, il faut une douzaine d’années pour sélectionner et inscrire une nouvelle variété !

 Pourquoi ce schéma de sélection en deux phases ?

B. R : Il évite de conduire toute la sélection dans les conditions AB qui induisent une grande variabilité du fait de l’absence totale d’intrants : cette hétérogénéité oblige à multiplier les répétitions, ce qui est très coûteux. D’autre part en pépinière les semis très clairs sont incompatibles avec l’absence d’utilisation d’herbicide. Les conditions « bas intrants » sont plus homogènes tout en permettant de « prédire » les génotypes qui seront les moins performants en AB pour les critères de rendement et de teneur en protéines, et donc de les éliminer. Nous l’avons vérifié en faisant l’expérience : le classement des génotypes est proche en conditions AB ou en conditions très faibles intrants. Par contre, la teneur en protéines est fortement diminuée en AB du fait de la faible disponibilité en azote. Le comportement de panification des génotypes retenus peut alors considérablement varier d’une conduite à l’autre, c’est pourquoi il faut réaliser impérativement les dernières étapes de sélection en conditions AB. La mise au point de cette méthodologie de sélection nous a demandé un travail de vérification considérable, mais c’est une étape importante pour rendre réalistes les coûts de la sélection pour l’AB.

Comment poursuivez-vous les travaux ?

B. R : Nous avons lancé depuis 2004 un nouveau cycle de sélection, en utilisant le même schéma de sélection en deux phases (4). La différence, c’est que nous sommes partis cette fois de géniteurs choisis pour l’AB (à savoir les meilleures variétés du réseau ITAB, des variétés d’Europe centrale et des géniteurs Inra). Ce sont typiquement des plantes assez hautes, qui font quinze à vingt centimètres de plus que les variétés « conventionnelles », tout en étant résistantes à la verse, multirésistantes aux maladies, et assez couvrantes, pour être plus compétitives face aux adventices. Nous en sommes à la dixième génération, nous devrions avoir des résultats à la récolte 2014. Nous avons deux variétés en intention de dépôt, qui pourraient être inscrites au catalogue en 2017, si tout va bien !

Nos sites d’essais en AB sont tous situés dans le tiers nord-ouest de la France. Il faudra tester le comportement des variétés dans d’autres régions. Plus généralement, une question qui fait débat est de savoir, compte-tenu de la variabilité des rendements obtenus en fonction des sites, à quel grain géographique il faut conduire la sélection sans atteindre des coûts exorbitants.

En conclusion ?

B. R : Pour développer la production en agriculture biologique, notre objectif affiché est d’augmenter le rendement des variétés, qui est un bon indicateur intégratif des réponses de la plante à l’ensemble des contraintes du système de production. C’est de plus une attente très forte de la part des agriculteurs, du moins de ceux qui produisent du blé pour fournir les transformateurs, et dont  le revenu est directement conditionné par la quantité de grains récoltés à l’hectare (5). En 2013, lors des visites d’essais, nous avons rencontré 150 agriculteurs avec qui nous avons discuté des objectifs et des résultats de notre schéma de sélection. Nous cherchons à augmenter la  productivité (produire plus et mieux avec moins d’intrants), ce qui est bien différent du productivisme ! (plus avec plus). La sélection en AB sera aussi un catalyseur d’innovation pour les systèmes durables plus autonomes car économes en intrants.

 

(1)    En conditions d’agriculture biologique, sans engrais azotés de synthèse, l’azote peut être un facteur limitant lors de la montaison (« poussée de croissance » des  plantes) en début de printemps.

(2)    Variétés témoins : Renan et Saturnus, les deux variétés les plus multipliées en AB jusqu’à présent.

(3)    Fertilisation azotée à 70 unités par ha et emploi d’un herbicide, pas de raccourcisseur de paille, ni fongicide, ni insecticide.

(4)    En collaboration avec les collègues sélectionneurs Inra de l’UMR « Génétique Diversité et Ecophysiologie des Céréales » de Clermont-Ferrand et de l’Unité Expérimentale « Grandes Cultures Innovation Environnement » d’Estrées-Mons (Picardie)

(5)    La situation peut être différente pour les paysans « boulangers » qui sont dans une logique de circuits courts et dont l’essentiel du revenu provient de la commercialisation de leurs produits (voir partie 3).

Contact(s)
Contact(s) scientifique(s) :

  • Bernard Rolland UMR1349 IGEPP Institut de Génétique Environnement et Protection des Plantes
Département(s) associé(s) :
Santé des plantes et environnement, Biologie et amélioration des plantes

Evolution des variétés de blé tendre inscrites par l’Inra

  • Avant 1980 : systèmes intensifs  Courtot et Pernel.
  • Fin 1990 : variétés rustiques (résistance aux maladies) : Renan (1989), Virtuose (1998), Farandole (1999), Koreli (2006), Barok (2008), Flamenko et Folklor (2010), Lyric (2011).
  • 2011 : variétés AB : Hendrix et Skerzzo.
  • 2018 : 3 nouvelles variétés AB inscrites au catalogue : Geny, Grafic et Gwastell : deux blés panifiables supérieurs et, pour la première fois, une variété biscuitière avec la mention « AB ». Lire l'article.

La variété de blé tendre la plus utilisée en AB en France est Renan (18% des surfaces nationales AB en 2012, étude France Agrimer 2013). Environ vingt nouvelles variétés de blé tendre sont inscrites au catalogue chaque année. La diversité cultivée est bien présente : en 2012, les dix variétés les plus cultivées couvrent 45% de la sole nationale de blé tendre (5 millions d’hectares et plus de 300 variétés multipliées) et 67% des surfaces en AB (48 000 ha).

La sélection variétale : un progrès génétique considérable

Les variétés populations, qui reviennent aujourd’hui dans l’actualité, avaient été quasiment abandonnées entre les deux guerres au profit des variétés obtenues par la sélection classique, plus productives. La sélection classique a en effet permis un progrès spectaculaire de la productivité à partir des années 60, dont la moitié est attribué au progrès génétique. C’est ainsi que la qualité boulangère du blé tendre a été multipliée par deux en cinquante ans. La stagnation des rendements observée depuis le milieu des années 1990 est attribuée pour partie aux variations climatiques et aux pratiques culturales (augmentation des blés après colza et diminution des légumineuses), dont les effets négatifs sont compensés par la poursuite d’un progrès génétique. En effet, des études de modélisation montrent, qu’en s’affranchissant de l’effet « année », donc du climat et des pratiques, les valeurs génétiques continuent à augmenter de 1970 à nos jours.

Rendement en bio du blé tendre : 33 q/ha en moyenne en 2011/2012 (FranceAgrimer) contre 70 à 80 q/ha en conventionnel.