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Population de blé tendre issue de croisements de variétés dites « anciennes » (dont la variété Rouge de Bordeaux), suivie dans le cadre d’une thèse sur la méthodologie de la sélection participative (projet européen Solibam). Ferme de Port Sainte Marie.. © Inra, Véronique Chable

Sélection classique ou participative, plusieurs stratégies pour les blés bios

Variétés populations : privilégier l’adaptabilité

En blé tendre, la sélection classique de variétés pures et la sélection de variétés populations obéissent à des logiques différentes en termes de rendement : la première vise essentiellement à les augmenter, la deuxième plutôt à les stabiliser dans des conditions environnementales fluctuantes. Deux logiques qui répondent à des besoins, des pratiques et des utilisateurs différents…

Par Pascale Mollier
Mis à jour le 15/07/2014
Publié le 06/06/2014

Population de blé tendre issue de croisements de variétés dites « anciennes » (dont la variété Rouge de Bordeaux), suivie dans le cadre d’une thèse sur la méthodologie de la sélection participative (projet européen Solibam). Ferme de Port Sainte Marie.. © Inra, Véronique Chable
Population de blé tendre issue de croisements de variétés dites « anciennes » (dont la variété Rouge de Bordeaux), suivie dans le cadre d’une thèse sur la méthodologie de la sélection participative (projet européen Solibam). Ferme de Port Sainte Marie. © Inra, Véronique Chable

Skerzzo et Hendrix, les deux variétés pures spécifiques pour l’AB existantes actuellement (voir partie 2) ont de bons rendements dans la moitié nord de la France dans laquelle elles ont été sélectionnées, mais ne sont peut-être pas optimales dans les autres régions.

Une autre stratégie de sélection privilégie une sélection des plantes in situ, pour chaque situation particulière : on utilise pour cela des mélanges de génotypes, appelés « variétés populations », parfois aussi qualifiées de « variétés paysannes ».

Qu’est-ce qu’une variété population de blé tendre ?

C’est une variété hétérogène formée de mélanges d’individus sélectionnés principalement par les agriculteurs dans leurs champs. Ces individus sont relativement proches en apparence, mais présentent une certaine diversité génétique. La population possède de ce fait un pouvoir évolutif qui lui permet de s’adapter en continu aux variations du milieu. Autrement dit, il existe toujours dans la population des individus mieux adaptés aux conditions, qui, du fait de la sélection naturelle, tendent à laisser plus de descendants. L’agriculteur peut alors laisser opérer cette sélection naturelle, ou bien orienter la sélection en choisissant lui-même des individus (sélection massale). « Il pratique souvent une sélection massale au début, puis il laisse la population se stabiliser par sélection naturelle, précise Isabelle Goldringer (1), qui étudie l’évolution des populations de blé tendre. Dans tous les cas, la diversité génétique est maintenue et permet à l’agriculteur de faire face aux fluctuations du milieu ».

Les variétés populations étaient très utilisées dans la plupart des régions de France jusqu’au milieu du 20ième siècle. Elles ont été progressivement remplacées par les variétés obtenues par les sélectionneurs professionnels, plus homogènes, plus productives. Mais elles reviennent sur le devant de la scène depuis quelques années pour diverses raisons.

Maintien de la biodiversité in situ

Certains travaux ont démontré que, pour le blé tendre, l’utilisation d’un nombre limité de variétés pures a abouti à une réduction de la diversité cultivée effectivement présente au champ, et ceci du fait de l’absence de diversité au sein des variétés lignées ainsi que de la domination du marché par un nombre réduit de variétés (2). Les variétés populations contribuent au contraire au maintien, voire à l’augmentation, de la biodiversité in situ, comme cela  a été reconnu par un traité de la FAO en 2011 (3).

Diversité rime avec stabilité …

De manière générale, la diversité dans les écosystèmes naturels est reconnue comme un fondement de la stabilité des systèmes naturels. Cela peut sembler contre-intuitif… Mais par exemple, dans une population de plantes, la diversité des individus exerce un effet « tampon » par rapport aux variations du milieu. Si bien que quelles que soient les conditions, on arrive à des rendements moyens comparables, stables. Adaptabilité, stabilité des rendements, autonomie, sont les principales qualités recherchées par les producteurs de semences paysannes et sont considérées comme des attributs apportées par les variétés populations. Le Réseau Semences Paysannes (RSP), créé en 2003, rassemble 75 associations qui ont pour objectif l’utilisation de la biodiversité cultivée et la mise en place de structures collectives de gestion de semences.

Sélection décentralisée et participative

Au contraire de la sélection variétale classique qui se fait en stations expérimentales, la sélection de variétés populations se fait in situ, dans chaque champ, par les agriculteurs eux-mêmes. En plus d’être décentralisée, la sélection peut être participative, c’est-à-dire organisée en un réseau mêlant des agriculteurs, des chercheurs, des transformateurs, des consommateurs, etc. Un programme de sélection participative a démarré en 2005 pour le blé tendre entre le Réseau Semences Paysannes et une équipe de l’Inra du Moulon (4). Les chercheurs s’intéressent à l’évolution des populations sous l’effet conjoint de la sélection naturelle et de la sélection humaine. Les agriculteurs quant à eux cherchent à développer des variétés adaptées à leurs conditions particulières. La collaboration a abouti à la mise au point d’une méthodologie de sélection au sein d’un réseau d’agriculteurs (voir partie 4).

Deux écueils réglementaires : les échanges et l’inscription au catalogue

Par définition, les variétés populations sont hétérogènes. Comme elles peuvent évoluer au cours des années, elles sont difficiles à décrire, c’est-à-dire à caractériser par des valeurs précises pour des critères morphologiques simples. Elles dérogent donc au principe DHS (5) nécessaire à l’inscription des variétés de blé tendre au catalogue et à leur commercialisation, ainsi que pour l’obtention de COV (6). Elles ne peuvent donc pas être vendues, ni échangées, sauf dans un cadre de recherche. Elles sont libres de droit (sans protection intellectuelle) et peuvent donc être ressemées sans verser de contribution.

Toutefois, des discussions se tiennent actuellement pour donner un statut réglementaire à ces populations, tout l’enjeu étant de déterminer des critères pour les décrire et les identifier (voir partie 5).

(1)    Equipe DEAP : Diversité évolution et adaptation des populations

(2)    Cf rapport de la FRB (coll. Inra-CNRS) : Goffaux, Goldringer, Bonneuil, Montalent, Bonnin (2011). http://www.fondationbiodiversite.fr/les-programmes-frb/synthese-sur-les-indicateurs-de-biodiversite-cultivee

(3)    ITPGRFA : traité international de la FAO sur les ressources phylogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture, adopté par l’Union européenne en 2004.

(4)    Equipe DEAP : Diversité évolution et adaptation des populations

(5)    DHS : distinction, homogénéité, stabilité. Dans d’autres espèces ayant une reproduction allogame, il y a des variétés ayant une forte diversité génétique et qui font l’objet d’une DHS. Mais elles n’évoluent pas au fil des générations, car le mode de maintien des variétés a été adapté.

(6)    COV : certificat d’obtention végétale

Contact(s)
Contact(s) scientifique(s) :

Département(s) associé(s) :
Biologie et amélioration des plantes
Centre(s) associé(s) :
Versailles-Grignon

Banques de graines et graines des champs

« Nous avons montré que la sélection in situ était plus efficace pour maintenir la diversité intra-variétale que la conservation de graines dans les banques, explique Isabelle Goldringer. Nous avons étudié pour cela la variété Rouge de Bordeaux, une variété ancienne de blé qui date de 1880. Grâce à l’utilisation des marqueurs moléculaires, nous avons montré que les échantillons issus des champs possédaient une grande diversité de génotypes, alors que les échantillons pris dans la banque de graines de l’Inra de Clermont-Ferrand étaient devenus quasiment homogènes génétiquement. Pourquoi ? Cela s’explique par les contraintes de gestion des graines dans les banques, qui conservent des milliers de variétés. D’abord, les échantillons de départ sont réduits. Ensuite, il faut périodiquement ressemer et multiplier ces graines qui sont conservées au froid et risquent de perdre progressivement leur capacité germinative. Pour les mêmes raisons d’économie, on fait cela par autofécondation avec un nombre de graines réduit, ce qui explique qu’on aboutit nécessairement à une perte de diversité génétique intra-variétale. En fait, les objectifs sont différents : dans les banques, on cherche à conserver au moins un génotype de milliers de variétés, alors qu’en champ, on cherche à garder un grand nombre de génotypes au sein d’une seule variété, ce qui permet de s’adapter rapidement aux variations du milieu. Si l’on veut retrouver cette capacité d’adaptation à partir d’un échantillon extrait d’une banque, il faut beaucoup de saisons de culture, pour accumuler les mutations et les croisements nécessaires à l’acquisition de cette biodiversité ».

Toutefois, la diversité génétique globale au sein de l’espèce blé tendre est parfaitement maintenue au sein des collections qui sont en banque de graines. Elle est simplement structurée différemment. La capacité des variétés nouvelles à répondre à l’évolution des attentes des marchés (qualité, résistance aux maladies) montre que la diversité génétique est maintenue et disponible pour les obtenteurs et qu’elle est effectivement utilisée.

Pureté, hétérogénéité, pas si simple

Dans une lignée pure, tous les individus sont à la fois homozygotes et identiques entre eux génétiquement. De telles lignées sont relativement faciles à obtenir pour le blé, plante qui s’autoféconde (le mâle et la femelle ont donc le même génotype).

Pour certaines plantes allogames comme le maïs, l’obtention de lignées pures et d’hybrides est possible au prix d’un surcroit de travail de sélection (castration des fleurs pour faire des hybrides entre deux lignées), justifié par l’intérêt économique du maïs.

Dans le cas des espèces fourragères par contre, allogames et à fleurs particulièrement petites, la réalisation de croisements contrôlés nécessiterait des moyens disproportionnés par rapport à leur valeur commerciale. Les sélectionneurs font en fait des variétés issues de l’intercroisement de plantes, choisies suivant les caractères recherchés, la population obtenue est multipliée sur quelques générations. Ces variétés dites « synthétiques » (au sens qu’elles représentent une synthèse de différents caractères) sont relativement stables car elles sont toujours préparées dans les mêmes conditions (même mélange de départ, même nombre de générations).