La notion de variété en 1944, une publication majeure qui influence la réglementation

En 1944, Jean Bustarret, alors chef du département Génétique et amélioration des plantes de l’Inra, publie un article qui va déterminer le cadre réglementaire du secteur des semences pendant un quart de siècle.

Expérimentation en vases de végétation de 51 lignées portant sur la tolérance à la sécheresse du maïs.. © Inra, MORIZET J.
Par Pascale Mollier
Mis à jour le 18/05/2016
Publié le 20/05/2016

Couverture Annales agronomiques
Jean Bustarret, 1944. Variétés et Variations
© Inra, Montage de Guillaume Bourrioux

Une variété doit être stable et homogène pour être évaluée

Dans sa publication déterminante de 1944 (1), Jean Bustarret distingue trois types de variétés : « la variété-lignée pure (2), la variété clone (3) et la variété population (4) ». Dans les deux premiers types de variétés, tous les individus sont génétiquement identiques et homozygotes pour tous leurs caractères, alors que les variétés populations, dites aussi « de pays » sont des mélanges d’individus, susceptibles d’évoluer dans l’espace et le temps. Jean Bustarret voit en la variété-lignée pure « la forme la plus « parfaite » de la variété, car elle est prévisible et possède des caractères stables qui permettent d’établir sa valeur agronomique.  Il introduit les notions d’« homogénéité », de « stabilité » et de « caractères distinctifs ». Ces normes, dites DHS – distinction, homogénéité, stabilité – seront exigées par le CTPS pour l’inscription de toute nouvelle variété sur le Catalogue officiel et pour sa mise sur le marché (5), excluant alors les variétés de pays.

Cette vision de la variété devient  très vite la vitrine de l'école de sélection française. Sous l’action des experts français, elle s’étend à l’Europe et sous-tend le catalogue communautaire des espèces et variétés de plantes cultivées.  

Une vision de la variété insérée dans le modèle de développement des trente glorieuses

Cette vision de la variété correspond au modèle de développement de l’après-guerre, basé sur la productivité et l’efficacité, dans l’objectif de couvrir les besoins alimentaires de la France. Les facteurs de production doivent être standardisés pour se prêter à la mécanisation comme à la transformation industrielle. La variété fixée (lignée pure, clone ou hybride F1) devient elle-même un facteur de production isolable et standardisé, un « input » dans une agriculture pensée comme un système industriel de production (6).

Evolutions, sinon révolutions…

Les normes DHS, complétée par la norme de de « Valeur agronomique et technologique » (norme VAT) et par un dispositif d’évaluation expérimentale des variétés (Geves) constituent l’instrument national de pilotage du « progrès génétique », axé pendant longtemps sur le rendement.

Néanmoins, le contexte a depuis considérablement évolué, avec un progressif retour vers la diversité. L’Inra participe à cette évolution. L’Institut a oeuvré en particulier pour l’adoption par le CTPS d’une procédure originale d’évaluation adaptée à l’agriculture biologique et a inscrit en 2011 les deux premières variétés de blé spécifiquement sélectionnées pour l’agriculture biologique. Lire l’article.

D’autre part, d’autres modèles d’innovation variétale ont émergé dans les années 80 : sélection participative par des réseaux de paysans, retour des variétés populations dans les négociations réglementaires (lire l’article) ou, à une autre extrémité du spectre, « modèle d’innovation intégré » des firmes internationales, avec le développement des biotechnologies.

 

(1) Jean Bustarret, 1944. Variétés et Variations. Annales agronomiques 14, 336-363

(2) Une variété lignée pure est obtenue par autofécondation pendant 6 à 8 générations, et sélection des individus correspondants aux critères choisis. Exemples : lignées pures de blé, colza, et lignées parentales des hybrides F1 (maïs, tournesol, colza).

(3) Les variétés clones sont obtenues par multiplication végétative. Cas des arbres fruitiers, vigne, pomme de terre, fraisier, etc.

(4) Les variétés populations sont sélectionnées au champ au fil des cultures par sélection massale : choix des individus les plus intéressants et utilisation de leurs graines pour la culture suivante.

(5) Depuis le décret du 11 juin 1949, seules les semences issues d’une variété inscrite au Catalogue officiel peuvent être commercialisées.

(6) D’après Bonneuil et al. Innover autrement ? Dossier de l’environnement de l’INRA n° 30, pages 29-52.

Mise en place du dispositif national de contrôle des semences et variétés

  • 1941 : création du GNIS, Groupement national interprofessionnel des semences.
  • 1942 : création du CTPS, Comité technique permanent de la sélection. Le CTPS a contribué à normaliser les méthodes de sélection et de multiplication. Les premiers critères éliminatoires de « valeur agronomique et technologique » (VAT) sont introduits au CTPS en 1945 dans l’évaluation des variétés de blé tendre (résistance à la rouille jaune supérieure à un témoin et force boulangère supérieure à 40). Les critères VAT sont ensuite élargis à d’autres caractères et à d’autres espèces.
  • 1948 : création du dispositif interrégional d’essais : le Service national d’expérimentation, développé par l’Inra et le CTPS, qui deviendra le Geves (Groupe d'étude et de contrôle des variétés et des semences).
  • 1961 : institution de la protection des variétés par COV (Certificat d'obtention végétale), qui en préserve néanmoins l’accès aux semences pour les agriculteurs (production) et les sélectionneurs (croisements).

Pour un éclairage historique, lire aussi :

Bonneuil et al. Innover autrement ? Dossier de l’environnement de l’INRA n° 30, pages 29-52.

Article sur l historique amélioration des pla

Grands noms de l’amélioration des plantes à l’Inra

La station d'amélioration des plantes de Clermont-Ferrand est créée dès 1924. Celle de Versailles, renforcée en 1928, est  dirigée à partir de 1937 par Charles Crépin, l'un des pionniers de l'amélioration génétique. Ses collaborateurs, Jean Bustarret, Robert Mayer, puis André Cauderon et Jean Rebishung prendront en charge le secteur de l'amélioration des plantes, discipline la plus importante de l'Inra lors de sa création, en 1946.

André Cauderon, directeur de la station d'amélioration des plantes de Clermont-Ferrand à partir de 1957, entreprend avec succès l'amélioration du maïs et de l'orge. Jean Rebischung participe activement à ce qu'on a appelé la révolution fourragère en créant de nouvelles variétés de graminées fourragères performantes qui ont permis le développement rapide de la prairie temporaire.

CV de Jean Bustarret (1904-1988)

  • 1926 : ingénieur agronome.
  • 1934 : licencié ès sciences.
  • 1930 : préparateur auxiliaire temporaire.
  • 1939 : chef de travaux.
  • 1941 : directeur de la station d’amélioration des plantes au Centre national de recherches agronomiques, à Versailles.
  • 1944 : professeur de génétique à l’Ecole nationale d’horticulture.
  • 1945 : directeur de la station centrale d’amélioration des plantes et de phytotechnie du Centre national de recherches agronomiques.
  • 1964-1972 : directeur général de l’Inra.

D’après : Jean Cranney, 1996. Inra, 50 ans d’un organisme de recherche. Inra Editions.