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Cet ouvrage porte un regard sur l’innovation dans les systèmes agricoles et alimentaires. Il met l’accent sur l’accompagnement de l’innovation, en interrogeant les méthodes et les organisations, et sur l’évaluation de l’innovation selon différents critères. Il fournit des pistes d’action utiles et originales pour les professionnels, les politiques et la société civile.

Innovation et développement dans les systèmes agricoles et alimentaires

Cet ouvrage porte un regard sur l’innovation dans les systèmes agricoles et alimentaires. Il met l’accent sur l’accompagnement de l’innovation, en interrogeant les méthodes et les organisations, et sur l’évaluation de l’innovation selon différents critères. Il fournit des pistes d’action utiles et originales pour les professionnels, les politiques et la société civile.

Mis à jour le 28/06/2018
Publié le 28/06/2018

L’innovation est l’un des principaux leviers pour promouvoir un développement plus durable

L’innovation est souvent présentée comme l’un des principaux leviers pour promouvoir un développement plus durable. Dans les domaines de l’agriculture et de l’alimentation, l’innovation est marquée par des spécificités liées à sa relation à la nature mais aussi à la grande diversité d’acteurs concernés, depuis les agriculteurs jusqu’aux consommateurs, en passant par les services de recherche et de développement. L’innovation pointe les interactions entre ces acteurs, qui mobilisent des ressources et produisent des connaissances dans des dispositifs collaboratifs, afin de générer des changements. Elle recouvre des domaines aussi variés que les pratiques de production, l’organisation des marchés, ou les pratiques alimentaires. L’innovation est aussi reliée aux grands enjeux de développement : innovation agro-écologique, innovation sociale, innovation territoriale...

Cet ouvrage s’appuie sur des réflexions portées par différentes disciplines scientifiques, sur des travaux de terrain conduits tant en France que dans de nombreux pays du Sud, et enfin sur les expériences acquises en accompagnant des acteurs qui innovent. Il combine des synthèses sur l’innovation et des études de cas emblématiques pour illustrer les propos. 

 

 

Les auteurs

Guy Faure, directeur adjoint de l’UMR Innovation, est économiste au Cirad. 

Yuna Chiffoleau est agronome et sociologue à l’Inra et travaille sur les systèmes alimentaires durables. Elle co-anime le réseau mise technologique Alimentation durable. 

Frédéric Goulet est sociologue au département Environnements et sociétés du Cirad et membre de l’UMR Innovation à Montpellier. 

Ludovic Temple est économiste.  

Jean-Marc Touzard est économiste et directeur de recherche à l’Inra. Il étudie les innovations dans les systèmes alimentaires. 

Postface de Gaël Giraud, Agence française de développement 

59 auteurs ont contribué à cet ouvrage dont 16 de l’Inra  

Innovation et développement dans les systèmes agricoles et alimentaires 

Editions Quae – coll. Synthèses – 260 pages, juin 2018 – 29 euros

EXTRAITS

Postface par Gaël Giraud 

Quelles innovations au service d’une agriculture durable ?  

Ce que nous mangeons et comment nous le produisons témoigne de notre rapport au monde, à l’espace et à autrui. Réfléchir sur les innovations dans les secteurs de l’agriculture et de l’alimentation supposait donc de se pencher sur les liens entre ces innovations et notre rapport au monde. C’est là que réside la principale force de cet ouvrage : les innovations agricoles et alimentaires y sont appréhendées au prisme des débats de société dans lesquels elles s’inscrivent, que ce soit au sujet du bien- être animal, de la préservation de la biodiversité ou de l’accès à une alimentation équilibrée pour tou.te.s. 

L’équation consistant à nourrir de manière équilibrée une population grandissante face à des ressources naturelles limitées (et pour certaines, comme le cuivre ou le phosphate, en voie de raréfaction relative) est bien difficile à résoudre. Comment nourrir deux milliards d’habitants supplémentaires d’ici à 2050 sans toucher aux limites physiques de notre planète ? Déjà, aujourd’hui, 815 millions de personnes souffrent de la faim dans le monde, selon la FAO. L’accès à une alimentation saine et équilibrée pour tou.te.s n’est pas assuré. Et cela ne va certainement pas s’arranger car les dérèglements climatiques promettent d’impacter violemment l’agriculture, à commencer par les rendements des sols. D’après la dernière synthèse du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur le changement climatique), à l’échelle mondiale, le rendement du blé a perdu un peu plus de 5% entre 1980 et 2010 du fait des premières perturbations climatiques observables. Sans mesures d’adaptation, le changement climatique devrait réduire les rendements agricoles médians de 2% par décennie. Or, pour répondre à la demande mondiale croissante de nourriture, il faudrait augmenter la production de 14 % par décennie. Sur le front de la biodiversité, les nouvelles ne sont pas meilleures : nous assistons à une vaste migration du vivant, de l’équateur vers les pôles et des plaines vers les sommets, l’aire favorable à une espèce donnée se déplaçant à la surface du globe de 6 km par an, en moyenne. Une bagatelle pour les bipèdes, mais une gageure pour les couverts végétaux... 

Source de revenus pour 2,5 milliards de personnes, grande consommatrice de ressources naturelles telles que l’eau et le phosphate, à la fois victime des aléas climatiques et contributrice au réchauffement planétaire (24 % des émissions de gaz à effet de serre sont d’origine agricole, si l’on inclut le changement d’utilisation des sols), l’agriculture est un secteur décisif dans l’avènement des grandes transitions : écologique, bien sûr, mais aussi sociale et démographique, numérique, politique et énergétique. Qui plus est, elle repose en majorité sur une petite paysannerie dont les conditions de vie sont souvent proches du seuil d’extrême pauvreté. Paradoxe que l’on retrouve dans toutes nos sociétés contemporaines : la valorisation sociale du travail semble inversement proportionnelle à la contribution de ce dernier à l’intérêt général. Ainsi, dans les grandes métropoles, en cas de catastrophe globale, l’un des métiers qu’il faut à tout prix sécuriser, ce n’est ni celui de joueur de football, ni celui d’avocat d’affaires mais les manutentionnaires des machines d’évacuation d’eaux usées. Sans eux, aucune ville ne peut survivre au-delà de quelques semaines. Mutatis mutandis, il en va de même à l’échelle mondiale : sans les petits paysans du delta du Mékong ou du golfe de Guinée, l’écrasante majorité de l’humanité n’aurait plus les moyens de survivre au-delà de quelques semaines... 

L’innovation agricole et alimentaire est donc décisive pour la transformation de nos systèmes alimentaires et pour la transition de nos économies vers des sociétés décarbonées, justes, et résilientes aux effondrements des écosystèmes naturels qui menacent dès aujourd’hui. 

Quels chemins technologiques ? 

Comme le relève l’ouvrage, le choix des voies technologiques à privilégier pour faire en sorte que les innovations agricoles et alimentaires contribuent à la transition écologique est source de vifs débats. La controverse est forte entre, notamment, les tenants de l’intensification technique de l’agriculture, les promoteurs de l’intensification écologique et les adeptes des pratiques agro-écologiques, de l’agriculture biologique ou de l’agriculture paysanne. Ces débats sont le reflet des différentes trajectoires possibles vers une agriculture durable qui s’offrent à nous. À l’évidence, ils relèvent de véritables choix de société au même titre que le choix du bouquet énergétique qui devra caractériser nos économies dans la décennie 2030. 

Jusque dans les années 1990, les modèles agricoles suggérés par la communauté des bailleurs internationaux aux pays du Sud étaient majoritairement ceux de la révolution verte. La tendance était à l’uniformisation des pratiques agricoles en vue d’augmenter les rendements. Les agriculteurs étaient alors rarement perçus comme vecteurs d’innovation. Désormais, les potentiels d’inventivité paysanne, souvent frugale, sont davantage reconnus. 

(...) Le numérique et l’intelligence artificielle démultiplient les possibilités d’innovations au service d’une agriculture durable dans ses trois dimensions, sociale, environnementale et économique. La récolte de nombreuses données, que ce soit à partir d’imageries satellitaires, par le biais de capteurs directement implantés sur la parcelle, ou via les plateformes numériques, permet de disposer d’informations précieuses sur l’état des sols, l’évolution de la météorologie, la disponibilité des produits ou encore la localisation des consommateurs. Cela ouvre des possibilités innombrables de meilleure gestion sur l’ensemble du secteur, de la production jusqu’à la distribution.

(...) Les applications conçues dans les domaines agricole et alimentaire sont extrêmement nombreuses et favorisent souvent la mise en réseau, comme cette « appli » qui met en lien les commerçants ayant des invendus avec les consommateurs désireux de manger des aliments à moindre coût.  En amont de la filière agricole elle-même, le procédé Watex, d’exploration des sources aquifères profondes, mis au point par l’ingénieur Alain Gachet, pourrait permettre d’identifier les ressources souterraines en eau potable jusqu’à présent inexploitées. La bonne nouvelle à ce sujet, dans un monde où le cycle de l’eau est déjà fortement perturbé et le sera davantage demain, c’est qu’il y a beaucoup plus d’eau potable sous terre qu’à la surface du globe. Mais son exploitation raisonnée suppose un certain nombre de conditions drastiques. En premier lieu, l’usage de l’eau déjà disponible doit être plus économe : les pertes, dans le domaine agricole comme dans l’usage final de l’eau à destination des urbains, sont colossales et les marges de progression, par conséquent, immenses. En second lieu, la question du recyclage et de l’assainissement est prioritaire, sans quoi un afflux supplémentaire d’eau pourrait avoir des effets sanitaires désastreux. En troisième lieu, quand bien même nous saurions où se trouvent les sources aquifères, encore faut-il pouvoir y accéder : l’exploitation d’une nappe enfouie à – 400 mètres exige des infrastructures analogues à celles qui permettent aux pétroliers d’extraire les hydrocarbures fossiles. Les coûts associés peuvent être importants et doivent être mesurés ex ante. Enfin, nous devons savoir que l’eau enfouie sous terre est la dernière eau « propre » dont l’humanité dispose et que nous n’avons pas de seconde planète bleue. 

Reste que, si l’innovation technique dans les secteurs de l’agriculture et de l’alimentation est une nécessité pour répondre aux défis agricoles et alimentaires, elle peut aussi représenter une menace. L’utilisation des néonicotinoïdes en agriculture en illustre bien l’ambivalence. Introduits dans les années 1990 pour lutter contre les ravageurs de culture, ils se sont avérés destructeurs pour les pollinisateurs. Il a fallu plus de vingt ans pour que l’Union européenne interdise l’utilisation de trois néonicotinoïdes dans les cultures en plein champ, après que de nombreuses études ont pourtant prouvé la toxicité de ces produits pour les abeilles. Cet exemple souligne combien la recherche du profit privé de court terme peut faire obstacle à l’intérêt général, car il est avéré aujourd’hui que les campagnes de désinformation et de corruption (y compris de scientifiques honorables) qui ont permis d’entretenir le doute collectif sur la toxicité de ces insecticides ont été financées par des industriels directement intéressés à retarder le moment de leur interdiction. L’évaluation des impacts d’une innovation ne peut évidemment pas se faire à l’aune du rende- ment supplémentaire éventuellement apporté par l’innovation et encore moins du possible supplément de revenu dégagé. 

L’environnement financier 

En dehors de l’innovation technique agricole et des possibilités ouvertes par le numérique, une réelle créativité est de rigueur en faveur d’une meilleure gestion agricole durable. Dans le domaine du financement, je pense par exemple au crédit « warrantage », qui permet à un agriculteur d’accéder à un crédit rural en mettant en garantie une partie de sa production. Bien sûr, ce genre de dispositif doit être manié avec une extrême prudence, compte tenu des risques qu’il fait encourir au dit agriculteur si ce dernier se révélait incapable d’honorer sa garantie. Les problèmes d’aléa moral sont légion dans ce domaine comme dans celui du micro-crédit notamment. Et l’on sait qu’une mauvaise gestion de ce dernier a déjà conduit à des tragédies, dont les suicides en série en Inde ne sont qu’une illustration partielle. 

Mais construire un environnement financier favorable à une agriculture mondiale durable, cela passe aussi par une régulation internationale des marchés d’actifs financiers dérivés sur les matières premières agricoles. On le sait, le prix de ces denrées élémentaires (qui conditionne à la fois la survie des petits agriculteurs et l’accès à l’alimentation de l’humanité tout entière) n’est plus dicté à court terme par l’égalité de l’offre et de la demande globales de produits agricoles mais par les mouvements de capitaux sur les actifs dérivés dont ces produits sont les sous-jacents – en particulier les contrats futurs de livraison à terme. Le poids financier des marchés dérivés sur ces produits est souvent plusieurs dizaines de fois plus important que celui du marché spot de la denrée elle-même. Et les stratégies de portefeuille qui s’y jouent sont principalement dictées par des objectifs de spéculation largement déconnectés des intérêts des agriculteurs comme de ceux des consommateurs. L’Organisation mondiale du commerce est démunie face à cette réalité, dans la mesure où les marchés financiers n’entrent pas dans son périmètre. Il y a donc un enjeu vital à réguler davantage les marchés financiers internationaux dérivés sur les produits agricoles. La même problématique vaut évidemment pour l’ensemble des actifs dérivés, et au premier chef pour ceux dont les sous-jacents sont liés à une énergie aussi décisive que le pétrole. La différence considérable qui sépare néanmoins ces deux types de marchés, c’est que le secteur pétrolier possède un pouvoir de lobbying sur les régulateurs financiers sans comparaison avec celui des paysanneries du Sud. 

Biodiversité et communs 

L’impact des innovations sur la biodiversité, et particulièrement sur les espèces communes, est souvent mal mesuré. La biodiversité dite « commune » est en effet souvent mise de côté dans l’évaluation des impacts des innovations techniques, alors qu’elle peut remplir des fonctions importantes dans l’écosystème ou le paysage. Les espèces communes jouent ainsi un rôle essentiel dans le maintien de l’ensemble de la biodiversité, que ce soit de manière directe (les arbres porteurs de micro-habitats utilisés par les insectes et la faune cavicole, par exemple) ou indirecte (les interactions de type prédation ou pollinisation). Cette interdépendance entre espèces a été soulignée par les travaux récents du Muséum national d’histoire naturelle et du Centre national de la recherche scientifique qui pointent la disparition d’un tiers des populations d’oiseaux en quinze ans dans les campagnes françaises. 

Comment préserver le patrimoine génétique de la faune et de la flore ? La diversité génétique des variétés paysannes de semences et de plants est le fruit d’une innovation individuelle et collective sur le long terme. Elle favorise la résilience des populations animales et végétales à des conditions écologiques changeantes.

(...) Dans le modèle de l’agriculture intensive, la diversité génétique des plantes n’est plus maintenue dans les champs par les agriculteurs. En attendant que soient inventés des modèles de sauvegarde de la biodiversité agricole (au-delà des « frigos » des centres de recherche ou du célèbre «frigo» mondial à semences, qui ne permettent pas de tout conserver), il est urgent de réfléchir aux moyens de sauvegarder la biodiversité dans les champs.  Une des voies possibles pourrait être de considérer le patrimoine génétique des plantes comme un « commun », autour duquel une ou plusieurs communautés pourraient se constituer en vue de sa préservation. (...) 

En matière d’innovation institutionnelle, la création des Associations pour le maintien de l’agriculture paysanne (Amap) dans les années 1990-2000 en Europe a connu un succès sans précédent. En France, selon le mouvement interrégional des Amap, 2 000 associations de ce type auraient été recensées en 2015. Enfin, les innovations sur le volet de la labellisation méritent également d’être mentionnées et notamment la mise en place, depuis les années 1990, des écolabels, fréquemment appelés « standards volontaires de durabilité », qui reposent sur un consentement des uns à payer pour inciter les autres à adopter des modes de production plus durables. En 2012, on estimait que 40 % du café échangé et 22 % du cacao étaient écolabellisés. 

Comme le souligne l’ouvrage, un environnement institutionnel et juridique propice est essentiel pour faire émerger et diffuser les innovations au sein de la société civile et des petites entreprises. Les services d’accompagnement des agriculteurs jouent à ce titre un rôle essentiel. Contrairement à ce qu’un imaginaire libertaire pourrait suggérer, l’État a donc un rôle majeur à jouer pour favoriser l’émergence d’innovations institutionnelles permettant aux humains d’ordonner leur relation au monde qu’ils partagent en commun. Mais, comme l’exemple des néonicotinoïdes le rappelle, c’est aussi à l’État de réglementer l’usage des innovations nuisibles à l’intérêt collectif. À condition qu’il parvienne lui-même à se libérer de la « capture » du régulateur dans laquelle la financiarisation privée des sociétés du Nord le tient parfois enfermé. 

À l’ère du « capitalocène », où les activités du décile supérieur des humains les plus fortunés (responsables de 50 % des émissions de gaz à effet de serre) contribuent de manière massive à la destruction en marche de l’écosystème terrestre, il est de notre responsabilité de promouvoir les innovations qui permettront de faciliter l’avènement des transitions écologiques et sociales vers un monde commun plus juste et plus durable.