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Gouverner un monde toxique

Gouverner un monde toxique

Sols saturés de métaux lourds, résidus des pesticides ou de plastique dans l’air, l’eau, les aliments et les corps, augmentation des pathologies environnementales. Nous ne vivons plus dans un monde simplement contaminé par des substances chimiques mais dans un monde devenu toxique à bien des égards, qui affecte nos vies et plus encore, celle des populations les plus en difficultés.
Soraya Boudia, et  Nathalie Jas

Mis à jour le 22/03/2019
Publié le 21/03/2019

Cet ouvrage retrace les transformations économiques et politiques qui ont conduit depuis 1945 à la généralisation de ces pollutions et ont façonné des environnements durablement dangereux. Il analyse les modes de gouvernement des substances dangereuses et leurs effets délétères qui aujourd’hui s’imbriquent et se superposent dans les politiques nationales et internationales. Chemin faisant, cet ouvrage éclaire les ressorts qui ont permis l’essor du capitalisme alors même que ses capacités destructrices se développaient.

  • Un monde durablement pollué. La matérialité du monde toxique
  • Gouverner par la maîtrise
  • Gouverner par le risque
  • Gouverner par l’adaptation

commande

Les auteurs

  • Soraya Boudia est historienne et sociologue des sciences et des techniques, à l’université Paris Descartes. Ses travaux portent sur la thématique science et politique, en particulier sur le gouvernement global des et par les technosciences.
  • Nathalie Jas est historienne et sociologue des sciences, à l’Inra. Ses travaux portent sur le gouvernement des substances chimiques dangereuses et ses transformations depuis le début du XXe siècles.

EXTRAITS

(...) Ce gouvernement par l’adaptation mobilise un vocabulaire et des logiques qui empruntent largement à la théorie de la preparedness qui postule que des événements extrêmes sont tout à fait possibles et probables et qu’il convient de s’y préparer. Née pendant la Guerre froide aux États-Unis pour préparer les populations à réagir en cas d’attaque atomique, cette théorie a été remobilisée largement après les attaques terroristes du 11 septembre 2001 et a été transférée du domaine de la sécurité nationale à celui de la gestion des grandes catastrophes naturelles (Collier et Lakoff, 2008; Masco, 2014). Ce mode de gouvernement repose aussi sur un concept qui fait florès et sert de soubassement aux différentes politiques d’adaptation : la résilience. Développé par l’écologie notamment (Holling, 1973), ce concept est mobilisé aussi bien dans le domaine du changement climatique que dans celui des catastrophes naturelles.  (...) Les populations vivant sur des territoires contaminés doivent apprendre à faire preuve de résilience, à se réinventer pour aller de l’avant malgré les difficultés auxquelles elles font face. En mettant en valeur les capacités des individus et des populations, la résilience est présentée comme une solution très positive pour tenter de résoudre les conséquences de désastres environnementaux et sanitaires majeurs, se traduisant notamment par des pollutions de très longue durée. 

Le gouvernement par l’adaptation repose ainsi avant tout sur la nécessité de faire accepter le fait que nous vivons dans un monde irrémédiablement pollué, constitué autant par des héritages toxiques de long terme que par les activités industrielles actuelles. Ce gouvernement contribue ainsi à normaliser, ou plus exactement à naturaliser, aussi bien les accidents graves que des contaminations continues souvent moins perceptibles immédiatement. Ce processus de naturalisation permet de ne pas désigner des responsables des pollutions entraînant des catastrophes visibles et moins visibles, ni de déterminer les causes profondes de celles-ci. Il s’agit au contraire de tenter de remédier à leurs conséquences en fournissant aux individus et populations impactés des outils pour qu’ils s’adaptent à leur environnement toxique. Il s’agit ainsi de pousser individus et populations à devenir les gestionnaires de leurs propres expositions et, par extension, des risques qu’ils prennent. 

Ces dispositifs, qui cherchent à faire de chacun un acteur actif de la gestion des risques, reposent sur l’idée que les individus et les populations affectés choisissent les risques auxquels ils s’exposent, alors qu’en pratique ils en sont les victimes involontaires. Ces dispositifs ont par là pour vocation de faire taire ou de réorienter la critique. La sociologie de la perception des risques a en effet répété à l’envie depuis des décennies que les risques volontairement choisis sont mieux acceptés que ceux qui ne le sont pas. La gouvernance participative des risques sur laquelle s’appuie un gouvernement par l’adaptation devrait ainsi, presque par miracle, permettre une meilleure acceptation sociale de la vie dans des environnements dégradés qui sont le quotidien de nombreuses populations très exposées. Ces dispositifs font cependant bien plus que cela. 

En cherchant à organiser le « vivre avec », en survalorisant l’adaptabilité des individus et des populations, les politiques, développées par diverses organisations internationales et les États, montrent que l’art de gouverner des populations, des territoires ou des problèmes consiste désormais à peser sur les conduites de ceux qui sont atteints par les aléas récurrents ou de long terme, par les catastrophes, les environnements contaminés, les guerres - voire les crises financières et économiques. Ce type de gestion a ainsi une forte affinité avec le gouvernement de soi dans lequel chacun doit considérer son corps comme un capital à faire fructifier (Rose, 1999; Chandler, 2013; Joseph, 2013; Felli, 2016). De telles politiques ne sont pas dénuées de cynisme. La reconnaissance de la responsabilité individuelle de chacun peut en arriver à être présentée comme une solution libératrice, un empowerment des individus pour faire face à une situation dont ils ne sont pourtant pas responsables et sur laquelle ils n’ont qu’une influence très limitée. Sous couvert d’empowerment des populations exposées, ce mode de gouvernement opère ainsi un travail d’occultation explicite et assumé, transférant la responsabilité de la gestion de l’exposition aux risques (et des dommages qui peuvent en résulter), des autorités publiques et des industries polluantes aux individus, sommés d’apprendre à vivre dans un monde durablement pollué.