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Fondé sur une documentation originale et sur un recours à la mémoire des acteurs, cet ouvrage constitue la première synthèse historique de l’Inra dans son siècle en restituant les relations internes et externes, les logiques de développement et d’élargissement thématique. Et ce, dans un processus d’interconnexion croissante de la recherche agronomique avec les dynamiques sociales, économiques, scientifiques et politiques de l’époque, aussi bien à l’échelle nationale qu’internationale.

L'histoire de l'Inra, entre science et politique

Fondé sur une documentation originale et sur un recours à la mémoire des acteurs, cet ouvrage constitue la première synthèse historique de l’Inra dans son siècle en restituant les relations internes et externes, les logiques de développement et d’élargissement thématique. Et ce, dans un processus d’interconnexion croissante de la recherche agronomique avec les dynamiques sociales, économiques, scientifiques et politiques de l’époque, aussi bien à l’échelle nationale qu’internationale.

Mis à jour le 21/12/2017
Publié le 11/01/2018

donner à comprendre ce qui s'est joué entre science et politique

Alors que le monde industrialisé pensait en avoir fini avec la question des subsistances, la Seconde Guerre mondiale replace l’agriculture et l’alimentation au cœur des enjeux de la reconstruction. L’Europe de l’Ouest, ravagée et affaiblie, se tourne alors vers les États-Unis pour penser une modernisation capable de fonder une nouvelle expansion. En France, l’après-guerre est ainsi le théâtre d’une profonde transformation du monde rural sous l’effet de la diffusion volontariste du « progrès », instrument d’une mise à niveau de la productivité agricole au service de la restauration de la position française dans le monde. Dans ce contexte, la création en 1946 de l’Inra constitue un moment crucial de la rencontre entre science et politique, dans la quête d’une voie de développement qui mobilise les outils des sciences du vivant pour en rationaliser l’exploitation.

D’abord conçu comme un institut de recherche et d’expérimentation dévolu à la seule agriculture, l’Inra élargit peu à peu ses missions, déployant des compétences nouvelles sur les industries agroalimentaires, la nutrition, la biologie moléculaire ou encore l’environnement. Serviteur zélé des politiques publiques de modernisation, l’institut s’affirme dans le concert des grands opérateurs de recherche, aux côtés du CNRS, de l’Inserm et de l’Institut Pasteur. Mais confronté à l’essor de la recherche privée, à l’effacement du volontarisme d’État et à la montée de la contestation des sciences et des techniques, il se trouve précocement contraint, dans les années 1980 et surtout 1990, à repenser en profondeur son identité et son rôle, dans la prise de conscience croissante de l’interconnexion des questions agricoles, alimentaires et environnementales.

 

L’ouvrage est découpé en trois grandes époques :

1946-1968
 De l’urgence alimentaire à l’impératif de productivité : 
la recherche au service du « progrès »

1969-1989
 La recherche agronomique dans la mue libérale
 des sociétés industrialisées

1990-2012 
La recherche agronomique à l’heure de la globalisation
 agricole, alimentaire et environnementale

 

Les auteurs

Pierre Cornu est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Lyon, directeur adjoint du laboratoire d’études rurales.

Egizio Valceschini, directeur de recherche à l’Inra, est président du Comité d’histoire de l’Inra et du Cirad depuis 2011.

Odile Maeght-Bournay est doctorante en histoire à l’université de Lyon, au sein du laboratoire d’études rurales et ingénieur agronome de l’INA Paris-Grignon.

Préface de Philippe Mauguin, président-directeur général de l’Inra

 

L’histoire de l’Inra, entre science et politique

Editions Quae – 464 pages, janvier 2018 – 29 euros

EXTRAIT

L’Inra à la croisée des chemins du changement global 

La recherche agronomique française et sa maison commune, l’Inra, ont connu un destin remarquable à bien des égards tout au long des trois quarts de siècle d’histoire parcourus depuis le moment fondateur de 1946. Et si les générations successives de chercheurs, de techniciens et de personnels administratifs qui ont vécu de l’intérieur cette épopée ont chacune connu des crises, des tensions et parfois des désillusions, aucune n’a pu avoir l’impression de passer à côté des enjeux majeurs de son époque. Rationalisation agricole, innovation industrielle, construction de la qualité alimentaire, expertise sur les impacts environnementaux des formes de valorisation de la biomasse, approche intégrée du pilotage du vivant depuis les déterminants fondamentaux de la performance productive et nutritionnelle jusqu’à la gouvernance de la question alimentaire mondiale : l’Inra s’est placé au centre, parfois en position de fer de lance, des problèmes les plus brûlants liés à l’artificialisation et à la maîtrise technoscientifique des modes de vie contemporains. 

En ira-t-il de même pour la nouvelle génération, élevée dans les exigences de la compétition scientifique interindividuelle et dans les promesses incertaines de la gouvernance bioéconomique du monde ? Rien n’est moins sûr. Institut de rang international présent sur les principaux fronts de la gouvernance du changement global — le système alimentaire mondial, la santé interconnectée des plantes, des animaux et des hommes, le devenir des écosystèmes cultivés et des formes de biodiversité indispensables à leur durabilité —, l’Inra a certes acquis une large autonomie stratégique et une culture de l’anticipation particulièrement aiguisée. Réactive et puissamment irriguée par ses communautés internes, scientifiques et administratives, aussi bien que par ses alliances nationales et internationales, sa programmation scientifique témoigne de son emprise sur les grands enjeux de l’économie de la connaissance du XXIe siècle. Pour autant, on ne saurait sous-estimer l’épuisement relatif aussi bien des principes fondateurs de l’institut que des cultures scientifiques et techniques — agronomique, zootechnique, forestière, biotechnologique... — qui en avaient construit l’identité et la cohésion d’ensemble.  

(…) La question des subsistances

Né dans l’expérience de la fragilité de la prospérité, de la paix et de la sécurité alimentaire des nations industrialisées, l’Inra n’a pas tout à fait oublié cette vérité historique fondamentale que la question des subsistances n’est jamais vaincue que pour se poser perpétuellement sous de nouvelles formes. Or, quand bien même il est la cause principale de la résurgence de la problématique de la sécurité alimentaire, l’ordre mondial issu de la libéralisation générale des marchés et des activités sociales ne connaît pas, ne traite pas, au vrai ignore la question du nécessaire équilibre environnemental, sanitaire et social de la distribution des ressources de la biomasse vers les populations. Pour le marché globalisé, en effet, il n’y a pas ou plus de singularité des biens alimentaires, renvoyés à la généricité des biens de consommation renouvelables. Famines, peurs alimentaires ou désastres sanitaires se trouvent ainsi relégués aux marges de l’espace marchand, traités par un mélange instable et inefficace d’interventionnisme militaire et humanitaire. Développant ses effets délétères sur l’usage des sols, sur la circulation des productions et sur la santé humaine, l’insécurité alimentaire finit dès lors, sans surprise pour les agronomes qui en connaissent le potentiel de déstabilisation, par s’imposer dans l’agenda de la gouvernance globale non plus comme un problème technique, mais comme un enjeu impérieusement politique, au sens le plus fort du terme, ayant à voir avec la pérennité ou l’effondrement des systèmes productifs et sanitaires, et avec la sérénité ou la panique des sociétés de l’ère de la communication universelle.  Ainsi, loin d’avoir disparu avec la rationalisation des productions agroalimentaires et l’application du libre-échange à leur mise en circulation, la question des subsistances n’a-t-elle cessé de se complexifier, de se connecter à d’autres questions, de faire système avec les enjeux environnementaux, énergétiques, sociaux, sanitaires, culturels même. En attestent les mutations en cours des goûts et des critères de choix des consommateurs, notamment sur les produits carnés, mais également la dimension épidémique que prennent les déséquilibres alimentaires dans les pays du Nord. Tel est donc le paradoxe de l’ère de la globalisation qui s’est ouverte à la fin du XXe siècle dans les illusions d’une normalisation libérale du monde : avoir épuisé et délégitimé tout à la fois les grandes espérances politiques, la foi dans le progrès scientifique et technique et l’idéal d’engagement pour la collectivité - y compris dans l’engagement pour la recherche -, et avoir généré un monde dont la régulation par la circulation des capitaux, des technosciences privées et du droit commercial a laissé orphelines des questions aussi essentielles que la durabilité du système agroalimentaire mondial, suscitant d’une part des formes nouvelles et opportunistes de biopouvoir, du côté des firmes agrochimiques et semencières notamment, et d’autre part des formes nouvelles d’engagement pour le bien commun, en particulier dans la vie associative et politique transnationale. 

(…) L’avenir n’est pas écrit, et l’Inra aura fort à faire pour repenser la valeur ajoutée de la recherche publique française dans les arènes internationales de l’expertise sur le changement global, et pour refonder un lien science-société profondément entamé par la crise de l’idée de progrès. Il n’en demeure pas moins que l’institut, par son capital d’expérience, par son potentiel de recherche, par son positionnement plurithématique, représente un acteur majeur de ces mêmes arènes, et que l’analyse historique de sa construction comme organisme de recherche dévolu à l’intelligence stratégique de l’antique « question des subsistances », réinventée sous la forme de la sécurité alimentaire mondiale à l’heure de l’anthropocène, constitue un enjeu de connaissance et de débat qui vaut d’être investi et partagé.