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Marc Spenle, éleveur bovin, menant avec son fils Thomas, Candy, star du SIA 2011.. © Inra, Pascal Xicluna  - Min.Agri.Fr

Les agricultures familiales

Presque enterrée aujourd'hui célébrée

Instrument privilégié de la politique agricole institué depuis la Libération pour se séparer des formes paysannes en déclin, l’agriculture familiale est aujourd’hui - en France - plus individualisée, moins collective et son statut est ainsi remis en cause.

Mis à jour le 19/02/2014
Publié le 14/02/2014

Jacques Rémy, sociologue à l'Inra.
Jacques Rémy, sociologue à l'Inra.
Entretien avec Jacques Rémy, sociologue à l’Inra

Q : Le terme « agriculture familiale » est en France le fruit  d’une longue histoire…

Jacques Rémy : Depuis la Troisième République et la création du premier ministère de l’agriculture en 1881, les hommes politiques s’intéressent à la petite paysannerie, véritable vivier de voix formant un groupe très vaste et hétérogène… Au vingtième siècle, on va la favoriser en légiférant, en biaisant avec le code civil et avec l’égalité dans la transmission des biens pour favoriser celui des enfants qui prend la succession de l’exploitation. C’est la naissance de l’agriculture « familiale » moderne. Elle devient une institution à la Libération. Il faut alors produire plus. L’agriculture familiale rompt alors avec l’exploitation paysanne fondée sur la famille élargie avec son patriarche et devient l’idéal politique et social d’une exploitation gérée en couple. Elle est alors très révolutionnaire, en rupture réelle avec l’agriculture paysanne : on emprunte, on décohabite, on se spécialise, on s’intensifie. L’agriculture familiale est alors associée au progrès technique et agronomique.

 

Q : Travaille-t-on toujours en famille aujourd’hui en France ?

JR : La part du travail familial sur la ferme est fortement en baisse… Les sociologues pointent du doigt « l’exogamie », c’est-à-dire le fait que les femmes des agriculteurs sont de moins en moins fille d’agriculteur : elles travaillent souvent à l’extérieur de l’exploitation et apportent les « valeurs » du salariat moderne. L'agriculture familiale française devient ainsi selon Bertrand Hervieu et François Purseigle une "société d'individus" qui s'associent et négocient, et s'éloigne de plus en plus d'une "communauté de travail" avec une solidarité mécanique, des rapports d'autorité entre génération et sexes. L’exploitation agricole familiale d’aujourd’hui s’appuie sur des statuts professionnels reconnus pour les hommes et les femmes, des rapports de travail contractuels et dans le meilleur des cas des ateliers bien différenciés. Oui, le travail en famille est en réduction mais il ne va pas disparaître : avec le renouveau des circuits courts, de l’accueil à la ferme, de nouvelles formes d’exploitations familiales apparaissent.

 

Q : Parler d’agriculture familiale a-t-il encore un sens aujourd’hui en France ?

JR : Si le caractère familial du collectif de travail agricole peut faire question, la transmission des capitaux, de la terre à un successeur familial est toujours majoritairement familiale. Mais depuis 50 ans des transformations très importantes se sont opérées dans les exploitations agricoles et rendent la tâche difficile pour les juristes chargés de les rapprocher du droit de l’entreprise. La multiplication des formes juridiques (GAEC, désormais ouverts aux couples (2010), EARL, EIARL, SCEA et autres formules) vise ainsi à contourner le caractère civil de l’activité agricole et sa « nature » familiale. Cette institution ne tient plus que par des artifices, suscitant l’embarras des statisticiens et, sans doute, des inspecteurs des impôts. « L’agriculture familiale » a ainsi failli être enterrée en 2005 par le syndicat agricole majoritaire qui voulait lui substituer « l’entreprise agricole ». Exhumée (entres autres) par la réforme de la politique agricole commune qui a décidé de soutenir spécifiquement les petites exploitations de 50 hectares, l’agriculture familiale est même célébrée – à juste titre s’agissant de nombreux pays du Sud - en année internationale 2014 !