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Evoquer aujourd’hui le nom de Jacques Poly, c’est immanquablement l’associer au rapport « Pour une agriculture plus économe et plus autonome ». Figure fondatrice de la génétique animale en France et père de la Loi sur l’élevage de 1966, il signe ce texte en 1978 alors qu’il accède à la direction générale de l’Inra.

Jacques Poly, un stratège

Evoquer aujourd’hui le nom de Jacques Poly, c’est immanquablement l’associer au rapport « Pour une agriculture plus économe et plus autonome ». Figure fondatrice de la génétique animale en France et père de la Loi sur l’élevage de 1966, il signe ce texte en 1978 alors qu’il accède à la direction générale de l’Inra. Mis au défi de redéfinir sa contribution à l’agriculture et à la ruralité, l’Inra se trouve alors à une croisée des chemins qui requiert une exploration large des voies de renouvellement, plaçant la science au cœur des enjeux économiques, sociétaux et politiques.

Mis à jour le 22/05/2019
Publié le 17/05/2019

Présent à la manière d’une statue du commandeur dans les mémoires, Jacques Poly demeure cependant une figure énigmatique. Cet ouvrage, fondé sur la confrontation des souvenirs d’acteurs de l’époque et des travaux des historiens, est une exploration de sa trajectoire hors-norme. Archives orales et écrites, témoignages et réflexions des anciens ministres et cadres de la recherche agronomique nationale, apportent un éclairage neuf sur une pensée stratégique appliquée au rôle de la recherche dans un monde confronté à des tensions croissantes sur les enjeux de la production agricole, de l’alimentation et de l’environnement. 

 

Les auteurs

Egizio Valceschini est directeur de recherches à l’Inra, il préside le Comité d’histoire de l’Inra et du Cirad. Chercheur en économie, il a par ailleurs été impliqué dans la programmation européenne. Il se consacre aujourd’hui à l’histoire de la recherche agronomique. 

Odile Maeght-Bournay, ingénieur agronome de l’INA Paris-Grignon, est doctorante en histoire à l’université Lyon 2, au sein du Laboratoire d’études rurales. Sa thèse porte sur la stratégie scientifique de l’Inra dans le domaine agroalimentaire durant la phase d’industrialisation de ce secteur. 

Pierre Cornu est professeur d’histoire contemporaine et d’histoire des sciences à l’université Lyon 2. Ses travaux au sein du Laboratoire d’études rurales, inspirés par les approches interdisciplinaires et participatives de la recherche, portent sur les relations entre sciences, société et environnement à l’époque contemporaine. 

Le Comité d’histoire de l’Inra et du Cirad, créé en 2005, a pour mission de susciter des travaux, et leur publication, sur l’histoire de la recherche agronomique, ses organismes, ses personnels, ses réalisations, de la fin du xixe siècle à nos jours. Avec la mission Archorales, il collecte et publie les témoignages oraux de personnels de l’Inra et du Cirad.  

 

Recherche agronomique et politique agricole

Jacques Poly, un stratège

Editons Quae - 168 pages, mai 2019 - 29 euros

EXTRAITS

L’émergence de la question environnementale 

Cette question traverse tout le rapport. Dans son diagnostic de départ, Jacques Poly consacre dix pages aux facteurs physiques du milieu : sol, microclimat et réserves hydriques. Il en appelle avec force à une meilleure connaissance de ces ressources. Il convient, selon lui, de promouvoir un véritable contrôle d’aptitude de nos sols, si l’on veut en exploiter vraiment toutes les richesses avec lucidité, dans le présent et pour le futur. Il insiste sur la gestion maîtrisée de la ressource en eau. 

Dès l’introduction, Jacques Poly note que « la société, dans son ensemble, est de plus en plus vigilante vis-à-vis des problèmes de pollutions ou de nuisances que peuvent susciter, ici et là, des processus de spécialisation et de concentration de la production, ou l’usage de techniques parfois trop agressives ; les pratiques agricoles de demain auront certes à se préoccuper davantage de la préservation de nos ressources naturelles et d’un environnement rural agréable et harmonieux » (p. 3). 

On peut rattacher à cette préoccupation les propos sur l’affaiblissement de la teneur en matière organique des sols, sur l’emploi des pesticides obligeant à penser une nouvelle politique en matière de protection sanitaire. En la matière, il montre un intérêt fort pour le concept de lutte intégrée. 

Concernant l’élevage, il nomme des « contraintes de l’environnement » (p. 49), c’est son expression, et propose d’établir une charte de bon usage de l’espace rural. Il regrette que l’on ait laissé se dégrader l’environnement touristique des montagnes par abandon de l’élevage. Il y a dans ce rapport un lien direct établi entre sol, pratiques culturales, pratiques d’élevage et aménagement du territoire. Il est prévu de réserver certaines productions aux zones difficiles. 

De façon abusive mais pour ne pas allonger le propos, je mettrai dans ce chapitre « environnement » tous les développements sur la valorisation des sous-produits et déchets agricoles, dans lesquels il voit des fertilisants, des aliments pour le bétail et des sources d’énergie, à travers la méthanisation notamment. Ce chapitre sur les déchets enrichit l’approche « économie et autonomie ». Il y consacre une dizaine de pages sur les soixante-cinq du rapport (ainsi que deux grands tableaux récapitulatifs en annexe). Ceci illustre l’importance qu’il attache à cette volonté d’autonomie et d’économie, ce que nous appellerons plus tard l’économie circulaire et l’économie biosourcée. 

En conclusion, rappelons les quatre éléments qui qualifient dans ce rapport une agriculture économe et autonome : une plus grande autonomie nationale dans les diverses branches ; un gain de valeur ajoutée optimale pour les denrées fournies ; la mise en œuvre de procédés novateurs et originaux, consommant moins d’énergie, sécrétant moins de nuisance ; la récupération systématique raisonnable du maximum de déchets ou sous-produits. 

Ce qui frappe en définitive, dans ce rapport, c’est le lien établi entre nos grands équilibres économiques nationaux et le développement d’une diversité de systèmes de production, c’est le lien entre la montée des questions environnementales et la nécessité de produire de façon plus économe, c’est enfin le lien entre politique publique agricole et développement de la recherche agronomique.  En ce qui concerne la recherche, disons-le sans détour, Jacques Poly lui accorde une place considérable. Fort des succès engrangés par l’agriculture française grâce au développement de la recherche agronomique, Jacques Poly met en avant la mise en place de nouveaux programmes de recherche, de stations expérimentales, d’observatoires, de recrutements d’ingénieurs spécialisés selon les problèmes et les domaines. Il mêle volontairement et, parce que l’époque le veut encore, les stratégies de recherche et les opérations de développement et d’accompagnement. 

On remarquera que les recommandations énoncées en direction de la recherche sont les unes de nature très disciplinaire, en particulier pour ce qui relève de l’amélioration du troupeau et du matériel végétal, les autres — autour des systèmes de production — d’approche systémique. Notons, enfin, que la recherche en génétique est citée pour tous les systèmes de production.

Extraits de la conclusion

Dans les mots d’aujourd’hui, la politique scientifique de Jacques Poly au tournant des années 1980 s’apparente ainsi à une réflexion stratégique sur la bioéconomie, et notamment sur la circulation des protéines dans le métabolisme général du monde capitaliste. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’elle ait été inapplicable sur le moment : il lui manquait la capacité à dépasser les contraintes des différentes filières de production par le développement d’une science générique des mécanismes du vivant, animal et végétal, à même de produire à moindre coût les plantes et les animaux dont l’industrie avait besoin. La mise en œuvre véritable du rapport Poly, ce n’est donc pas une politique étroitement agricole, mais une politique scientifique ambitieuse, celle du tournant tout à la fois biotechnologique et bioéconomique de la recherche agronomique. Lire ce rapport exige donc d’aller au-delà d’une simple analyse du contexte de sa production pour s’interroger sur les conditions de maintien en validité d’une pensée stratégique projetée dans le devenir depuis la crise des années 1970, période difficile certes, mais également d’une grande fécondité, y compris sur un plan épistémologique. C’est en effet l’un des principaux paradoxes du rapport Poly que d’émaner d’un chercheur parvenu au point d’épuisement de sa propre matrice épistémologique - la pensée statistique appliquée à la génétique quantitative - et néanmoins pleinement conscient du potentiel des formes émergentes de scientificité, fondées sur la maîtrise fine du vivant. 

Dès lors, la méthode classique de l’histoire, procédant par critique externe puis interne de l’archive, ne peut fonctionner pleinement, appelant une approche complémentaire, qui est la sollicitation des témoins et des acteurs non seulement du moment de la production du rapport, mais également de toute la durée qui nous en sépare, et notamment de la période durant laquelle la prose de Jacques Poly sembla complètement oubliée et qui, néanmoins, prépara son étonnante exhumation sous les auspices du « tournant agroécologique » du mandat de Stéphane Le Foll au ministère de l’Agriculture (2012-2017). De fait, la requalification de ce texte constitue un fait particulièrement remarquable, dans un champ des politiques publiques où une idée n’a généralement que quelques années de pertinence potentielle avant de sombrer dans l’obsolescence. Qu’y avait-il donc dans ce rapport de circonstance qui lui ait permis de défier ainsi le temps de l’économie de la connaissance pendant quatre décennies ? Comment Jacques Poly lui-même, et après lui les cadres dirigeants qui assumèrent la politique scientifique de l’Inra dans les années 1980 et 1990, permirent-ils à l’ambition d’une grande politique bioscientifique et agroalimentaire de survivre à la tendance croissante à la libéralisation de l’économie de l’innovation, pour retrouver vigueur et pertinence à l’heure du « développement durable » ? Paradoxalement, cela passa par l’échec de l’ambition biotechnologique de l’institut, asphyxiée par l’essor de la recherche privée internationale et par la contestation sociale de l’application du génie génétique à l’alimentation*. L’Inra ne devait jamais devenir l’améliorateur général du matériel biologique destiné à la production alimentaire nationale et européenne. Au lieu de cela, il devint au tournant des années 2000 l’améliorateur général de la réflexion collective entre puissance publique, industries et société sur la gouvernance du vivant ; bref, un organisme expert des questions agricoles, alimentaires et, de plus en plus, environnementales - ce qui était l’une des lectures possibles du rapport de 1978. 

*Alain Deshayes, acteur et témoin de cette histoire, en a rendu compte dans son article : Deshayes A., 2014. Biologie moléculaire et biotechnologie dans les recherches végétales à l’Inra 1979-1996. Histoire de la recherche contemporaine, tome 3, n° 2, p. 137-153.