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Cet ouvrage propose une étude approfondie des grandes théories sociologiques sur l’alimentation et ses enjeux actuels. Il aborde l’alimentation sous l’angle de l’identité culturelle et de classe, de la réforme des consommations, des pratiques quotidiennes et de la socialisation au sein des ménages.

Sociologie de l'alimentation

Cet ouvrage propose une étude approfondie des grandes théories sociologiques sur l’alimentation et ses enjeux actuels. Il aborde l’alimentation sous l’angle de l’identité culturelle et de classe, de la réforme des consommations, des pratiques quotidiennes et de la socialisation au sein des ménages.

Mis à jour le 19/02/2019
Publié le 27/02/2019

À la croisée des espaces domestique, politique et marchand, l’alimentation est un objet incontournable pour comprendre le fonctionnement et l’évolution des sociétés.

Elle occupe une place centrale dans l’économie, dans l’emploi du temps et le budget des ménages, dans l’administration sanitaire, dans la définition même des classes sociales ou des aires culturelles et dans les discours environnementaux.

Des acteurs publics, privés ou associatifs tentent par ailleurs d’orienter notre alimentation pour améliorer notre santé, sauvegarder l’environnement, ouvrir des débouchés commerciaux, promouvoir des valeurs éthiques ou valoriser la gastronomie française.  La sociologie de l’alimentation offre ainsi un regard original sur les inégalités économiques et sociales, l’éducation, la santé, l’environnement.  

 

Les auteurs 

Philippe Cardon est maître de conférences à l’Université de Lille 3. Membre du Ceries (Centre de recherche individus-épreuves-société) – Lille3 / Chercheur associé à l’unité Alimentation et sciences sociales – Inra. Il enseigne en licence et master de sociologie. 

Thomas Depecker est chargé de recherche Inra en sociologie (unité Alimentation et sciences sociales). 

Marie Plessz est chargée de recherche à l’Inra en sociologie (unité Alimentation et sciences sociales). Membre du Centre Maurice Halbwachs. Elle enseigne en master de sociologie.  

 

Sociologie de l’alimentation

Editions Armand Colin – 240 pages, février 2019 - 25 euros

EXTRAITS

Avant même la diffusion des recommandations du Programme national nutrition santé (PNNS), les sociologues se sont interrogés sur la façon dont les destinataires des recommandations nutritionnelles les recevaient, se les appropriaient ou non, et avec quelles conséquences. S. Gojard, qui a analysé les normes de puériculture et d’alimentation des nourrissons, souligne leur statut ambigu : pour reprendre l’opposition durkheimienne, certaines mères y voient de simples règles techniques (dont la sanction est une conséquence directe du non-respect) tandis que d’autres y voient des règles morales, sanctionnées de façon plus large et plus diffuse, par exemple par des jugements sur leur capacité à être une mère conforme aux normes de parentalité [Durkheim, (1901) 1997 ; Gojard, 2006, 2010]. Grâce à une enquête qualitative et un questionnaire, elle met en évidence deux modes de réception des normes de puériculture. Le mode savant recourt à des sources légitimées par la science (livres, pédiatre) et repose sur une faible expérience des soins. Dans le mode familial, l’enquêtée puise ses informations auprès de sa mère et de son expérience de soins aux jeunes enfants (petits frères ou sœurs, baby-sitting). L’enquête par questionnaire montre que ces modes se rencontrent plus souvent, respectivement, dans les classes supérieures et populaires. 

Se penchant sur la réception des messages du PNNS, F. Régnier et A. Masullo discutent les thèses de La Distinction [Bourdieu, 1979]. Elles ont mené des entretiens qualitatifs dans différents milieux sociaux, auprès de personnes de corpulence normale ou obèse, et utilisé des méthodes de statistiques textuelles pour systématiser les interprétations du matériau. Elles montrent que le rapport aux recommandations nutritionnelles se fait plutôt sur le mode de l’expérimentation réussie dans les classes supérieures, de la bonne volonté dans les catégories intermédiaires ou modestes en ascension sociale, de la réaction critique dans les catégories populaires voire de l’indifférence dans les ménages les plus précaires. Ce rapport aux normes fait écho à d’autres éléments de la culture des classes populaires et supérieures, sur le rapport à la médecine (curative ou préventive), les représentations de la santé (absence de maladie ou hygiène de vie quotidienne), de l’enfance (à protéger des duretés de l’âge adulte ou à préparer à l’autonomie) et de la corpulence (le surpoids est identifié à une corpulence plus élevée dans les classes populaires). Sur cette base, les auteures proposent de renverser l’opposition bourdieusienne entre goût de liberté et nécessité faite vertu : les classes populaires semblent plus à même de mettre à distance les injonctions normatives des politiques publiques de santé, en y opposant leurs valeurs et leurs préoccupations (concorde familiale autour du repas, budget). À l’inverse, les classes supérieures s’enorgueillissent des efforts qu’elles font pour se soumettre aux règles de la diététique : « j’aime beaucoup les légumes, je me force à en manger parce que c’est sain pour la santé » dit ainsi une enquêtée cadre supérieure [Régnier et Masullo, 2009b, p. 256]. Reste à savoir si l’on peut comparer le fait de se soumettre à des recommandations de santé à la nécessité que représentent les contraintes économiques dans les ménages les plus pauvres.

(...) Avoir une alimentation conforme aux normes nutritionnelles diffusées par les politiques publiques de santé serait donc une forme de différenciation des goûts de classe, permettant tout à la fois de marquer son appartenance à un groupe et de mettre à distance les autres groupes – par exemple en stigmatisant les classes populaires. Le débat qui reste ouvert consiste à savoir s’il y a là de nouveaux clivages (tant sur leur contenu que sur les individus qu’ils séparent ou réunissent), ou si les anciens clivages sont simplement relus à l’aune des normes nutritionnelles, selon l’adage bourdieusien « plus ça change, plus c’est la même chose ».