Les circuits courts rapprochent les producteurs des consommateurs. dossier grand public. © Inra, Christian Slagmulder

Les circuits courts rapprochent les producteurs des consommateurs

Un mouvement qui gagne le monde

Le Japon est un pays particulièrement affecté par la pollution industrielle durant les décennies d’après-guerre. Dans les années 1960, un collectif de mères de famille de Tokyo crée, avec des médecins et des agronomes, un groupement d’achat sur la base d'un engagement réciproque avec les producteurs pour s’assurer de la qualité des denrées alimentaires qu’elles donnent à leurs enfants. Ce mouvement aura des répercussions concrètes dans notre pays au début du XXIe siècle.

Mis à jour le 22/06/2017
Publié le 21/06/2017

Vente à emporter (street food) dans une rue à Tokyo. © Inra, Christophe Maître
Vente à emporter (street food) dans une rue à Tokyo © Inra, Christophe Maître

Si la contestation du modèle agro-industriel, avec ses conséquences en termes de qualité de la nourriture, de dégâts environnementaux et de situation sociale des agriculteurs, reste marginale en France, ce n’est pas forcément le cas ailleurs dans le monde. Dès les années 1960, des initiatives réunissent consommateurs et producteurs pour inventer de nouvelles manières de produire, de distribuer et d’acheter des aliments, et finalement de vivre ensemble. Ce mouvement aura des répercussions concrètes dans notre pays au début du XXIe siècle, lorsque la situation s’y prêtera. Aussi est-il nécessaire de lui consacrer quelques lignes.

Tout a commencé au Japon, un pays particulièrement affecté par la pollution industrielle durant les décennies d’après-guerre. Les images de la tragédie de Minamata, en particulier des enfants nés malformés et déficients mentaux du fait de l’intoxication de leurs mères, ont fait le tour du monde. Une usine pétrochimique de la société Chisso a en effet rejeté en mer, durant des années, plusieurs centaines de tonnes de mercure. Celui-ci s’est accumulé dans les tissus des poissons, empoisonnant ceux qui les consommaient - et en particulier les familles de pêcheurs - autour de cette baie du Sud du Japon. Cette catastrophe a profondément marqué les esprits. Les années 1960 voient monter dans le pays une forte inquiétude quant à la qualité de la nourriture (riz, poissons, etc.), en lien avec la pollution industrielle des eaux et l’usage immodéré des pesticides chimiques en agriculture. Car, au lendemain de la guerre, l’agriculture japonaise a suivi le même chemin que celle de l’Europe.

C’est dans ce contexte qu’en 1965 un collectif de mères de famille de Tokyo crée un groupement d’achat, en collaboration avec des médecins et des chercheurs en agronomie. L’initiative commence avec le lait. L’idée est de s’adresser aux producteurs pour obtenir des garanties sur la qualité de ce qu’elles donnent à boire à leurs enfants. Le contrat est clair : le groupe de citadines s’engage à acheter par avance, à l’année, la production de l’éleveur ; en retour celui-ci n’utilisera pas de produits chimiques. Les fondamentaux du mouvement qui traversera le monde sont posés : engagement réciproque entre consommateurs et producteurs, choix d’une agriculture respectueuse de l’environnement et de la qualité des produits. Le concept de teikei - c’est ainsi que s’appelle ce type de circuit au Japon, que l’on prononce là-bas « têkê » - est né. Il sera très vite étendu à d’autres produits que le lait, en particulier les fruits et légumes. En octobre 1971, une association nationale rassemble producteurs et consommateurs pour promouvoir le développement de l’agriculture biologique et les teikei en tant que système commercial indépendant du marché agricole conventionnel : la Japan Organic Agriculture Organization (JOAA). En 1978, celle-ci publiera une charte énonçant les dix principes des teikei. Retenons ici l’essentiel, qui sera repris partout dans le monde : l’achat à l’avance (généralement à l’année) de paniers hebdomadaires, de la part d’un groupe de citadins, auprès d’un producteur qui s’engage pour sa part à pratiquer une agriculture d’inspiration « biologique » et à distribuer lui- même, directement, ses produits. En achetant à l’avance, les consommateurs s’engagent à accepter les conséquences d’éventuels problèmes rencontrés pendant la production. En agriculture, en effet, les aléas ne sont pas rares : imprévisibilité de la météo, attaques de ravageurs, etc.

L’établissement de telles relations, dans la durée, repose sur la confiance réciproque. Le mot teikei reste difficile à appréhender dans notre langue. Certains proposent la notion de « copartenariat » et l’idée de « mettre un visage derrière un produit », mais différentes autres traductions surgissent çà et là. L’important pour les participants semble être la recherche active d’une forme d’harmonie au sein du groupe formé par le producteur et les acheteurs d’une part, avec la nature d’autre part. Un concept propre à la culture japonaise. Quoi qu’il en soit, le mouvement va franchir dans les années 1980 une deuxième étape en s’élargissant au reste du monde.

  • D’après l’ouvrage « Et si on mangeait local ? » Éditions Quae – juin 2017, 168 pages – 17 euros