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Couverture de INRA Magazine numéro 23 sur la controverse Science-Société de décembre 2012

La controverse, du débat au conflit

La recherche publique dans la tourmente des OGM

De la controverse à la polémique, il n’y a souvent qu’un pas facile à franchir quand les OGM sont au cœur du débat. Alors que la controverse voit s’affronter des arguments scientifiques, la polémique, elle, voit deux camps s’affronter avec violence.

Par Jean-François Launay
Mis à jour le 25/01/2013
Publié le 16/01/2013

Lorsqu’une controverse scientifique persiste dans la durée et dans un contexte politique et économique complexe (comme c’est le cas pour les organismes génétiquement modifiés - OGM), elle devient une polémique. Les arguments rationnels et contradictoires s’effacent alors au profit de la passion et en France, de l’idéologie. Face au caractère inextricable de la polémique OGM, la recherche peut sembler socialement disqualifiée. Ce n’est heureusement pas le cas, mais il y a urgence.

Colmar, la recherche fauchée

Prenons l’exemple des OGM et des risques environnementaux. En Alsace, dans le cadre d’un programme de lutte contre le court-noué, une maladie qui ravage le vignoble mondial, l’Inra a souhaité explorer une piste scientifique parmi plusieurs suivies : tester des porte-greffes de vignes génétiquement modifiés pour résister au virus transmis par de minuscules vers du sol. Malgré un dialogue accru avec la filière viticole, les ONG environnementales, les associations de consommateurs et les syndicats agricoles (qui avaient défini avec l’équipe scientifique les modalités de l’expérimentation), l’essai a été définitivement détruit en août 2010 par des faucheurs volontaires. Alors qu’il ne poursuivait aucune finalité commerciale et qu’il était financé par le seul argent public... pour répondre aux interrogations de la filière.

Les porte-greffes de vigne, hybride 41B avec Vitis américains, génétiquement modifié, et le greffon de Vitis vinifera non transgénique qui faisaient l’objet d’un essai au centre de Colmar depuis 2005, destinés à lutter contre la maladie du court-noué par une protection dérivée du pathogène, ont été saccagés au petit matin du 7 septembre 2009. © LEMAIRE Olivier
Les porte-greffes de vigne, hybride 41B avec Vitis américains, génétiquement modifié, et le greffon de Vitis vinifera non transgénique qui faisaient l’objet d’un essai au centre de Colmar depuis 2005, destinés à lutter contre la maladie du court-noué par une protection dérivée du pathogène, ont été saccagés au petit matin du 7 septembre 2009. © LEMAIRE Olivier
Immédiatement après les faits, les Faucheurs volontaires ont déclaré avoir « neutralisé » un danger, la dérive de chercheurs « missionnés par les multinationales pour servir des intérêts financiers ». Lors des procès qui suivront, ils plaideront avoir agi contre la « contamination » d’une région viticole qui évolue et adapte ses productions à la demande économique croissante sur les vins bio. Ainsi, quelles qu’aient été les précautions prises lors de l’essai en plein air (1), la seule présence d’OGM a été qualifiée par les prévenus d’« irréversible » et non souhaitée par la population. Ces travaux avaient pourtant fait l’objet d’une concertation participative inédite qui a donné lieu à publication dans la revue scientifique PlosBiology (2)… Sans avoir pu produire des résultats robustes sur l’impact environnemental de ces porte-greffes OGM ni apporter des pistes de réponse.

 

Bruxelles, la recherche sollicitée

Second exemple, celui du Mon810 développé par Monsanto, sous le coup d’un moratoire en France. Le 28 novembre 2011, le Conseil d’État a, dans la foulée de la Cour de justice européenne, donné raison à Monsanto contre l’État français et annulé les arrêtés qui en interdisaient la culture sur le territoire national, « faute d’avoir apporté la preuve de l’existence d’un niveau de risque particulièrement élevé pour la santé ou l’environnement ». Le 16 mars 2012, la France a pris un nouvel arrêté d’interdiction de mise en culture, après avoir notifié à la Commission européenne ses arguments et lui avoir demandé une réévaluation. Ce qu’elle fera sous la forme d’un appel d’offres sur la toxicité de ce maïs génétiquement modifié, qui sécrète un insecticide pour résister à ses ravageurs ; un appel d’offres remporté au printemps 2012 par un groupement international d’organismes de recherche, dont l’Inra. Ici, on demande que la recherche vienne éclairer la pertinence d’une interdiction d’un produit pour lequel aucune recherche publique n’a été lancée en amont.

Seralini, la recherche suspectée

Troisième exemple, sanitaire cette fois : celui de la récente publication des travaux de Gilles-Eric Seralini tendant à démontrer que la consommation du maïs NK603 de la firme Monsanto, génétiquement modifié pour tolérer l’herbicide Roundup, provoque chez les rats des tumeurs et fatalement, une mortalité accrue. A cette occasion, la science semble avoir changé de camp et ceux qui critiquent - dans le champ de la controverse scientifique - cette étude sont suspectés de conflits d’intérêts ou de collusion avec les firmes semencières. Et ce malgré les doutes émis par l’Anses, le BfR allemand, l’Académie des sciences, le HCB et l’Efsa sur le nombre et la souche de rats testés, notoirement connus pour développer spontanément des tumeurs et plus globalement la robustesse globale de l’expérimentation. Trois variations sur le thème des OGM, trois enseignements à tirer pour la communauté scientifique.
D’abord que cette situation de blocage dans le dossier des OGM est un signal à la recherche publique, qui doit tirer les enseignements de la radicalisation d’une partie de l’opinion et du fait que celle-ci est désormais représentée dans l’offre politique française. Et pour cela, elle doit changer de « savoir-être », notion ici entendue comme la capacité de produire des actions et des réactions adaptées au climat de défiance qui se généralise. Ainsi, la communauté des chercheurs doit intensifier son dialogue avec la société : pédagogie, intelligibilité des recherches, transparence des objectifs, accroissement des relations avec les associations et les ONG, sensibilisation des élus aux recherches menées sur leur territoire, développement de la présence dans les médias sont autant de leviers à actionner d’urgence. C’est encore possible car les baromètres d’opinion révèlent que la confiance en la science est encore bien ancrée. Pour préserver ce capital fragile, encore faut-il ne pas concourir à être perçu, en tant que scientifique, comme méprisant face aux inquiétudes du plus grand nombre. Il est en effet surprenant de constater un grand paradoxe dans le dossier des OGM : la plupart des études réalisées à travers le monde concluent qu’ils ne présentent pas de danger pour l’homme. Or peu de scientifiques, à l’exception de ceux qui sont notoirement connus pour être favorables aux organismes génétiquement modifiés, osent apporter une réponse claire aux doutes émis par l’opinion publique, en grande partie générés par le sentiment de ne pas être informée, ou pire, que la vérité n’est pas dite.

Les faucheurs savent apostropher l’Opinion 

Second enseignement : n’oublions pas que les opposants aux OGM savent, quant à eux, se montrer sous leur meilleur jour grâce à des postures symboliquement porteuses en termes d’opinion. Une partie d’entre eux s’auto-qualifient de « paysans » et pas d’ « agriculteurs », leur discours anticapitaliste trouve un écho décuplé avec une crise économique sans précédent qui permet d’amalgamer la problématique des OGM avec le rejet de l’entreprise par une part croissante de la population. Dans le cas de Colmar, les viticulteurs bio, massivement venus pour soutenir les prévenus, ont fait vibrer la corde sensible du patrimoine gastronomique alsacien mis en danger par les OGM. A la recherche publique d’en faire désormais autant, en commençant par rappeler que c’est souvent elle qui a tiré la sonnette d’alarme face à des risques sanitaires importants. C’est ce que fit récemment l’Inra en établissant un lien entre la surmortalité des abeilles et les pesticides utilisant des néonicotinoïdes, ou encore en montrant la réalité des risques générés par l’ingestion de faibles doses de Bisphénol A, perturbateur endocrinien en voie de retrait généralisé dans l’industrie agroalimentaire. C’est bien sur la base de ses résultats scientifiques - dont la portée fit l’objet de nombreuses critiques de la part des industriels - que les agences en charge de la sécurité sanitaire ou environnementale ont pu prendre les mesures qui s’imposaient.
Enfin, il appartient à la recherche de trouver une voie de passage pour donner au principe de précaution sa véritable portée : stimuler la recherche scientifique sur les risques liés aux OGM dont ni l’ampleur ni la probabilité d’occurrence ne peuvent être calculées avec certitude, compte-tenu des connaissances du moment. Passer d’une application qui se résume aujourd’hui par l’adage « dans le doute, abstiens-toi » à un véritable principe d’action, de pro-action. Ce point, éminemment politique, est une urgence absolue pour mettre fin à la polémique. Pour avancer.

(1) www.inra.fr/la_science_et_vous/dossiers_scientifiques/ogm/questions_de_recherche/porte_greffe_transgenique_de_vigne/questions_reponses__1

(2) Local Monitoring Committee, Lemaire O., Moneyron A., Masson J.E. 2010. « Interactive technology assessment » and beyond: the field trial of genetically modified grapevines at INRA-Colmar ». PLoS Biol. Nov 30; 8(11). Inra/UDS, UMR Santé de la Vigne et Qualité du Vin, Colmar.

Jean-François Launay, directeur de la communication de l' INRA  depuis 2009.

Jean-Francois Launay

"Stimuler le risque, devenir pro-actif"

Jean-François Launay est directeur de la communication de l’Inra depuis 2009. Ancien journaliste diplômé en droit, en sciences politiques et en communication publique, il a toujours travaillé sur des sujets sensibles dans l’opinion publique, successivement aux ministères des Affaires étrangères (mobilité des Français à l’étranger) puis de la Justice (traitement pénal de la délinquance juvénile). Spécialiste des Affaires publiques, il conseille la présidence de l’Institut sur la communication de crise.