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Les circuits courts, vecteurs de démocratie alimentaire ?

L’alimentation est le facteur d’injustice le plus fort, mais aussi le plus invisible. À l’heure où 12 % de la population est en situation de précarité alimentaire en France (selon une étude de l’Anses en 2007), il est essentiel de réfléchir à des moyens de nourrir la totalité de la population, comme le montre notamment le deuxième chantier des États généraux de l’alimentation sur « une alimentation saine, sûre, durable et accessible à tous ». Les circuits courts seraient-ils la solution ? Nous permettraient-ils d’arriver à plus de justice, de démocratie alimentaire ?

Marché couvert de Ribeira - Lisbonne. © Inra, Bertrand Nicolas
Par Anaïs Bozino
Mis à jour le 13/09/2017
Publié le 12/09/2017

Les circuits courts permettent de rétablir le lien entre les producteurs et les consommateurs. Mais leur contribution ne s’arrête pas là : « Ils ont un rôle économique, pédagogique et politique important et permettent une prise de conscience de ce lien. Ils peuvent aussi être l’un des moyens pour aller vers plus de justice sociale, de démocratie en matière d’alimentation » précise Dominique Paturel, docteure en sciences de gestion et ingénieure à l’UMR Innovation, au département Sciences pour l’action et le développement, dans le centre Inra de Montpellier. En quoi, à quelles conditions et avec quelles limites ?

L’accès à l’alimentation, un droit pour tous

La démocratie alimentaire est un concept qui prend en compte le système alimentaire, c’est-à-dire la production, la transformation, la distribution et la consommation des produits. Essentiellement porté par les pays du Nord (malgré le fait qu’il ait du sens pour toute la planète), ce courant apparaît vers la fin des années 1990. Le mouvement Food Democracy est notamment très présent dans la littérature anglosaxone. « Je préfère parler de démocratie alimentaire plutôt que de justice alimentaire, même si la différence peut sembler subtile car la démocratie englobe la justice : on peut tout à fait imaginer une justice dans un monde non démocratique, ce principe étant assujetti au mode de gouvernement… » souligne Dominique Paturel. Mêlant justice et citoyenneté pour tous les acteurs du système alimentaire, la démocratie alimentaire permet à chacun de reprendre la main sur son alimentation. Ce concept s’est imposé à partir du constat de la puissance de l’industrie agro-alimentaire et des difficultés des États à y faire face, même si les gouvernements peuvent poser des contraintes via des normes ou autres » précise Dominique Paturel. Finalement, il s’agit plutôt de viser un accès à l’alimentation, qui est un droit fondamental, et de manière durable, en particulier pour les populations à petit budget. « Les circuits courts amènent une réponse à une partie de la population, mais qu’en est-il des autres ? » questionne la chercheuse. En effet, si les circuits courts se démocratisent et, d’après les observations de l’UMR Innovation, ne sont pas plus chers en moyenne que les circuits longs, à qualité égale, ils souffrent d’une image qui les réduit à des marchés de niche et à une clientèle éduquée et militante. Pour autant, ils restent difficiles d’accès aux familles et personnes en situation de précarité.

Vers plus de durabilité et de citoyenneté

Le problème n’est pas économique, il est surtout culturel

Pour Yuna Chiffoleau, chercheuse en sociologie et également membre de l’UMR Innovation (Sad Montpellier), l’enjeu est de que les circuits courts deviennent plus mixtes. « Le problème n’est pas seulement économique, il est surtout culturel… Nous avons testé les jardins partagés, les repas de quartier, les supermarchés coopératifs ouverts à tous… Mais c’est très compliqué car les gens, et plus particulièrement les populations moins aisées ou qui maîtrisent moins le système alimentaire, s’autoexcluent ! » nous explique-t-elle. L’Inra a en effet mis en place ou accompagné de nombreux projets et programmes pour tester les circuits courts en tant que vecteurs de démocratie alimentaire. Uniterres, qui a vu le jour en 2012, vise à soutenir les maraîchers en approvisionnant les épiceries solidaires du réseau de l’ANDES (Association nationale des épiceries solidaires) en fruits, légumes, herbes aromatiques, œufs frais pour soutenir la production locale et recréer du lien entre producteurs et consommateurs. Le but final : aider une plus large part de la population à se nourrir. Ça marche, mais pas toujours. Un autre projet montre en effet l’autoexclusion dont nous parle Yuna Chiffoleau : une association accompagnant des personnes en difficulté s’est alliée à une association de maraîchage bio, pour que cette dernière leur donne des paniers de légumes. Le lien a été créé et pourtant, les paniers n’ont pas trouvé preneurs… « Il faut comprendre, c’est stigmatisant de venir chercher un panier gratuit, ou même à faible coût ; cela signale clairement aux autres que vous êtes pauvre » précise-t-elle.

La clé : comprendre le système alimentaire

La question, finalement, est donc aussi de savoir comment mieux penser la complémentarité entre les deux types de circuits, longs et courts, sans réserver les circuits courts aux plus aisés. De toute façon, s’il est facile de manger local dans des régions comme le Languedoc-Roussillon, cela s’avère être plus compliqué dans le Nord-Pas-de-Calais par exemple… « Avec les États généraux de l’alimentation, nous voyons qu’il y a un réel enjeu de citoyenneté et d’accès à l’alimentation qui est soulevé, ce qui constitue un vrai changement par rapport aux années précédentes. Nous cherchons, à l’Inra, à trouver des solutions pour que tout le monde puisse comprendre le système alimentaire et ses enjeux, et à terme, avoir le choix de son alimentation et des circuits d’approvisionnement, au moins en partie » analyse Dominique Paturel. « Il est essentiel de se poser la question des gens, des lieux, des cultures, des rapports de force, à des échelles macro et micro. Plusieurs pays d’Europe s’intéressent aujourd’hui à l’idée de démocratie alimentaire : échangeons, pour la construire ensemble ! » conclut-elle.

Contact(s)
Contact(s) scientifique(s) :

  • Dominique Paturel, docteure en sciences de gestion et ingénieure à l’UMR Innovation
  • Yuna Chiffoleau, chargée de recherche en sociologie à l’UMR Innovation
Département(s) associé(s) :
Sciences pour l’action et le développement
Centre(s) associé(s) :
Occitanie-Montpellier