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Ce troisième numéro propose articles et dossiers mais aussi de nouvelles rubriques telles que les Échos de Sesame, une revue de presse hebdomadaire multimédia, ou encore des entretiens filmés, où durant une heure des personnalités prennent le temps de décortiquer une question afin d’en mesurer tous les enjeux scientifiques, éthiques et politiques.

Sesame : le numéro 3 vient de paraître

Ce troisième numéro propose articles et dossiers mais aussi de nouvelles rubriques telles que les Échos de Sesame, une revue de presse hebdomadaire multimédia, ou encore des entretiens filmés, où durant une heure des personnalités prennent le temps de décortiquer une question afin d’en mesurer tous les enjeux scientifiques, éthiques et politiques.

Mis à jour le 17/05/2018
Publié le 07/05/2018

Au sommaire : Le cacao ne compte pas pour du beurre / Dans la peau de quelqu’un d’autre / La politique de l’étiquette / Des géants de l’e-commerce, ventre à terre / La prospective en panne d’histoire ? / Instantanés / CRISPR-Cas9 : Surtout, ne pas couper court au débat / « L’utilisation des biotechnologies dit aussi un peu du type de société que l’on privilégie » / Qualité nutritionnelle : Faut-il en faire tout un plat ? / « Je rêve d’une politique nutritionnelle qui ne parle pas de nutrition » / Friches : De nouveaux terrains d’ententes ? / Cas d’école / Les friches ne sont pas le principal problème ! / Insectes : Des élevages d’insectes, entre fermes et usines / Un « Insteak » dans votre assiette ? / Lanceurs d’alertes : Une loi qui ne file pas droit ? / Biocontrôle : Gare aux confusions textuelles / Loup : apprenons à connaître le prédateur au lieu de le fantasmer ! / Agriculteurs, chercheurs et systèmes complexes : en route vers l’agroécologie / Dessine-moi un paysage (agricole) / De Végan à végan : nos prairies retourneront-elles à la forêt ?  

 

La revue Sesame est une publication de la Mission Agrobiosciences-Inra

Sesame n° 3 – mai 2018  - version numérique de la revue (http://revue-sesame-inra.fr/

EXTRAIT

11e avis du Comité d'éthique Inra, Cirad, Ifremer sur les nouvelles techniques d'amélioration génétique des plantes. © Inra
© Inra
« L’utilisation des biotechnologies dit aussi un peu du type de société que l’on privilégie. »
 

Médecin, généticien et essayiste, Axel Kahn est bien connu du grand public pour ses interventions, parfois retentissantes, sur des questions éthiques et philosophiques concernant les biotechnologies. Depuis plus de trente-cinq ans, il occupe la présidence de prestigieuses universités et de grands comités d’éthique nationaux et internationaux. Dans cet entretien accordé à Sesame, il livre les principales conclusions de l’avis sur l’édition de précision du génome végétal, émises en février 2018 par le comité commun d’éthique Inra-Cirad-Ifremer dont il est le président. Où l’on voit que la leçon des OGM a été entendue... 

Il semble, à la lecture de cet avis, que le comité éthique ait tiré la leçon des  OGM...

Axel Kahn : Effectivement, le débat international sur les OGM est une référence pour aborder cette question. Il y a une différence considérable entre l’intervention des technologies dans le domaine de la santé et leur intervention dans le domaine  de l’agriculture. Dans le principe, personne ne nie qu’il faut soigner les gens et il n’y a pas d’opposition sérieuse au fait que l’on soigne déjà avec la thérapie génique et que l’on produise des médicaments par génie génétique. En revanche, l’Inra, le Cirad et l’Ifremer travaillent, d’un point de vue scientifique, sur l’exploitation du milieu naturel de l’homme. Et les citoyens ont des avis extrêmement partagés sur la manière dont on peut aborder ce qui est sans conteste, des terres aux océans du Sud comme du Nord, un bien commun de l’humanité. Cela fait une différence considérable. Dès lors, ayant bien pris la mesure du débat sur les OGM, le comité d’éthique a noté que deux corpus s’opposent à propos des nouvelles biotechnologies dans l’agriculture. Ces deux corpus, aux positions philosophiques, aux valeurs et aux logiques différentes, ont chacun sa rationalité et sa légitimité. Il ne s’agit pas pour le comité d’éthique de choisir entre les deux mais de comprendre comment ils appréhendent ces nouvelles biotechnologies et quelles réponses on peut apporter aux questions posées par les tenants de l’un et de l’autre. Telle fut la méthode de travail du comité d’éthique et ce fut relativement facile puisque, en son sein, l’éventail des personnes ayant travaillé sur la question va d’un biologiste moléculaire pur et dur à une philosophe plutôt critique de la technique1. Cela veut dire que les différentes positions de la société sont équitablement représentées.  

Qu’est-ce qui distingue ces deux corpus ? Le premier corpus est plutôt réductionniste, moléculariste, productiviste et s’appuie sur une rationalité liée à la modernité. Ses maîtres-mots sont l’immédiateté, la compétitivité, la rapidité, et son modèle est l’agriculture actuelle. Si l’on montre que les nouvelles biotechnologies permettent d’obtenir plus facilement des variétés pouvant devenir de grands succès commerciaux, ce corpus y sera favorable. Quant au second corpus, il considère que l’homme n’est pas propriétaire de la nature mais qu’il lui appartient. Il doit donc y avoir coévolution de l’homme et de la nature, sans violenter cette dernière. Bref, l’homme ne peut pas, par la seule force de son désir ou de son projet, remplacer ce que la sélection – d’abord naturelle, puis celle des sélectionneurs, du néolithique à nos jours – a réalisé au fil du temps. Ce corpus vise un environnement sain pour l’homme et les générations futures, propice au déploiement d’une activité humaine prospère et heureuse. Il considère que les biotechnologies procèdent profondément d’un réductionnisme moléculaire, qui est une sorte de brutalité envers la nature. Cette tendance se manifeste dans la société au travers de mouvements environnementalistes et, dans le domaine agricole, via la Confédération paysanne, les partisans de la permaculture ou d’une certaine conception de l’agroécologie, etc. 

Il y a donc différentes conceptions du terme agroécologie...

Effectivement, notre comité a observé qu’il existait deux acceptions du mot. Dans la première, il y a compatibilité entre les objectifs agricoles et les objectifs écologiques, une écologie saine étant la condition sine qua non d’une agriculture durable et rentable. Dans cette conception de l’agroécologie qui est, pour l’essentiel, celle des organismes de recherche, il n’y a nulle incompatibilité avec l’édition de précision si elle permet une meilleure adaptabilité d’une variété végétale cultivée aux conditions hydriques, climatiques, de salinité, etc. En revanche, dans la deuxième acception, celle de la Confédération paysanne par exemple, l’agroécologie est liée à la notion d’agriculture paysanne, de permaculture, etc. L’écologie humaine et l’écologie environnementale ne peuvent pas être dissociées. L’agriculture ne doit pas être développée sans le respect de l’écologie, elle fait partie réellement du soin que l’on prend de l’environnement. Et toute brutalité, toute hâte excessive dans la manière dont on veut adapter les plantes à l’environnement sont considérées comme suspectes. Ces nouvelles technologies ne trouvent donc pas grâce aux yeux de l’agroécologie ainsi définie. Cette distinction est extrêmement importante pour le Cirad et l’Inra qui affichent l’agroécologie comme objectif. Or ces organismes de recherche sont dans le même temps soumis à deux injonctions : celle de promouvoir l’agroécologie et celle de ne pas être à la traîne d’un point de vue technologique. Nous les avons donc informés qu’ils devaient aider les chercheurs à lever l’ambiguïté de cette injonction contradictoire.  

Par ailleurs, l’une des principales critiques portées aux OGM concerne la revetabilité du vivant...

Oui. Et tout le monde a été d’accord pour dire que les perturbations – certaines ou probables – que va apporter la technique CRISPR-Cas9 (voir encart ci-dessous : Petite histoire d’un grande découverte) appliquée à l’obtention de nouvelles variétés végétales par rapport à la propriété intellectuelle est une question fondamentale. Aujourd’hui, il existe une propriété intellectuelle double, celle par brevet et celle par COV (Certificat d’Obtention Végétale). La règle actuelle est qu’une invention biotechnologique est brevetable, tandis qu’une variété végétale doit faire l’objet d’un COV. La grande différence c’est que l’obtenteur d’une variété en a le monopole d’exploitation durant un certain temps, mais cette dernière peut ensuite servir de point de départ pour en dériver d’autres, non dépendantes du premier obtenteur. En d’autres termes, la variété protégée par un COV est d’utilisation libre pour des améliorations ultérieures. En revanche une variété « brevetée », par exemple aux États-Unis, impose à tous ceux qui l’utilisent, même comme base d’une sélection variétale, d’avoir l’autorisation du détenteur du brevet, de lui payer une licence et de lui verser des royalties. Une différence réellement importante. Les industriels sont très friands des brevets, qui leur offrent une capacité de contrôle supérieure. Or, la technique CRISPR-Cas9 va permettre l’obtention de variétés modifiées en un caractère, qui ne diffèrent en rien de certaines variétés sauvages dans la nature dont la séquence aura été copiée mais qui auront été verrouillées de manière extrêmement étanche par cette technique brevetée. Pour illustrer cette possibilité, considérons les variétés naines de céréales à paille ou de riz. Le gène raccourcisseur est en général transféré dans une variété d’intérêt par croisement et sélection. Il pourra peut-être, dans l’avenir, être reproduit par « édition de précision » à l’aide de CRISPR-Cas9.  La première variété sélectionnée n’est pas brevetable. Il n’y a aucun doute que les obtenteurs de la seconde tenteront de la faire bénéficier de la protection du brevet CRISPR-Cas9. Dès lors, cette variété ne sera pas totalement libre pour la dérivation de variétés ultérieures puisque la modification d’intérêt sera brevetée. Il y a donc un risque extrêmement important de contournement du COV et par conséquent l’agression assez violente à l’encontre des valeurs éthiques qu’elle recouvre. Dans cette affaire-là, entre le progrès général pour l’humanité et la juste rétribution de l’innovation, il faut trouver un meilleur compromis que le brevet. Il s’agissait donc pour nous d’attirer l’attention des organismes sur le fait que, dans le choix que l’on fait quant au type d’utilisation des biotechnologies, on dit un peu aussi du type de société que l’on privilégie. 

Avez-vous abordé la question des risques liés à ces nouvelles technologies ?

Si l’on considère que le risque des plantes transgéniques est lié en partie à l’incertitude de la transgénèse – une incertitude réelle et considérable, puisqu’on ne sait pas où un transgène s’insère ni en combien de copies –, l’édition de précision est infiniment moins incertaine. Donc le risque associé à cette incertitude est diminué. Pour le comité, le risque principal n’est pas là. Il réside dans le fait que, la technique actuelle étant plus puissante que les outils précédents, certains desseins que l’on ne pouvait pas formuler deviennent plus envisageables. Il s’agit de la question du forçage génétique, qui ne concerne pas les végétaux mais les animaux. 

Justement, bien que le comité n’ait pas encore travaillé sur l’édition de précision des génomes animaux, pouvez-vous dire un mot du chantier qui l’attend ? 

Oui, nous allons nous y atteler très prochainement selon deux axes. Le premier concernera les insectes et les pestes, en général responsables de maladies animales ou végétales. C’est là que la question de la technique du forçage génétique va se poser, car il s’agit d’un renversement total du paradigme de la biosécurité des  biotechnologies (lire article : « Forçage génétique, qu’est-ce qui gêne ? »).  Puis, dans une saisine ultérieure, nous viendrons prolonger l’avis sur le bien-être animal, car de nouvelles races peuvent être produites par ce type de modification génétique et que nous devons répondre à la question : qu’est-ce qui est éthiquement tolérable dans les traits dont on veut doter les animaux ? On écorne déjà les vaches laitières et on supprime le bec et les griffes des poulets en élevage intensif, afin qu’ils ne se blessent pas. Il n’est pas difficile d’imaginer que, demain, on pourra modifier le génome des animaux par édition de précision, pour qu’ils naissent sans cornes, sans bec ou sans griffes. On voit bien que la question fondamentale de la valeur de l’animal en dehors de sa valeur commerciale se pose vivement. Reste que, avant qu’elles soient converties en yaourts ou en poulets rôtis, nous avons affaire à des vaches et des poules qui sont des êtres vivants sensibles.  

Comment va-t-on respecter cette valeur de l’animal et exiger qu’il ne soit pas réduit à un simple pot de yaourt et à un poulet rôti ?  Cette question, les professionnels, même s’ils ne se la posent pas, y seront contraints sous la pression de l’opinion publique.  

1 - Bernadette Bensaude-Vincent. Lire son intervention lors des 23es Controverses européennes de Marciac, juillet 2017 : « Entre nature et technique, sommes-nous dans une guerre de positions ? »

http://controverses-europeennes.eu/blog/2017/11/06/entre-nature-et-technique-sommes-nous-dans-une-guerre-de-positions/  

 

Petite histoire d’une grande découverte  

- Dans les années 80, le biologiste Atsuo Nakata (université d’Osaka) repère, dans le génome de bactéries Escherichia coli, d’énigmatiques séquences d’ADN répétitives, pouvant se lire dans les deux sens, à la manière des palindromes, baptisées ultérieurement du nom rugueux de CRISPR : Clustered Regularly Interspaced Palindromic Repeats (prononcez crispeur, traduisez : « Courtes répétitions palindromiques groupées et régulièrement espacées »). 

- En 2005, des bio-informaticiens constatent que les morceaux d’ADN intercalés entre ces palindromes sont souvent issus de virus infectant les bactéries. - En 2007, des chercheurs de l’entreprise danoise Danisco découvrent que, parmi les bactéries  Streptococcus thermophiles nécessaires à la fabrication de yaourts et de fromages, celles qui  possèdent des séquences CRISPR survivent mieux aux infections par des virus, comme si ces bactéries archivaient, dans leurs séquences CRISPR, l’ADN des virus les ayant préalablement infectées, puis s’en servaient pour repérer ces virus et les combattre. 

- Le génie de l’Américaine J. Doudna (Berkeley, Californie) et de la Française E. Charpentier (alors à l’université suédoise d’Umeå) et de leurs équipes est d’avoir compris l’un des principaux mécanismes en jeu : les ADN des virus intercalés dans des séquences CRISPR  sont recopiés en de petits ARN qui s’attellent à une enzyme Cas9. Si un tel ARN croise un virus à l’ADN correspondant, il vient s’y coller et Cas9 élimine le virus en découpant les deux brins de son ADN. D’où l’idée des chercheuses de reproduire ce redoutable attelage  en laboratoire : concevoir un ARN guide correspondant à un gène particulier, puis l’arrimer à une enzyme Cas9 pour qu’elle aille le découper, le remplacer, en modifier l’ADN. C’est ce qu’elles ont réussi à faire en 2012. 

Source : Science actu : « CRISPR-Cas9 : le-couteau suisse qui révolutionne la génétique (30/07/2015).  

 

Regarder les entretiens filmés in extenso avec Hervé Chneiweiss et Axel Kahn :

http://revue-sesame-inra.fr/crispr-cas9-un-entretien-avec-herve-chneiweiss

http://revue-sesame-inra.fr/crispr-cas9-un-entretien-avec-axel-kahn