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Alimentation durable, et si on tordait le cou aux idées reçues ?

L'alimentation est un sujet qui se prête bien aux idées toutes faites. Les Rencontres de l’Alimentation durable ont été, en ce début d’année 2019, l’occasion de revenir sur quelques clichés. Trois chercheurs Inra ouvrent le débat : prix du bio, intérêt du local ou besoins de production à échéance 2050, quelle oreille faut-il prêter à tout ce qu’on entend ?

. © Inra, Véronique Gavalda
Par Catherine Foucaud
Mis à jour le 19/04/2019
Publié le 09/04/2019

Manger, un acte quotidien, évident pour la majorité d’entre nous mais peut-être plus compliqué qu’il n’y paraît lorsqu'on souhaite diminuer l’impact de notre alimentation sur l’environnement, consommer des aliments favorables à notre santé, s’assurer que les producteurs sont correctement rémunérés… De la production à la consommation, de notre assiette à la carte du monde, l’alimentation est sujette à de nombreux préjugés voire croyances qui font parfois oublier la complexité du contexte et des enjeux.

Dominique Paturel, Yuna Chiffoleau et Christian Huyghe se sont prêtés au jeu des questions réponses, prenant prétexte d’idées reçues sur l’alimentation. Découvrez des explications qui pourraient vous surprendre et remettre en cause des généralités qui ont parfois dimensions de vérité.

 

Manger bio, ça coûte cher

« Manger bio, ça coûte cher surtout quand on n’a pas les moyens » précise Dominique Paturel. Si la question du prix n’est pas négligeable, la dimension culturelle est tout aussi importante. Derrière cette alimentation bio, c’est aussi la montée en puissance d’un nouveau modèle alimentaire, encore peu inscrit dans les habitudes alimentaires françaises.  En outre, les familles à petits budgets, notamment celles qui habitent les quartiers populaires ont difficilement accès à une offre, quasi-inexistante.

Présupposer que manger bio ça coûte cher, c’est donc une façon de rendre visible des inégalités sociales extrêmement fortes en considérant que seuls ceux qui voudront et surtout qui pourront accéder à ce type d’alimentation auront la possibilité de manger correctement. Plus encore, cette assertion rappelle que l’alimentation est une marchandise comme les autres, qui fait l’objet de transactions et répond à la loi de l’offre et de la demande. La régulation de l’alimentation est envisagée uniquement par ce même marché, souvent grâce à des taxes et à des subventions ciblées.

En 2017, ce sont 5,5 millions de personnes qui ont bénéficié de l’aide alimentaire en France (DGCS). Les initiatives, notamment associatives, d’accès à l’alimentation des familles à petits budgets et des personnes en situation de précarité, sont nombreuses mais continuent à penser l’accès à l’alimentation des plus précaires à partir de la distribution de produits alimentaires largement issus de l’agro-industrie traditionnelle. Aujourd’hui, on peut tout à fait imaginer que le bio soit un choix de la société française, voire de l’Europe, et en faire un véritable enjeu politique pour accéder à une alimentation correcte pour tous les citoyens dans une logique de démocratie alimentaire.

 

Le local, c’est mieux

Environnementaux, économiques ou encore sociétaux, nombreux sont les effets que l’opinion publique attribue au « manger local ».

« En agriculture, l’essentiel des émissions de gaz à effet de serre est lié au mode de production agricole bien plus qu’au transport », modère Yuna Chiffoleau. L’impact du « manger local » sur le climat sera donc très différent selon que le mode de production soit plutôt conventionnel ou plutôt biologique, d’où l’intérêt de manger local en circuits courts : en recréant des espaces de dialogue entre agriculteurs et avec les consommateurs, ces circuits encouragent l’écologisation des pratiques agricoles. Au-delà des effets sur le climat, il convient également d’évaluer d’autres indicateurs environnementaux, qu’il s’agisse de l’effet sur la biodiversité ou sur les paysages, afin de mieux couvrir leurs enjeux.

En diminuant les distances, en réduisant le nombre d’intermédiaires dans le cas des circuits courts, le « manger local » attribue de nouveaux rôles aux différents acteurs rassemblés autour de projets ancrés dans les territoires : une opportunité pour, à la fois, donner aux citoyens la possibilité de s’exprimer, valoriser des intermédiaires engagés et construire collectivement une alimentation plus durable.

Manger local en circuits courts, enfin, c’est permettre un revenu régulier aux producteurs, surtout si ceux-ci s’organisent collectivement, pour produire, vendre ou transformer à petite échelle. C’est beaucoup plus incertain hors circuits courts. Les performances restent toutefois dépendantes de nombreux facteurs, tandis qu’émergent de nouveaux modèles économiques collectifs que la recherche commence à explorer.

Le « manger local », c’est donc beaucoup de réalités avec des effets, environnementaux, économiques ou encore sociétaux, variés lorsqu’il se fait en dehors des circuits courts. La tendance est à la banalisation du concept, avec une origine « locale » utilisée par certains industriels ou distributeurs comme un signe de qualité en soi. Il faut pourtant rester vigilant et toujours chercher à comprendre ce qu’il y a derrière.

 

Il faut produire plus pour nourrir le monde en 2050

Aujourd’hui, la production agricole suffit en théorie à couvrir les besoins moyens en calories et en protéines. 

Accès à l’alimentation et/ou à une alimentation de qualité, répartition des richesses… il y a dans le monde plus de 800 millions de personnes souffrant de sous-nutrition, et environ le même nombre souffrant d’obésité, constate Christian Huyghe. Les pertes le long des chaînes de production, transformation et de distribution sont importantes : près de 30 %, qu’il s’agisse de la production primaire dans les pays dits en développement ou que ce soit au niveau des consommateurs dans les pays dits développés.  Dans la plupart des pays du monde, l’augmentation du revenu individuel moyen s’accompagne d’une augmentation de la consommation de protéines et de la part de celles d’origine animale. Si cette part s’établissait à 50 %, la satisfaction des besoins mondiaux serait beaucoup plus facile à atteindre - en France, plus de 60 % des protéines que nous consommons sont d’origine animale.

La prise en compte de ces éléments ne sera sans doute pas suffisante pour couvrir les besoins alimentaires d’un monde en transition. L’augmentation de la production agricole devra certainement être envisagée - ce d’autant plus que l’utilisation non alimentaire de produits agricoles, si elle n’est pas récente, revêt des intérêts nouveaux. Elle devra être réalisée en mobilisant tous les leviers de l’agroécologie afin d’assurer la production de biomasse et de garantir la réduction des gaz à effet de serre, la restauration de la biodiversité et l’amélioration des états de l’air et de l’eau.

Sur le continent africain, la population devrait doubler d’ici 2050 pour atteindre 2,5 milliards d’habitants. Dans les dynamiques de natalité, les déterminants religieux et culturels jouent un rôle considérable. A l’image de ce qui a été observé sur d’autres continents, comment les politiques d’éducation, en particulier des jeunes filles, peuvent-elles peser sur la démographie, mais aussi sur la maîtrise des inégalités au sein des populations ?

Nourrir le monde en 2050 constitue donc un défi majeur à relever, loin de la seule question de la production agricole.