Par son souci de réhabiliter l’environnement sonore de la forêt, ce livre propose une nouvelle manière de relier perception de la nature et éthique environnementale. Pour entendre et apprécier cette harmonie naturelle, les auteurs ont fait appel aux oeuvres d’art : la musique, la littérature, la poésie et le cinéma.

La forêt sonore

Par son souci de réhabiliter l’environnement sonore de la forêt, ce livre propose une nouvelle manière de relier perception de la nature et éthique environnementale. Pour entendre et apprécier cette harmonie naturelle, les auteurs ont fait appel aux oeuvres d’art : la musique, la littérature, la poésie et le cinéma.

Mis à jour le 17/07/2017
Publié le 06/07/2017

Le sonore se tient entre surgissement et disparition

La nature nous parle et nous ne l’écoutons plus. Depuis l’invention du paysage, le spectacle visuel a déterminé l’essentiel de notre rapport à l’arbre et à la forêt. Qu’avons-nous oublié ? Doué pour voir, regardeur du monde, l’homme peut-il aussi l’écouter ? Les écrivains, les artistes, les poètes ont célébré l’arbre et la forêt sous la forme très spécifique du paysage défini comme spectacle visuel. Qu’avons-nous oublié ? La nature de ce qui « fait forêt » n’est-elle pas, de nouveau, à chercher ? La forêt, alors, n’est plus seulement à « regarder » : elle se branche sur du vital. Dans l’écoute des vibrations sonores de la forêt, c’est le monde que l’on ausculte. La biologie végétale nous a appris que les plantes ont elles-mêmes de multiples façons de percevoir l’environnement, voire d’émettre des sons. Pour entendre et respecter cette intériorité végétale, rien de tel que le mélange de poésie et de science proposé par ce livre. Le souci écologique voisinant avec le plaisir esthétique, géographes et chercheurs en biologie donnent voix à la notion d’environnement et nous disent pourquoi le paysage sonore peut devenir un précieux instrument de diagnostic de la biodiversité.

 

Sommaire 

Jean Mottet : Avant-propos  

Daniel Deshays : Le « paysage sonore » : une congélation du vivant ?  

Paul Arnould, Christine Farcy : Le paysage sonore :
un sujet inaudible pour les aménageurs forestiers ?  

Charles Dereix : Les musiques de mes forêts 

Pauline Nadrigny : L’écho des bois : une création originale de la nature ? 

François Amy De la Bretèque : Retrouver au cinéma les bruits de la forêt médiévale  Philippe Roger : Bresson en forêt 

Philippe Ragel : L’appel de la forêt. À propos de Lady Chatterley 
(Pascale Ferran – D.H. Lawrence)  

Aline Bergé : La geste forestière de Robert Marteau :
 une écopoétique du vivant   

Thierry Améglio : Quand les arbres nous parlent
 de leurs contraintes environnementales 

Jean Mottet : Autre forêt, autre présence : 
le cinéma à l’écoute de la forêt japonaise  

José Moure : L’appel de la forêt chez quelques cinéastes contemporains :
 une expérience sensible  

Claude Murcia : Les sons de la forêt :
 mimétisme, invention, détournement  

Sébastian Thiltges : Une écologie du chant d’oiseau : poétique de l’écoute
 dans L’Arrière-Saison d’Adalbert Stifter  

Fernand Deroussen : Forêts d’ici et d’ailleurs – un CD audio    

 

La forêt sonore. De l’esthétique à l’écologie 

Editions Champ Vallon, coll. Pays Paysages – 224 pages, avril 2017 - 24 € 

Extraits

1. Ainsi les risques de cavitation et d’embolie sont les stades à ne pas franchir afin d’éviter le dépérissement du végétal. Ces stades ultimes sont d’ailleurs les seuls où la plante rentre en communication directe avec l’expérimentateur. Les végétaux dans ces conditions nous « parlent », en émettant des sons, des ultrasons que nous pouvons écouter avec des appareils acoustiques dédiés à ces mesures. Cette technologie n’est pas si récente que cela (Milburn & Johnson, 1966), mais les progrès technologiques là encore nous donnent un nouveau regard sur ces mesures et devraient nous conduire à de nouvelles découvertes dans un futur proche. Nous venons en particulier, de montrer que ces émissions acoustiques se produisent également lors de la prise en glace de l’eau dans les arbres soumis à des cycles gel-dégels (Charrier et al., 2014) qui provoquent également la création d’embolie gazeuse, encore appelée embolie hivernale. Ce mécanisme de dépérissement est le processus majeur qui limite la progression en altitude des arbres et qui varie selon les espèces. En fait les ultra-sons émis par la plante ne sont mesurés que pendant le gel, lors de la prise en glace de la sève du xylème et non durant le dégel. Le blocage des vaisseaux du xylème par embolie gazeuse à l’opposé se produirait uniquement au dégel (Charra-Vaskou et al., 2016). 

Ainsi il y aurait création des bulles d’air lors du gel et expansion de cet air dans les vaisseaux au dégel. Les mécanismes qui produisent l’embolie estivale liée à la sécheresse et l’embolie hivernale liée au cycle gel-dégel seraient donc de même ordre. À nouveau, le progrès technologique associé à la recherche multidisciplinaire (physique, physiologie et biologie) nous permet de repousser un peu plus les limites de nos connaissances fondamentales dans un premier temps et devrait conduire in fine à de nouveaux détecteurs acoustiques pour écouter la « langue » des plantes et aider les chercheurs et professionnels à sélectionner des espèces adaptées aux conditions climatiques du futur.*

* Cette présentation a été construite à partir des travaux de recherche des chercheurs, enseignant chercheurs et techniciens de l’UMR PIAF (Inra, Université Clermont Auvergne). Je tenais tout principalement à remercier les principaux contributeurs : Éric Badel, Katline Charra-Vaskou, Guillaume Charrier, Hervé Cochard, Catherine Coutand, Valérie Legué, Catherine Lenne, Bruno Moulia et Alexandre Ponomarenko.  

par Thierry Améglio, directeur de recherche à l’Inra de Clermont-Ferrand. Il travaille dans le laboratoire Physique et physiologie Intégratives de l’Arbre dans un climat Fluctuant. C’est un écophysiologiste spécialisé dans les relations hydriques et les contraintes thermiques des arbres. Il développe dans ses recherches de nouvelles méthodologies à l’écoute des réactions de l’arbre aux contraintes climatiques.

 

 

2. Ce n’est pas la réverbération qui domine sous la voûte forestière, mais une grande diffusion, c’est-à-dire un retour lié à la multiplicité des réflexions sonores sur les arbres. Elle est combinée à l’absorption des sols mous qui assourdit et dissout la localisation des sources. Seuls, nos pas entendus en proximité sont rendus présents par la charge dynamique et fréquentielle du craquement des feuilles et des bois morts. 

Dans notre vie quotidienne, celle que nous menons dans nos habitats, où nos occupations sont nos seuls intérêts, on ne perçoit presque plus l’acoustique des lieux où l’on vit, nous les connaissons et les traversons sans jamais y prendre garde. Pourtant l’écoute est bien là, mais elle demeure inconsciente, tant l’éveil à l’environnement n’y est plus nécessaire. 

Si l’on tenait encore à l’idée de paysage sonore ce serait pourtant bien à cet état acoustique qu’il faudrait s’intéresser, car c’est lui qui offre la permanence à laquelle l’idée paysagère réfère. Un état stable, semblant défier le temps. 

L’acoustique d’un espace forestier émane de son architecture. La nature des arbres, le volume de leur tronc, leur hauteur mais aussi leur essence en déterminent l’acoustique. La forêt de pins des Landes ne sonne pas comme la chênaie d’Île-de-France, ni comme la châtaigneraie limousine, de Provence ou de Corse. S’il y avait du paysage sonore il serait potentiel, ce serait un paysage acoustique virtuel qui n’apparaîtrait que révélé par les bruits multiples qui habitent transitoirement ces lieux ; mais le paysage ne varie-t-il pas avec les saisons ? L’acoustique d’une forêt d’été est si différente de celle de l’hiver, celle du printemps si opposée à celle de l’automne. Ici encore, ce qui apparaît c’est l’absence de fixité du sonore, sa mouvance ; se dissout ici la croyance en la certitude de ses états, ceux que l’on aurait tort de considérer comme les invariants de son architecture : voilà un paysage sonore d’une existence bien incertaine. 

par Daniel Deshays, réalisateur sonore, professeur des universités, il travaille depuis 1973 le son du théâtre, de la musique et du cinéma.