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« Une belle brebis qui nous fait vivre »

Des recherches participatives dans les Pyrénées-Atlantiques pour maintenir les races locales de brebis laitières dans les schémas de sélection, ont aidé à relancer l’action collective autour de la race Manech Tête Noire. Ces petits cheptels constituent des ressources génétiques précieuses pour la biodiversité animale domestique et le maintien en vie d’agricultures locales diversifiées qui contribuent à faire vivre des territoires de montagne.

Manech Tête Noire : race locale de brebis laitières des Pyrénées Atlantiques © Christophe Maitre
Par Patricia Léveillé
Mis à jour le 09/02/2018
Publié le 05/02/2018

Il a été sacré meilleur fromage du monde à deux reprises en 2006 et 2011 par nos voisins Outre-Manche1. C’est l’Ossau Iraty. Pâte pressée non cuite, ce « pur brebis des Pyrénées », bénéficie d’une AOC depuis 1980 et d’une AOP depuis 1996. Il est produit à partir du lait de trois races locales de brebis laitières des Pyrénées Atlantiques : la Manech Tête Rousse, la Manech Tête Noire et la Basco-Béarnaise. Ces cheptels sont un atout précieux et une ressource cruciale qui garantit le maintien de l’activité de 2 500 éleveurs dans des territoires de montagne. Pour garder sa spécificité, chaque race doit conserver dans son patrimoine génétique une variabilité des caractères lui permettant de faire face à différentes conditions d’élevage. C’est l’un des objectifs de la sélection animale.

Du Livre généalogique aux Upras

Depuis les débuts de l’élevage, les éleveurs pratiquent les échanges d’animaux pour renouveler leurs meilleurs spécimens. Ces échanges ont participé à créer la notion de races par cantons, vallées, etc. Progressivement les agriculteurs s’associent dans leur travail de sélection et pour tracer la généalogie des bêtes. Ainsi sont créés les Livres généalogiques au 18è siècle, ancêtres des dispositifs de sélection actuels : les Upras (Unités nationales de sélection et de promotion de race). Créées par l’Etat dans le cadre de la Loi sur l’élevage en 1966, elles articulent la gestion des animaux domestiques autour de schémas ou programmes de sélection collectifs. Les éleveurs y sont l’un des acteurs majeurs aux côtés des généticiens de l’Inra, des centres de sélection et de l’institut de l’élevage. Leur mission : définir les objectifs et critères de sélection ainsi que les contours de chaque race. Dans les années 1970, les performances des troupeaux augmentent (production de lait et de viande) grâce aux apports de la génétique et de la reproduction animale avec l’insémination artificielle.

Les têtes noires

Pour ce qui est des trois espèces locales de brebis laitières des Pyrénées, elles sont sélectionnées depuis les années 1975. En 30 ans, la production de lait a progressé de plus de 4 litres par femelle tout en maintenant la qualité. Ces résultats ont été obtenus avec l’appui des généticiens de l’Inra à partir des dispositifs techniques conçus pour la race Lacaune en région Roquefort, qui est un exemple de « success story » en matière de sélection. Mais une des espèces locales des Pyrénées-Atlantiques, la Manech Tête Noire, a bien failli disparaître des élevages « parce qu’elle était directement concurrencée par la Lacaune, meilleure productrice de lait, mais aussi par la Manech Tête Rousse, » explique Julie Labatut, chercheuse du département Inra Sciences pour l’action et le développement à Toulouse.  

Or, sortir d’un schéma de sélection pour une race locale signifie fragilisation et disparition potentielle des élevages. Conscients de la nécessité de préserver cette biodiversité domestique animale, les généticiens Inra conçoivent des instruments scientifiques - insémination artificielle, calculs des index génétiques, contrôle laitier. Mais ils seront peu diffusés parmi les éleveurs de Manech Tête Noire parce que jugés inadaptés à leurs pratiques de transhumance et d’estive. « Les Upras sont pourtant un dispositif public coopératif et les outils conçus par les chercheurs pour calculer le potentiel génétique des animaux efficaces et éprouvés ». La chercheuse en Sciences de gestion démarre ses travaux en 2005 à la demande des généticiens Inra pour comprendre comment un schéma qui avait si bien fonctionné avec la Lacaune en Roquefort, était un échec avec une race locale voisine.

Diversifier les critères de sélection génétique

Après trois ans d’enquête auprès d’éleveurs, de techniciens et scientifiques, la chercheuse pose son diagnostic : « le succès technique ne suffit pas à assurer la coopération. » Le défi pour Julie Labatut est alors de réunir à nouveau tout le monde pour définir de nouveaux objectifs et diversifier les critères de sélection. Par exemple, pour certains éleveurs, l’esthétique des animaux, la forme, la couleur des cornes, est un critère très important. « Plutôt que chercher à leur faire changer de pratiques, nous avons opté pour adapter les outils de sélection aux éleveurs locaux. Et diversifier les critères de sélection en prenant en compte la rusticité1, la robustesse et la résilience de la race. »

« Une belle brebis qui nous fait vivre ». Tel est l’objectif commun auquel sont parvenus les participants du schéma de sélection pour la Manech Tête Noire. Pour Julie Labatut, il est clair « que grâce au système public de sélection soutenu par la recherche, de nombreuses races locales ont pu être sauvées et continuent à maintenir en vie une agriculture diversifiée dans des territoires fragilisés ». Et aussi parce que la France a la chance d’avoir de bons produits AOC qui plaident en la faveur de ses cheptels.

Trois races locales de brebis laitières des Pyrénées atlantiques : Manech Tête Noire, Manech Tête Rousse, Basco-Béarnaise. © Inra
© Inra

(1) Concours fromager « International Cheese Awards » à Birmingham présidé par un jury international de professionnels et de gastronomes.

(2) La rusticité désigne la capacité d’un animal à vivre et se reproduire dans un environnement contraignant, comme la haute montagne.

Contact(s)
Contact(s) scientifique(s) :

Département(s) associé(s) :
Sciences pour l’action et le développement
Centre(s) associé(s) :
Occitanie-Toulouse

Le saviez-vous ?

La sélection des races locales dans les Pyrénées atlantiques a permis de faire face à la crise de la tremblante ovine à la fin des années 1990. Les races pyrénéennes ont été fortement touchées par cette maladie. Après plusieurs abattages de troupeaux, des expérimentations locales ont pu être menées pour démontrer la possibilité de sélectionner des animaux résistants à la tremblante. Grâce au dispositif coopératif en place associant les chercheurs de l’Inra, les éleveurs et les sélectionneurs, une solution génétique à ce problème sanitaire a pu être apportée en sauvant de nombreux troupeaux d’une politique d’abattage.

Référence

Référence : Gérer les races locales en biens communs. Dispositifs, crises et leviers de la coopération. Façade N°2011/35. Inra SAD