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Cet ouvrage relate les dernières découvertes scientifiques sur l'univers des arbres et leurs interactions avec les êtres champignons.

Sous la forêt

A travers un véritable voyage au-delà du visible, cet ouvrage relate les dernières découvertes scientifiques sur l'univers des arbres et leurs interactions avec les êtres champignons.

Mis à jour le 18/12/2018
Publié le 27/12/2018

 
Sans les champignons, l’homme n’aurait jamais existé

Sans les champignons, l'homme n'aurait jamais existé. Il y a 410 millions d’années, ils ont facilité la colonisation des continents par les plantes puis la naissance des forêts. Demain, ils nous aideront à atténuer les effets désastreux des changements climatiques sur les écosystèmes forestiers. Les arbres ont passé un pacte secret avec ces êtres microscopiques aux pouvoirs étonnants, ni animaux, ni végétaux. Prospecteurs, mineurs et commerçants, de nombreux champignons ont noué des relations avec leurs arbres partenaires qui fonctionnent selon la règle du « donnant-donnant ». Imaginez sous vos pieds, un monde invisible parfois secoué par des conflits féroces où les alliances durables sont le garant de la survie. Un univers souterrain où s’interconnectent les arbres et les champignons pour créer d’immenses réseaux de communication et d’échange de nourriture. Au fil de ses balades en forêt, des Vosges aux portes de l’Arctique, Francis Martin nous raconte avec passion les dernières découvertes scientifiques sur cet incroyable univers « intelligent ».  

 

Francis Martin est l’un des grands spécialistes mondiaux de la forêt. A la tête du laboratoire d’excellence ARBRE à l’Inra de Nancy, il a publié plus de 300 articles scientifiques et fait des découvertes majeures. Il a notamment révélé comment les arbres et les champignons communiquent entre eux. (lire son portrait)

 

Sous la forêt - Pour survivre il faut des alliés

Humensciences Editions – 232 pages, janvier 2019 – 21 euros

EXTRAITS

Je vous ai raconté l’épopée des chênes qui ont recolonisé l’Europe, après le dernier épisode glaciaire, profitant de températures plus clémentes. Eh bien, aujourd’hui, les végétaux ont repris leur migration. C’est Jean-Claude Gégout, professeur d’écologie forestière à l’institut AgroParisTech, à Nancy, qui en a fait la démonstration, en comparant la répartition altitudinale de 171 espèces forestières entre 0 et 2 600 mètres, au cours des deux périodes 1905-1985 et 1986-2005. Ses résultats ont créé la surprise. La majorité des plantes ont migré vers les hauteurs, pour retrouver les conditions climatiques favorables à leur développement. En moyenne, la distribution des espèces forestières est ainsi remontée de 65 mètres en altitude dans les vallées alpines, au cours des dernières décennies ! Ces études, publiées dans les revues scientifiques Science et Nature, ont révélé un phénomène de grande ampleur touchant de nombreuses espèces et plusieurs écosystèmes. 

(...) Malgré de nombreuses incertitudes, la plupart des modèles prédisent un recul en plaine du hêtre, du pin sylvestre ou des chênes sessile et pédonculé qui risquent de souffrir de sécheresses plus fréquentes. Les scientifiques élaborent des modèles prédictifs et s’accordent à considérer ces derniers comme des représentations simplifiées et formalisées des forêts futures, sous contraintes climatiques. Mais, on le sait bien, les modèles envisagés à un moment donné ne sont pas nécessairement justes. Trop simples, la confrontation avec la réalité les invalide bien souvent. L’avenir reste de fait encore très incertain. 

En affaiblissant les arbres, les sécheresses fréquentes et prolongées les rendront aussi plus vulnérables aux insectes parasites et à certaines maladies fongiques, dont les populations augmentent avec l’élévation des températures. 

(...) Imperceptiblement, nos paysages forestiers ont donc déjà changé sous l’effet conjugué du réchauffement climatique et de l’action des sylviculteurs. La démographie de la forêt est devenue un enjeu politique : que planter aujourd’hui qui résistera demain ? Après la sécheresse exceptionnelle de 2003, de nombreuses espèces ont manifesté des dépérissements importants : le pin sylvestre dans la région méditerranéenne, le sapin dans les Alpes du Sud, l’épicéa et le sapin de Douglas dans les bordures du Massif central, le chêne pédonculé sur l’ensemble du territoire. Même des essences que les gestionnaires forestiers estimaient pourtant tolérantes au déficit hydrique (comme les chênes vert et pubescent ou le châtaignier) ont été sévèrement touchées. Échaudés, les sylviculteurs favorisent désormais des essences plus résistantes à la chaleur et à la sécheresse, au détriment d’arbres plus sensibles. Dans les plans d’aménagement, le chêne pédonculé est déjà préféré au chêne sessile, car plus résistant à la sécheresse. 

(...) Au-delà des substitutions d’essences sylvicoles, renforcer la diversité génétique des espèces est l’une des solutions envisagées pour lutter contre le dérèglement du climat. Les arbres, comme tous les autres organismes vivants, présentent des variations individuelles subtiles. Les arbres adaptés au climat futur sont peut-être en train de pousser dans nos forêts actuelles, prêts à prendre le relais et à assurer l’avenir des peuplements. Il nous faut maintenant les identifier et les favoriser. 

Les choix des sylviculteurs impacteront la biodiversité associée aux arbres, puisque la plupart des espèces forestières dépendent, directement ou indirectement, de la strate arborescente. Les arbres influent en effet sur la quantité de lumière qui atteint la strate herbacée (après avoir traversé les houppiers), sur la dynamique de l’eau dans le sol, sur la quantité et la qualité de la matière organique qui forme la litière chaque automne, de même qu’ils sont déterminants pour la nourriture de tous les herbivores, symbiotes mutualistes, champignons parasites et insectes ravageurs. Ces changements anticipés d’espèces d’arbres vont donc forcément modifier à la fois la composition et la structure, mais aussi la dynamique des populations et des communautés de mycètes qui les accompagnent. Je vous ai révélé les secrets des grandes guildes fongiques qui peuplaient les bois et les forêts. Les symbiotes ectomycorhiziens sont indispensables aux arbres pour assurer l’absorption de l’eau et des éléments minéraux. Leur aide sera d’autant plus bénéfique que les fortes sécheresses vont se multiplier. 

(...) Nous avons surpris les champignons fossoyeurs de la forêt dans leur curée, festoyant sur les grands arbres abattus. Sinistres, j’en conviens, mais indispensables, ces xylophages assurent la libération des éléments minéraux des débris végétaux et leur recyclage, permettant le maintien de la fertilité des forêts. Les résidus de l’exploitation forestière, branches et feuillages, constituent désormais une nouvelle source d’énergie, jusqu’alors peu valorisée par les propriétaires forestiers. À condition toutefois de ne pas abuser, car une récolte répétée de ces « rémanents » priverait les champignons décomposeurs d’une source majeure de nourriture, entraînant une baisse de la fertilité à long terme des arbres. (...) une bonne gestion forestière nécessite une connaissance très fine de tous les micro-organismes alliés des arbres, tels que les champignons symbiotiques et décomposeurs. 

Pour assurer l’avenir des forêts, les scientifiques unissent leurs efforts afin d’imaginer tous les scénarios plausibles. Et les microbiologistes ont un rôle à jouer : il nous faut étudier l’évolution des populations et des communautés de micro-organismes associés aux arbres, face aux changements environnementaux, tels que l’augmentation des températures et des sécheresses, mais aussi l’érosion de la biodiversité, l’introduction de souches invasives et les interventions sylvicoles, comme les substitutions d’essences. 

Un des scénarios souvent évoqués par les forestiers et les scientifiques est de renforcer la protection des forêts, de sanctuariser les réserves naturelles, de multiplier les trames vertes connectant les massifs forestiers entre eux, de favoriser le vieillissement de la forêt française permettant ainsi un stockage de carbone dans le bois sur pied, de renforcer la diversité génétique de la forêt – gage de résilience face à des lendemains incertains. Comme vous pouvez l’imaginer, cette stratégie me convient bien. 

Dans de nombreuses cultures humaines, l’arbre relie symboliquement terre et ciel. Préserver et optimiser la biodiversité des champignons et des autres micro-organismes bénéfiques est la meilleure façon de sauvegarder les forêts et de maintenir ce lien vital qui sous-tend notre monde. Vue de l’espace, notre planète est bleue, couverte d’immenses océans. Mais le camaïeu de verts qui ourle notre globe est tissé de vastes forêts et nous en avons la responsabilité. Les arbres-mondes sont des témoins patients de nos excès. Il est grand temps de nous réconcilier avec ces entités sentientes. Elles peuvent nous aider à atténuer la pollution provoquée par l’extension anarchique de nos cités, ralentir l’érosion de la biodiversité et affronter les désordres environnementaux. Les arbres sont de nobles organismes qui peuplent la planète depuis des centaines de millions d’années. Notre espèce arrogante, encore dans son enfance, devrait prendre garde que les arbres et leurs alliés ne se liguent pas pour la remettre sur le bon chemin.