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Les archives écrites
et orales de l’INRA : D. Poupardin Introduction |
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Deux conceptions s’opposent aujourd'hui en France en matière d'histoire des sciences : La première, d'ordre surtout épistémologique, est celle d’auteurs, comme Michel Serres ou Dominique Lecourt dont les travaux se situent dans la lignée de ceux de Georges Canguilhem. Partant de l'idée que les progrès de la connaissance se traduisent, au niveau des concepts, par une succession de dépassements et de synthèses, ils suggèrent d’en retracer les cheminements et d'en apprécier la portée. La seconde, marquée davantage par les apports de la sociologie, regroupe des auteurs comme Dominique Pestre, Michel Callon ou Bruno Latour. Mettant l'accent sur les conditions sociales et culturelles dans lesquelles la science est produite, elle propose d’analyser l'incidence de celles-ci sur le rythme d'acquisition des connaissances, mais aussi sur leur nature. Les travaux effectués dans cette optique ne se limitent pas seulement à l'histoire des inventeurs et de leurs découvertes, mais portent aussi sur celle des équipes et des institutions dans lesquelles ils ont déployé leurs talents, celle des équipements et des instruments qu’ils ont pu utiliser, celle des relations diverses qu’ils ont eu l'occasion d'instaurer avec leurs divers partenaires économiques et universitaires. Quelle que soit la problématique à laquelle ils se rattachent, les historiens ont besoin, pour continuer à progresser, de s'appuyer sur des archives écrites (1) et/ou orales. Comment procéder au recueil, au tri et à la conservation de ces matériaux, produits non à des fins de publication, mais seulement parce qu’ils étaient utiles à l’action. ? L'INRA ayant été, dans la sphère agricole, une des premières institutions à se pencher sur cette question, il n’est peut-être pas inutile de rappeler les options qui ont été les siennes, même si certaines d’entre elles sont susceptibles encore d’améliorations . La collecte et la conservation des archives écrites. Était-ce en prévision de la célébration du cinquantième anniversaire de sa création ? Était-ce pour répondre à la direction des Archives de France qui lui rappelait que l'INRA était tenu se conformer, comme les autres établissements publics, aux dispositions de la loi (2) ? Était-ce pour trouver une solution à l'encombrement chronique de ses bureaux et de ses laboratoires ? Toujours est-il que la direction générale de l'INRA m'a chargé, en 1993, de "réfléchir, en liaison avec l'administration des Archives nationales, à la définition d'une politique de collecte et de conservation de ses archives administratives et scientifiques". Les archives que j’avais à considérer étaient effectivement de deux types : - Celles qui avaient trait à l’administration de la recherche (c’est-à-dire celles des services logistiques qui avaient en charge les problèmes de personnel de l’Institut, ses affaires financières et juridiques). - Celles qui avaient trait à l’activité même des laboratoires de recherche. Les problèmes qui se posaient pour les archives administratives apparaissaient assez classiques et pouvaient être résolus a priori en s’inspirant de ce qu’avaient fait les autres organismes de recherche publics (CNRS, INSERM) : il convenait, pour les archives dépourvues d’intérêt historique, de fixer les "durées d’utilisation administrative", c’est-à-dire les délais de conservation (légaux ou imposés par l'usage) au-delà desquels elles pourraient être éliminées. Pour les archives ayant un intérêt historique, il fallait instituer des procédures de classement et d’indexation et fixer les conditions dans lesquelles elles seraient versées ultérieurement à un Centre de conservation définitif. Les archives des unités de recherche étaient, en revanche, moins bien connues. Pour en avoir une idée plus exacte, j’ai suggéré d’effectuer une enquête auprès de 80 directeurs d'unités de recherche (3), rattachées à tous les départements scientifiques de l'INRA et implantées dans des Centres de recherche différents. Il importait, en effet, de repérer : - L’importance des archives qui se trouvaient dans leurs locaux et la nature de leur support. - La façon dont elles étaient actuellement conservées. - Le rôle qu’elles jouaient ou pouvaient jouer dans la formulation et la vérification de nouvelles idées. - Les renseignements qu'elles fournissaient sur le questionnement et la démarche des scientifiques, l’organisation de leur travail et les aspects les plus quotidiens de la vie de leur laboratoire. L'examen auquel j'ai procédé m'a fait découvrir, en premier lieu, que les archives de laboratoire avaient tendance à avoir un caractère de plus en plus volatile : avec les progrès du téléfax, du téléphone et du courrier électronique, la correspondance que s’échangeaient les scientifiques se faisait, en effet, moins volumineuse. De même, avec la généralisation des traitements de textes, les versions successives des articles, qu’ils rédigeaient, avaient tendance à disparaître, écrasées les unes sur les autres dans la mémoire de leurs ordinateurs. Ainsi, à mesure que la recherche scientifique progressait, tout semblait se passer comme si les traces qu’elle allait laisser demain aux historiens avaient tendance d'elles-mêmes à s’effacer. Les enquêtes effectuées ont attiré, par ailleurs, mon attention sur une autre anomalie. Bizarrement, en France, l'indifférence à l'égard des archives semblait venir des changements mêmes survenus récemment dans les façons de faire de la recherche : en quelques années, les scientifiques sont passés, en effet, d’une époque où ils n’avaient pas assez de données à traiter à une époque où ils ont du mal à ne pas être submergés sous leur masse. A les en croire, la miniaturisation et le fonctionnement en continu des appareils de mesure rendent, de nos jours, la production des données plus aisée, plus rapide (4) et moins coûteuse. L’intérêt de les conserver en archive s’en trouve d’autant plus réduit qu’elles sont souvent hétérogènes, peu fiables, reproductibles (5) et de relecture et d'interprétation hasardeuses. L’évolution rapide des thématiques de recherche entraîne, par ailleurs, des recompositions fréquentes d’équipe. Condamnées à la mobilité géographique, invitées à tirer toujours plus vite les conclusions de leurs travaux, les unités de recherche se plaignent de n’avoir plus une durée de vie suffisante pour pouvoir se pencher sur leur propre passé. Les changements de mentalité induits par les critères actuels de recrutement tendent à renforcer encore cette tendance. Si les scientifiques paraissaient avoir des doutes sur l’utilité des archives pour leurs propres travaux, ne pouvait-on pas au moins attendre d'eux qu'ils en assurent le tri et la conservation afin que d’autres (en l'occurrence des historiens) puissent en tirer ultérieurement parti ? Cette question m’a fait prendre conscience des rapports très ambivalents que beaucoup d’entre eux entretenaient avec leurs archives, considérées bizarrement comme un trésor de guerre dont ils ne devaient en aucun cas se séparer (6) et comme un ensemble disparate de "vieilleries" dont il leur fallait au plus vite se débarrasser. A l’évidence, les préoccupations des historiens continuaient à demeurer pour eux une énigme : pour quelles raisons leur fallait-il conserver des données sur les races animales, les plantes ou les paysages qui n’existaient plus ou étaient en passe de disparaître ? Tournés vers le futur (7), les scientifiques n’avaient-ils pas vocation à travailler au perfectionnement des savoirs et des techniques en vue d'améliorer les conditions matérielles et les rapports sociaux de demain ? La récupération des documents donnant des informations sur leurs objectifs et la façon dont ils avaient travaillé pour les atteindre ne pouvait, dans leur esprit, que les détourner de cette haute mission. "Du passé, faisons table rase !" étaient-ils enclins le plus souvent à penser, comme pour se prouver à eux-mêmes et aux autres la foi prométhéenne qu’ils avaient dans l’avenir. Apparemment, les incompréhensions qui se faisaient jour entre les scientifiques et les historiens semblaient venir d’un problème de concordance des temps. J’ai suggéré, pour aider à le résoudre, de réhabiliter un temps tombé fâcheusement dans l’oubli : le futur du passé (8). Son emploi pouvait conduire, en effet, les historiens à se montrer plus attentifs aux utopies nées dans l’imaginaire des chercheurs (9), certaines d’entre elles ayant eu parfois une grande force d’inspiration. Confronté au peu d'enthousiasme des scientifiques, l'INRA devait-il se contenter de récupérer les papiers et la correspondance de ceux qui avaient acquis le plus de prestige et de notoriété ? Devait-il limiter ses efforts aux seules unités de recherche soucieuses d’obtenir leur agrément aux "bonnes pratiques de laboratoire" ? Mais en s'intéressant aux archives que dans une optique de "traçabilité", le risque était de donner de l’institution une image très déséquilibrée (10). C’est la raison pour laquelle j'ai préféré esquisser les grandes lignes d'une politique globale d’archivage, même si celle-ci pouvait s’avérer plus difficile et coûteuse à mettre en place (11) : des tableaux de gestion des archives ont été élaborés pour tous les services administratifs afin d'éviter tout à la fois pertes et doublons. Des procédures ont été proposées, par ailleurs, pour sauvegarder et trier les archives des diverses unités de recherche Ces dispositions n'ont pas été entérinées, hélas, par la Direction de l'INRA, en butte alors à d'autres priorités (12). Comme la célébration du cinquantième anniversaire de sa création était à l'ordre du jour, j'ai pensé que l’image poussiéreuse et ringarde des archives, à laquelle la communauté scientifique semblait être allergique, pouvait être atténuée grandement si, à côté des efforts effectués pour en assurer la collecte et le classement (13), étaient entreprises des actions plus roboratives en vue d'assurer la sauvegarde et l'enrichissement de sa "mémoire collective". La récupération peu enthousiasmante des archives scientifiques et administratives qui avaient échappé aux éliminations antérieures, ne pouvait-elle céder momentanément la place à la création volontaire d’archives "vivantes", résultant des témoignages des acteurs de la recherche eux-mêmes ? Le recueil des souvenirs que les anciens de notre Institut étaient invités à raconter pouvait éclairer d’un jour nouveau la vie scientifique et administrative et donner sur elle des renseignements ne figurant jamais dans les archives écrites. Il pouvait s'inscrire, par ailleurs, dans un projet plus large d’animation et de "recherche sur la recherche", à caractère largement ethnologique, si l’on admettait avec J. Cuisenier et M. Segalen que l’ethnologie ne se limitait pas seulement à l’étude de peuplades sauvages dans des contrées reculées, mais se caractérisait surtout par sa méthode, l’observation participante qui impliquait notamment "l'investissement personnel du chercheur sur le terrain, grâce à une familiarisation acquise lentement".
Le projet ARCHORALES (Archives orales de l’INRA). En 1995, la Direction générale de l’INRA m’a confié le soin de recueillir les témoignages de ses agents partis à la retraite ou sur le point de cesser bientôt leurs activités professionnelles. Cette mission avait été présentée comme un palliatif pour combler les manques ou les lacunes des archives écrites dont on avait renoncé pour un temps à s’occuper. Mais elle avait aussi été suggérée comme un moyen d’étendre la réflexion historique à des domaines encore mal explorés : par exemple, l’étude des pratiques, des processus de décision et des usages en vigueur dans les laboratoires. Les archives orales pouvaient certes, comme les archives écrites, rappeler l’existence de résultats de recherche acquis mais tombés fâcheusement dans l’oubli. Mais elles pouvaient contribuer aussi fort opportunément à la transmission des "valeurs", des habitus et des savoir-faire des personnels, grâce auxquels ils avaient été produits. Les souvenirs et les conseils des plus âgés pouvaient se révéler notamment fort utiles pour mettre en garde les jeunes recrues contre les risques de redites et certaines illusions de la modernité. Ils pouvaient faciliter, en outre, leur insertion professionnelle en les éclairant sur l'origine des structures actuelles de la recherche et des programmes auxquels elles seraient appelées demain à s’associer. Dans un organisme de recherche, qui était appelé à connaître, du fait de sa pyramide des âges, un renouvellement important de ses effectifs dans les prochaines années et dont l’identité était parfois brouillée par des changements radicaux d’orientation (14), une telle mission ne pouvait contribuer qu'à souder plus étroitement les générations et renforcer en elles le sentiment d’œuvrer ensemble au sein d’une communauté ouverte sur l'avenir et fidèle en même temps à son propre passé. Comme nous allons le voir, les options méthodologiques, qui ont été retenues dans l'opération ARCHORALES, résultent beaucoup des conditions de travail dans lesquelles elle s'est effectuée. 1- La liste des témoins, l’organisation des rencontres. Comme beaucoup d’agents à interroger résidaient en province et n'étaient pas faciles à contacter, je me suis appuyé évidemment sur les Présidents et les Secrétaires Généraux des Centres pour établir la liste de ceux dont le témoignage avait des chances d’être le plus intéressant pour l’histoire de l’INRA (témoins "intéressants" et "dignes de foi") et pour organiser des rencontres. J’ai considéré, en effet, qu’ils étaient les mieux placés pour savoir ce qu’avaient fait les témoins durant leur vie professionnelle, connaître leur adresse actuelle et fixer avec eux des dates de rendez-vous, en fonction de leurs disponibilités et des dates annoncées de mes venues. Il avait été admis au départ que le champ des personnes appelées à témoigner serait largement ouvert et comprendrait à la fois des scientifiques, des ingénieurs, des techniciens et des administratifs. Cet objectif a parfois été un peu perdu de vue. Les individus, dont le témoignage a été recueilli, se retrouvant majoritairement être des scientifiques. Ont été écartées, par ailleurs, souvent de la liste les personnes dont le parcours professionnel avait été atypique ou accidenté ou qui avaient quitté la région, après leur départ à la retraite. J’ai pu obtenir néanmoins que certaines personnes "oubliées" dont le nom revenait souvent dans les conversations, puissent être contactées lors d’un nouveau passage. La notion de représentativité statistique n’ayant pas grand sens dans ce travail (l’intervieweur ne s’adressant finalement qu’à "des rescapés de l’histoire"), le choix des témoins a été guidé surtout par le souci d’obtenir l’ampleur la plus large possible du spectre des opinions émises, des pratiques et des comportements, tout en étant bien conscient de l’existence de rendements décroissants dans les enquêtes de ce type. A ce jour, 216 témoignages ont été recueillis dans la quinzaine de Centres que j'ai pu visiter (15). Mais il en reste, au bas mot, encore une centaine à recueillir dans les huit Centres de l'INRA dans lesquels, faute de temps et de moyens, je n’ai pas eu l’occasion jusqu’ici de me rendre. 2- Les conditions de l’enquête. La plupart des interviews ont été réalisés dans des locaux de l’INRA, dans de petites salles qui avaient été mises à ma disposition par les présidents de Centre. Mais un certain nombre d’entre eux ont eu lieu chez moi ou au domicile des personnes interrogées. Les interviews se sont déroulées pour la plupart en une seule séance (simplement pour des raisons de coût) dont la durée s’échelonnait entre deux et cinq heures. Il est arrivé toutefois que certaines enquêtes se prolongent bien au-delà. Les enregistrements ont été réalisés sur cassette DAT. A la fin des interviews, les personnes interrogées ont été invitées à préciser les conditions, dans lesquelles d’autres qu'elles pourraient avoir accès à leur témoignage (16). La plupart des témoins sollicités n’ont pas jugé bon toutefois de formuler des réserves pour en restreindre la communication. 3- La grille des questions posées. La méthode d’enquête utilisée dans l’opération ARCHORALES est issue tout droit de la démarche biographique utilisée couramment par les ethnologues. Cette démarche, qui s’inscrit en France dans la grande tradition des chroniqueurs et des mémorialistes, s’intéresse aux individus pour ce qu’ils ont fait ou ont été, mais aussi en tant que témoins de leur temps et de leur environnement, insérés dans des réseaux et soumis à des doctrines et à des modes de représentation. Dans les récits de vie et de carrière que nos interlocuteurs ont été invités à retracer et à commenter, l’accent a été mis toutefois davantage sur les ruptures, les changements, les étapes charnières (17) que sur les permanences, les facteurs d’immobilisme ou les continuités. Les enquêtes réalisées ont été effectuées, de façon semi-directive, à l’aide d’une grille de questions ouvertes, préalablement élaborée (18). La liste des questions à poser a été mise au point avec l’aide de personnalités extérieures à l’INRA (19) mais aussi de sociologues confirmés de mon unité (Jacques Rémy et Patrick Champagne, notamment), avec le souci d’éviter les pièges d’une problématique trop étroite. 4- La transcription intégrale et la mise en forme des propos enregistrés. Une soixantaine de témoignages d'agents de l'INRA ont été retranscrits à ce jour. 44 d'entre eux ont déjà été publiés dans la collection ARCHORALES, après un travail de réécriture et de mise en forme tenant au fait que les langues écrites et parlées n’obéissent pas strictement aux mêmes règles (20). Les conditions de travail qui m’ont été imposées sont largement à l'origine de ce choix : - L’envoi d’une transcription des propos que les témoins avaient tenus était une façon, pour moi, de leur restituer rapidement quelque chose pour les remercier de la gentillesse avec laquelle ils m’avaient reçu et des informations qu’ils m'avaient obligeamment fournies (le recopiage d’une cassette étant une opération exclue, en raison de son coût tant en matériel qu’en temps !). - C’était un moyen, par ailleurs, de prolonger l’entretien en demandant à mes informateurs des compléments et des précisions sur des points que, faute de temps, ils n’avaient pas pu ou n’avaient pas souhaité développer devant moi. - C’était, en outre, pour l’institut qui avait accepté de financer les débuts de l’opération, un moyen de valoriser rapidement le travail de collecte qui avait été effectué, dans l’attente d’un travail d’analyse plus approfondi. Il va sans dire que la transcription intégrale des propos de mes interlocuteurs, justifiée aussi par le souci d’éviter des "picorages" de citations, sorties de leur contexte, s’est révélée une opération lourde et fastidieuse (j’ai été aidé dans cette tâche par une personne salariée, mais j’ai dû revenir souvent sur son travail pour remédier aux oublis et corriger les contresens qui s’y étaient introduits) Cette option prise pour en faciliter la communication n’a jamais été, dans mon esprit, une dénaturation de la source orale. Elle ne dispensera pas, en effet, les historiens de s’y reporter, mais elle mettra à leur disposition des index qui les aideront grandement, je l’espère, dans leur travail. Il m’est apparu, en effet, que le contenu des cassettes gagnait toujours à être retranscrit, si le texte qui en résultait pouvait bénéficier, en retour, d’ajouts et de corrections, donnant au témoignage recueilli plus de consistance et de fiabilité (21). 5- La publication des tomes de la collection ARCHORALES Les témoignages recueillis et mis en forme ont été insérés dans les quatre tomes de la collection ARCHORALES, dans l’ordre dans lequel ils sont parvenus à un stade de finition acceptable (22). Ce choix a été motivé par le désir de ne pas repousser à une date trop reculée leur publication. Le caractère hétérogène des ouvrages qui en résulte m’apparaît, à la réflexion, plus une qualité qu’un défaut : à leur lecture, les personnes qui ne travaillent pas à l'INRA peuvent se faire, en effet, une idée des domaines d’investigation très variés dans lesquels ont travaillé ses agents. Celles, qui sont en poste à l'INRA peuvent, en revanche, y trouver un ou deux témoignages en rapport direct avec leurs centres d’intérêt et prendre connaissance de ce qui s’est fait hors de leur domaine. La table des matières et les index figurant dans chaque tome (23) sont des outils de travail qui ont été conçus pour permettre à tous de s’y retrouver aisément. Des regroupements par discipline ou par groupe de disciplines
auraient eu l’inconvénient, à l’inverse, de réveiller
des jalousies et d’anciennes querelles et de donner naissance à
des contestations ou à des récriminations inutiles. Regard critique sur le travail qui a déjà été réalisé. L’opération ARCHORALES s’inscrit dans les études qui ont été entreprises pour améliorer les connaissances sur la sociologie des acteurs de la recherche et l’étude des organisations dans lesquelles ils travaillent. Mais elle n’échappe pas aux critiques qui ont été formulées à l’encontre de la méthode biographique et, plus généralement, à l’encontre de la source orale. Les précautions méthodologiques, qui ont été prises en connaissance de cause, en réduisent toutefois la portée : 1°) Les critiques émises à l’encontre de la méthode biographique. Les récits de vie et les récits de carrière qui ont fleuri, ces dernières décennies, ont fait l’objet de critiques sévères de la part d’auteurs comme J. Peneff (24), P. Bourdieu (25), ou J. C. Passeron (26) : la méthode du récit de vie repose, en effet, sur une conception de l’histoire, ancrée sur la notion de progrès, les événements relatés ne prenant de sens que dans la mesure où ils sont l’aboutissement d’un projet. Les récits de Plutarque ou l’histoire sainte sont, à cet égard, des modèles de référence, conçus pour l’édification morale des jeunes Grecs ou des jeunes Chrétiens : la vie racontée est censée avoir un début et une fin, obéir à des causes, des mobiles ou des motivations. Pour P. Bourdieu, le récit de vie a un caractère à la fois prospectif et rétrospectif. Son but est de suggérer des cohérences entre des faits, des opinions, des décisions ("C’est à cause de X que je suis entré à l’INRA"). C’est une entreprise cherchant à donner du sens, une "mise en intrigue". Les séquences qui la composent sont reliées par les locutions comme "à cause de" ou "afin que", mettant l’accent tantôt sur des facteurs contingents ("es circonstances ont fait que je suis arrivé là…""il se trouve qu’un jour, par hasard, les choses ont changé"), tantôt sur l’intention, le résultat d’une stratégie ("Je suis arrivé là en vue de…", "Voilà ce que je me proposais de faire…"). On retrouve le hasard et la nécessité ! P. Lejeune (27), comme P. Bourdieu, insiste beaucoup sur le fait que les récits de vie se conforment, en fait, aux codes d’une rhétorique très particulière. Ils correspondent à un modèle littéraire et historique très prégnant dans lequel le réel est considéré comme un ensemble continu d’éléments ("la vie est un long fleuve tranquille !") reliés entre eux par des relations de cause à effet et dont il convient de rechercher les antécédents (28). Tirant les leçons du nouveau roman (M. Duras, Butor, Robbe-Grillet), D. Bertaux (29), rejetant tout déterminisme rigide, préfère parler de ligne brisée plutôt que de ligne droite et invite à considérer avec plus d’attention les impasses, les apories, les ruptures, les non-choix, les hasards, les absurdités, les alternatives différentes qui auraient pu être choisies à certains moments cruciaux ("Aurais-tu pu à cette époque faire autrement ? D’autres possibilités s’offraient-elles à toi ?"). 2°) Les critiques émises plus généralement à l’encontre de la source orale. Elles ont été exposées à plusieurs reprises dans les Cahiers de l’Institut d’histoire du temps présent (30) : - On reproche aux archives orales leur caractère résiduel (31). Leur production ne peut être envisagée, en effet, qu’auprès de survivants, de "rescapés de l’histoire". Tributaire de leurs capacités à se remémorer et à se raconter, la qualité de leur témoignage est liée grandement à leur âge. D’où l’intérêt d’engager des campagnes d’archives orales, avant qu’il ne soit trop tard ! - D'autres critiques à l'encontre des archives orales portent sur le fait qu'elles reposent beaucoup sur la subjectivité des personnes interrogées. Comme la perception, que celles-ci ont des événements, est faillible et varie beaucoup avec l’âge, le sexe, le statut social, les compétences et l’histoire personnelles, le degré de leur implication, les récits qu’elles peuvent en faire présentent nécessairement une grande hétérogénéité. - Mais ce qui est reproché le plus aux archives orales, ce sont les reconstructions qu’elles font du passé, en fonction du présent. Ces risques de réinterprétation sont évidemment d’autant plus à craindre que l’on a affaire à "de grands témoins", convaincus d’avoir joué un rôle éminent dans l’histoire. Il ne faut pas exagérer toutefois leur importance. Certes, les archives orales parlent moins des événements que des souvenirs que les témoins en ont gardés. Mais de tels biais affectent aussi les archives écrites comme "les mémoires de concours à l’INRA" qui sont souvent des présentations complaisantes de soi, obéissant aux règles du "bien dire", du "politiquement correct" ou du "racontable" et qui ont été écrits, à des fins intéressées, par des scientifiques convaincus d’augmenter ainsi leurs chances de réussite (32). En réalité, les risques de téléologisme sont liés surtout au fait que les campagnes d’archives orales ne sont conçues souvent que comme des opérations de récupération ou de rattrapage : le projecteur n’est braqué que sur les acteurs les plus âgés, supposés être les premiers à disparaître. Une façon de réduire les risques de reconstruction a posteriori serait de substituer aux campagnes d’archives rétrospectives, des campagnes d’archives orales contemporaines, comme c’est le cas dans de grandes institutions nord-américaines où l’on effectue périodiquement des interviews systématiques de leurs dirigeants et de leurs cadres, chaque fois qu’ils viennent à quitter leurs fonctions. On pourrait songer également à suivre, à intervalle périodique, des cohortes de scientifiques ou de techniciens pour comprendre comment ont évolué leurs itinéraires et les conceptions qu’ils se font de leur métier (33). Ces changements dans les objectifs et les méthodes nécessiteraient toutefois de prévoir des clauses de confidentialité et des délais de réserve suffisants pour que les témoins ne soient pas gênés, dans la suite de leur carrière, par les confidences ou les appréciations qu’ils auraient pu porter précédemment. 3°) Le travail qui reste encore à faire. Le travail ambitieux qui a été entrepris s’inscrit, par sa nature même, dans des préoccupations à long terme. Sa réalisation suppose évidemment une continuité de vue, sans laquelle rien de solide ne peut être envisagé. L’intérêt qu’il suscite incite à : - poursuivre les enquêtes dans les Centres INRA non encore visités et envisager un retour dans les Centres déjà vus pour rencontrer les agents partis entre-temps à la retraite. - continuer à retranscrire les témoignages recueillis et les publier de façon à ce qu’ils soient accessibles facilement à tous. - amorcer à partir de ces matériaux une réflexion historique.
Les Centres de Montpellier, d’Antibes, de Toulouse, de Lille, d’Orléans, de Nantes, de Corse, des Antilles n’ont pas encore été visités à ce jour. Il reste à combler cette lacune si l’on ne veut pas avoir demain une vision géographiquement déséquilibrée de l’INRA et de ses activités. Il faut envisager, par ailleurs, un retour sur les Centres déjà visités pour recueillir le témoignage des personnes qui étaient absentes ou n’ont pu être contactées lors d’un premier passage. De nouvelles investigations permettraient, en effet, de redresser l’échantillon en renforçant le poids de certaines catégories sous-représentées. Le recueil des témoignages des agents de l’INRA perdrait, en outre son caractère exceptionnel et rétrospectif qui lui a été jusqu’ici donné et pourrait être perçu, à l’aube du nouveau millénaire, comme l’amorce d’une évolution des mœurs administratives et scientifiques dans le sens d’une plus grande démocratie (34).
Ce travail n’est évidemment pas une fin en soi. Il n’est qu’une étape (35) dans le processus qui doit mener à une réflexion historique. Les historiens ont besoin pour travailler sérieusement (et ne pas seulement ressasser le discours officiel, à des fins hagiographiques !) de s’appuyer sur des archives et des témoignages et de les soumettre aux méthodes de la critique historique (on pourra relire avec profit les considérations sur la critique interne et externe des sources dans les ouvrages classiques de Langlois et Seignobos, 1898, "l’introduction aux études historiques" ou de Charles Samarrans, 1961, "l’histoire et ses méthodes"). Ceux qui travaillent dans l’institution s’intéressent pour le moment à d’autres sujets. Si l’on veut que des travaux historiques sur l’INRA puissent voir le jour et se développer, il faut être en mesure d’inciter des historiens extérieurs à notre Institut à s’y intéresser en leur donnant accès à des matériaux sur lesquels ils pourront travailler. S’ils n’ont pas la possibilité de consulter facilement des archives triées, classées et bien répertoriées, de prendre connaissance de témoignages en partie déjà retranscrits, il est illusoire, en effet, de penser que les candidats se précipiteront. Les apprentis historiens préféreront se tourner, en effet, comme leurs homologues scientifiques, vers des sujets plus faciles et plus plaisants, en tout cas susceptibles de déboucher rapidement sur des publications. La mémoire de l’INRA est un patrimoine collectif qui doit s’enrichir sans cesse pour garder sa force d’inspiration. C’est la raison pour laquelle je pense que la publication des tomes d’ARCHORALES est une entreprise qui vaut d’être poursuivie, en dépit des frais (fort modiques par rapport à bien d'autres dépenses !) qu’elle implique.
L’histoire ne se réduit pas à la simple juxtaposition de récits de vie. Les témoignages, comme les archives, n’intéressent les historiens que si ceux-ci parviennent à dégager de leur lecture des traits communs, des occurrences, des régularités, des processus d’évolution semblables. Pour parvenir à la formulation de modèles, c’est-à-dire d’explications globales ou partielles, qui rendent compte des mécanismes à l’œuvre dans un groupe ou un ensemble considéré, ils doivent procéder à des analyses fines de contenu, à des rapprochements et des comparaisons, à des mises en perspective. Je n’ai pas la prétention d’être un historien (36), même si je prends souvent plaisir à lire leurs travaux. Avec Bernard Desbrosses, nous avons commencé à faire un travail d’analyse sur "le jeune chercheur de l’INRA, au début des années soixante", à partir des témoignages recueillis d’une quarantaine d’entre eux. Nous avons été conduits à examiner tout ce qu’ils nous avaient dit sur leur entrée dans la carrière, leur arrivée au laboratoire, leurs rapports avec les collègues, la formation qui leur avait été dispensée à l’intérieur et à l’extérieur, les rites d’initiation et d’intégration, les rapports avec la hiérarchie et avec la profession, les concours de recrutement : la nature des épreuves, la composition des jurys, etc. D’autres travaux pourront, par la suite, être envisagés.
Je pense à des travaux portant sur le rôle de l’INRA dans
l’émergence et le développement de certaines techniques
(insémination artificielle, culture in vitro, transplantation embryonnaire,
biologie moléculaire, transgenèse) ou sur son implication
dans certaines opérations de développement régional
(travaux sur le fromage de Beaufort ou de la région de Roquefort,
amélioration de la race bovine en Aubrac). L’histoire se distingue de la mémoire par ses objectifs et ses méthodes (37). La mémoire cherche à se situer au cœur des événements pour en transmettre le souvenir le plus fidèlement possible. L’histoire tend au contraire à s’en distancier pour en rechercher le sens et en discerner toutes les implications. Toutes deux, pour s'enrichir et se développer, ont besoin d’avoir recours aux matériaux complémentaires que sont les archives écrites et orales. L’expérience montre que la collecte et la conservation de celles-ci supposent détermination et continuité de vue. Dans le cas de l'INRA, un Comité d’histoire, analogue à ceux qui ont été mis en place par le CNRS ou l’Association pour l’étude de l’agriculture au XXe siècle (et dans lequel seraient appelés à siéger des scientifiques, des historiens et des archivistes) pourrait jouer un rôle très utile dans le choix des questions à étudier, le suivi et le contrôle scientifique des travaux engagés, le lancement d'opérations nouvelles (par exemple, l'organisation d’un concours autobiographique parmi son personnel).
**** 1
Cette catégorie comprend toutes les archives classiques sur support papier,
mais aussi toutes celles sur support acétocellulosique (photographies,
films, fichiers informatiques, etc.). Annexes
de la notice méthodologique
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