Il a fallu, affirment les panneaux publicitaires, soixante-cinq millions
d'années pour offrir au public le dernier film de Spielberg ; pour
autant, une telle durée ne lui garantit pas de figurer au palmarès
des chefs-d'oeuvre cinématographiques, loin s'en faut ! L'on pourra
s'interroger alors sur son succès commercial et l'engouement pour
les dinosaures qu'il a, après d'autres, révélé
: pourquoi, diable, nos enfants mettent-ils une telle passion à
mémoriser les noms savants de ces chers disparus, faisant par là
même mentir le vieux Linné et son jugement sur les
reptiles (1) ? A moins qu'ils ne veuillent
ainsi confirmer la thèse d'Alan Grant, le paléontologue de
Jurassic Park selon laquelle les brontosaures et leurs confrères seraient
plus proches des oiseaux que des reptiles...
Mais laissons-là ce qui n'est, aux yeux de Michael Crichton, que la
forme qu'il a choisie pour poser une interrogation somme toute plus radicale,
ou du moins plus actuelle : doit-on vraiment s'engager sur la voie des
manipulations génétiques ? Pour le dire autrement, le
véritable titre du roman (plus que du film d'ailleurs), ne serait-il
pas Genetic Park plutôt que Jurassic Park ? Crichton
le souligne expressement dans son Introduction : "La recherche
génétique se poursuit avec une frénésie accrue.
Mais elle est faite en secret, à la hâte et uniquement pour
le profit" (2). C'est là,
il me semble, la clé de lecture sans laquelle ce roman ne présente
guère d'intérêt, sinon celui d'offrir un scénario
bien ficelé et une documentation scientifique tout à fait
honorable.
On m'objectera, avec raison, que cette clé n'ouvre pas de porte vraiment
nouvelle, jusqu'alors dérobée : le débat sur les
manipulations génétiques ne date pas d'aujourd'hui. Ni même
d'hier, ajouterai-je : le Livre de la Genèse ne nous parle-t-il pas
des manipulations d'un certain éleveur, appelé
Jacob ? (3) Manipulations d'ailleurs
frauduleuses et ne visant qu'à l'enrichir. Mais c'est
précisément au domaine (para)biblique que je voudrais parvenir,
ce qui expliquera le titre de ces quelques lignes.
Il y a en effet plus qu'une vague ressemblance entre les aventures d'Indiana
Jones, parti à la recherche de l'Arche d'Alliance et celles d'Alan
Grant, lancé sur la piste des Velociraptor. Dans les deux films
de Spielberg, l'enjeu est celui du savoir et du pouvoir que les différents
protagonistes tentent de maîtriser. Quête du savoir pour
l'archéologue et le paléontologue, aux yeux desquels un vestige
du passé ne trouve sa véritable place qu'à l'intérieur
d'un musée ou d'une publication scientifique. Quête du pouvoir
pour les soldats du Reich et les hommes d'affaires d'International Genetic
Technologies ; un pouvoir recherché à seule fin
d'accroître une domination militaire ou économique. Dans tous
les cas, la caractéristique commune est de faire appel au passé
: passé fort lointain, celui du Jurassique ; passé plus proche,
celui de l'Exode des Hébreux, entre l'Egypte et la Palestine...
C'est ici que le théologien se réveille... Car la manière
dont l'homme se comporte vis-à-vis du temps, passé, présent
ou futur, n'a jamais rien d'innocent, surtout dans une tradition occidentale
et donc aux racines judéo-chrétiennes : le temps n'a-t-il pas
perdu, sous leurs influences, son caractère cyclique pour se
dérouler sinon linéairement du moins comme une spirale (d'ADN
!) ? Dès lors, tout instant, tout moment prennent une valeur unique
; l'on ne peut s'y référer sans respect ni quelques
précautions.
Les religions connaissent ainsi leurs Jurassic Park, leurs propres
tentatives pour retrouver des "êtres"., des coutumes, des traditions,
effacés, disparus. Rien de bien méchant en cela ; il peut
même y avoir un grand intérêt à faire de tels travaux
de fouille. Mais quel emploi en faire ? Peut-on imaginer les utiliser en
l'état où les travaux de restauration nous les auront livrés
? Ce serait aussi dangereux que de lâcher des dinosaures dans quelque
cité contemporaine : ils nous fileraient entre les doigts comme le
sable de l'Arche... comme les gênes de batracien introduits inprudemment
dans l'ADN de dinosaure et qui vont lui permettre de se reproduire !
Qu'il s'agisse donc des images sorties de l'imagination de Crichton ou de
la technique cinématographique de Spielberg, des recherches
historico-religieuses pour dégager du carcan des ans de vieilles
traditions (supposées plus pures ou plus efficaces), la "leçon".
ou au moins la question que nous pouvons en tirer serait la suivante : l'homme
peut-il s'extraire du temps au point d'oublier deux mille, quatre mille ou
soixante millions d'années d'histoire ? Je serais tenté de
dire que, au moins sur ce point, le théologien et le biologiste se
retrouvent pour rappeler que l'un des fondements de l'évolution, qu'elle
soit biologique ou religieuse, est le processus d'héritage, de tradition.
Pas à pas, génération après génération,
l'être vivant transmet à ses descendants un pool d'informations
unique, lui-même déjà reçu, puis vécu.
Oublier cela, c'est prétendre à la maîtrise totale de
l'espace du temps ; or, comme le dit le mathématicien du chaos, Ian
Malcom : "nous n'avons pas le pouvoir de détruire la planète...
pas plus que de la sauver. Mais il se peut que nous ayons le pouvoir de nous
sauver nous mêmes".. Si le théologien ne peut totalement souscrire
à la dernière phrase, du moins acceptera-t-il de répondre
à l'invitation faite à une certaine humillité ou simplement
à un certain réalisme : que peuvent peser son savoir et son
pouvoir en face de l'immensité de l'univers, ou simplement, à
la complexité de son environnement ?
Notes
(1) "La répulsion que nous inspirent
les reptiles est due à leur corps froid, leur couleur pâle,
leur squelette cartilagineux, leur peau squameuse, leur aspect féroce,
leur regard rusé, leur odeur désagréable, leur voix
âpre, leur habitat sordide et leur terrible venin; c'est pour cela
que leur Créateur s'est appliqué à ne pas en faire trop"
(Linné, cité en épigraphe du roman de Michael Cridhton,
Jurassic Park, Robert Laffont, Paris,
1992).[VU]
(2) Jurassic Park, p.13, da,ns la version
française.[VU]
(3) Livre de la Genèse, chapitre 30, verset 32 à
43.[VU]