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Le Courrier de l'environnement n°21, janvier 1994

Des Aventuriers de l'Arche perdue à Jurassic Park :
quand un théologien rencontre un dinosaure...


Il a fallu, affirment les panneaux publicitaires, soixante-cinq millions d'années pour offrir au public le dernier film de Spielberg ; pour autant, une telle durée ne lui garantit pas de figurer au palmarès des chefs-d'oeuvre cinématographiques, loin s'en faut ! L'on pourra s'interroger alors sur son succès commercial et l'engouement pour les dinosaures qu'il a, après d'autres, révélé : pourquoi, diable, nos enfants mettent-ils une telle passion à mémoriser les noms savants de ces chers disparus, faisant par là même mentir le vieux Linné et son jugement sur les reptiles (1) ? A moins qu'ils ne veuillent ainsi confirmer la thèse d'Alan Grant, le paléontologue de Jurassic Park selon laquelle les brontosaures et leurs confrères seraient plus proches des oiseaux que des reptiles...
Mais laissons-là ce qui n'est, aux yeux de Michael Crichton, que la forme qu'il a choisie pour poser une interrogation somme toute plus radicale, ou du moins plus actuelle : doit-on vraiment s'engager sur la voie des manipulations génétiques ? Pour le dire autrement, le véritable titre du roman (plus que du film d'ailleurs), ne serait-il pas Genetic Park plutôt que Jurassic Park ? Crichton le souligne expressement dans son Introduction : "La recherche génétique se poursuit avec une frénésie accrue. Mais elle est faite en secret, à la hâte et uniquement pour le profit" (2). C'est là, il me semble, la clé de lecture sans laquelle ce roman ne présente guère d'intérêt, sinon celui d'offrir un scénario bien ficelé et une documentation scientifique tout à fait honorable.
On m'objectera, avec raison, que cette clé n'ouvre pas de porte vraiment nouvelle, jusqu'alors dérobée : le débat sur les manipulations génétiques ne date pas d'aujourd'hui. Ni même d'hier, ajouterai-je : le Livre de la Genèse ne nous parle-t-il pas des manipulations d'un certain éleveur, appelé Jacob ? (3) Manipulations d'ailleurs frauduleuses et ne visant qu'à l'enrichir. Mais c'est précisément au domaine (para)biblique que je voudrais parvenir, ce qui expliquera le titre de ces quelques lignes.
Il y a en effet plus qu'une vague ressemblance entre les aventures d'Indiana Jones, parti à la recherche de l'Arche d'Alliance et celles d'Alan Grant, lancé sur la piste des Velociraptor. Dans les deux films de Spielberg, l'enjeu est celui du savoir et du pouvoir que les différents protagonistes tentent de maîtriser. Quête du savoir pour l'archéologue et le paléontologue, aux yeux desquels un vestige du passé ne trouve sa véritable place qu'à l'intérieur d'un musée ou d'une publication scientifique. Quête du pouvoir pour les soldats du Reich et les hommes d'affaires d'International Genetic Technologies ; un pouvoir recherché à seule fin d'accroître une domination militaire ou économique. Dans tous les cas, la caractéristique commune est de faire appel au passé : passé fort lointain, celui du Jurassique ; passé plus proche, celui de l'Exode des Hébreux, entre l'Egypte et la Palestine...
C'est ici que le théologien se réveille... Car la manière dont l'homme se comporte vis-à-vis du temps, passé, présent ou futur, n'a jamais rien d'innocent, surtout dans une tradition occidentale et donc aux racines judéo-chrétiennes : le temps n'a-t-il pas perdu, sous leurs influences, son caractère cyclique pour se dérouler sinon linéairement du moins comme une spirale (d'ADN !) ? Dès lors, tout instant, tout moment prennent une valeur unique ; l'on ne peut s'y référer sans respect ni quelques précautions.
Les religions connaissent ainsi leurs Jurassic Park, leurs propres tentatives pour retrouver des "êtres"., des coutumes, des traditions, effacés, disparus. Rien de bien méchant en cela ; il peut même y avoir un grand intérêt à faire de tels travaux de fouille. Mais quel emploi en faire ? Peut-on imaginer les utiliser en l'état où les travaux de restauration nous les auront livrés ? Ce serait aussi dangereux que de lâcher des dinosaures dans quelque cité contemporaine : ils nous fileraient entre les doigts comme le sable de l'Arche... comme les gênes de batracien introduits inprudemment dans l'ADN de dinosaure et qui vont lui permettre de se reproduire !
Qu'il s'agisse donc des images sorties de l'imagination de Crichton ou de la technique cinématographique de Spielberg, des recherches historico-religieuses pour dégager du carcan des ans de vieilles traditions (supposées plus pures ou plus efficaces), la "leçon". ou au moins la question que nous pouvons en tirer serait la suivante : l'homme peut-il s'extraire du temps au point d'oublier deux mille, quatre mille ou soixante millions d'années d'histoire ? Je serais tenté de dire que, au moins sur ce point, le théologien et le biologiste se retrouvent pour rappeler que l'un des fondements de l'évolution, qu'elle soit biologique ou religieuse, est le processus d'héritage, de tradition. Pas à pas, génération après génération, l'être vivant transmet à ses descendants un pool d'informations unique, lui-même déjà reçu, puis vécu. Oublier cela, c'est prétendre à la maîtrise totale de l'espace du temps ; or, comme le dit le mathématicien du chaos, Ian Malcom : "nous n'avons pas le pouvoir de détruire la planète... pas plus que de la sauver. Mais il se peut que nous ayons le pouvoir de nous sauver nous mêmes".. Si le théologien ne peut totalement souscrire à la dernière phrase, du moins acceptera-t-il de répondre à l'invitation faite à une certaine humillité ou simplement à un certain réalisme : que peuvent peser son savoir et son pouvoir en face de l'immensité de l'univers, ou simplement, à la complexité de son environnement ?

[R]


Notes
(1) "La répulsion que nous inspirent les reptiles est due à leur corps froid, leur couleur pâle, leur squelette cartilagineux, leur peau squameuse, leur aspect féroce, leur regard rusé, leur odeur désagréable, leur voix âpre, leur habitat sordide et leur terrible venin; c'est pour cela que leur Créateur s'est appliqué à ne pas en faire trop" (Linné, cité en épigraphe du roman de Michael Cridhton, Jurassic Park, Robert Laffont, Paris, 1992).[VU]
(2) Jurassic Park, p.13, da,ns la version française.[VU]
(3) Livre de la Genèse, chapitre 30, verset 32 à 43.[VU]


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