Le Courrier de l'environnement n°30, avril 1997

Vivent les danses macabres de l'écologie


Peut-être l'avez-vous remarqué, les danses macabres sont de retour. Elles ont quitté les sculptures de nos églises et les pages de nos beaux livres pour retrouver la place qui est la leur : le folklore des vivants que nous sommes. Pourtant, ils ne manquent pas les discours qui nous promettaient et nous promettent aujourd'hui encore l'immortalité biologique ou au moins l'invulnérabilité face aux maladies et aux effets de l'âge : après avoir relégué les aînés dans des maisons de retraite, c'est la mort elle-même que l'on prétend mettre sur la liste des abonnés désormais absents. La mort, affirme-t-on, n'est qu'un accident que nos connaissances finiront bien par éviter. Il suffira de trouver les substances idoines ou, plus radicalement encore, de modifier notre patrimoine génétique ; l'eugénisme, le saviez-vous, n'a pas seulement pour projet de nous faire " bien naître ", il prétend aussi nous éviter de mourir. Qui ne succomberait pas, ne serait-ce qu'un instant, à de tels propos ? Qui résisterait à un chant aussi mélodieux, celui-là même du serpent au jardin d'Eden, qui ferait presque oublier le requiem qui marque inexorablement le monde des vivants : " Mes frères, il nous faut mourir " ?
Fort heureusement, les danses macabres sont de retour. Il n'est plus désormais de manifestation dite écologiste qui ne trimballe son lot de squelettes, marqués du sigle radioactif ou porteurs des méfaits des manipulations génétiques. L'île du docteur Moreau a pris la succession des délires de Jérôme Bosch, mais le message reste le même : gare aux dérapages des entreprises humaines, elles risquent toujours de mener aux affres de l'enfer. L'enfer, dit-on, est pavé de bonnes intentions ; je veux bien le croire. Mais il n'en reste pas moins un enfer, le lieu d'un isolement total par excès d'orgueil et de prétention. Les cortèges écologistes ont raison : c'est la mort qui mène la danse ; rien n'échappe à son pouvoir d'attraction et à son évidence.
Je laisse aux biologistes le soin de décortiquer les processus de sénescence et de mort. Qui meurt ? Par quelles causes ? Au profit de qui ? L'immortalité ne se trouverait-elle pas dans l'information génétique portée par nos gènes ? Le portrait-robot de la grande faucheuse est loin d'être achevé. Quoiqu'il en soit, il revient à chaque être humain de s'emparer d'un crâne et de le regarder "dans les yeux". Hamlet, Jérôme ou Marie-Madeleine l'ont fait avant nous ; le philosophe Franz Rosenzweig y voit même l'origine de toute démarche philosophique. N'y trouvons-nous pas effectivement les prémisses des questions les plus fondamentales, y compris pour notre environnement ? J'en retiendrai les suivantes.
De même que ma mort, mon existence au sein de la biosphère ne m'appartient pas. Chacun d'entre nous meurt pour la première fois, écrit Jankélévitch, si bien que personne ne possède sa mort : elle appartient à ceux qui m'entourent en cet instant qui m'est inaccessible comme vivant. Mais n'est-ce pas toute ma vie qui repose ainsi entre les mains d'autres êtres, humains ou non ? Sans la pensée et la réalité de la mort, j'oublierais vite ma condition humaine, tout ce qui me lie à mon environnement, qui est plus qu'un Umwelt mais bien un Mitwelt. Qu'un de ces liens se brise et je me dissous parmi les composants d'une niche écologique.
Il y a un temps pour tout, car tout est buée. Le début du livre de l'Ecclésiaste est connu de beaucoup : " Vanité des vanités, tout est vanité ". Le terme habituellement traduit par vanité signifie à l'origine buée. Tout n'est qu'une buée, dit le sage de la Bible, aussi vite apparue et disparue que la vapeur sur le miroir mis devant la bouche du moribond. L'espèce humaine découvre aujourd'hui qu'il en est de même des espèces et des milieux qui l'entourent : un geste malencontreux de sa part et ils s'évanouissent, à tout jamais.
Dès lors, la conscience de la mort peut être considérée comme l'un des ressorts du souci pour l'environnement. Cette fragilité du vivant est fascinante. Elle nous rebute, lorsque nous nous sentons comme des éléphants au milieu d'un magasin de porcelaine. Elle nous attire aussi et fait de nous des amoureux responsables de la nature.
Les danses macabres de l'écologie contemporaine ne sont qu'un des avatars du vieux couple d'Eros et de Thanatos. Pas d'écologie sans conscience de la condition mortelle de tout vivant. Parce qu'il sait qu'il doit mourir, l'être humain s'engage aujourd'hui dans l'élaboration d'un comportement plus juste à l'égard de son environnement, pour lui-même et pour ses enfants. N'ayons pas peur, entrons dans la danse.

Paris, le 11 mars 1997
[R]