Peut-être l'avez-vous remarqué, les danses macabres sont de
retour. Elles ont quitté les sculptures de nos églises et les
pages de nos beaux livres pour retrouver la place qui est la leur : le folklore
des vivants que nous sommes. Pourtant, ils ne manquent pas les discours qui
nous promettaient et nous promettent aujourd'hui encore l'immortalité
biologique ou au moins l'invulnérabilité face aux maladies
et aux effets de l'âge : après avoir relégué les
aînés dans des maisons de retraite, c'est la mort elle-même
que l'on prétend mettre sur la liste des abonnés désormais
absents. La mort, affirme-t-on, n'est qu'un accident que nos connaissances
finiront bien par éviter. Il suffira de trouver les substances idoines
ou, plus radicalement encore, de modifier notre patrimoine génétique
; l'eugénisme, le saviez-vous, n'a pas seulement pour projet de nous
faire " bien naître ", il prétend aussi nous éviter de
mourir. Qui ne succomberait pas, ne serait-ce qu'un instant, à de
tels propos ? Qui résisterait à un chant aussi mélodieux,
celui-là même du serpent au jardin d'Eden, qui ferait presque
oublier le requiem qui marque inexorablement le monde des vivants : " Mes
frères, il nous faut mourir " ?
Fort heureusement, les danses macabres sont de retour. Il n'est plus
désormais de manifestation dite écologiste qui ne trimballe
son lot de squelettes, marqués du sigle radioactif ou porteurs des
méfaits des manipulations génétiques. L'île du
docteur Moreau a pris la succession des délires de Jérôme
Bosch, mais le message reste le même : gare aux dérapages des
entreprises humaines, elles risquent toujours de mener aux affres de l'enfer.
L'enfer, dit-on, est pavé de bonnes intentions ; je veux bien le croire.
Mais il n'en reste pas moins un enfer, le lieu d'un isolement total par
excès d'orgueil et de prétention. Les cortèges
écologistes ont raison : c'est la mort qui mène la danse ;
rien n'échappe à son pouvoir d'attraction et à son
évidence.
Je laisse aux biologistes le soin de décortiquer les processus de
sénescence et de mort. Qui meurt ? Par quelles causes ? Au profit
de qui ? L'immortalité ne se trouverait-elle pas dans l'information
génétique portée par nos gènes ? Le portrait-robot
de la grande faucheuse est loin d'être achevé. Quoiqu'il en
soit, il revient à chaque être humain de s'emparer d'un crâne
et de le regarder "dans les yeux". Hamlet, Jérôme ou Marie-Madeleine
l'ont fait avant nous ; le philosophe Franz Rosenzweig y voit même
l'origine de toute démarche philosophique. N'y trouvons-nous pas
effectivement les prémisses des questions les plus fondamentales,
y compris pour notre environnement ? J'en retiendrai les suivantes.
De même que ma mort, mon existence au sein de la biosphère
ne m'appartient pas. Chacun d'entre nous meurt pour la première
fois, écrit Jankélévitch, si bien que personne ne
possède sa mort : elle appartient à ceux qui m'entourent en
cet instant qui m'est inaccessible comme vivant. Mais n'est-ce pas toute
ma vie qui repose ainsi entre les mains d'autres êtres, humains ou
non ? Sans la pensée et la réalité de la mort, j'oublierais
vite ma condition humaine, tout ce qui me lie à mon environnement,
qui est plus qu'un Umwelt mais bien un Mitwelt. Qu'un de ces liens
se brise et je me dissous parmi les composants d'une niche
écologique.
Il y a un temps pour tout, car tout est buée. Le début
du livre de l'Ecclésiaste est connu de beaucoup : " Vanité
des vanités, tout est vanité ". Le terme habituellement traduit
par vanité signifie à l'origine buée. Tout n'est qu'une
buée, dit le sage de la Bible, aussi vite apparue et disparue que
la vapeur sur le miroir mis devant la bouche du moribond. L'espèce
humaine découvre aujourd'hui qu'il en est de même des espèces
et des milieux qui l'entourent : un geste malencontreux de sa part et ils
s'évanouissent, à tout jamais.
Dès lors, la conscience de la mort peut être
considérée comme l'un des ressorts du souci pour
l'environnement. Cette fragilité du vivant est fascinante. Elle
nous rebute, lorsque nous nous sentons comme des éléphants
au milieu d'un magasin de porcelaine. Elle nous attire aussi et fait de nous
des amoureux responsables de la nature.
Les danses macabres de l'écologie contemporaine ne sont qu'un des
avatars du vieux couple d'Eros et de Thanatos. Pas d'écologie
sans conscience de la condition mortelle de tout vivant. Parce qu'il sait
qu'il doit mourir, l'être humain s'engage aujourd'hui dans
l'élaboration d'un comportement plus juste à l'égard
de son environnement, pour lui-même et pour ses enfants. N'ayons pas
peur, entrons dans la danse.
Paris, le 11 mars 1997
[R]