La Sierra, au Pérou
Par José Barrio
Jose_barrio@hotmail.com
J'ai fait récemment un voyage de travail dans les Andes, au sud du
Departamento de Lima, dans la haute vallée du río Cañete
(provincia de Yauyos). Pendant une semaine, nous étions un groupe
de 6 personnes (économistes, géographes, agronome) sur deux
4x4 à participer à cette expédition. Les origines
institutionnels du groupe étaient divers, depuis l'IRD (ex-ORSTOM)
jusqu'à l'ICARDA (International Center for Agricultural Research in
the Dry Areas), en passant par l'IEP (Instituto de Estudios Peruanos), ou
l'ONG Cusichaca Trust. Nous travaillons sur les terrasses de culture
préhispaniques à mur en pierre appelés andenes,
base de l'agriculture et clé de voûte de la société
traditionnelle andine entre 2 000 et 4 000 m, qui sont bien
représentées dans la région.
Il s'agit de " la Sierra ". Cette expression désigne en Espagne
une région montagneuse habitée entre, disons,
1 000 et 2 500 m d'altitude et n'est pas tellement utilisée par les
alpinistes ou les randonneurs qui préfèrent aller à
" la montaña ", mais plutôt par les vacanciers pépères
ou par ceux qui retournent avec une certaine fréquence à leurs
lieux d'origine ou de villégiature estivale. Ici la sierra, ce sont
les Andes en général, un massif très habité puisqu'il
contient la moitié de la population du pays, soit 12 millions d'habitants
; c'est ces dernières décennies que le niveau démographique
de la fin de la période précolombienne a été
rattrapé. Ces Indiens (en espagnol indígenas, indios
étant péjoratif) sont plus qu'autosuffisants, mais pauvres,
voire très pauvres. Dans cette sierra-ci, il faut compter avec une
altitude qui oscille entre 2 000 et plus de 6 000 m: le Huascarán
culmine à 6 768 m et il est, à ce qu'il paraît, le plus
haut sommet du monde intertropical.
La Sierra péruvienne a été très touchée
par le mouvement guérillero Sendero Luminoso, qui a opéré
dans la région pendant dix ans et jusqu'en 1995, année où
les troupes de Fujimori ont capturé le chef principal. Ce
phénomène a complètement bousculé l'évolution
des systèmes traditionnels d'organisation de la région (quoiqu'ils
n'avaient pas arrêté d'être bousculés
régulièrement depuis toujours par les uns ou par les autres).
Ces systèmes sont fondés sur la gestion collective des ressources
et des infrastructures agricoles (irrigation, terrasses de culture) par les
" comunidades ", ou groupements municipaux de chefs de famille. Le
phénomène sendériste reste tellement présent
pour les péruviens, que lorsque j'avais voulu utiliser le terme "
sentier " pour désigner un petit chemin, je me suis fait reprendre
en me priant d'utiliser plutôt " chemin ", puisqu'au Pérou tout
sentier était lumineux
Je ne parlerai pas de la partie basse de la vallée du Cañete,
véritable oasis vert et tropical où tout pousse avec profusion
dans le désert irrigué, depuis la canne à sucre
jusqu'à la vigne. C'est un tout petit Nil péruvien. La route
goudronnée s'arrête à Lunahuaná, enclave touristique
au bord du Cañete où les " Limeños " vont faire
du canotage sur des embarcations de rafting sans aucun danger. Entre
Lunahuaná et la Haute Vallée, les établissement touristiques
disparaissent assez vite et habitants ont des activités et des attitudes
rapidement moins directement orientés vers la côte urbanisée
et occidentalisée ou de tradition " criolla ".
Nous sommes arrivés à Catahuasi, point d'entrée de la
partie haute de la vallée, situé à 1 160 m (seulement),
le 9 décembre. Puis nous sommes partis à Auco, 1 000 m plus
haut, voir les arbres fruitiers (pommiers, néfliers, avocatiers,
abricotiers
) qu'ils associent à d'autres cultures, sur ces terrasses
préhispaniques à talus de pierre appelées
andenes, anciennement vouées à la culture du maïs.
Nous étions sur le point de discuter du caractère organique
de l'agriculture de la Sierra, lorsque nous avons trouvé les
premières bouteilles d'hormones et de pesticides qu'ils utilisent
sur les arbres fruitiers. Ce furent aussi les dernières, faut dire.
Le village de boue séchée (adobe), d'aspect assez misérable
et à moitié abandonné, contenait deux maisons avec des
façades moulées de style Renaissance, ce qui faisait assez
original (et l'était, on n'a pas vu cela après). Sur la Plaza
de Armas, comme il en existe dans toute ville ou village plus ou moins
colonial au Pérou, à côté de pâles reproductions
d'antiques céramiques péruviennes mal coloriées, nous
en avons trouvé une - aussi mauvaise - d'un lion africain et, en plein
milieu, une fontaine avec des manchots des Malouines. L'ensemble était
à la fois comique et triste, mais cette impression s'est effacée
les jours suivants. Nous partions, et à ce moment une femme qui venait
de passer est arrivée en courant avec un sac de petites pommes en
cadeau, premier exemple de la générosité de ces gens
qui a résisté en partie aux vicissitudes des temps modernes.
Le lendemain, nous avons visité l'impressionnant maïzal
(andenería) de Laraos, en partielle déconfiture mais
encore en bon état de production. C'est dans des points comme celui-ci
que l'on peut se rendre compte du niveau de maîtrise de l'agriculture
de montagne, de l'eau et des sols, que les Indiens étaient parvenus
à développer bien avant la période inca, dans des
sociétés traditionnelles fortement collectivistes où
la main d'uvre ne manquait pas. Actuellement, la crise des
comunidades et la migration vers les villes font le jeu de l'abandon
partiel des infrastructures ancestrales.
Ce genre de maizal existe dans toutes les communautés. En plus
du maïs, la pomme de terre et la fève (principaux apports de
l'agriculture péruvienne au monde), ils y cultivent encore une grande
variété d'autres tubercules et racines qui sont l'objet
d'études et de trafics poussés de biodiversité. Depuis
l'époque coloniale, certains de ces andenes ont été
transformés pour l'élevage de vaches laitières, puis
pour la culture de plantes fourragères pérennes, notamment
de luzerne. Enfin, depuis peu, des essais de diversification pilotés
par des ONG ou par des organismes gouvernementaux les ont amené sans
grand succès à cultiver dans certaines parcelles de l'ail ou,
tout récemment, des plantes médicinales et aromatiques introduites
(la menthe ou le romarin donnent plus d'huiles essentielles en montagne)
pour le marché péruvien. Ils y plantent par endroits des
eucalyptus, dans les zones d'andéneria à moitié
abandonnées et souvent privatisées qui sont le témoignage
de la dérive du système traditionnel. Ces arbres à
croissance rapide sont très utiles pour le paysan, qui peut ainsi
disposer de bois de chauffage pour l'hiver, mais très destructeurs
pour les sols et pour les murs des andenes, qu'ils détruisent lors
de leur chute.
Bref, nous n'avons plus quitté les 3 000 m d'altitude, si ce n'était
pour suivre le chemin des eaux et le remonter ensuite. Carania, Alis, Miraflores,
Yauyos, Huantán, Aquicha, Allauca, ce sont quelques-uns des noms des
communautés que l'on a visitées. Ça a été
un parcours riche en enseignements et en discussions entre nous et avec les
habitants, que nous avons rencontrés par hasard ou demandé
à rencontrer dans le cas de certaines autorités des villages.
On nous regardait passer avec attention et curiosité. En règle
générale, on nous traitait de " ingenieros " et on pouvait
nous demander toute sorte d'avis ou de conseils. Au Pérou (et au moins
aussi en Colombie, parmi les pays d'Amérique latine), il y a une tendance
générale forte à s'adresser à quelqu'un par son
titre ou diplôme, avant que par son nom. Pour les paysans des montagnes,
tous ceux qui viennent de la ville et qui ne sont pas des touristes sont,
en règle générale, des ingénieurs qui viennent
transformer le monde (amener des nouvelles cultures, planter des arbres,
construire des routes, des ponts, des barrages
). On nous demandait
souvent des conseils sur la conduite de certaines cultures ou sur le
contrôle de certaines maladies, mais on nous a aussi demandé
si l'on pouvait extraire une dent. On a eu témoignage, par exemple,
à Huantán, d'un de ces ingénieurs qui est venu leur
dire, en montrant l'exemple s'il vous plaît, comment planter et conduire
la pomme de terre pour obtenir de meilleurs rendements, ce qui les a fortement
impressionnés. Maintenant, ils suivent tous dans le village la
méthode de ce gringo d'ingénieur originaire d'Autriche,
si je me souviens bien, qui leur a appris à planter un légume
que leurs ancêtres avaient domestiqué il y a peut-être
10 000 ans.
Dans nos promenades, on a aussi pu apprécier des canaux d'irrigation
ou des versants agricoles détruits par les waikos, terme qui
désigne en général des coulées de terre qui peuvent
arriver dans la période des pluies, de décembre à avril,
ou par suite d'un tremblement de terre. Ces phénomènes destructifs
locaux se sont vus accrus par la périodicité croissante du
phénomène d'El Niño, liée au réchauffement
de la planète. On pouvait ainsi voir
On a vu un gros village de pierre abandonné à Miraflores. Les
toits de paille disparus, cela fait l'effet d'étranges têtes
écervelées, alors que les maisons abandonnées du nouveau
village en adobe tiendront bien moins longtemps. C'était le seul habitat
en pierre, d'après mes souvenirs, sauf les ruines inca de Huantán,
avec leurs belles pierres polies et leurs fameuses portes et fenêtres
trapézoïdales.
Ce qu'on n'a pas croisé, ce sont les lamas et les alpacas. À
cette époque de l'année, il faut monter bien plus haut pour
les voir ! Peut-être dans mon prochain voyage
.