Le Courrier de l'environnement n°19, mai 1993          

le développement local contre la marginalisation des territoires dans le Sud de l'Europe

1. La marginalisation des territoires dans les espaces méditerranéens
2. La démarche du réseau MEDEF
3. La résistance à la marginalisation en Languedoc-Roussillon
4. Initiatives locales, solidarités inter-régionales

Références bibliographiques


L'inégale répartition des activités économiques sur les territoires des pays les plus industrialisés devient telle que des régions sont menacées d'une totale dépopulation. Pour certains, il n'y a pas à s'émouvoir du retour à l'état pseudo-naturel de vastes parties de notre espace de vie, mais, pour la plupart, cette situation est inadmissible, tant elle porte en elle de conséquences néfastes sur l'environnement, sur la localisation de la population, sur la structure du tissu économique et sur l'identité même des nations. C'est pourquoi, contre les tendances lourdes du système économique qui provoquent exclusion sociale et territoriale, se manifestent des initiatives cherchant dans les ressources locales, matérielles et humaines, les moyens d'une véritable "résistance" à la marginalisation.
Parmi les territoires exposés à ces phénomènes, les arrières-pays méditerranéens de la Communauté économique européenne (CEE) sont en première ligne, en raison de leur histoire et de leur faible dotation en facteurs, qu'ils soient naturels ou accumulés par l'activité humaine. Malgré la "revanche des suds" et la "renaissance rurale" qu'avancent certains auteurs (Kaiser, 1990), là plus qu'ailleurs, l'espace rural se dévitalise et se dépeuple, les activités agricoles, minières, industrielles et de services se précarisent ou disparaissent. Là plus qu'ailleurs se posent des questions auxquelles se trouve confronté l'ensemble de la société : certains territoires n'auraient-ils plus d'intérêt dans notre système économique ? Leur abandon prend-il un caractère inéluctable ? Que faire afin de contrecarrer les tendances régressives dans des zones qui cumulent les difficultés naturelles et structurelles ? Existe-t-il des expériences de développement local qui soient porteuses d'enseignements afin de renforcer les politiques de rééquilibrages régionaux ?
Préoccupé par ces questions, un réseau international de chercheurs, le réseau MEDEF (Méditerranée défavorisée) s'est constitué pour développer une réflexion sur l'avenir des espaces ruraux méditerranéens (1). Il a réalisé un premier travail, pour le compte de la Commission des Communautés européennes sur les conditions de la "résistance" à la marginalisation dans ces espaces, dont nous avons rédigé la synthèse (Bazin et Roux, 1992). Cette recherche, qui est évoquée ici, est fondée sur l'analyse de cas de développement local dans les cinq pays méridionaux de la CEE, avec, comme fil directeur, la prise en compte de cette question fondamentale, relevée récemment par Michel Sébillotte : "comment, sur un territoire donné, s'articulent le global et le local?" (2).

[R] 1. La marginalisation des territoires dans les espaces méditerranéens

La Communauté européenne se construit dans un espace affecté par des processus de marginalisation spatiale et économique directement liés au fonctionnement de l'économie marchande. Les mécanismes de la concurrence internationale et de l'accumulation inégale du capital tendent à délocaliser les activités hors des espaces les moins bien dotés, processus souvent renforcés par les politiques mises en oeuvre par les Etats ou par la CEE elle-même (en matière agricole notamment) qui aboutissent à l'accroissement de la concentration spatiale des activités productives.
Depuis longtemps, et avant même que ne se constitue puis s'élargisse la CEE, la partie méridionale de cet espace souffre de cette marginalisation. Les régions de la périphérie méditerranéenne de la CEE apparaissent ainsi en queue de liste pour la plupart des indicateurs économiques et sociaux. Selon l'indice synthétique de mesure de l'intensité des problèmes régionaux établis par la Commission à partir du niveau de vie, de la productivité des activités économiques et du taux de chômage de chaque région, elles occupent 23 des 30 derniers rangs (Commission 1987). Par ailleurs, les disparités au sein de la Communauté se sont considérablement accrues avec l'élargissement de la CEE au sud. Ainsi les dix régions les plus pauvres, situées en Grèce et au Portugal, présentent un revenu moyen par habitant trois fois plus faible que les dix régions les plus riches du nord de la CEE.
Si on considère l'évolution socio-économique de l'ensemble des régions méditerranéennes pendant les années 80, on constate que l'accroissement du niveau de vie, mesuré par le produit intérieur brut (PIB) par habitant - a été inférieur de 0,6 point par rapport au reste de la Communauté. En règle générale, les régions européennes les plus riches ont tendance à se développer à un rythme plus rapide que les régions les plus pauvres. La Communauté a donc été amenée à mettre en oeuvre des politiques correctrices, afin de renforcer "la cohésion économique et sociale" de l'Europe des Douze.

Figure 1. Situation économique des régions méditerranéennes de la CEE
Source : élaboration réseau MEDEF à partir d'Eurostat (moyenne 1987-88-89)

Dans ce cadre, les trois quarts des régions méditerranéennes ont été classées par la Communauté parmi celles où les problèmes de déclin économique sont les plus ressentis (L'avenir du monde rural, 1988). Elles bénéficient à ce titre de la priorité d'affectation des crédits de développement régional adoptée lors de la réforme des fonds structurels qui attribue 80% des ressources disponibles (soit quelques 40 milliards d'écus entre 1989 et 1993) aux régions "en retard de développement" (objectif 1). Le soutien annuel de la Communauté à ces régions équivaut à 1,6% de leur PIB estimé pour 1993 et 4,1% de la formation brute de capital fixe. Encore faudrait-il que ces capitaux ne soient pas absorbés par les besoins des technopoles et les grands travaux d'infrastructure, mais participent également au développement des parties de ces régions les plus affectées par la marginalisation.

Figure 2. La zone MEDEF et la limite nord de l'olivier
Source : élaboration réseau MEDEF

La situation économique et sociale des 43 régions méditerranéennes est différenciée et les problèmes de développement ne connaissent pas partout la même intensité. La carte de la figure 1, établie à partir d'une appréciation des situations économiques régionales, en fonction de divers paramètres (importance relative des secteurs d'activité, revenu par habitant, taux de chômage) présente cinq types de régions :
1 - les régions très agricoles (population active supérieure à 20%) à taux de chômage faible (inférieur à la moyenne communautaire de 8,3% en 1990). Sont concernés le Nord et le Centre du Portugal, ainsi que l'ensemble de la Grèce sauf l'Attique et la Macédoine centrale ;
2 - les régions faiblement industrialisées (population active industrielle inférieure au tiers du total) et à très fort taux de chômage (supérieur de 50% à la moyenne communautaire, soit 12%). Il s'agit essentiellement des régions du Centre et du Sud de l'Espagne (Castille La Manche, Extramadure, Andalousie, Murcie), ainsi que du Sud de l'Italie (Pouilles, Campanie, Basilicate, Calabre, Sicile, Sardaigne) ;
3 - les régions industrialisées à taux de chômage moyen à faible (inférieur à la moyenne communautaire) : région de Lisbonne au Portugal, de Macédoine centrale en Grèce, Abruzze et Molise en Italie ;
4 - les régions industrialisées et/ou touristiques à fort taux de chômage (supérieur à 10%) : Aragon, Catalogne, Murcie et région de Madrid en Espagne, Languedoc-Roussillon, Provence-Alpes-Côte d'Azur et Corse en France, Lazio en Italie ;
5 - Les régions industrialisées et/ou touristiques à taux de chômage moyen à faible (inférieur à la moyenne communautaire) situées au nord et au centre de la péninsule italienne : Ligurie, Toscane, Marche, Ombrie et dans la région d'Athènes en Grèce.
Dans cette périphérie méditerranéenne, définie à partir des limites des régions administratives, il faut distinguer deux types d'espaces. On trouve, d'un côté, ceux où se concentrent l'agriculture intensive, les activités industrielles et touristiques, ainsi que les plus grandes villes. Ils occupent les franges littorales et les vallées fertiles intérieures où se rassemblent 60 millions d'habitants sur les 87 millions que comptent ces régions. D'un autre côté, existent de vastes territoires, essentiellement ruraux, où les processus de marginalisation sont les plus aigus : désindustrialisation et déprise agricole, dépopulation et chômage, abandon pur et simple de fractions du territoire. Du Portugal à la Grèce, ils couvrent 56 millions d'hectares de montagnes, de collines et de plateaux peu fertiles et sont peuplés de 27 millions d'habitants, soit, respectivement, 35,5% du territoire et 15,8% de la population de l'Europe des 12 (Carte 2, tableau 1). Les espaces agricoles de ces territoires (27 millions d'hectares, soit le quart de la SAU communautaire) sont classés "défavorisés" du fait des "handicaps" spécifiques qui y limitent la production. C'est cette seconde catégorie d'espaces qui fait l'objet des travaux du Réseau MEDEF.

Tableau I. Superficie, population, agriculture des zones de montagne et défavorisées méditerranéennes communautaires
Espagne France Grèce Italie Portugal Total
Superficie (millions ha)
Pays
Zone MEDEF (1)
zone MEDEF/pays (%)

51,3
25,7
50,1

50,5
5,1
10,1

25,5
20,7
81,1

30,1
7,8
25,9

9,2
6,7
72,8

157,7
56,0
35,5
Population
* Population totale
Pays
Zone MEDEF
% zone MEDEF/pays
* Evolution annuelle (%)
Pays
Zone MEDEF
* Densité
Pays
Zone MEDEF


38,4
9,3
24,2

+0,6
+0,4

77,1
36,2


56,1
1,1
1,9

+0,4
+0,7

103,0
21,6


9,7
2,9
29,9

+0,8
-0,3

73,5
27,3


57,5
10,5
18,3

+0,5
+0,3

191,6
134,6


9,3
3,2
35,0

+0,9
+0,1

101,1
48,3


171,0
27,0
15,8

+0,6
+0,3

108,6
48,2
Agriculture
* SAU (Surface agricole utilisée)
Zone MEDEF
(millions ha)
% zone MEDEF/pays
* Exploitations
Zone MEDEF
% zone MEDEF/pays
SAU/exploitation (ha)


11,6

47,0

939 035
40,1
12,5


1,2+0,5 (2)

5,7

51 190
5,0
23,1+9,8 (5)


2,2+4,3 (3)

70,7

572 350
60,0
4+7,5 (6)


4,5

26,8

236 785 (4)
14,2
19,0


2,8

84,8

455 450
58,1
6,1


27,1

34,0

2 254 810
34,7
12,0


Sources :
- Population : recensements nationaux : Esp : 1986, évolution 76-86 ; Fr : 1990, ev. 82-90 ; Gr : 1981, ev. 71-81 ; It : 1981, ev. : 72-81 ; Port : 1981, ev. 1970-81.
- Agriculture : recensements nationaux : Esp : 1982 ; Fr : 1988 ; Gr : 1981 ; It : 1982 ; Port : 1981.
Traitements par le réseau MEDEF.
(1) Zones prises en compte pour les études du réseau MEDEF, délimitées à partir des critères retenus par la CEE pour les zones de montagne et défavorisées.
(2) SAU des exploitations + pâturages, alpages, parcours non comptabilisés dans la SAU des exploitations.
(3) Idem ci-dessus.
(4) Exploitations de moins de 1 ha exclues.
(5) et (6) Cf. Bazin et Roux, 1992 et Kaiser, 1990.

Les "handicaps" qu'ils affrontent ne sont pas une malédiction, comme pourrait le laisser entendre l'adjectif "défavorisé". Ils sont pour une large part la conséquence du rôle et des fonctions assignées à ces territoires tout au long du processus historique de développement de l'économie marchande. On ne fera pas ici la généalogie de la situation actuelle (voir à ce propos Roux, 1992), mais on en rappellera quelques caractéristiques dominantes. Les fonctions productives se dégradent dans l'agriculture, où la productivité du travail est trop faible pour soutenir la concurrence des plaines. Les mines, donnant lieu autrefois à des activités importantes, y sont fermées l'une après l'autre. La petite industrie et l'artisanat traditionnels ont été largement éliminés par le jeu du marché, quelquefois depuis longtemps. Dans les bourgs et les petites villes se concentrent les activités de service, à défaut d'entreprises industrielles. Le tourisme reste marginal dans la plupart des arrières-pays, la France et l'Italie faisant exception. Le chômage est parfois considérable comme dans les campagnes andalouses, où il touche 30% de la population active. Cette dévitalisation économique a pour corollaire l'exode rural et le vieillissement de la population. La densité d'habitants a tellement baissé par endroits qu'on y parle de "désertification". comme d'un terme inéluctable.

L'abandon des territoires utilisés par l'agriculture et l'élevage y pose de redoutables problèmes d'environnement : torrentialité, érosion, incendies, etc. en sont, au moins pour partie, les conséquences. En Grèce, on estime à 4 millions d'hectares les surfaces totalement ou partiellement érodées. En Italie 30 000 à 40 000 ha sont stérilisés chaque année à cause de l'érosion. L'incendie des forêts et des friches méditerranéennes dépasse 300 000 ha en moyenne chaque année (moyenne sur 10 ans) : de l'ordre de 30 000 ha en France, 90 000 ha en Espagne, 90 000 ha en Italie, 50 000 ha en Grèce et 90 000 ha au Portugal (3). Même si d'autres éléments entrent en cause pour expliquer la recrudescence des incendies (sécheresses persistantes, fréquentation touristique accrue, brûlis incontrôlés, etc.) ceux-ci semblent cependant bien être en relation avec l'abandon croissant de l'utilisation agro-pastorale de ces territoires.

[R] 2. La démarche du réseau MEDEF

Ce tableau général conduit à s'interroger sur l'usage social futur de ces territoires. Pour certains, il existe des raisons de rester optimiste. On constate ici ou là, en effet, un "phénomène de reconquête" comme dans l'arrière-pays provençal ou languedocien, dont le repeuplement semble cependant être dû plutôt à la recherche d'un meilleur cadre de vie qu'au développement de l'activité économique (Catanzano, 1987). On évoque aussi l'effet positif de l'industrialisation diffuse et des systèmes productifs locaux en Espagne, en Italie et au Portugal (Pecqueur, 1989). Une certaine désaffection pour la mer Méditerranée fait naître l'espoir d'une revitalisation par la mise en valeur des potentialités touristiques de la moyenne montagne voisine. Enfin les agriculteurs s'efforcent de profiter de l'image de nature de ces espaces pour améliorer leur position sur le marché grâce aux labels et à la qualité de leurs produits, grâce aussi à la diversification de leurs activités vers le tourisme.
A terme cependant, le doute demeure sur les possibilités de revitaliser durablement les espaces marginalisés méditerranéens. C'est pourquoi il est important de bien connaître les conditions dans lesquelles sont mises en oeuvre et se développent les actions locales ou régionales contribuant à freiner la dévitalisation. La diversité des situations, au sein de cette grande zone courant au flanc sud de l'Europe communautaire, le petit nombre et la dispersion territoriale des actions de développement local, la spécificité de chacune d'entre elles, incitent à des analyses concrètes de cas bien identifiés. Ainsi peuvent être mis en lumière les mécanismes qui expliquent pourquoi en tel lieu, à tel moment et avec tels agents se cristallise telle action dont les résultats peuvent, même très modestement, compenser en partie la tendance lourde à la marginalisation. C'est précisément une analyse de ce type qui a été réalisée par le réseau MEDEF dans les cinq pays du Sud de la Communauté.
La démarche du réseau MEDEF repose sur l'hypothèse qu'il existe dans les espaces marginalisés méditerranéens des foyers de "résistance" à la marginalisation dont on peut tirer des enseignements afin de renforcer les politiques locales et régionales de développement. Que doit-on entendre par "résistance" à la marginalisation ? Cette expression ne recouvre pas un concept scientifique mais la prise en compte d'un processus dont les effets peuvent, localement, s'opposer, au moins partiellement, aux tendances régressives (diminution de l'emploi et des revenus, abandon de l'utilisation agricole, dégradation de l'environnement, etc.). Ces foyers de "résistance" peuvent être dans certains cas des actions de développement local, presque toujours soutenues par les collectivités territoriales, mais ils concernent aussi, souvent, une réalité plus modeste. Plus modeste, dans ce sens que la "résistance"peut se cristalliser autour d'une petite entreprise, d'un groupe d'hommes et de femmes agissant en dehors de tout programme institutionnel et dont l'objectif prioritaire est de "vivre et travailler au pays". La formule "résistance" à la marginalisation se rapporte donc à la fois à des réalités économiques et sociales bien localisées et à une prise de position dans le débat sur le rôle des politiques territoriales en Europe.
Pour étudier cette "résistance" et en tirer les enseignements à l'intention de la Commission, le réseau MEDEF, constitué d'équipes nationales des cinq pays (Portugal, Espagne, France, Italie, Grèce) qui fonctionnent en étroite collaboration, a appliqué la méthode suivante. En premier lieu, a été délimitée la zone prise en considération dans chaque pays. La somme de ces cinq espaces du Sud européen constitue la zone MEDEF. Chaque équipe a alors effectué une description de sa zone MEDEF nationale notamment à partir des données statistiques disponibles dont une synthèse chiffrée simplifiée est présentée au tableau I

Tableau II. Typologie des cas de résistance inventoriés dans la zone MEDEF
                                                                                                                       Pays : Pt Es Fr It Gr Total
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
Amélioration de la production traditionnelle dans l'exploitation agricole
Implication des agriculteurs dans la commercialisation des produits traditionnels
Mise en oeuvre par les agriculteurs de la transformation de produits traditionnels
Valorisation de produits traditionnels et du patrimoine bâti par l'agrotourisme
Produits traditionnels et gestion de l'espace
Nouvelles productions agricoles
Industries agro-alimentaires
Artisanat et industries liés au bois, à la forêt et aux ressources hydrauliques
Autres industries
Activités liées au tourisme et aux loisirs
Initiatives multisectorielles microrégionales
Initiatives institutionnelles de portée régionale
2
0
0
0
0
0
0
0
1
0
5
0
0
11
2
0
0
16
7
3
3
2
0
0
1
0
6
2
4
4
1
0
0
1
0
1
0
0
3
2
0
1
0
0
0
0
0
0
1
0
1
0
0
3
0
1
0
1
3
0
4
11
12
4
4
24
8
4
4
4
8
1
                                                                                                                total 8 44 20 6 10 88

La deuxième phase de l'étude a consisté en un inventaire de ce que le réseau MEDEF appelle des "cas de résistance à la marginalisation", c'est-à-dire des situations dont on peut estimer qu'elles témoignent d'actions réussies - au moins temporairement - contre les processus de dévitalisation économique et de dépopulation. Chaque équipe nationale avait la liberté du choix des méthodes de l'inventaire pour tenir compte des réalités nationales différentes, tant en ce qui concerne la connaissance préalable du terrain que les moyens disponibles pour réaliser l'inventaire. Celui-ci n'avait évidemment aucune prétention à l'exhaustivité, mais devait être assez large pour mettre en évidence la richesse, la diversité, la vitalité du phénomène de "résistance" à la marginalisation. Au total, 88 cas de résistance à la marginalisation ont pu être identifiés. Ces cas peuvent être dus au redéploiement des activités agricoles (petite irrigation, amélioration des systèmes d'élevage, nouvelles productions, filières de qualité, organisation de la transformation et de la commercialisation des produits, etc.), à la revitalisation de l'artisanat local (bois, textiles, par exemple), au développement de nouvelles activités économiques (industrialisation diffuse, tourisme rural, etc.). Ils sont souvent fondés sur la valorisation du potentiel endogène de développement que représentent les ressources locales, naturelles et humaines, mais peuvent également être induits de l'extérieur par des initiatives publiques ou privées (tab. II).
Cet inventaire a fourni la matière première pour le choix d'une vingtaine de cas - nombre convenu avec le commanditaire de l'étude - à étudier en profondeur. Un séminaire tenu en Grèce en mars 1991 avec les cinq équipes et le représentant de la Commission a permis de confronter les résultats obtenus dans les cinq pays et de procéder à une sélection fondée sur la volonté de mettre en évidence la diversité des situations, sur la possibilité matérielle de réaliser un maximum de 20 études de cas, et sur le choix de répartir à peu près également celles-ci entre les pays.
Sur la carte de la figure 3 ont été portés les localisations des études de cas retenus et le contenu économique de l'activité de "résistance".

Figure 3. Cas de résistance étudiés dans la zone MEDEF
Espagne : E12 et E13. production et commercialisation d'ail (Badajoz, com. Acetuchal) ; E16 à E18. industrie de la confiserie (Jaen, com. Alcaudete) ; E39. tourisme rural (Grenade, com. Alpujarra) ; E41. chasse commerciale (Cordoue, com. Hornachuelos).
France : F1. Valorisation des produits de l'élevage (viande ovine et bovine, Dép. Alpes-de-Haute-Provence, cant. Seyne) ;F7 à F10. Développement de l'élevage extensif (dép. PO, Héraut, Gard, cant. Prades, Lodève, Genolhac) ; F16. Production et conditionnement de pleurotes (dép. Gard, cant. Lassalle) ; F18 et F19. Agritourisme diffus (ensemble zone MEDEF) ; F20. Activités d'un organisme de développement (SIME) dans la zone MEDEF de Languedoc-Roussillon.
Grèce : G1. Pisciculture d'eau douce (dép. Evritanie, com. Karpenissi, Kremasta) ; G2. Valorisation d'une production spontanée de résineux (dép. Evritanie, com. Aghios Nikolaos ; G3. fromage de brebis (dép. Lesbos, com. Agra).
Italie : I1. production et transformation du blé dur (Sicile, vallée du Dittaino) ; I2. production et conditionnement de l'épeautre (Molise, vallée de Trigno-Biferno) ; I5. combinaison de la filière vitivinicole et de l'agritourisme (Toscane, com. Berardenga).
Portugal : P1. développement de deux communautés villageoises de montagne (dist. Aveiro, fég. Cabreiros, Albergaria da Serra) ; P5. valorisation des ressources fourragères locales et d'une race bovine rustique (dist. Villa Real, frég. Salto) ; P9. Industrie métallurgique et textile (dist. Coimbra, com. Arganil)

Le travail de terrain s'est ensuite concentré sur les 19 cas finalement sélectionnés. Un guide d'étude commun a été discuté afin d'être appliqué à chaque cas. Il devait conduire à la mise en évidence du rôle des acteurs sociaux (individus, entreprises, associations, administrations, responsables politiques, etc.) impliqués, à l'analyse des mécanismes ayant permis la mobilisation des ressources locales et aux résultats, principalement économiques, des processus de "résistance"Ce travail monographique devait approfondir les points suivants :
- les conditions de départ de la "résistance" à la marginalisation et la convergence d'intérêts et d'initiatives qui en ont permis le déclenchement ;
- l'assistance reçue pour structurer les actions, financer les investissements qu'ils supposent, rechercher de nouvelles technologies et de nouveaux marchés ;
- les difficultés rencontrées dans le processus de mise en oeuvre des actions et les moyens de les surmonter ;
- l'évaluation des résultats en termes économiques, démographiques et environnementaux ;
- les conditions de la pérennisation de la "résistance".
Les 19 cas étudiés montrent que la situation est bien différente selon les pays. Au Portugal et en Grèce la "résistance" n'en est qu'à ses débuts, ce qui se traduit par le poids déterminant des facteurs exogènes, notamment l'intervention institutionnelle de l'Etat et de la Communauté européenne (subventions aux éleveurs des zones défavorisées). L'action des communautés locales y reste encore très faible. A l'inverse, en France et en Italie, pays les plus développés du sud de l'Europe, le développement local est plus solidement implanté dans les zones rurales méditerranéennes. Les pouvoirs locaux et régionaux y sont plus soucieux de mobiliser des moyens pour soutenir les initiatives individuelles et collectives. L'Espagne est dans une situation intermédiaire.
Les travaux de terrain menés pour la réalisation des études de cas ont donné lieu à autant de monographies, elles-mêmes synthétisées dans un rapport remis à la DG VI (direction générale chargée de l'agriculture) de la Commission de la CEE qui contient, par ailleurs, les recommandations du réseau MEDEF pour prendre des mesures contre la marginalisation dans les zones de montagne et défavorisées méditerranéennes.
Pour donner un aperçu de cette recherche, nous présentons ci-dessous les résultats obtenus dans le Languedoc-Roussillon.

[R] 3. La résistance à la marginalisation en Languedoc-Roussillon

Cinq cas ont été étudiés dans les moyennes montagnes languedociennes (fig. 4) ; les résultats concernant ces études de cas et les considérations qui en découlent sont tirés de Roux (1992). Les trois premiers concernent le rôle de l'élevage extensif dans la valorisation des ressources locales, l'aménagement du territoire et la protection de l'environnement. Le quatrième concerne une activité nouvelle liée au transfert technologique : la production de champignons dans les Cévennes. Le dernier présente une action coordonnée de lutte contre la marginalisation mise en oeuvre par un organisme professionnel, le Service interdépartemental montagne élevage (SIME).

3.1. Valorisation des ressources locales, entretien et occupation de l'espace : le rôle de l'élevage extensif
Dans les trois premiers cas, étudiés dans les Pyrénées-Orientales (PO), l'Hérault et le Gard, l'élevage extensif (bovins, ovins, caprins) constitue un instrument essentiel pour le maintien de la population en place, pour l'occupation du territoire et pour la reproduction des paysages.
Parmi les problèmes les plus préoccupants qu'affrontent les zones de collines et de montagnes méditerranéennes, on connaît l'importance de l'entretien des espaces à faibles potentialités agricoles : friches, parcours, landes, maquis, forêts qui, au cours des dernières décennies, ont gagné en surface, au détriment des terres agricoles. Les élevages de ruminants, qui ont traditionnellement mis en valeur ces territoires, se sont trouvés confrontés à une situation de plus en plus difficile. D'une part, ce milieu à végétation spontanée, dont les animaux tirent l'essentiel de leur alimentation, étant de plus en plus "fermé". au pâturage, les ressources fourragères sont devenues inaccessibles sur une fraction croissante de l'espace et les animaux ne peuvent donc plus participer au maintien de l'équilibre et à l'entretien de la biomasse avec la même efficacité que par le passé. D'autre part, la situation actuelle des marchés, où se manifeste la baisse des prix des produits animaux, conduit les éleveurs à chercher par tous les moyens à réduire les coûts de production, notamment par la valorisation des ressources fourragères locales, donc à s'efforcer de réinvestir ces territoires plus ou moins abandonnés à la végétation spontanée, notamment les parcelles en friche qui étaient autrefois cultivées.
Comme la densité de population diminue en même temps qu'augmente celle de la biomasse combustible incontrôlée, les dangers que fait courir le feu se sont considérablement accrus. C'est pourquoi la défense de la forêt contre l'incendie (DFCI) s'est convertie en question primordiale. On se trouve donc dans une situation où se rencontrent l'intérêt collectif de l'aménagement de l'espace en vue d'une meilleure protection contre l'incendie et l'intérêt des éleveurs qui, à travers cet aménagement, et en y participant, peuvent améliorer leur propre situation économique. C'est de cette rencontre qu'est née dans le Languedoc-Roussillon une série de projets et de réalisations visant à mettre en oeuvre cette convergence entre l'intérêt social et l'intérêt privé. C'est ainsi que se sont instaurés les mécanismes d'une véritable résistance contre l'abandon du territoire.

Figure 4. Région Languedoc-Roussillon : localisation des études de cas
En grisé : zone d'intervention du Service inter-
départemental montagne-élevage (SIME).
Réaménagement d'un massif forestier après incendie (canton de Genolhac)
Pleuroticulture (canton de Lassalle)
Aménagement du massif de Puech-Caubel
(cantons de Lodève et de Lunas)
Développement de l'élevage extensif
(Conflent-Fenouillèdes)
Revalorisation de la subéraie (canton de Céret)

Trois réalisations issues de ces projets ont été étudiées (fig. 4) :
- la reconquête d'espaces agricoles abandonnés dans le Conflent et les Fenouillèdes (PO) et ses conséquences sur l'économie de l'élevage et l'occupation de l'espace ;
- l'aménagement du massif de moyenne montagne du Puech Caubel dans le Lodévois (Hérault), réalisé avec le double objectif de renforcer les exploitations agricoles et la DFCI ;
- le réaménagement d'un massif, à dominante forestière, incendié en 1985, à proximité d'Alès (Gard) dans le Rouvergue.
Du point de vue des éleveurs, l'utilité de ces actions consiste à s'appuyer sur la valorisation des ressources fourragères des espaces aménagés pour développer l'économie de leurs exploitations, en considérant qu'en permettant l'utilisation de ces ressources il est possible d'une part, d'abaisser les coûts de production et, d'autre part, d'augmenter les effectifs des troupeaux, le résultat final devant être l'amélioration de leur revenu.
Pour cela, des techniques anciennes d'élevage ont été remises à l'ordre du jour, notamment la "transhumance inverse", qui consiste à déplacer les animaux à l'automne vers les espaces de collines et de moyennes montagnes pour y faire hiverner les animaux (la transhumance ordinaire consistant à faire monter les troupeaux en estive pendant l'été). Cette méthode d'élevage a été par exemple mise en pratique pour le pâturage sous suberaie (chêne-liège) dans les Albères avec la collaboration de l'industrie locale du liège, désireuse de revenir à l'exploitation de la forêt de la région. Outre les aspects techniques à résoudre pour la conversion de la biomasse par les animaux, il existe une difficulté de taille pour le développement des élevages : la mobilisation des terres abandonnées par des propriétaires qui n'ont plus rien à voir ni avec l'agriculture ni avec la région. C'est par la constitution d'associations foncières pastorales (AFP) que ces terres peuvent être remises en valeur. Dans la région Conflent-Fenouillèdes (PO), cet instrument juridique est devenu un puissant moteur du développement des exploitations : entre 1975 et 1988, 42 AFP ont été créées, concernant 32 675 ha et plusieurs milliers de propriétaires.
Un autre aspect de la valorisation des ressources locales réside dans le retour aux races bovines rustiques. Certaines ont eu parfois un important développement dans la région comme animaux de travail, en particulier la race Gasconne. Avec la motorisation de l'agriculture, celle-ci a été reconvertie en race à viande, mais ses effectifs ont considérablement chuté. Bien adaptée au climat méditerranéen, elle a été choisie pour relancer l'élevage bovin avec la race Aubrac, elle aussi originaire de régions aux conditions naturelles difficiles.
En ce qui concerne la prévention des incendies, les dispositions prises consistent essentiellement à harmoniser sur le territoire les places respectives des exploitations agricoles et des parcelles boisées, de manière à empêcher ou limiter une éventuelle progression du feu. Un ordonnancement précis et détaillé des fonctions affectées au territoire a ainsi été réalisé dans le massif du Puech Caubel (Lodévois) sur plus de 5 000 ha et dans celui qui a été incendié dans le Gard (Rouvergue), sur une surface comparable.
La question que pose ce type d'action visant à développer des exploitations d'élevage extensif dans des milieux comme ceux des montagnes méditerranéennes, dans le double but d'y maintenir une population et d'aider à la protection de l'environnement contre les ravages des incendies de forêt, est celle de son coût et de sa rentabilité. Au cours de notre étude cette question n'a pas été abordée dans son ensemble : c'est l'économie des exploitations agricoles qui a été analysée, afin de connaître les bénéfices - s'il y en a - qu'obtiennent les éleveurs. Des enquêtes détaillées ont été faites dans 37 exploitations réparties entre les trois cas étudiés. Les observations montrent des situations différentes, liées aux modalités des actions entreprises pour utiliser l'espace.
A Conflent-Fenouillèdes (Pyrénées-Orientales) : c'est là qu'on assiste aux plus profondes modifications : la surface des exploitations a augmenté de 88% entre 1985 et 1990, les parcours de 98%, le cheptel, évalué en UGB (unité de gros bétail), essentiellement des bovins, de 56%. Cela s'explique par l'incorporation aux exploitations des surfaces remobilisées sur les terres d'altitude intermédiaire (500 à 700 m), autrefois cultivées puis abandonnées et utilisées maintenant comme terres à parcours. En conséquence, le cheptel a pu être augmenté, ce qui donne un rapport UGB/UTA (unité de travail sur 1 an) en augmentation de 44%, témoin le plus explicite du développement des exploitations.
Au Puech Caubel (Hérault) : compte tenu des modalités de la reconquête des terres à parcours, qui appartiennent à l'exploitation elle-même, les gains en surface utilisée sont moindres (1985-1990) : +26%. Par contre, le gain en nombre d'animaux est important: +35% d'UGB/UTA en plus, ce qui provient d'une certaine intensification des systèmes d'élevage (essentiellement des ovins, lait et/ou viande).
Au Rouvergue (Gard) : ici, les paramètres structurels ne changent pratiquement pas, les exploitations (élevage caprin) n'ayant pas subi de modification ni en surface ni en cheptel du fait des choix d'aménagement, qui ont pour but de recomposer la forêt.
Dans les trois zones, on est en présence de systèmes de production extensifs : ils consomment beaucoup d'espace par travailleur (entre 103 et 307 ha/UTA en 1990 selon les cas) et conduisent à des densités d'animaux faibles ; en 1990 : de 0,12 UGB/ha de surface totale dans les Pyrénées-Orientales (bovins), à 0,26 dans le Puech Caubel (ovins), en passant par les 0,14 du Rouvergue (caprins). Ce sont là des caractéristiques à rechercher pour justifier le rôle des éleveurs et des animaux dans l'entretien de l'espace.
Ces transformations structurelles des exploitations ont apporté une amélioration de leurs résultats économiques. La productivité s'est nettement accrue entre 1985 et 1990, période pendant laquelle s'est effectuée essentiellement la restructuration des exploitations. C'est ainsi que le revenu disponible par UTA augmente très nettement dans les trois cas. Mais on remarque aussi que partout la progression des primes attribuées aux éleveurs comme compensation des handicaps naturels (indemnités compensatoires venant de la Communauté européenne et de l'Etat français) s'est beaucoup accrue dans le revenu : elle atteint ou dépasse 50% dans les Pyrénées-Orientales et au Puech Caubel (systèmes bovins et ovins). Dans ces deux cas, cependant, l'augmentation du revenu est due essentiellement à l'accroissement des surfaces des exploitations, donc du cheptel et du capital. C'est la croissance interne des unités de production qui explique l'amélioration du revenu malgré la dépression observée sur les marchés.
Du point de vue de l'occupation de l'espace, du capital et du travail, on peut schématiser les exploitations, en 1990, de la façon suivante, en rapportant les paramètres économiques à l'unité de travail et sachant que chaque exploitation utilise de 1,5 à 2 UTA (exploitation familiale dont le chef fournit entre la moitié et les deux tiers du travail requis) :

Cas des Pyrénées-Orientales : (dominante : bovins à viande)
                       1 UTA ------> 307 ha, 36 UGB
                                              (l'équivalent de 36 bovins adultes
                                  ------> 445 000 F de capital d'exploitation
                                 -------> 59 800 F de revenu disponible
                                              dont 52% dus aux primes
Cas Puech Caubel : (dominante : ovins lait/viande)
                        1 UTA -----> 275 ha, 36 UGB
                                  ------> 495 500 F de capital d'exploitation
                                  ------> 71 800 F de revenu disponible
                                              dont 50% dus aux primes
Cas Rouvergue : (dominante : caprins)
                       1 UTA -----> 166 ha, 15 UGB
                                 ------> 282 000 F de capital d'exploitation
                                 ------> 79 100 F de revenu disponible
                                             dont 20% dus aux primes

Le revenu disponible par travailleur s'établit donc grosso modo entre 60 000 et 80 000 F par an, avec un avantage pour les systèmes caprins (fabrication et vente de fromages). C'est-à-dire que ces exploitations, dans le contexte actuel des marchés et des subventions communautaires, fournissent l'équivalent d'un salaire minimal français par travailleur pour un capital d'exploitation compris entre 300 000 et 500 000 F et pour une surface variant entre 150 et 400 ha.
Ces chiffres peuvent faire réfléchir : certes, ce type d'exploitation n'apporte qu'un revenu très modeste mais il n'immobilise qu'une faible quantité de capital (l'équivalent d'un gros tracteur avec ses instruments de labour) tout en incorporant de l'innovation technique ; non seulement il produit peu par unité de surface (l'équivalent d'une trentaine de veaux de 250 kg par an pour 300 ha), mais c'est à partir des ressources locales ; il occupe des surfaces importantes et maintient un ou deux emplois par unité de production. A l'heure où l'on parle beaucoup d'intensification excessive de l'élevage et d'excédents invendables, de chômage croissant et d'espace rural abandonné, cette forme de production mérite le soutien de la société toute entière.

3.2. Création d'emplois par transfert de technologie : l'exemple de la culture des champignons dans les Cévennes
A côté de ces formes de production grandes consommatrices d'espace, nous avons aussi réalisé l'étude d'un type complètement différent de combinaison de facteurs de production. Il s'agit d'une nouvelle activité introduite dans les Cévennes gardoises (canton de Lassalle, fig. 4), appliquant les techniques de la serriculture aux champignons comestibles (pleurotes, shii-také, pied bleu). Organisée au sein d'une petite structure coopérative - une société d'intérêt collectif agricole (SICA) - elle représente un exemple d'entreprise fondée sur l'importation de moyens de production donc, de ce point de vue, à l'opposé des élevages étudiés plus haut.
Il s'agit d'un cas inhabituel dans l'agriculture de ces régions dans la mesure où il ne s'appuie pas sur les ressources locales, si ce n'est, bien sûr, les ressources humaines. Les fonctions de cette SICA n'ont pas de rapport important avec l'entretien et la reproduction du paysage agraire, en revanche elles contribuent à résoudre le problème de l'emploi, essentiel dans les montagnes méditerranéennes.
Devant cette entreprise insolite, une question se pose : pourquoi trouve-t-on, dans le canton de Lassalle, une production de champignons appliquant les techniques les plus modernes alors qu'il n'existe aucune tradition de ce type d'activité dans les Cévennes et, qu'à ce jour, elle est la seule en son genre dans la région ? L'enquête a permis de comprendre la dynamique sociale de ce phénomène très localisé.
Le point de départ se situe à la fin des années 70. Un groupe de résidents du canton, retraités, anciens chefs d'entreprise, impliqués dans la vie associative, est désireux de "faire quelque chose pour la région". En contact, par des voies purement personnelles, avec les chercheurs de l'INRA qui travaillent sur les techniques de culture du pleurote, ils sont convaincus par ces derniers que ce champignon peut être avantageusement cultivé dans les Cévennes. Ils créent alors l'Association cévenole afin de sensibiliser, avec l'appui de l'INRA, les producteurs potentiels, essentiellement des agriculteurs, ainsi que les institutions locales (mairie de Lassalle,conseil général du département du Gard). Une SICA est créée pour la mise en oeuvre pratique de la culture. Le choix technique proposé par l'INRA est celui de la filière de production intégrée. La SICA se dote, par voie de subventions et d'emprunts, des équipements destinés à produire le substrat, support matériel de la culture (mélange pasteurisé à base de paille de céréales dans lequel est placé le mycélium du champignon). L'investissement est lourd, la technique de fabrication encore insuffisamment au point, le projet semble surdimensionné. La production du pleurote commence tant bien que mal chez des agriculteurs mal équipés et mal formés. En 1983, un grave incident matériel survenu dans les installations de la SICA révèle un montage financier ruineux, l'endettement considérable de l'entreprise, des conditions de commercialisation peu efficaces.
Sans doute le transfert technologique, malgré la bonne volonté de l'Association cévenole, a-t-il été réalisé sans évaluer exactement la capacité d'accueil du milieu, ni la fiabilité des techniques proposées. Mais cette première tentative, bien que mal gérée, a eu au moins un avantage, celui de faire connaître la culture du pleurote dans le canton et de faire naître un petit groupe de pleuroticulteurs désireux de poursuivre cette production, même si beaucoup d'agriculteurs abandonnèrent. C'est autour de ce noyau qu'a été relancée la "deuxième SICA" en 1985. La formule de la filière complète a été abandonnée et la SICA se borne maintenant à incuber (c'est-à-dire à provoquer le démarrage du développement mycélien) un substrat acheté à des entreprises spécialisées, à produire le champignon et à le commercialiser.
L'Association cévenole est sortie du processus et les pleuroticulteurs bénéficient maintenant de l'assistance technique du SIME, organisme émanant de la profession agricole et qui assure des fonctions de vulgarisation et d'encadrement, dont il sera encore question plus loin. Le contact est maintenu avec les chercheurs de l'INRA, ce qui permet aux adhérents de la SICA de connaître et d'appliquer les nouvelles techniques. L'institution politique régionale (conseil général) continue à appuyer la SICA. Six ans après le redémarrage de la nouvelle SICA, constituée par une dizaine de producteurs seulement, le volume commercialisé correspond à environ 45 t de champignons par an, ce qui la place dans les dix premières entreprises françaises du secteur.
La production proprement dite du champignon est réalisée dans des serres de 200 à 250m2. La SICA, ne contrôlant pas l'ensemble de la filière, est tributaire des producteurs de substrat et donc de la qualité de celui-ci, ainsi que de sa présentation (actuellement dans des sacs en plastique perforés, faciles à manipuler, de 10 à 12 kg). Le résultat économique dépend beaucoup du rendement (quantité de champignons produits en % du poids du substrat) qui est passé, chez les adhérents, de 12 à 15% au cours des cinq dernières années. Le travail consiste essentiellement dans le contrôle du milieu créé dans la serre et dans la récolte, qui est pénible et provoque une gêne pouvant déclencher des allergies dues aux spores de champignon. Grâce aux techniciens du SIME et aux contacts maintenus avec l'INRA, les adhérents de la SICA sont capables d'incorporer rapidement les avancées techniques obtenues dans la culture des champignons : c'est pour eux une véritable question de survie. Les résultats sont bons : avec 60 t de substrat pour une serre de 250 m2, la production est passée de 7,2 à 9 t de champignons par an, pour une durée de travail en baisse de 1 010 à 770 h, entre 1987-1988 et 1990-1991.
Malheureusement les conditions du marché ont annulé ce progrès de la productivité. La SICA vend ses champignons sur le marché national à travers les réseaux ordinaires de commercialisation. Elle livre sa production à un expéditeur opérant dans la France entière, sur commande des grossistes des grands marchés de consommation (Paris, Lyon, Grenoble). Elle subit donc les fluctuations du marché, marqué par une forte baisse des prix depuis quelques années. En ce qui concerne les achats des matières premières, en l'occurrence le substrat, elle dépend des quelques entreprises spécialisées dans cette activité, qui constituent un oligopole pratiquant des prix en forte augmentation (+25% entre 1987-1988 et 1990-1991).
Dans ces conditions, le revenu des pleuroticulteurs a baissé. Le coût de production du champignon (charges totales) a augmenté de 16,8% entre 1987-1988 et 1990-1991, tandis que le prix payé aux producteurs baissait de 13,5%. En conséquence, malgré l'augmentation très forte de la productivité physique du travail (11,6 kg de champignons par heure en 1990-1991 contre 7,2 en 1987/88, soit +61%), la rémunération de l'heure de travail familial, calculée sur le revenu agricole, a baissé de 24,9%. Le revenu disponible (revenu brut d'exploitation) ? après paiement des charges sociales familiales - est de 31,7 F/heure en 1990-1991 contre 36,7 F en 1987-1988, soit 14,6% de diminution. Si on ajoute l'effet de l'inflation (?3,5% par an), la diminution réelle du revenu dépasse 30%.
Subissant de plein fouet l'effet du ciseau des prix, la SICA ne peut compter que sur l'amélioration de la productivité et sur l'innovation pour éviter la détérioration de la situation économique de ses adhérents. Elle a, par exemple, mis au point le traitement en sachets prêts à l'emploi (4e gamme) d'une petite partie de la production des pleurotes. Mais compte tenu des bas prix du produit et du temps de travail nécessaire pour préparer les sachets - par les producteurs eux-mêmes - cette innovation marque le pas. Pour lutter contre la dégradation des revenus, la SICA s'est engagée dans la diversification des champignons : shii-také et surtout pied bleu, dont la demande croît. Deuxième voie de diversification : la production de "petits légumes", commercialisés auprès des restaurants de la région.

Le schéma économique de la pleuroticulture est actuellement le suivant :
3/4 UTA ---> 150 000 F d'investissement en capital d'exploitation (deux serres de 250 m2 chacune)
               ---> 18 t de champignons commercialisés par an
               ---> 48 800 F. de revenu familial disponible par an (producteur non endetté)
                      ou 36 800 F. (producteur endetté)

Deux serres de 250 m2, soit 150 000 F de capital d'exploitation, permettent d'obtenir un revenu égal approximativement au SMIC pour l'équivalent d'un emploi à trois quart de temps environ. Compte tenu de ces résultats économiques, seuls des exploitants familiaux acceptant une faible rémunération de leur travail et organisés dans une entreprise coopérative à faible coût de fonctionnement, sont capables de pratiquer la pleuroticulture dans les Cévennes.
Le bilan est donc contrasté : l'introduction de cette activité, par un transfert original de technologie, a permis de créer une petite entreprise et une dizaine d'emplois, ce qui est fort important si on rapporte cela au taux de chômage régional (14,0%), nettement supérieur à la moyenne française (10,2%, janvier 1992). Malheureusement, le système de production qui ne peut s'appuyer sur les ressources locales mais doit au contraire faire appel à des consommations intermédiaires extérieures coûteuses, ainsi que la position dominée de la SICA sur le marché national des champignons, rendent fragile la situation économique des producteurs.

3.3. Une approche coordonnée de la lutte contre la marginalisation : l'action du SIME dans la région Languedoc-Roussillon
Ces quelques exemples montrent la possibilité, pour l'agriculture, de maintenir dans ces espaces méditerranéens, par des voies fort différentes, des activités socialement utiles mais, en même temps, rappellent la fragilité économique de ces situations alors qu'elles concernent chaque fois des unités de production innovatrices dont la gestion est bonne. Pour pousser l'analyse plus loin, il faut maintenant s'interroger sur les chances de voir se perpétuer et se développer des actions de ce genre.
Un premier élément de succès réside dans leur insertion dans une politique globale de lutte contre la marginalisation, débordant le cadre local. Ce n'est pas tout à fait un hasard, en effet, si les exemples étudiés ont pu prendre corps dans les arrières-pays du Languedoc-Roussillon. Ils bénéficient en effet du soutien et de l'encadrement du SIME (autrement dit, rappelons-le, le Service interdépartemental montagne élevage), organisme original de développement créé en 1984, dont l'aire d'action est le territoire défavorisé de la région et sur lequel nous allons nous arrêter maintenant.
Le SIME est né de la convergence de préoccupations manifestées, d'une part localement, dans les zones de montagne des quatre départements littoraux de la région Languedoc-Roussillon (Pyrénées-Orientales, Aude, Hérault, Gard, voir la fig. 4, p. 33), d'autre part, dans la sphère du pouvoir, au cabinet du secrétariat d'Etat chargé de l'Agriculture de montagne. Les agriculteurs, à travers leurs représentants aux chambres départementales d'agriculture, ainsi que les techniciens responsables des actions de vulgarisation à la charge de ces mêmes chambres, étaient soucieux de mobiliser des moyens pour tenter d'enrayer le processus de marginalisation. Marginalisation qui se traduisait notamment par la concentration des moyens de développement mis en oeuvre par les chambres d'agriculture dans les zones de plaine de chaque département au détriment des arrières-pays. En même temps, se manifestait au ministère de l'Agriculture et de la Forêt un intérêt nouveau pour la mise en place d'une politique spécifique visant à contrecarrer les mécanismes économiques qui dévitalisent et dépeuplent les montagnes méditerranéennes. C'est la rencontre entre des hommes porteurs des mêmes préoccupations, qui a permis que soit imaginé et structuré le projet ayant abouti à la création du SIME.
Concrètement, le projet s'est ébauché en 1983/84 à partir du constat qu'il n'existait pas d'outils pour le développement agricole des régions concernées, que, ni les organismes de recherche ni les instituts techniques n'avaient consacré les efforts nécessaires pour étudier et construire ces outils, que cette situation était le reflet du déséquilibre régnant dans l'affectation des moyens entre plaine et montagne. Pour pallier cette carence, il fallait donc programmer des actions de recherche-développement centrées sur la valorisation des ressources locales et sur la prise en compte de la diversité des systèmes de production, elle-même considérable dans la région.
Par ailleurs, le projet devait s'appuyer sur les agriculteurs en place, invités à exprimer leurs besoins, leurs problèmes et leurs solutions, l'unité géographique de ce travail de base étant la petite région agricole et la structure pour canaliser ces expressions le Comité de petite région, association  " loi de 1901" ou syndicat qui devait être revitalisé s'il existait ou créé dans le cas contraire. Les agriculteurs devaient également être associés directement aux travaux de recherche-développement, qui devaient se dérouler dans leurs exploitations (recherches sur parcelles, sur systèmes de production).
L'objectif du SIME est en définitive le suivant : il s'agit de mettre à la disposition des agriculteurs les moyens techniques et humains capables d'améliorer la situation économique des exploitations, de manière à les rendre viables dans les conditions actuelles du marché et de la politique agricole, de raisonner l'insertion des exploitations dans l'espace, afin de les rendre utile à l'entretien de l'environnement, notamment en matière de défense contre les incendies de forêt, de créer de bonnes conditions pour l'installation des jeunes agriculteurs.
Le SIME a organisé son programme autour de quelques axes bien définis :
- L'amélioration des systèmes d'élevage de ruminants
Les élevages de ruminants tenant une place essentielle dans l'économie agricole locale, il était fondamental de se donner les moyens de les améliorer, tant techniquement qu'économiquement, en particulier grâce à une meilleure valorisation de la biomasse spontanée disponible. C'est pourquoi ont été mis en place des protocoles d'expérimentation et d'observation chez les éleveurs, en vue d'optimiser l'utilisation des ressources fourragères existant aux différentes altitudes des zones concernées. Ainsi sont recueillies des références à transmettre aux éleveurs pour une meilleure gestion de leurs troupeaux, fondée sur l'augmentation de la part de l'alimentation à faible coût dans les rations des animaux (ressources locales) ; sur l'extension des périodes, notamment en hiver, au cours desquelles les animaux consomment des ressources fourragères sur pied (développement de la transhumance inverse) ; sur l'accroissement des surfaces pâturées, grâce à la présence des troupeaux sur des parcelles jusqu'ici laissées en friche ou au maquis et ainsi contribuer au contrôle de la biomasse dans les zones menacées par les incendies.
- La diversification des productions
La forte présence des ruminants, moutons et chèvres traditionnellement et, depuis peu, des bovins à viande dont l'effectif est en expansion, n'empêche pas une grande diversité des systèmes de production, elle-même fort ancienne. S'appuyant sur cette réalité, le SIME développe une politique visant à faire connaître aux agriculteurs de nouvelles productions qui permettent d'exploiter les avantages comparatifs de la zone. C'est le cas par exemple de la culture des salades en été, difficile à obtenir dans la plaine pendant cette période, des petits fruits (framboise), des petits légumes destinés à la restauration, ou encore de l'élevage de volailles de qualité pour l'obtention de foie gras, de poulets fermiers ou de pigeons. Cette active politique de diversification de la production s'accompagne d'efforts pour améliorer la qualité des produits et pour organiser la commercialisation directe, de manière à créer et à retenir le maximum de valeur ajoutée dans les exploitations.
- Le développement de la petite hydraulique
Compte tenu des faibles surfaces en terres cultivables dont disposent les exploitations et des caractéristiques du climat méditerranéen, l'intensification par l'irrigation est un moyen d'augmenter notablement les capacités productives des exploitants. C'est pourquoi la petite hydraulique individuelle (pompages, forages, captages) fait l'objet d'une attention toute particulière de la part du SIME.
- La prise en compte du problème foncier
La mise en oeuvre de l'amélioration des systèmes d'élevage bute dans beaucoup de cas sur l'état actuel de la distribution de la propriété foncière et de l'exploitation des terres. Beaucoup de parcelles sont réduites à l'état de friches et inutilisées, alors que les éleveurs sont à la recherche d'espaces pour leurs troupeaux. Pour améliorer l'adéquation entre les disponibilités en terres et les besoins des éleveurs, le SIME développe ce qu'il appelle une "animation foncière" visant notamment à faciliter la mise en oeuvre des instruments juridiques qui existent dans ce but dans la loi française (associations foncières pastorales, notamment).
- L'aménagement du territoire
Parmi les justifications de l'existence et de l'action du SIME, figure en bonne place l'argument de l'utilité du maintien d'un nombre minimal d'exploitations agricoles sur le territoire des montagnes méditerranéennes, mais ce n'est pas seulement pour lutter contre la dépopulation qui gagne ces régions, c'est aussi pour participer à un aménagement du territoire qui donne à l'agriculture une fonction de protection contre les incendies de forêts et d'entretien du paysage. C'est pourquoi le SIME participe activement à de très nombreuses actions d'aménagement avec les autres partenaires sociaux, notamment les forestiers.
- Le tourisme vert
Dans la période récente, le SIME s'est engagé hors du secteur agricole, notamment pour prendre en compte les activités touristiques. En effet, l'agritourisme pratiqué chez les exploitants (gîte rural, chambres d'hôte, camping à la ferme, etc.) et, plus largement, les activités de loisirs développées dans le milieu rural apparaissent comme une source importante de diversification et d'accroissement des revenus dans l'arrière pays du Languedoc-Roussillon. Le SIME participe à la définition de nouveaux "produits" touristiques intégrant les diverses composantes de l'offre rurale dans ce secteur.
Pour la mise en oeuvre de son action, le SIME, en 1991, réunissait 82 postes de travail répartis de la façon suivante : une équipe d'animateurs généralistes de petite région agricole (14 petites régions dans 4 départements) en contact direct avec les agriculteurs et qui constitue la base opérationnelle du dispositif ; plusieurs équipes techniques spécialisées dans la recherche-développement, la diversification des productions, l'animation foncière, les filières de production ; une petite équipe de techniciens travaillant sur l'ensemble des quatre départements (petite hydraulique, petites productions animales, programmes d'expérimentation sur la diversification) ; un groupe d'animation et de direction localisé à Montpellier.
Le financement du SIME a résulté pendant la période initiale (1984/87) d'une combinaison de l'apport d'un contrat de plan Etat-région, et des modes de financement anciens qui ont été prolongés (chambres d'agriculture, instituts techniques, etc.). Sur les 8,5 MF/an qu'a représenté en moyenne son budget, 52% ont été apportés directement par le contrat de plan, 25% par les chambres, 17% par les organismes techniques, 6% par les conseils généraux. Globalement les budgets de l'Etat ont donc contribué pour les deux tiers et les budgets régionaux pour un tiers. Pour la période du Xe plan (1988 à 1991), la formule du contrat de plan a été reconduite et les financements ont été enrichis par les apports communautaires (programmes intégrés méditerranéens ou PIM), ce qui a modifié les proportions : un tiers Etat, un tiers région, un tiers CEE.
Pour donner une idée de ce que représentent les sommes engagées, on peut les rapporter au nombre d'exploitations, dans la zone d'action, dont le chef a l'agriculture pour activité unique ou principale, soit environ 3 000 : le rapport s'établit à 2 800 F/an/exploitation, somme bien modeste eu égard aux problèmes à résoudre.
Ce dispositif mis en place sur l'ensemble des zones de montagnes et défavorisées du Languedoc-Roussillon (département de la Lozère excepté) a eu un rôle primordial dans la réussite des actions locales décrites au début de cet article. C'est lui qui a permis l'encadrement technique des exploitations, indispensable à leur restructuration, à la redéfinition de leur place sur le territoire rural et à la mise au point de nouvelles méthodes de production. Le SIME établit les ponts nécessaires entre les exploitants eux-mêmes mais aussi avec les administrations concernées par l'aménagement de l'espace et la protection de l'environnement, notamment les services forestiers.
Les résultats obtenus par cet organisme sont très positifs pour la petite hydraulique, la reconquête de territoires enfrichés, l'aménagement de l'espace, la diversification des productions, l'installation de jeunes agriculteurs. Le SIME constitue une illustration probante de l'utilité d'organismes professionnels spécifiquement conçus pour l'animation et le développement des unités productives dans les zones de collines et de montagnes méditerranéennes. Il est ainsi devenu un instrument de Erreur ! Source du renvoi introuvable. à la marginalisation qui bénéficie à ceux qui subissent quotidiennement les effets de celle-ci et qui doit beaucoup à ceux qui n'acceptent pas sans réagir les conséquences du système économique sur les régions et les individus placés en situation défavorable.

[R] 4. Initiatives locales, solidarités inter-régionales

Un organisme comme le SIME ne pourrait remplir son rôle s'il ne trouvait face à lui des hommes et des femmes décidés à "vivre et travailler au pays" et à s'efforcer d'y parvenir par des actes solidaires. Il y a lieu d'abord de rappeler qu'il faut une belle conviction pour accepter de demeurer chef d'exploitation agricole avec un revenu équivalent au salaire minimum et que ce n'est pas seulement l'absence d'alternative d'emploi qui motive la "résistance" dans les arrières-pays méditerranéens : on connaît l'intérêt pour une forme de vie qui offre des valeurs différentes de celles des grands centres urbains et qui fait souvent accepter bien des sacrifices matériels.
C'est dans cet environnement économique, social et culturel que se situent les actions analysées dans le Languedoc-Roussillon. Un fort sentiment d'identification des acteurs à leur région et la mise en oeuvre de formes diverses de solidarité les caractérisent. Depuis les contreforts des Pyrénées jusqu'aux Cévennes, les habitants affirment leur identité sur la base des traditions et des cultures locales mais aussi à travers les apports des nombreux néo-ruraux implantés à partir des années 70. Une incontestable volonté commune se manifeste pour trouver les moyens de s'opposer à la marginalisation de ces territoires, recherchés non seulement comme cadre de vie mais également comme lieu d'activités économiques insérés à part entière dans le tissu productif régional et, au-delà, national et international. A travers toutes les nuances que peuvent apporter les particularismes géographiques et sociaux, cette identité se manifeste aussi bien dans le comportement des responsables professionnels agricoles qui militent pour un rééquilibrage des financements au sein de leurs propres organismes, au bénéfice des zones de collines et de montagnes, que dans celui des producteurs qui recherchent quotidiennement des formules pour améliorer leur efficacité économique.
Les exemples de solidarité qui contribuent à renforcer la capacité de "résistance" ne manquent pas, mais on ne traitera ici que celui des membres de la SICA des Cévennes. Ce petit groupe de producteurs de champignons comprend tout à la fois des agriculteurs cévenols de vieille souche et d'autres qui ne sont pas originaires de la région, des néo-ruraux de provenances diverses et même un ancien ouvrier de la métallurgie réduit au chômage et qui a entrepris une reconversion radicale d'activité. Cette diversité sociale n'empêche pas l'implication de tous dans le fonctionnement de la coopérative. C'est ainsi que les tâches matérielles de manutention, tant pour l'approvisionnement que pour la commercialisation, sont assumées collectivement, hors rémunération. La diffusion des techniques et la recherche d'innovations se fait spontanément et généreusement au sein du groupe, notamment auprès des nouveaux arrivants. La petite dimension de l'unité coopérative - une dizaine de familles seulement - est sans doute un atout pour l'expression des solidarités mais il semble bien que leur fondement réside avant tout dans cette recherche en commun des moyens de résister aux mécanismes du marché qui tendent à laminer ce type d'entreprise.
On l'a dit plus haut, la présence de cet organisme interdépartemental de développement, le SIME, comme fédérateur et moteur des actions de développement est un facteur très positif de revitalisation de l'économie et de l'aménagement du territoire. Au-delà de leur aspect économique, les programmes du SIME se caractérisent par leur contenu idéologique, dans le sens premier du terme : ils s'articulent sur un système d'idées qui replace les unités de production, les producteurs et l'aménagement du territoire dans une réflexion visant à leur redonner une utilité reconnue dans le contexte social global. De cette manière le SIME contribue au renforcement identitaire de ces zones. Sur le terrain, ses dirigeants, ses animateurs et ses techniciens sont les véhicules de ces idées qu'ils traduisent dans un projet global de développement et dans leurs activités quotidiennes auprès des agents économiques et des pouvoirs locaux et territoriaux.
C'est à partir de ces solidarités et de la revendication de l'utilité sociale de l'activité économique dans les espaces "marginaux" que peuvent se négocier et se justifier les transferts sociaux et l'aide en capital à leur profit.
Les quelques données concrètes en matière de revenu, d'organisation et de techniques de production, d'engagement collectif et solidaire autour d'un projet, tirées des exemples cités ci-dessus, laissent penser que tout n'est peut-être pas perdu dans les zones de montagne et défavorisées méditerranéennes du sud de l'Europe. Il existe bien, ça et là, des foyers de "résistance" à la marginalisation, qui se cristallisent autour d'une petite entreprise, autour d'un groupe d'hommes et de femmes agissant parfois en dehors de toute action institutionnelle. Ils peuvent renforcer le clan des optimistes. Mais force est de constater aussi qu'ils restent peu nombreux, très disséminés dans cet espace considérable de 56 millions d'hectares et qu'ils n'entrent dans aucun programme coordonné, national et encore moins européen.
Les tendances lourdes à la marginalisation et à la déstructuration de ces territoires ne sont donc que bien faiblement combattues, alors qu'en même temps se développe une demande de plus en plus forte pour des activités qui touchent à la nature, à la montagne, à la campagne. Nous vivons ainsi une période et une situation contradictoires où les mécanismes économiques ont tendance à éliminer des espaces ruraux "défavorisés" les agents qui y assurent la pérennité des structures sociales et productives, qui les rendent accueillants, tandis que la société réaffirme son besoin pour de tels espaces.
Le développement local est au centre de la problématique de la lutte contre la marginalisation. Et dans la pratique, les actions étudiées dans le Languedoc-Roussillon et décrites ici en font partie sans conteste si l'on admet, par exemple, l'excellente définition de Xavier Greffe : "Le développement local est un processus de diversification et d'enrichissement des activités économiques et sociales sur un territoire à partir de la mobilisation et de la coordination de ses ressources et de ses énergies. Il sera donc le produit des efforts de sa population, il mettra en cause l'existence d'un projet de développement intégrant ses composantes économiques, sociales et culturelles, il fera d'un espace de contiguïté un espace de solidarité active " (Greffe, 1984). Mais il ne faut pas se faire d'illusions : quand les forces de la marginalisation territoriale sont à l'oeuvre depuis longtemps, comme dans le cas des collines et montagnes méditerranéennes , les "efforts de la population" ne suffisent pas, seuls, à les contenir. Des transferts sociaux, des financements venus de l'extérieur de ces régions sont indispensables. Ils existent d'ailleurs déjà. On a rappelé le poids des indemnités compensatoires, mesures européennes déjà anciennes, dans le revenu des éleveurs. On a observé l'engagement des autorités départementales et locales, qu'il s'agisse des représentants de l'Etat ou des élus, par exemple auprès des producteurs cévenols de champignons. On a enfin souligné le rôle fondamental d'un organisme comme le SIME, financé sur fonds publics, comme fédérateur d'énergies et moteur de l'innovation. Et puis on ne peut omettre de mentionner la politique régionale de la CEE qui contient des mesures et met en oeuvre des moyens pour atténuer les écarts régionaux de développement, notamment grâce aux interventions du Fonds européen de développement régional (FEDER).
Il reste malheureusement beaucoup à faire en matière d'investissements en infrastructure, de capitalisation des unités productives, d'innovation dans des activités économiques. Si rien ne semble possible en dehors de foyers de développement local, il est clair aussi que le tissu économique et social s'est tellement dégradé que la présence d'organismes "d'assistance"- dans le bon sens du terme - aux agents économiques est une nécessité : l'exemple du SIME dans le Languedoc-Roussillon en est une démonstration. C'est en recherchant la meilleure articulation des trois niveaux de décision et d'action : local, régional et national/européen que pourront être valorisées et multipliées les actions de développement local, renforcées les activités anciennes comme l'agriculture et ce qui reste encore de l'industrie rurale traditionnelle et saisies les possibilités d'utilisations nouvelles des ressources par le tourisme vert et par la diffusion de petits ateliers industriels.
L'avenir des espaces ruraux marginalisés en général et de ceux qui se trouvent sur le pourtour méditerranéen en particulier est un enjeu de société dont, heureusement, des citoyens de plus en plus nombreux deviennent conscients, comme semble le montrer, par exemple, la sensibilité croissante face aux problèmes d'environnement. Sur le terrain, dans les régions, la position de ceux qui demandent des moyens pour renforcer les initiatives locales dans les zones "défavorisées" peut s'en trouver améliorée. Ces moyens, pour être efficaces, et à supposer qu'ils soient dégagés aux différents niveaux du pouvoir politique, nécessitent une coordination à l'échelon de la région. Pour cela devraient être créés et renforcés des organismes dont l'action serait spécifiquement localisée dans ces zones. Directement liés aux collectivités territoriales régionales, ils seraient chargés de détecter les acteurs locaux de l'innovation et du développement économique, de définir avec eux des lignes d'action pour une "résistance" régionale à la marginalisation, de mobiliser des ressources externes pour les mettre en oeuvre. On a pu voir, grâce à l'exemple du Languedoc-Roussillon, qu'il ne s'agit pas d'une vue de l'esprit : bien que peu nombreuses, les actions locales de "résistance" existent, mais elles sont économiquement fragiles. Il est possible de les intégrer dans un projet cohérent de développement des zones "défavorisées". - l'exemple du SIME le montre -. Des moyens tirés des budgets régionaux, nationaux et européens peuvent être obtenus, même s'ils ne sont pas pérennisés et restent de trop faible ampleur.
Les zones méditerranéennes de collines et de montagne concernent une quarantaine de régions administratives des cinq pays du Sud de la CEE. A ce titre, elles ne peuvent laisser indifférent l'ensemble de l'Europe, méridionale comme septentrionale. C'est pourquoi, d'un côté, il faut renforcer le dialogue entre les régions méditerranéennes elles-mêmes et, de l'autre, entre le sud et le nord européens pour concrétiser leurs relations dans de nouvelles modalités d'échanges qui permettront de mettre en place une politique volontariste capable d'engager enfin une véritable lutte contre la marginalisation territoriale.


Notes
(1) Réseau MEDEF (Méditerranée défavorisée), INRA-ESR, 16, rue Claude-Bernard, 75005 Paris.[VU]
(2) Sébillotte M., 1993. Le développement régional et la gestion de l'espace rural. Extraits de l'exposé au conseil d'administration de l'INRA, 12 janvier 1993. INRA Mensuel, 67, 17..[VU]
(3) La surface boisée des Etats concernés atteint 28,3 millions d'hectares, soit 26% de leur superficie. Le taux de boisement en zone méditerranéenne est supérieur à la moyenne communautaire (22,5%). Il atteint 19,5% en Grèce, 23,3% en Espagne, 28,8% en Italie, 32% dans les trois régions méditerranéennes françaises et 34,5% au Portugal (Janodet et al., 1989). [VU]


[R] Références bibliographiques

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