Le tour de bassin d'alimentation
une méthode interactive de communication pour la
préservation de la qualité des ressources en eau
par Marc Benoît (a) et Pierre-Yves Bernard (b)
avec la collaboration d'Annie Kung-Benoît et de Philippe
Lemaire (c)
(a) INRA, station SAD de Mirecourt, BP 29, 88501 Mirecourt cedex
benoit@mirecourt.inra.fr
(b) Chambre régionale d'agriculture de Lorraine (mis à disposition
de la station INRA de Mirecourt)
(c) Chambre d'agriculture des Vosges, rue A.-Vitu, 88000
Épinal.
Une proposition de cheminement : une " remontée
" du cycle de l'eau, depuis la source jusqu'au terroir de l'eau
Les étapes et les items des dialogues
échangés
Une méthode pour faciliter le partage, entre acteurs
concernés, des connaissances agronomiques, géologiques et de
gestion des ressources
Pour conclure : une proposition dans la lignée des
méthodes agronomiques privilégiant l'observation pour enclencher
un dialogue
La prise en compte de la préservation des ressources en eau est devenue
une nécessité pour de nombreux agriculteurs confrontés
à la conduite de la production agricole en zone sensible pour les
ressources en eau (Benoît et Papy, 1997). Ceci est vrai dans des cadres
variés : opération locale Ferti-mieux, application de la directive
nitrate, MAE " réduction des intrants ". Comment alors familiariser
ces agriculteurs aux relations entre pratiques agricoles et qualité
de l'eau ? Comment les familiariser également à la notion de
bassin d'alimentation ?
C'est pour tenter de répondre à ces interrogations que nous
avons élaboré le concept de tour de bassin. En effet, il nous
fallait, d'une part, disposer d'une méthode de communication interactive
de nos dispositifs et résultats de recherche et, d'autre part,
bénéficier d'un contexte permettant un questionnement collectif
entre agriculteurs, conseillers agricoles et élus sur la
préservation de la qualité des eaux souterraines.
Cette méthode, fondée sur une organisation du partage des
informations, est structurée sur un itinéraire d'observations
communes et partagées entre les participants au tour de bassin. Elle
s'inspire d'une longue pratique des agronomes (Mathieu de Dombasle, 1824-1837
; Hénin, 1968 ; Hénin et al., 1969 ; Sebillotte, 1976
; Sebillotte, 1978 ; Deffontaines, 1985).
[R] Une proposition de cheminement
: une " remontée " du cycle de l'eau, depuis la source jusqu'au terroir
de l'eau
Sur les territoires où la seule activité humaine est agricole,
la qualité de l'eau est directement reliée à cette
activité. Alors, nous pouvons dire que les agriculteurs sont
co-producteurs de la qualité de l'eau (Benoît et al., 1997)
et que leurs décisions d'assolement et d'opérations culturales
ont un impact direct sur la teneur en nitrate de l'eau. Ainsi, notre
démarche est guidée par la volonté d'expliquer cette
relation aux agriculteurs et aux autres acteurs concernés, les
gestionnaires des ressources en eau (maires, DDASS, agences de l'Eau), de
la manière la plus claire et la plus concrète qui soit.
La méthode, mise au point au printemps 1997, a été
essayée avec cinq collectifs d'acteurs sur cinq bassins d'alimentation
situés dans le département des Vosges. Cette action s'inscrit
dans le cadre d'une opération de recherche sur les actions Ferti-mieux
en Lorraine. La proposition présentée ici est la synthèse
des évolutions mises en uvre au fur et à mesure de notre
pratique de construction interactive avec nos partenaires.
Les échanges se structurent en deux étapes principales : une
première, près de l'exutoire du bassin d'alimentation (chambre
de captage de la source et/ou réservoir), et une seconde, aux abords
des parcelles qui composent le bassin d'alimentation.
[R] Les étapes et les items des dialogues échangés
À chacune de ces étapes, les points abordés et explicités à partir de résultats obtenus localement permettent un dialogue dont les principaux items sont présentés et illustrés ci-après.
À la chambre de captage de la source
À la source, sont présentés le fonctionnement de la
formation géologique aquifère et l'évolution de la
qualité de l'eau, en terme de nitrates, à partir de graphiques
; une mesure est réalisée en situation à l'aide d'un
lecteur de bandelette réactives et d'un lecteur Nitrachek®.
L'origine de l'eau (encadré ci-contre) :
- d'où vient l'eau de la source ?
- quelles logiques hydrogéologiques expliquent cette origine ?
La qualité de l'eau :
- quels indicateurs visuels sont utilisés par les gestionnaires de
l'eau (remarques sur les évolutions anciennes de turbidité,
faits locaux passés) ?
- comment évolue la concentration en nitrates de la source ?
- à quoi sont dues les variations inter- et intra-annuelles ?
- pourquoi étudier seulement les nitrates?
La latence hydrogéologique :
- comment évolue le débit de la source ?
- quel est le délai entre une pluie et une variation de débit
?
Sur le bassin d'alimentation
Sur le bassin sont présentés les limites de celui-ci à
partir de cartes topographiques et/ou hydrogéologiques et de photographies
aériennes du secteur. Des résultats issus des divers travaux
de recherche menés à la station de Mirecourt (profil azote,
sites à bougies poreuses) ont été présentés
pour illustrer l'impact des assolements et des pratiques de fertilisation
sur le lessivage des nitrates (Benoît, 1994 ; Benoît et al.,
1995).
Le bassin d'alimentation :
- quelles sont ses limites géographiques ?
- sont-elles indiscutables ?
- comment rendre ses limites connues et reconnaissables par tous (pancartage)
?
Les déterminants de la qualité de la ressource en eau
(cf encadré) :
- quels liens entre l'occupation du sol et la teneur en nitrates de l'eau
élaborée sur ce territoire ?
- quel est l'impact des fertilisations minérales et/ou organiques
?
- quelles sont les valeurs de balances azotées variées
calculées in situ avec les agriculteurs (Benoît, 1992) ?
- que peut-on dire sur les contaminations phytosanitaires (Heydel et al.,
1997 ; Heydel, 1998) ?
Les déterminants de la quantité d'eau disponible :
- quel est le volume moyen d'eau issu d'un hectare du bassin (flux annuel
de la source divisé par la surface du bassin) ?
- quelle est la lame d'eau calculée pour un hectare de culture
(précipitation diminuée de l'évapotranspiration et du
ruissellement) ?
- pourquoi une différence entre ces deux évaluations ?
Le taux de concernement des exploitants du bassin :
- quels sont les acteurs les plus concernés (Benoît et al.,
1997)?
- les acteurs qui exploitent des surfaces dans le bassin sont-ils les mêmes
qu'il y a dix ans ? Vont-ils changer ?
- quelle est la part de propriété communale dans le bassin
?
[R] Une méthode pour faciliter le partage, entre acteurs concernés, des connaissances agronomiques, géologiques et de gestion des ressources
Les solutions agronomiques à la pollution diffuses des eaux par les
intrants sont complexes à mettre en uvre. Elles nécessitent
la coordination de tous les acteurs concernés et une attitude volontariste
de la part des agriculteurs. Ces solutions sont avant tout préventives
mais peuvent cependant avoir l'ambition d'être curatives
(Küng-Benoît, 1992). Encore nous ne parlons là que des
actions qui ne remettent pas en cause les systèmes de production mais
qui reposent sur une maîtrise collective des systèmes
techniques.
Dans tous les cas, cela nécessite un apprentissage technique et
organisationnel indispensable (Benoît et Deffontaines, 1997). Les
références liant qualité de l'eau aux systèmes
de culture sont donc à transmettre de manière à ce qu'elles
puissent initier des changements dans un domaine où les routines sont
fortes (Lacroix, 1995).
À l'inverse, face aux gestionnaires de l'eau, les compétences
des agriculteurs sur leur territoire sont à valoriser et à
insérer dans une réflexion sur la préservation des
ressources en eau. Les échanges portant sur les incertitudes, concernant
tant les pratiques agricoles que les limites du bassin ou la latences des
ressources.
[R] Pour conclure : une proposition dans la lignée des méthodes agronomiques privilégiant l'observation pour enclencher un dialogue
Le tour de plaine, en tant qu'un outil de l'agronome, est déjà
ancien. Le premier, en France, qui le pratique et en enseigne la pratique
est C.J.A. Mathieu de Dombasle, dès 1825, à l'Institut agricole
de Roville (Meurthe-et-Moselle) sous le nom de " conférence agricole
". Son introduction en France semble s'inspirer de démarches
pédagogiques en agronomie initiées par l'agronome prussien
Thaër. Il permet toujours de réfléchir collectivement
à l'élaboration des rendements, en relation avec les pratiques
agricoles mises en uvre dans une parcelle (Sebillotte, 1969). Il est
important de constater que Mathieu de Dombasle le tient comme un des
éléments d'une " recherche clinique " privilégiant
l'observation des champs cultivés avant toute opération mentale
de type diagnostic (Mathieu de Dombasle, 1824-1837 ; Knittel, 2000).
Cette posture épistémologique ancienne se retrouve pleinement
dans les développements récents en sciences de gestion (Bour
et Dubas, 1964), en particulier chez Riveline (1983). Cet outil de communication,
par l'interactivité qu'il suppose entre les chercheurs et les acteurs
concernés par l'avenir d'un bassin, s'inscrit dans le cadre d'une
agronomie des pratiques qui cherche tout autant à comprendre ce que
font les agriculteurs qu'à en observer les résultats et
conséquences sur le milieu (Morlon, 1998).
La pratique de l'observation organisée pour inférer des traits
de l'activité agricole sur des portions de territoires plus vastes
que les parcelles d'une exploitation est développée par
Deffontaines dans sa structuration des " lectures de paysages " (Deffontaines,
1985). Dans notre cas, il est également important de pouvoir disposer
d'autres outils qui s'appliquent à une telle échelle " locale
", le bassin d'alimentation au lieu de la parcelle.
En outre, le contexte du tour de bassin est novateur : nous sortons de la
seule logique agricole pour donner des moyens de discussion entre acteurs
sur trois logiques imbriquées : logique hydrogéologique, logique
de gestion d'une ressource, logique agronomique. Ces trois logiques sont
portées par des acteurs qui doivent également apprendre à
partager ensemble règles et références. Il s'agit des
hydrogéologues, des maires et administrations chargées du suivi
des ressources en eau (DDASS, agence de l'Eau), des agriculteurs et de leurs
conseillers.
Il nous semble que l'approfondissement méthodologique du contenu de
ces " tours de bassins d'alimentation " est également une occasion
de faire progresser les recherches sur les modes de co-construction d'objets
nouveaux de gestion où les connaissances sont actuellement
distribuées entre acteurs et situées dans des contextes d'action
à rendre compatibles.
[R] Encadré : les tours de bassin
Les tours de bassin autorisent des échanges directs entre agriculteurs, gestionnaires de l'eau et agronomes. Ces échanges sont variés et diffèrent, en particulier, selon les représentations des agriculteurs sur les eaux souterraines et l'impact environnemental de leurs pratiques. Ces représentations sont issues de références qui, pour certains, sont imaginaires ou empiriques et, pour d'autres, beaucoup plus scientifiques (Schellenberger et Soulard, 1993). À titre d'exemple, voici deux échanges relevés lors d'un tour de bassin dans la région de Neufchâteau (Vosges).
L'origine de l'eau souterraine
" Alors, l'eau de notre source, elle viendrait du plateau ! Vous êtes
sûr de cela ? J'ai toujours pensé que l'eau venait de plus loin,
des Hautes-Vosges ou des Alpes, par exemple. Comment un si petit plateau
peut-il donner autant d'eau à la source ? ".
Afin d'étayer notre réponse, un bilan hydrique sommairement
réalisé à l'échelle du bassin d'alimentation
permet de faire le lien entre la pluviométrie efficace et le flux
annuel de la source (connu grâce au suivi hydrologique de la source).
La pollution nitrique dues aux engrais de ferme
" Je comprends bien que les engrais chimiques apportent des nitrates qui
peuvent polluer la nappe ; mais le fumier, c'est naturel ! Comment ça
peut polluer ? "
Les expérimentations effectuées sur les parcelles
instrumentées (de site à bougies poreuses) de la Station INRA
de Mirecourt représentent un support précieux pour argumenter
l'intérêt de prendre en compte la valeur fertilisante des engrais
de ferme dans le raisonnement des fertilisations. En particulier, nous avons
receuilli des données, reflétant des pratiques fréquentes
dans le contexte de polyculture-élevage de Lorraine, qui montrent
clairement le risque de pollution nitrique liés à l'utilisation
de fumier sur une monoculture de maïs. Dans les zones où la
contrainte environnementale est forte, notre discours est ensuite de conseiller
autant que faire se peut la valorisation des fumiers sur les surfaces toujours
en herbe, pour diminuer la pression de fertilisation organique sur le maïs
fourrage.
[R] Références bibliographiques
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