1. Chasse et agriculture : des approches
différentes
2. Les bord de champs : " zone grise " ou " opportunité
" ?
3. Les nouveaux défis proposés à
l'agriculture : un moteur pour l'évolution
4. Actions en faveur du milieu et relation avec les bord
de champs cultivés
5. Demain, les bords de champs
Références
bibliographiques
Chasse et agriculture sont des activités traditionnelles qu'un milieu
naturel commun rapproche de longue date. L'histoire montre que cette cohabitation
n'a pas toujours été exempte de conflits : privilèges
cynégétiques seigneuriaux exorbitants d'avant la Révolution
française, querelles sur les droits de chasse, de parcours, pose de
clôtures intempestives, opérations de remembrement ou de drainage
contestables, dégâts sur les semis ou les récoltes...
Mais, qu'elles eussent été harmonieuses ou parfois conflictuelles,
ces relations demeuraient, pour l'essentiel, l'apanage des hommes du
terroir.
Après la Seconde Guerre mondiale, l'agriculture française,
exsangue, s'est vu assigner comme objectif de parvenir à l'autosuffisance
alimentaire. Cette incitation n'était pas nouvelle. Dans la seconde
moitié du XIXe siècle, la plupart des gouvernements avaient
déjà clamé bien haut le souci qu'ils avaient " d'alimenter
le pays par le pays " et de devenir si possible pour les productions majeures
un " pays d'exportations régulières "... Jules Méline,
député et ministre de l'agriculture, insistait d'ailleurs en
1885 sur le fait que, pour élever les rendements, l'agriculture devait
à tout prix " améliorer ses méthodes, perfectionner
ses procédés et devenir scientifique ". L'éducation
des populations rurales et la diffusion du progrès technique étaient
alors une voie royale pour parvenir à ces fins et force est de convenir
de l'efficacité des axes alors choisis. La productivité s'est
régulièrement améliorée, conduisant même
à partir de 1950 à un envol remarquable des rendements et à
des améliorations qualitatives dans de nombreux domaines. Tous les
secteurs connexes à l'agriculture ont apporté une contribution
: sélection variétale, industries du machinisme, des engrais,
phytopharmacie... avec le concours de conseillers nombreux et efficaces.
Vingt ans plus tard, vers 1970, l'objectif était atteint dans un contexte
social et culturel nouveau. La main d'uvre dévolue aux
activités agricoles n'a cessé de décroître, conduisant
à la désertification de certaines régions et à
la constitution d'une population majoritairement urbaine, de plus en plus
étrangère à l'agriculture et à son contexte
naturel.
Durant ce même laps de temps, le monde de la chasse a dû s'adapter
à une donne complexe :
- transformation du milieu naturel du fait de l'agriculture (intensification
ou, à l'opposé, déprise), urbanisation, extension des
réseaux routiers et ferroviaires, emprise des lignes électriques,
etc. ;
- évolution concomitante de l'abondance relative des espèces
chassées, des phénomènes de prédation, accumulation
des connaissances scientifiques sur les populations-gibiers, sur leur
régulation naturelle... ;
- nouvelles réglementations concernant l'encadrement des pratiques,
alors même que le nombre des pratiquants régresse pendant que
s'accroît leur niveau de connaissances ;
- changement profond des mentalités : le plus grand nombre des
non-chasseurs, hostiles ou réservés vis-à-vis de la
chasse, est maintenant composé de citadins, peu au fait des
équilibres du milieu naturel.
Aux évolutions régionales, nationales ou européennes
du cadre d'exercice de la chasse, les autorités préoccupées
de faune sauvage ont proposé et mis en uvre de nombreuses actions
destinées à accompagner en sa faveur les transformations des
territoires du fait des activités humaines (Havet, 1996).
D'une manière globale, il faut constater que le regard porté
par la communauté nationale sur le milieu naturel a clairement
changé à partir des années 80. Le thème de
l'environnement a dépassé les diatribes anciennes entre
écologues, chasseurs et agriculteurs pour devenir un enjeu politique
évident, au plus noble sens du terme. Les causes de cette évolution
sont connues. Elles se traduisent par une pression nouvelle qui s'exerce,
tant sur la chasse que sur l'activité agricole, au travers de
réglementations foisonnantes, souvent perçues comme des
contraintes. Et même si elles ont conduit nombre de chasseurs et
d'agriculteurs à mettre en uvre des initiatives ponctuelles
originales, celles-ci, positives au regard des spécialistes mais
ignorées du public, demeurent insuffisantes pour améliorer
durablement l'image de ceux qui, courageusement, ont entrepris ces travaux.
[R] 2. Les bord de champs : " zone grise " ou " opportunité " ?
Les actions menées à l'initiative du milieu de la chasse en
faveur des bords de champs ont souvent été considérées
comme un thème de travail secondaire. L'essentiel des efforts concernait
de façon prioritaire des territoires étendus, agricoles ou
purement cynégétiques, sur lesquels le cycle biologique normal
des espèces chassées pouvait se dérouler dans sa
totalité.
En 1989, la mise en place des mesures de gel volontaire des terres agricoles
dans le cadre ARTA (aide au retrait des terres arables) n'a pas fait exception.
Il s'agissait alors de proposer, entre autres, des méthodes de gestion
favorables au gibier à des exploitants, souvent non-chasseurs, et
ce afin de profiter de l'opportunité que constituaient pour les
populations sauvages les milliers d'hectares retirés provisoirement
du circuit productif. Les " jachères obligatoires " instaurées
en 1992 ont ainsi été rapidement suivies par la création
de jachères " environnement-faune sauvage ", opérations conduites
avec dynamisme dans de nombreux départements et dont nous reparlerons
plus avant.
La réglementation relative au gel obligatoire fait obligation aux
agriculteurs de respecter pour tous les types de jachères une superficie
égale ou supérieure à 0,3 ha avec une largeur minimale
de 20 mètres. Cette mesure incite l'exploitant agricole à
concentrer sa jachère sur des parcelles d'un seul tenant (sur les
sols le plus souvent médiocres) et contrarie toutes les évolutions
novatrices en matière de conception et d'entretien des bords de
champs.
Depuis des siècles, l'agriculture a géré ses bords de
champs en fonction de contingences multiples : délimitation du
parcellaire, traditions liées à l'élevage (haies vives),
aménagements nécessaires au drainage (fossés) ou à
la protection contre le vent (peuplier, cyprès et autres espèces
d'alignement)... Ce compartimentage du territoire agricole s'accompagnait
de fourrières, importantes en termes de linéaire et
conséquentes par rapport à la surface agricole utile. A partir
des années 50, le remembrement, l'augmentation de la superficie des
exploitations et de la taille des machines (outils de travail du sol,
moissonneuses, rampes de traitement...) ont eu pour conséquence une
régression très marquée des fourrières. Il n'est
pas rare de rencontrer aujourd'hui des exploitations contiguës sur des
milliers d'hectares où l'intervalle entre parcelles cultivées
se limite à une largeur de deux à trois pas. Les rares bois,
bosquets et lisières encore présents dans le paysage se
réduisent à des îlots distants entre eux de plusieurs
centaines de mètres, voire d'un ou deux kilomètres. D'autre
part, les cultures sont conduites selon des méthodes éprouvées
où la flore adventice est bien maîtrisée et où
les populations de ravageurs sont régulées au moyen d'insecticides.
Ces méthodes efficaces pour la productivité agricole et le
plus souvent indispensables pour assurer la pérennité
économique des exploitations isolent encore plus les zones refuges
et les ressources alimentaires indispensables à la faune. En cela,
chasse et agriculture s'opposent souvent, avec d'excellents arguments de
part et d'autre, et rares ont été les convergences possibles
avant le début des années 90.
A partir de l'instant où le bord du champ est considéré
par l'exploitant, soit comme partie intégrante de l'espace cultivé,
soit comme espace non cultivé mais indispensable à la desserte
des parcelles (zone de transit du matériel mécanique), il est
quasi soustrait aux opérations concernant la faune tout en étant
la cible prioritaire des remembrements et restructurations diverses du
parcellaire. Le chasseur, d'autre part, tout en connaissant les vertus de
ces franges non cultivées pour le petit gibier de plaine, estime souvent
aller plus rapidement à l'essentiel en portant d'abord son effort
vers les espaces d'un seul tenant que constituent les territoires traditionnels,
les jachères ou les espaces réellement cultivés.
L'illustration ci-dessus et celle de la p. 31 sont reprises du Larousse
agricole (édition 1921),
collection de livre anciens du Centre INRA de Paris.
Jointes à une constante pression économique, des évolu-tions réglementaires et tech-niques récentes condui-sent à porter un regard nou-veau sur ces bords de champs, qu'ils soient simples fourriè-res, mais aussi pointes, talus, lisières, haies, bandes en-herbées... Leur statut de " zone grise " marginale peut et doit se révéler source d'opportu-nités nouvelles pour résoudre des pro-blè-mes très compli-qués lors-qu'on se limite à les aborder dans une optique tradition-nelle.
[R] 3. Les nouveaux défis proposés à l'agriculture : un moteur pour l'évolution
Parmi les nombreux défis que doit relever le monde agricole pour assurer
sa pérennité économique, quatre d'entre eux méritent
une attention particulière.
3.1. Normes de qualité des eaux de boisson
Les directives de l'Union européenne relatives aux eaux de boisson
qui fixent les concentrations maximales admissibles en nitrates (50 000
µg/l) et en matières actives phytosanitaires (0,1µg/l) des
eaux de boisson interpellent l'activité agricole, même si celle-ci
n'est pas seule impliquée dans le respect de ces limites.
Les régions les plus concernées ont procédé à
un examen portant sur la gestion des effluents d'élevage, la
rationalité des apports fertilisants et des pratiques de protection
des cultures. Si l'on peut aborder de tels sujets en examinant la densité
des animaux par unité de surface, les conditions de stockage et
d'épandage des lisiers, les quantités nécessaires et
la répartition dans le temps des fumures azotées, la nature,
les doses d'emploi et les conditions de mise en uvre des produits
phytosanitaires utilisés, il convient de s'inter-roger aussi sur les
caractéristiques du champ cultivé qui font qu'un risque de
transfert conta-minant peut exister entre les apports organiques ou chimiques
sur la parcelle et les eaux de surface. Des critères tels que le type
de culture, la granulométrie, l'acidité, la teneur en humus,
l'activité biologique des sols, la topographie, la proximité
des cours d'eau, le sens des labours, la présence de haies, la nature
des fourrières sont impérativement à considérer
afin de caractériser les zones à risques et de proposer des
modèles d'évolution.
Les études en cours portant sur des bassins ver-sants de l'Ouest semblent
montrer que, pour les eaux de surface, la quasi-totalité des
contaminations provient d'un petit nombre de parcelles particulièrement
favorables aux transferts. Ce constat débouche donc sur une notion
nouvelle qui tendrait à orienter l'action vers les " parcelles à
risque " d'un bassin versant donné, tâche autrement plus aisée
que la prise en compte systématique de tous les champs cultivés
sur ce que l'on considérait précédemment comme un "
bassin à risque ".
Pour limiter ces transferts, certaines des évolutions souhaitables
passent par la création de zones végétales tampons en
aval des cultures. Il s'agit là d'une opportunité nouvelle
pour assurer une meilleure biodiversité végétale et
des conditions de milieu plus favorables à l'expansion des espèces
animales chassées ou non chassées.
3.2. Modification des techniques de mise en culture
Pour les grandes fermes consacrées aux espèces annuelles, la
recherche d'une meilleure compétitivité se traduit par une
augmentation de la taille des exploitations et une tendance à la
réduction des coûts de production. Dans cette optique, les travaux
de mise en place des cultures sont l'objet de nombreuses innovations :
simplification des itinéraires techniques incluant des postes lourds
tels que labour, réduction des passages mécaniques, économies
d'énergie et de main d'uvre.
Outre leurs intérêts économique et agronomique et leur
influence sur la qualité des eaux, certaines de ces évolutions
peuvent avoir un grand intérêt pour la faune : d'une part, la
diminution de la fréquence des labours profonds remplacés par
des façons superficielles ou un semis direct réduit l'effet
dépressif qu'exerce le travail du sol traditionnel sur les populations
d'insectes Carabidés et de vers de terre et, d'autre part, ces mêmes
pratiques, jointes à l'abandon du brûlage des pailles, enrichissent
le sol en matière organique, offrant un milieu plus favorable à
la microfaune, moins sensible à l'érosion.
Ces nouvelles méthodes de mise en culture, de par leur impact positif
sur la faune vivant dans le sol ou à sa surface, ont un effet positif
pour nombre d'oiseaux et de mammifères qui y trouvent une ressource
alimentaire accrue (Best, 1988 ; Granval, 1994).
3.3. Mise en place du gel des terres
Bien que fort mal vécu par le monde agricole à son origine,
le gel obligatoire est cependant susceptible d'offrir des opportunités
intéressantes pour la gestion des sols, des rotations et du milieu
(Bernard, 1994). Dans le domaine qui nous intéresse aujourd'hui, les
jachères ont offert deux pistes d'évolution dont il est important
de souligner l'intérêt dans le moyen terme.
La jachère environnement et faune sauvage (JEFS) qui a donné
lieu à de nombreuses études est apparue pour la première
fois lors de la campagne 1993-1994. Les motivations principales des agriculteurs
candidats étaient, par ordre décroissant d'importance (Tourneur
et al., 1995) :
- la compensation financière ;
- la double appartenance agriculteur-chasseur ;
- la sensibilité environnementale ;
- la fourniture de semences.
Avec des ensemencements à dominante trèfles, ray-grass et
fétuques, le plus souvent en association graminée +
dicotylédone, ce type de jachère a bien résisté
à l'érosion du gel des terres. En 1996-1997, on peut estimer
à 17 500 ha les surfaces de JEFS.
La jachère rotationnelle demeure la plus répandue. Elle est
conduite par les exploitants selon les textes en vigueur, leurs
possibilités ou leurs convictions agronomiques. Les modes de conduite,
souvent, à l'origine, sous forme de sol nu travaillé
mécaniquement (interdits en 1994), ont largement évolué
vers des " jachères industrielles " assimilables à des cultures,
des parcelles volontairement semées ou laissées en jachère
spontanée, mélange d'adventices et de repousses d'espèces
cultivées. Les travaux réalisés, tant sur des couverts
semés que sur les JEFS, ont permis de préciser
l'intérêt d'une régulation chimique et les risques du
broyage en période de reproduction du gibier. Ces derniers, signalés
dès 1993 par l'Office national de la chasse (ONC), sont pris en compte
par les agronomes (Bernard et Verdier, 1995 ; rapport ANPP-DEPSE, 1996).
La mise en jachère spontanée des parcelles d'un seul tenant
temporairement gelées et destinées à une remise en culture
ultérieure présente nombre d'inconvénients. Parmi eux,
l'enrichissement du sol en graines adventices (Rodriguez et Mamarot, 1994)
et un pilotage délicat au moyen d'herbicides à dose réduite.
D'où un recours fréquent aux broyages précoces dommageables
pour la faune. Le broyeur reste massivement utilisé pour l'entretien
des couverts semés en jachères tournantes (Barralis et al.,
1995). Le rapport ANPP-DEPSE de 1996, réalisé par des agronomes
d'origine variée, prend clairement position en faveur des semis automnaux
contre les couverts spontanés et préconise de privilégier
l'emploi des herbicides dûment autorisés pour la gestion des
montées à graine, pour des raisons touchant à la fois
à l'efficacité, à l'économie et au respect de
la faune.
Cette orientation devrait avoir à terme des conséquences heureuses
pour le gibier. Elle ne résout pas le problème de la
répartition des terres gelées sur le territoire d'une même
exploitation mais ouvre des perspectives intéressantes pour la gestion
des bords de champs en mettant en lumière tout l'intérêt
que représentent des doses réduites d'herbicides systémiques
(sulfosate, glyphosate) pour la régulation non destructive de la biomasse
végétale, concept parfaitement applicable pour un renouveau
de la conduite des bords de champs.
3.4. Gestion du sol dans les cultures pérennes
Pour l'entretien du sol des parcelles cultivées, arboriculteurs et
viticulteurs ont à gérer simultanément plusieurs
phénomènes :
- l'érosion des sols en pente qu'occasionnent des ruissellements excessifs
;
- l'extension de certaines adventices vivaces ou ligneuses ;
- la vigueur de certaines plantations qui doit être réduite
afin d'améliorer la qualité des productions en jouant sur le
niveau de concurrence des flores herbacées ;
- la limitation des risques d'entraînement d'éléments
fertilisants ou de substances utilisées pour la protection des cultures,
cas en particulier de certains herbicides de position utilisés en
prélevée des adventices.
Dans ce domaine donc, on assiste à une diversification des techniques
avec une évolution favorable aux méthodes de gestion de
l'enherbement naturel ou semé au moyen d'herbicides de post-levée.
En sus de la mise au point du concept de l'ENM (enherbement naturel
maîtrisé), des essais sont réalisés au moyen de
doses réduites d'herbicides foliaires (ITV, le groupe de travail
ANPP-COLUMA et certaines firmes privées) à l'image des travaux
entrepris auparavant pour la régulation des couverts de jachère.
Ils visent à conserver une couverture herbacée tout en limitant
sa concurrence. Cette conception nouvelle devra s'accompagner d'une attention
particulière portée aux bords de champs, particulièrement
dans les zones de coteaux si fréquentes en cultures pérennes.
[R] 4. Actions en faveur du milieu et relation avec les bord de champs cultivés
L'emprise des activités humaines sur le milieu naturel suscite nombre
d'initiatives destinées à préserver certaines composantes
: espèces animales chassées ou non chassées,
variétés botaniques, biocénoses particulières,
paysages... L'agriculture n'échappe pas à ce souci de conservation,
notamment en raison de l'importance des étendues cultivées
par rapport à la surface totale du territoire.
Nombre de ces actions sont perçues comme des menaces pour
l'équilibre économique des exploitations concernées
et peu d'entre elles s'attachent à proposer des remèdes faciles
à appliquer et propices au maintien d'une activité agricole
rentable. Une attention nouvelle accordée aux bords de champ (au sens
le plus large du terme) peut fournir aux partenaires des points de rencontre
fructueux débouchant sur une véritable convergence
d'intérêts que les schémas classiques tendent à
opposer (voir les ouvrages de Boatman et de Jorg signalés p. 32 dans
l'encadré).
Pour illustrer ce propos, cinq exemples seront rapidement évoqués
ci-dessous.
4.1. Amélioration des connaissances sur la reproduction des
espèces chassées : l'exemple de la Perdrix grise
Pour nicher, les perdrix recherchent des terrains herbacés, comportant
des herbes sèches résiduelles, et surélevés,
d'où l'eau s'évacue rapidement après les orages.
L'intervalle séparant la zone cultivée de la haie correspond
à ces critères mais, dans nombre de situations, l'organisation
du parcellaire tend à réduire l'étendue de ces zones
favorables, ce qui rend le milieu sans intérêt pour le gibier.
Dans les zones de grandes cultures céréalières, 75%
des perdrix nichent dans les champs de céréales (Reitz et Mayot,
1997).
Par ailleurs, ce bord de champ, lorsqu'il subsiste de manière
significative, constitue un réservoir d'adventices pour les cultures.
Pour éviter l'envahissement des parcelles par des concurrents dangereux
tels que chiendent, potentille, liseron, gaillet ou brome stérile,
l'agriculteur est donc tenté de le désherber énergiquement
ou de réaliser des broyages répétés qui contrarient
ou empêchent la nidification des perdrix et de nombre d'espèces
liées à ce biotope.
En Grande Bretagne, le Game Conservancy Trust, institut privé de recherche
sur la faune sauvage, s'est attaché à mettre au point et à
proposer des solutions pour contrôler ces adventices tout en maintenant
un couvert nécessaire au gibier. Deux méthodes ont été
proposées :
- la création d'une bande d'1 m de large indemne d'adventices
séparant la zone cultivée du reste de la fourrière ;
- l'utilisation d'herbicides chimiques sélectifs qui détruisent
les adventices nuisibles aux cultures sans supprimer le couvert de
nidification.
Dans des expériences portant sur l'accès du poussin aux
protéines animales, le radiopistage des femelles montre qu'elles
conduisent leurs petits en bordure de champ pour qu'ils puissent s'y alimenter
à partir des insectes vivant en grand nombre sur les dicotylédones
spontanées présentes sur la fourrière ou en bordure
du champ cultivé. Un désherbage énergique de la culture
et du bord de champ qui élimine ces espèces semble (selon Potts
et Aebischer, 1994) exercer un effet privatif de nourriture plus important
qu'un traitement insecticide réalisé par l'agriculteur.
L'insecticide n'élimine pas tous les insectes alors qu'une suppression
totale de la flore non cultivée prive de ressource alimentaire de
nombreux arthropodes (pucerons en particulier) dont l'absence devient
préjudiciable à la survie de couvées importantes.
Trois solutions existent pour favoriser l'alimentation des poussins.
1) La création de zones refuge non désherbées de 6 m
de large en bord de champ (" conservation headlands "). Mal
acceptées par les agriculteurs, elles ont conduit le Game Conservancy
à proposer un désherbage sélectif ciblé des tours
de champ contre brome et gaillet (très nuisibles au Royaume-Uni),
tout en conservant d'autres dicotylédones banales potentiellement
riches en insectes. Les résultats sont très significatifs.
On trouve en moyenne 68 insectes/m² suite à un traitement graminicide
sélectif des dicotylédones spontanées (fluazifop-P-butyl)
et 19 insectes/m² seulement lorsque les bordures sont entretenues au
moyen d'herbicides persistants à large spectre. Conduite en comparaison
sur le territoire de 12 fermes durant 5 années, cette méthode
a montré chaque année une augmentation sensible de la taille
des couvées (Chiverton, 1995).
2) Du bon emploi des jachères... L'apparition des jachères
a eu dans un premier temps des conséquences dramatiques pour le gibier.
Les broyages en pleine période de reproduction ont tué
quantité de levrauts, de perdreaux, de faons et d'alouettes. Cependant,
leur impact peut devenir très positif à condition de
préférer la jachère fixe à la jachère
tournante, en évitant aussi les parcelles gelées en un seul
bloc. Selon le Game Conservancy (1997), le meilleur système consiste
à créer des bandes de 20 m minimum de largeur, placée
en bordure de culture et comportant une bande enherbée avec un
mélange fétuque+dactyle de 6 m, le reste en mélange
céréales+dicotylédones.
3) Les haies sont un lieu d'hivernage commun pour les carabidés qui
sortent au printemps à la recherche des pucerons. Lorsque les haies
ont été arrachées, la création de bandes abri,
les " beetle banks ", est très utile et simple. En labourant dans
les deux sens à l'aide d'une charrue, on crée un tertre
surélevé sur lequel sont implantées des graminées
favorables à l'hivernation des carabidés (dactyle et houlque).
Cet aménagement est particulièrement souple pour l'agriculteur
car, aisé à mettre en place, il est aussi facile à
supprimer. Les résultats obtenus sont excellents : jusqu'à
1 500 carabidés/m². Ces insectes sont de redoutables prédateurs
de pucerons et, à ce titre, auxiliaires des cultures. Ils
représentent une nourriture potentielle qui intéresse le gibier
et les oiseaux insectivores.
4.2. Résultats observés sur les jachères " faune
sauvage "
Les rapprochements entre chasseurs et agriculteurs favorisés par la
JEFS ont permis des constats mettant par exemple en évidence
l'insuffisance des éléments fixes du paysage, l'absence de
couverts végétaux à certaines époques de
l'année, le manque de ressources alimentaires.
Forte d'un tel diagnostic, la démarche JEFS a prouvé son
efficacité à Jutigny (Seine-et-Marne), commune située
aux confins de trois régions agricoles : la Bassée de Seine,
le Montois et la Brie Champenoise. En 1994, 30 ha de JEFS y ont été
mis en place, le budget consacré aux contrats par la société
de chasse de Jutigny s'élevant à 5 800 F environ. Le principe
retenu était de réaliser des implantations simples, peu
coûteuses et faciles à vulgariser (Mollot et Granval, 1996).
Les premières observations sur l'évolution des populations
gibiers sont très encourageantes. Pour la perdrix grise, l'indice
de reproduction sur le territoire de Jutigny frôle les sept jeunes
par poule d'été (tab. I, ci-dessous), supérieur à
celui observé sur Vulaines, territoire de référence
proche et bien aménagé, suivi depuis 20 ans par l'ONC et la
Fédération départementale des chasseurs, mais où
les jachères pratiquées sont des jachères industrielles.
Tableau I. Indice de reproduction des perdrix grises sur deux territoires de Seine-et-Marne
| Jutigny | Vulaines | |
| 1990 | 10,5 | 9,9 |
| 1991 | 4,4 | 4,5 |
| 1992 | 8,4 | 9 |
| 1993 | 5,9 | 4,6 |
| 1994 | 6,8* | 3,4 |
| 1995 | 7,4* | 5,6 |
| 1996 | 7,2* | 4,9 |
* Apparition de la jachère environnement et faune sauvage.
Le test statistique X2 (chi-carré) appliqué à la pro-portion des poules sans jeunes relevée sur ces deux territoires est significatif et permet de montrer pour la première fois un effet positif de la jachère sur la perdrix grise. Il faut remarquer que cet effet est d'autant plus intéressant que l'on observe de forts indices de reproduction sur les deux territoires depuis sept ans.
4.3. Vers de terre et techniques culturales
Les vers de terre ont un rôle agronomique d'in-térêt reconnu
: recyclage de la matière orga-nique, influence sur la structure des
sols grâce à leur " effet labour ", drainage, aération,
etc. Ils sont partout présents, y compris dans les sols sableux. Mais
leur contribution est encore insuffisamment prise en compte par l'agriculteur.
Constituants majeurs de la biomasse, ils représentent une ressource
alimentaire importante pour de nombreuses espèces : carabes, batraciens,
grive, bécasse, vanneau, sanglier, blaireau, renard... D'où
leur immense intérêt faunistique.
Tableau II. Inventaire des populations de vers de terre
réalisé en mars 1997 au domaine des Baillis
(Loiret)
| A partir des parcelles en culture labourées annuelles |
50 kg/ha |
| A partir des cultures de choux pérennes | 1 195 kg/ha |
| A partir de bandes enherbées | 1 728 kg/ha |
On sait de longue date que le labour constitue l'un des facteurs limitants
de densité des populations. Le dénombrement récent
rapporté ci-contre (tab. II) est un exemple éloquent.
Il est clairement établi que les jachères pérennes sont
un atout majeur pour reconstituer ra-pidement les populations. Mais elles
ne couvrent qu'une fraction réduite de la SAU.
Pour des raisons économiques, les techniques visant à réduire
les façons culturales se sont fortement développées
depuis dix ans. Ce mouvement est favorisé par l'augmentation de la
taille moyenne des exploitations qui dépassent souvent 200 ha dans
les zones de grandes cultures. Les méthodes nouvelles qui accompagnent
ce mouvement portent principalement sur une diminution de la fréquence
du labour classique et une réduction du nombre des passages
mécaniques destinés à la préparation du lit de
semence. En corrélation, l'usage des herbicides non sélectifs
à large spectre s'accroît mais les plus largement utilisés
(glyphosate, sulfosate, paraquat) ne présentent aucun risque particulier
pour la faune du sol.
Pour la France en 1994, 92,9% des cultures annuelles étaient mises
en place après un labour classique, contre 7,1% avec un travail du
sol superficiel, voire un semis direct. Les préparations simplifiées
en grande culture ont connu depuis lors une croissance régulière,
dépassant actuellement les 20% de la sole. Leurs avantages en
matière de lutte contre l'érosion, de conservation de la
matière organique et de régénération des populations
d'insectes du sol et de lombriciens sont évidents.
4.4. Etudes sur les dispositifs enherbés et l'interculture
La lutte contre les effets nuisibles du ruissellement dans les sols agricoles
vise à limiter l'entraînement de terre arable, de matière
organique, d'éléments fertilisants ou de produits phytosanitaires
vers les eaux de surface. Ce qui a conduit de nombreux organismes à
étudier de nouveaux types d'aménagement du paysage (CEMAGREF,
ITCF, industriels des engrais ou des produits phytosanitaires, etc.).
La présence de bandes enherbées disposées en travers
ou en bas des parcelles, le long des cours d'eau ou en bordure de champ
représente un atout majeur pour piéger les particules solides
et réduire les pertes en éléments solubilisés.
Par exemple, les récents travaux réalisés par Patty
(1997) montrent que des bandes de 6 à 12 m de largeur semées
en blé et situées en bas de parcelle permettent de réduire
efficacement le transfert par ruissellement des matières actives
étudiées. Les pertes sont ainsi diminuées en moyenne
de plus de 80%, avec une réduction atteignant 100% lors de certains
épisodes pluvieux. Le Groupe " Dispositifs enherbés " du CORPEN
signalait d'ailleurs, en juillet 1997, tout l'intérêt de
réalisations pratiques telles que bandes enherbées perpendiculaires
à la pente des coteaux, le long des rivières ou chenaux
enherbés anti-érosifs.
Par ailleurs, l'occupation des terres durant l'interculture connaît
un succès croissant. Les nombreuses expériences de semis
destinés à jouer le rôle de pièges à nitrates,
voire de moyen de lutte contre les nématodes sur betterave, contribuent
à fournir des abris ou des ressources alimentaires nouvelles durant
l'hiver.
Cette démarche volontariste en faveur de la qualité de l'eau
est parfaitement complémentaire de l'intérêt qu'agriculteurs
et chasseurs peuvent porter aux bords de champs. L'aménagement de
nouveaux schémas pour leur gestion peut donc s'avérer
précieuse à la fois pour l'agriculture et la faune en
ménageant à cette dernière de nouveaux espaces propices
à l'abri, à l'alimentation et à la reproduction.
4.5. Replantations de haies
Si les haies ne constituent pas le bord du champ tel que nous l'entendons,
elles présentent des avantages pour la faune et peuvent receler un
intérêt pour les productions végétales dans les
zones anciennement remembrées : effet brise-vent, diminution des
phénomènes d'érosion et de transfert d'éléments
chimiques par ruissellement, lutte contre les inondations consécutives
à des abats d'eau brutaux. Les études actuellement
coordonnées par l'ACTA semblent démontrer la fréquence
dans les bordures boisées d'auxiliaires nombreux capables d'intervenir
précocement lors des attaques de pucerons des épis sur
céréales, de psylle dans les vergers de poiriers.
La mise en place de la PAC, avec ses mesures d'accompagnement, offre dans
ce domaine des op-portunités nouvelles aux agriculteurs, chas-seurs
ou non chasseurs, pour restaurer nombre de paysages. Les replantations de
haies as-sociant des essences ligneuses variées se mul-tiplient dans
les zones de grandes cultures. Elles permettent une amélio-ration
globale de la biodiversité, la création de relais entre des
boisements précédemment isolés servant de réservoir
et, très simplement, la reconstitution des paysages et de l'environ-nement
des exploitations agricoles.
[R] 5. Demain, les bords de
champs
Au cours des dix dernières années, le dialogue noué
autour de la conduite des jachères amène à des constats
communs, voire à de vraies convergences d'intérêt entre
chasse et agriculture. Ces convergences peuvent être confortées
par l'évolution technico-économique des productions agricoles
et par la recherche d'une solution pour certains problèmes
environnementaux.
Pour les chasseurs, la réduction programmée des superficies
soumises au gel des terres va rendre plus difficile l'extension des JEFS.
Mais les enseignements qu'il est possible d'en retirer à ce jour vont
déplacer rapidement une partie du débat vers les bords de champs,
espaces à partir desquels on peut améliorer grandement la situation
du petit gibier de plaine.
Pour les agriculteurs pratiquant des spéculations à cycle annuel,
la simplification des techniques de mise en culture est une tendance lourde.
Elle fait une plus large place aux outils combinés, aux herbicides
foliaires à large spectre, tout en présentant un
intérêt marqué pour la lutte contre l'érosion,
la conservation de la matière organique, la préservation des
vers de terre et de certains insectes vivant sur et dans le sol. Les bords
de champs constituent pour ces derniers une réserve à partir
de laquelle une recolonisation rapide est parfaitement envisageable. Pour
l'agriculteur, cette évolution va doter les végétaux
non cultivés d'un double statut : adventices des cultures (" mauvaises
herbes ") toujours indésirables au-delà d'un seuil réduit
à l'intérieur du champ cultivé et, d'autre part,
espèces spontanées qu'il convient de préserver, voire
d'encourager sur des zones périphériques servant à la
fois de réserve et de tampon. Dans les cultures pérennes,
l'attention nouvelle qui se manifeste au sujet de la gestion de l'enherbement
naturel conduit à des conclusions similaires.
Au-delà des zones cultivées, nombre d'initiatives en faveur
du milieu ont suscité une réflexion novatrice sur l'insertion
du parcellaire agricole dans le paysage.
Ces convergences chasse-agriculture-environnement et une attention
particulière apportée aux bords de champs (fourrières,
tournières, bandes enherbées, haies...) permettent d'envisager
un sérieux progrès dans nombre de domaines d'action jusqu'alors
relativement indépendants, ouvrant la porte à un modèle
agricole durable.
Pour améliorer la situation de l'environnement agricole dans son ensemble,
priorité doit être donnée, il nous semble, plutôt
à une mise en pratique des éléments existants qu'à
l'accumulation des données scientifiques, même s'il est hors
de question de contester l'importance de nouveaux apports.
Une des faiblesses prévisibles de cette vulgarisation est l'actuelle
dispersion des compétences et des moyens. Les spécialistes
du gibier n'ont pas forcément en tête la problématique
" nitrates "... En plein mois de juin, le broyage d'une jachère
spontanée couverte de chardons est rarement précédée
d'une réflexion cynégétique...
La mise en cohérence de certaines mesures réglementaires visant
des objectifs différents constitue un puissant outil incitatif. Ainsi
la répartition des jachères indemnisées sous formes
de bandes enherbées en bord de champ, bord de cours d'eau ou bas de
pente, et conduites selon des méthodes simples favorables à
la faune, à la flore et à la maîtrise des pollutions
diffuses constituerait une formidable opportunité pour l'environnement.
Est-il si utopique d'envisager que les bords de champs puissent
fédérer demain des spécialistes de tout bord pour
véhiculer vers l'agriculteur des messages simples et économiquement
gérables ?
Remerciements à P. Havet, F. Reitz, Y. Châtillon et N. Chaffurin.
[R] Références bibliographiques
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départementales de chasseurs
On signale
deux ouvrages collectifs récents sur le thème des bords
de champs :
Boatman R., 1994. Field margins : integrating agriculture and
conservation. Coventry on 18-20 April 1994. BCPC Monograph n°58,
1-404.
Jorge E., 1995. Field margin - Strip programmes. Proc. EU Technical
Seminar, Landesanstalt für Pflanzenbau und Pflanzenschutz, Mayence
(Allemagne), du 25 au 27 mai 1994.
Un troisième ouvrage sortira à l'automne 1998, hors-série
des actes du colloque UIGB 1997 consacré aux bords des
champs.
[R]