la
santé ou l'environnement ?
essai de diagnostic d'un modèle socioculturel
par Gérard Bertolini
Université de Lyon I, LASS, UMR 5823 CNRS, 43 bd du
11-Novembre-1918, 69622 Villeurbanne cedex
berto@univ-lyon1.fr
Hiérarchie des préoccupations ou
préoccupations liées entre elles ?
Hygie est-elle écologique ?
Il existe certes des liens entre environnement et santé, mais suivant des relations complexes. Alors que, très généralement, on considère à ce sujet les effets de l'environnement sur la santé, l'optique sera inverse : quelles sont les incidences possibles des préoccupations de santé sur l'environnement ? Cet examen sera tenté à travers un modèle socioculturel privilégiant le souci de la santé ; en d'autres termes, Hygie (la déesse de la santé) est-elle écologique ?
[R] Hiérarchie des préoccupations ou préoccupations liées entre elles ?
L'examen des liens entre environnement et santé conduit
généralement à considérer les effets de
l'environnement sur la santé (déjà, Hippocrate, dans
Air, eaux, lieux, montrait l'influence du milieu). L'environnement peut cependant
être conçu de façon plus ou moins extensive ; les
considérations ont eu tendance à s'élargir, de
l'environnement local, de proximité, jusqu'à l'environnement
global, à l'échelle planétaire et intégrant des
vues à long terme. Sensiblement différent est le concept
d'écologie, qui, au plan scientifique, met l'accent sur les interrelations
dans le cadre de systèmes complexes, ou qui, moins neutre que le concept
d'environnement, place davantage le débat sur le terrain politique.
En fait, pour beaucoup, la différence reste ténue ou la distinction
demeure floue. En outre, s'opposent des conceptions naturocentriques et
anthropocentriques de l'environnement et de l'écologie. En ce qui
concerne la santé, on passera de la santé individuelle à
la santé collective (épidémiologie) et de l'absence
de maladie à la qualité de la vie qui, de plus, fait figure
de trait d'union entre environnement et santé. Un autre trait d'union,
mis en avant par les hygiénistes, est notamment constitué,
au-delà du concept de propreté, par l'hygiène, en passant
de l'hygiène corporelle à l'hygiène de vie et à
l'hygiène du milieu (domicile, voisinage, ville, etc.). Vis-à-vis
de la santé, la qualité de l'environnement ne constitue toutefois
qu'un des facteurs influents et, à l'inverse, les enjeux relatifs
à l'environnement ne se limitent pas à des considérations
sanitaires.
On estime généralement que santé individuelle et santé
collective vont de pair : si un individu n'est plus vecteur de maladies,
le risque sanitaire global est réduit ; " dans notre société,
nous sommes tous solidaires (de fait) les uns des autres. En protégeant
les déshérités de la fortune (les pauvres étant
considérés comme des vecteurs privilégiés de
maladies), nous nous protégeons, nous et les autres ", écrivait
au début du vingtième siècle le Professeur
Brouardel (1) .
Le caractère positif du lien entre environnement individuel et
environnement collectif apparaît moins évident : la qualité
de l'environnement individuel est susceptible d'être obtenue en
transférant sur les autres les sources de pollutions et les nuisances
et, dans ce cas, il en sera de même pour les effets sanitaires
associés. On peut, en revanche, faire état, en matière
de santé comme d'environnement, de liens positifs résultant
d'effets d'émulation. Dès lors, il convient de reconnaître
la complexité des liaisons possibles et donc la part d'incertitude
qui s'attache aux résultats.
L'environnement apparaît comme une valeur sociale en hausse, et il
en est de même pour la santé ; de plus, dans la hiérarchie
des préoccupations, la santé devance l'environnement, ainsi
que l'illustrent divers sondages. À titre d'exemple, le tableau ci-dessous
indique la proportion de Français plaçant en tête de
leurs préoccupations (parmi d'autres) les maladies graves ou la
dégradation de l'environnement, et l'évolution de 1991 à
2001 :
| Objets de préoccupation | (début d'année, en %) | |||||||||
| 1991 | 1993 | 1994 | 1995 | 1996 | 1997 | 1998 | 1999 | 2000 | 2001 | |
| Les maladies graves La dégradation de l'environnement |
28 12 |
29 11 |
26 8 |
31 7 |
29 8 |
26 8 |
28 10 |
30 8 |
33 13 |
38 18 |
Source : CREDOC, " Conditions de vie et aspirations des Français ", reproduit dans réf. 2
On constate que les maladies graves préoccupent (en première
priorité) davantage de Français (environ deux fois plus) que
la dégradation de l'environnement, mais que les deux types de
préoccupations progressent, malgré quelques
irrégularités dans le temps. Cependant, les préoccupations
relatives à l'environnement sont-elles indépendantes des
préoccupations relatives à la santé ? Ne sont-elles
pas liées entre elles, la dégradation de l'environnement
étant perçue comme source de maladies graves ? " L'environnement
devient un sujet de préoccupation d'autant plus aigu qu'il est perçu
comme une menace potentielle pour la santé ", indique
l'IFEN (2).
Voici (tableau ci-dessous) d'autres sondages faits en France (pour EDF et
reproduits dans la réf. (3)) :
| Seriez-vous prêt(e) à payer vraiment plus cher des produits reconnus comme |
janv. 1994 ( % de oui ) |
janv. 1996 |
janv. 1998 |
début 1998 |
| meilleurs pour la santé | 78% | 75% | 74% | 68% |
| préservant l'environnement | 67% | 61% | 60% | 54% |
Enquête CREDOC
Là encore, la santé devance l'environnement, mais les choix
favorables à l'environnement ne sont-ils pas en même temps,
indirectement et au moins pour partie, des choix pour la santé ? De
plus, dans quelle mesure s'agit-il de la santé collective (y compris
celle des générations futures) ou de la santé individuelle
(par le détour de la santé collective) ?
Michelle Dobré interroge : " Santé ou qualité de vie
? ". Ainsi qu'elle l'indique, " il est difficile d'isoler le souci de la
santé parmi les préoccupations qui l'impliquent
toutes " (4).
Dans le temps, il peut paraître surprenant que la proportion de personnes
prêtes à payer plus cher des produits meilleurs pour la santé
ou l'environnement tende à diminuer. L'IFEN avance comme hypothèse
explicative un phénomène de " banalisation " : d'une façon
générale, les produits commercialisés auraient "
intégré " ces préoccupations.
Des préoccupations variables suivant les groupes sociaux
Il convient également de reconnaître que la hiérarchie
des préoccupations est différente suivant les groupes que Bernard
Cathelat (5) distingue sur la base de
sociostyles. Parmi les sociostyles, au niveau européen, la
SECODIP (repris dans la réf. 4) distingue en particulier les
planétaires utopistes, qui représenteraient 24% de la
population, et les égotistes " qui ne sont concernés
que par ce qui a trait à leur propre personne ou leur entourage ;
[
] ce qui les préoccupe, en matière d'environnement,
c'est que l'eau qu'ils boivent et l'air qu'ils respirent ne soient pas
pollués " ; ces derniers ne représenteraient, d'après
le sondage réalisé, que 6% de la population européenne.
Ce résultat va à l'encontre de l'idée d'une montée
de l'individualisme ; cependant, les déclarations sont susceptibles
d'être contredites par les pratiques. En outre, l'idée d'une
montée des préoccupations sanitaires n'est pas
infirmée.
Le sondage réalisé par le CREDOC en 1998 (cité
précédemment) fournit des résultats par catégories
sociales :
- parmi les catégories socioprofessionnelles, les intentions d'achats
privilégiant la santé sont sensiblement plus élevées
que la moyenne (68%) chez les " inactifs " (hors retraités), " au
foyer " (72%) ou " autres inactifs " (74%) ; pour l'environnement (la moyenne
étant de 54%), il s'agit, outre des " autres inactifs " (58%), des
cadres supérieurs et professions intermédiaires (61%), ainsi
que des employés (57%). Sur les deux registres, les ouvriers, les
retraités et les " indépendants " se situent au-dessous de
la moyenne ;
- sur les deux registres, la proportion de " oui " tend à croître
avec le niveau de diplôme, ainsi que le niveau de salaire (ce qui n'est
guère surprenant) ;
- sur les deux registres également, la proportion de " oui " est
élevée dans la tranche d'âge 25-34 ans (73% pour la
santé et 60% pour l'environnement) ; elle décroît avec
l'âge, surtout pour l'environnement (46% chez les 65 ans et plus) ;
- la proportion d'intentions en faveur de l'environnement croît avec
la taille de la commune d'habitation : elle atteint 58% en région
parisienne, contre 51% dans les communes de moins de 2 000 habitants ; en
faveur de la santé, les écarts sont moins marqués.
Plus globalement, à partir d'enquêtes et d'analyses, l'IFEN
s'efforce de dégager le profil de l'" écosensible ".
[R] Hygie est-elle écologique ?
Vis-à-vis de la problématique la plus courante, posée
initialement, consistant à examiner les effets de l'environnement
sur la santé, on retiendra la problématique inverse, à
savoir les impacts des préoccupations de santé individuelle
sur l'environnement (collectif ou global).
Au plan symbolique et mythique, référence sera faite à
Hygie (ou Hygée), déesse de la santé. Le souci de
préserver sa santé (individuelle) se traduit par un certain
mode ou style de vie (un socio-style) caractérisé par
des consommations. Ces consommations ont des impacts environnementaux ;
au-delà de leur repérage, des méthodes d'évaluation,
comme " l'analyse de cycle de vie " (ACV) sont proposées, mais elles
sont complexes et comportent diverses limites relatives à
l'agrégation des effets ; dès lors, elles sont rarement
conclusives, ou leurs conclusions restent sujettes à controverses.
Un concept un peu différent dans son optique, bien qu'apparenté,
est celui du " bilan écologique " ou de " l'empreinte écologique
". à ce sujet, Donella Meadows (7)
a, par exemple, mis en évidence les différences de taille des
empreintes écologiques d'un Américain (moyen), d'un
Néerlandais et d'un habitant de l'Inde. Dans son sillage, le
WWF (8) propose à chacun de calculer
son " empreinte écologique ". L'analyse reste partielle, la mesure
imparfaite, mais un diagnostic écologique peut être
tenté.
Le portrait d'Hygie ne sera pas poussé jusqu'à la caricature
qui en ferait une personne (une femme, car le phénomène les
touche davantage) obnubilée par la propreté du corps et du
domicile, une " maniaque du frotte-astique ", et en corollaire une grosse
consommatrice d'eau, de savon, d'eau de Javel ou autres produits
désinfectants, de brosses et de gants jetables. On rappellera cependant
qu'actuellement, en France, parmi les personnes atteintes de troubles
obsessionnels et compulsifs (TOC), 85% des cas, selon l'association AFTOC
(repris dans la réf. (6)), concernent
la propreté : se laver, nettoyer, désinfecter. On peut aussi
souligner, plus généralement, que le déchet, sous
différentes formes, est devenu " phobique ", qu'il s'agisse du toucher,
de l'odorat ou de la vue : on l'éloigne ou on s'éloigne
promptement.
L'intéressé(e) s'impose une discipline, sans aller jusqu'au
rigorisme ; de plus, contrairement aux moralisateurs de B.
Cathelat (5), elle n'entend pas nécessairement l'imposer aux autres.
Sa posture est davantage pragmatique qu'idéologique, même si
une certaine idéologie est sous-jacente et des phénomènes
de mode pas exclus.
Elle préfère la simplicité et l'authenticité
au paraître et à l'obsession du standing. De plus, au-delà
de l'absence de maladies, elle entend être " en forme " et préserver
son " capital-santé ". Ainsi, elle veut être " bien dans son
corps ", en dépassant largement, voire en tournant le dos, au concept
de " corps-façade " et à la " beauté-magazine ". S'agissant
des magazines, elle lit par exemple Santé-magazine,
Réponses-Santé, Top Santé, Féminin Santé
ou Vital. À travers les médias, elle est à
l'affût d'informations concernant la santé.
Plutôt qu'un portrait complet, on retiendra quelques traits se traduisant
par des consommations plus ou moins écologiques (ou qui seront
estimés comme telles, à défaut de certitudes en la
matière).
Alimentation
Hygie n'est certes pas boulimique, car elle connaît les dangers sanitaires
de l'obésité ; elle fuit le fastfood et les aliments
trop riches en graisses. Sans pour autant être disciple de
l'ascétisme, qui peut être source de carences graves, elle est
attachée à la diététique. Peut-être
affectionne-t-elle les produits hypocaloriques, maigres, allégés
; mais ces derniers font figure de " trompe-la-faim " aux effets sanitaires
discutables et sans vertus écologiques.
Hygie cherche plutôt à manger " sain et équilibré
". Sans aller jusqu'à la health food ou aux alicaments, elle recherche
les produits naturels, peu préparés : bruts, complets (non
raffinés), frais plutôt que surgelés ou mis en conserve,
crus, non cuisinés. De plus, sa consommation de produits carnés
est limitée, au profit d'une forte consommation de fruits et
légumes. Ces orientations apparaissent positives au plan environnemental
ou écologique.
Hygie privilégie les produits issus de l'agriculture biologique, bien
qu'ils soient sensiblement plus chers. Au plan scientifique, la preuve de
l'effet positif sur la santé de la consommation de produits biologiques
reste encore à faire (9), mais,
selon un sondage IFOP de 1998, 60% des Français font confiance à
l'agriculture biologique et 65% estiment que " consommer bio, c'est
préserver sa santé et notre environnement ". Un sondage Louis
Harris, réalisé également en 1998, donnait 10% de
consommateurs réguliers en France et 38% de consommateurs occasionnels
; cette demande recouvre à la fois le rejet d'une agriculture intensive
polluante et une forte inquiétude en matière de santé
humaine.
Une enquête Organex pour la Fédération nationale
d'agriculture biologique (FNAB), en 2002, indique que les forts consommateurs
en produits bio sont plutôt âgés et aisés (car
le surcoût est important). Dans le total des ventes de Bio (en valeur),
le lait et les yaourts représentent 37%, la viande, les légumes
et les fruits 28% (10).
Acheter au marché (à défaut de cultiver dans son jardin)
permet de limiter l'emballage (consommateur de ressources naturelles) et
les déchets d'emballages - surtout si on se rend au marché
avec un panier ou un cabas, plutôt que d'avoir recours à des
sacs de magasin -, ainsi que les transports associés à la grande
distribution.
Pour des raisons sanitaires, Hygie préfère la salade fraîche
à la salade préparée (et traitée) en sachet,
ce qui réduit l'emballage, mais accroît la quantité de
déchets organiques dans la poubelle domestique (au lieu d'être
générée au niveau du fabricant). Elle fait elle-même
ses confitures et ses compotes, la purée (elle rejette la purée
préparée en flocons), sinon les pots pour bébé,
ce qui a le même type de conséquences ; on peut estimer que
le bilan environnemental (net, c'est-à-dire en considérant
à la fois les aspects positifs et les aspects négatifs) est
positif.
En revanche, consommer (de surcroît en grandes quantités) des
yaourts allégés (fussent-ils bio ou prétendus tels)
présente pour inconvénient de consommer des emballages et de
générer des déchets non recyclés ; le pot de
yaourt ne fait pas toujours partie des produits admis dans le cadre des collectes
sélectives organisées ici et là.
Pour les boissons, Hygie exclut (ou à peu près) les boissons
alcoolisées, ainsi que les sodas (trop riches en sucre), au profit
de l'eau et des jus de fruits. De plus, elle préfère les jus
de fruits frais, pressés à la maison, ce qui a pour vertu
environnementale de limiter l'emballage et les déchets d'emballages.
Il en résulte cependant, là encore, un accroissement des
quantités de déchets organiques dans la poubelle domestique
(au lieu d'être généré au niveau du fabricant).
En outre, il peut s'agir de fruits tropicaux, conduisant à des transports
sur longue distance. À ce sujet, les écologistes allemands
suggèrent de consommer des jus de fruits autochtones, plutôt
que du jus d'orange ou de pamplemousse.
En ce qui concerne l'eau, qu'elle boit en quantité (" il faut
éliminer ", dit-on), elle a tendance à préférer
l'eau en bouteille à l'eau du robinet, le cas échéant
en raison d'une teneur particulière en sels minéraux (en
choisissant alors en connaissance de cause), mais surtout pour des raisons
de sécurité sanitaire, par précaution. L'eau en bouteille
est présentée par la publicité des embouteilleurs (qui
rencontre également l'intérêt des distributeurs) comme
source de bonne santé et de forme ; Hygie n'est-elle pas là
victime du marketing ? En France, la consommation moyenne d'eau en bouteille
par habitant dépasse ainsi largement cent litres par an. Il en
résulte des effets environnementaux négatifs, relatifs aux
emballages (consommation de ressources naturelles et déchets d'emballages,
très volumineux et dont le recyclage, suite à la mise en place
de collectes sélectives, reste très partiel) et aux
transports.
En matière d'emballage alimentaire, Hygie reste attachée au
verre (pour les boissons, les conserves, etc.), en raison de sa réputation
d'inertie vis-à-vis du contenu. Cependant, l'emballage verre n'est
pas toujours écologique : il présente notamment pour
inconvénient d'être lourd, avec des conséquences
environnementales liées aux transports ; il peut cependant faire l'objet
d'un re-remplissage ou, à défaut, d'un recyclage. Son taux
de recyclage est élevé : de l'ordre de 50% en France, et plus
encore en Allemagne. Par contre, le re-remplissage, s'il est très
pratiqué en Allemagne (où les trois-quarts du volume de liquides
alimentaires restent conditionnés en emballages consignés),
a très fortement régressé en France, où il n'est
plus guère que le fait du circuit des
cafés-hôtels-restaurants.
Hygie est réticente vis-à-vis du re-remplissage, parce que
la bouteille est susceptible d'avoir contenu une substance dangereuse et
parce qu'elle n'a pas confiance dans l'efficacité du lavage. Elle
est réticente également vis-à-vis du recyclage, qu'il
s'agisse du verre ou d'un autre matériau, notamment lorsque le
recyclé est au contact de denrées alimentaires. Dès
lors, elle préfère l'usage unique (le one way), même
s'il n'est pas écologique.
Par ailleurs, pour des raisons là encore de sécurité
(fonctions de protection et de conservation, ainsi que de support
d'étiquetage informatif, de l'emballage), elle a tendance à
privilégier l'emballé, l'emballage inviolable et l'emballage
de " petites portions " (individuelles), non écologiques.
Bien sûr, Hygie ne fume pas.
Consommations médicales
" Mieux vaut prévenir que guérir ". Hygie préserve sa
santé, ce qui réduit les consommations médicales pour
la restaurer. On relèvera à ce sujet que les consommations
médicales génèrent des quantités importantes
de déchets, qu'il s'agisse des emballages de médicaments ou
des produits à usage unique, et des déchets dangereux, en
particulier infectieux ou contagieux.
Cependant, le souci d'Hygie de préserver et entretenir sa santé,
et plus encore " sa forme ", est susceptible de se traduire par d'assez fortes
consommations médicales ou paramédicales de prévention
(pour prévenir les affections, les dépister le plus tôt
possible, en consultant fréquemment, au moindre symptôme). On
peut toutefois estimer que, sur ce plan, son bilan environnemental est très
favorable.
Un autre facteur peut néanmoins être introduit, à savoir
l'allongement de la durée de vie qui en résulte ; les consommations
médicales associées au vieillissement, retardé mais
inéluctable, sont seulement reportées, décalées
dans le temps.
D'une façon plus générale, une durée de vie plus
élevée tend à accroître les consommations, donc
l'impact environnemental d'un individu. Faudrait-il pour autant prôner
une durée de vie aussi courte que possible, ainsi qu'une baisse
démographique, sinon par une mortalité accrue, du moins par
une natalité réduite ? L'enjeu consiste plutôt à
rendre la vie possible et agréable au plus grand nombre, y compris
aux générations futures.
Habillement et linge de maison
Hygie ne suit pas la mode (du moins toutes les modes), ne se laisse pas aller
à des achats impulsifs et n'accumule pas les soldes jamais portés
(elle n'est pas atteinte de soldomanie ni de collectionnite).
Elle n'est pas obnubilée par les griffes et privilégie
le confort du vêtement.
Elle préfère généralement les textiles naturels
(qu'elle considère comme plus sains) aux textiles synthétiques
: coton (le cas échéant coton dit " organique " ou " biologique
"), laine (peut-être " bio "), lin, chanvre en mélange avec
la soie naturelle. Ses choix apparaissent écologiques, sous certaines
réserves (11). Elle connaît
le label santé-sécurité Oeko-tex. En outre, les
nouveaux textiles dits " bio-actifs, anti-bactériens, anti-acariens,
anti-odeurs " l'interpellent, mais elle a des doutes sur l'innocuité
des substances introduites. D'une façon plus générale,
Hygie se méfie des produits à la pointe du progrès ;
elle préfère attendre qu'ils aient fait leurs preuves ; en
d'autres termes, vis-à-vis des risques sanitaires, elle applique le
principe de précaution.
Elle rejette l'idée de s'habiller en fripe, car il s'agit de
vêtements déjà portés par d'autres, inconnus et
peut-être malades ; même s'ils ont été lavés
(au demeurant, elle les laverait à nouveau), l'efficacité du
lavage reste pour elle sujette à caution.
Elle pourra cependant préférer, pour des raisons d'ordre sanitaire,
les mouchoirs textiles aux mouchoirs jetables en papier (susceptibles de
libérer des fibres) et, pour bébé, les couches textiles
réutilisables (qu'elle lavera elle-même) aux couches jetables.
Les lavages très fréquents qu'elle pratique ont pour
inconvénients, au plan écologique, une forte consommation d'eau,
de produits lessiviels et d'énergie, et ils accélèrent
l'usure du linge.
Déplacements
Si la distance et le temps le permettent, Hygie marche volontiers, ou sort
son vélo (ou bien, si la ville est dotée d'un pool de vélos
en libre-service, elle en emprunte un). Elle préfère les transports
en commun à l'automobile, notamment parce qu'ils réduisent
le stress et les risques d'accident.
Dans le choix d'une automobile, elle n'est pas attirée par la puissance
du moteur, la vitesse, ni par le luxe ou les signes de standing ; elle
privilégie la sécurité, la fiabilité et le confort.
Elle achète des voitures neuves, le cas échéant des
occasions récentes, mais seulement si elles ont appartenu à
des personnes qu'elle connaît bien. Elle n'utilise son auto que
modérément, la fait entretenir régulièrement
et la garde six à huit ans. Au demeurant, même si ses choix
ne sont pas dictés par des considérations écologiques,
est-il bien écologique de faire durer le plus longtemps un modèle
ancien, alors que les nouveaux véhicules sont plus sobres en consommation
de carburant ? Par contre, la quantité de déchets (même
s'ils sont pour partie recyclés) associée est plus
élevée.
Pour ses loisirs en plein air, elle pratique volontiers le jogging, la marche,
la randonnée pédestre ou se promène en vélo.
Comme lieux de promenade et de villégiature, elle aime la campagne,
la forêt, la montagne ; elle aime aussi la mer, pour se baigner, mais
pas question de se laisser " griller " au soleil sur des plages brûlantes
; au demeurant, elle préfère l'océan, ainsi que "
l'arrière-pays ". Ses choix sont favorables à l'aménagement
du territoire et, de même que ses autres déplacements (ainsi
que ses autres consommations), ses déplacements de loisirs et de
villégiature sont " raisonnés " ; notamment, pas de courts
séjours lointains, stressants et fatigants.
Au total, pour les déplacements, y compris de loisirs, son mode de
vie est écologique.
Gestion des déchets
Hygie veut bien participer aux collectes sélectives de matériaux
" propres et secs " (emballages et journaux-magazines), mais elle est très
réticente vis-à-vis des collectes sélectives de
matières organiques fermentescibles, et en particulier des résidus
de cuisine ; car il faut les stocker, et elle redoute les odeurs, les mouches
et autres insectes, voire les rongeurs, ainsi que les " germes pathogènes
". Pour ces mêmes raisons, même si elle habite un pavillon avec
jardin, elle ne pratique pas le compostage individuel, pourtant écologique.
Par contre, elle achète du compost ou du terreau, pour ses plantes
d'appartement et, le cas échéant, son jardin.
Comme mode de traitement des déchets, peut-être
préfère-t-elle la mise en décharge (le centre
d'enfouissement technique, le stockage) à l'incinération, parce
que la pollution atmosphérique (y compris aujourd'hui le spectre des
dioxines) qui lui est associée est plus diffuse ; il apparaît
dès lors plus difficile de s'en protéger, notamment en
s'éloignant de la source d'émissions. En tous cas, si, malgré
ses véhémentes protestations, un incinérateur ou une
décharge devait s'implanter près de chez elle, sans doute
envisagerait-elle de déménager.
Sur ce chapitre, Hygie n'est pas un modèle de " citoyenneté
".
Au final, le bilan écologique d'Hygie n'apparaît pas exemplaire
(ce n'est pas une écologiste), mais sans doute plus favorable que
la moyenne actuelle des Français et des Européens. Le sociostyle
qu'elle incarne pourrait se développer, car la santé individuelle
constitue une valeur en hausse. Cependant, d'autres modèles moins
axés sur la santé individuelle permettraient de mieux conjuguer
santé collective et préservation de l'environnement .
Question subsidiaire : Hygie est-elle riche ?
Vis-à-vis de leurs apports nutritionnels, les fruits frais et les
légumes verts, qu'elle affectionne, sont coûteux, surtout s'ils
sont issus de l'agriculture biologique ; le poisson frais est aussi
généralement plus cher que la viande, et les yaourts plus
coûteux que le fromage (12). Les
vêtements en lin, chanvre, soie naturelle, ou chanvre et soie
commercialisés actuellement sont assez cher et son automobile est
sinon neuve du moins récente
Dès lors, Hygie fait sans
doute partie des catégories sociales relativement aisées.
Gérard Bertolini, économiste, est directeur de
recherche du CNRS, au laboratoire d'Analyse des systèmes de santé
(LASS), université de Lyon I.
[R] Références bibliographiques
(1)
Brouardel P., 1904. " La propreté
et l'hygiène ", dans Les applications sociales de la solidarité.
Alcan, 1904.[VU]
(2) IFEN, 2002. Les attentes des Français en matière
d'environnement. Les données de l'environnement, 74, mai-juin
2002.[VU]
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écologique des Français à travers l'opinion publique.
IFEN, Paris, 188 p.[VU]
(4) Dobré M., 1995. L'opinion publique et l'environnement.
IFEN, Paris, 95 p.[VU]
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d'Organisation, Paris, 555 p.[VU]
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Techniques-Sciences-Méthodes (Revue de l'Association Générale
des Hygiénistes et Techniciens Municipaux), 9, septembre
2002.[VU]
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earth. Charleston Gazette, 1er avril 1996.[VU]
(8) www.wwf.fr [VU]
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de durabilité de l'agriculture biologique. Le Courrier de l'environnement
de l'INRA, 38, 53-66.[VU]
(10) Le Monde, du 8 novembre
2002.[VU]
(11) Bertolini G., Melquiot P., 1999. à la recherche
du vêtement écologique. Société Alpine de
Publications, Grenoble, 164 p.[VU]
(12) Briend A., Darmon N., 2002. Conseils alimentaires :
doivent-ils tenir compte du budget ? Congrès de l'Association des
épidémiologistes de langue française, Toulouse, septembre
2002.[VU]