Le Courrier de l'environnement n°49, juin  2003

la santé ou l'environnement ?
essai de diagnostic d'un modèle socioculturel

Hiérarchie des préoccupations ou préoccupations liées entre elles ?
Hygie est-elle écologique ?

Références bibliographiques


Il existe certes des liens entre environnement et santé, mais suivant des relations complexes. Alors que, très généralement, on considère à ce sujet les effets de l'environnement sur la santé, l'optique sera inverse : quelles sont les incidences possibles des préoccupations de santé sur l'environnement ? Cet examen sera tenté à travers un modèle socioculturel privilégiant le souci de la santé ; en d'autres termes, Hygie (la déesse de la santé) est-elle écologique ?

[R] Hiérarchie des préoccupations ou préoccupations liées entre elles ?

L'examen des liens entre environnement et santé conduit généralement à considérer les effets de l'environnement sur la santé (déjà, Hippocrate, dans Air, eaux, lieux, montrait l'influence du milieu). L'environnement peut cependant être conçu de façon plus ou moins extensive ; les considérations ont eu tendance à s'élargir, de l'environnement local, de proximité, jusqu'à l'environnement global, à l'échelle planétaire et intégrant des vues à long terme. Sensiblement différent est le concept d'écologie, qui, au plan scientifique, met l'accent sur les interrelations dans le cadre de systèmes complexes, ou qui, moins neutre que le concept d'environnement, place davantage le débat sur le terrain politique. En fait, pour beaucoup, la différence reste ténue ou la distinction demeure floue. En outre, s'opposent des conceptions naturocentriques et anthropocentriques de l'environnement et de l'écologie. En ce qui concerne la santé, on passera de la santé individuelle à la santé collective (épidémiologie) et de l'absence de maladie à la qualité de la vie qui, de plus, fait figure de trait d'union entre environnement et santé. Un autre trait d'union, mis en avant par les hygiénistes, est notamment constitué, au-delà du concept de propreté, par l'hygiène, en passant de l'hygiène corporelle à l'hygiène de vie et à l'hygiène du milieu (domicile, voisinage, ville, etc.). Vis-à-vis de la santé, la qualité de l'environnement ne constitue toutefois qu'un des facteurs influents et, à l'inverse, les enjeux relatifs à l'environnement ne se limitent pas à des considérations sanitaires.
On estime généralement que santé individuelle et santé collective vont de pair : si un individu n'est plus vecteur de maladies, le risque sanitaire global est réduit ; " dans notre société, nous sommes tous solidaires (de fait) les uns des autres. En protégeant les déshérités de la fortune (les pauvres étant considérés comme des vecteurs privilégiés de maladies), nous nous protégeons, nous et les autres ", écrivait au début du vingtième siècle le Professeur Brouardel (1) .
Le caractère positif du lien entre environnement individuel et environnement collectif apparaît moins évident : la qualité de l'environnement individuel est susceptible d'être obtenue en transférant sur les autres les sources de pollutions et les nuisances et, dans ce cas, il en sera de même pour les effets sanitaires associés. On peut, en revanche, faire état, en matière de santé comme d'environnement, de liens positifs résultant d'effets d'émulation. Dès lors, il convient de reconnaître la complexité des liaisons possibles et donc la part d'incertitude qui s'attache aux résultats.
L'environnement apparaît comme une valeur sociale en hausse, et il en est de même pour la santé ; de plus, dans la hiérarchie des préoccupations, la santé devance l'environnement, ainsi que l'illustrent divers sondages. À titre d'exemple, le tableau ci-dessous indique la proportion de Français plaçant en tête de leurs préoccupations (parmi d'autres) les maladies graves ou la dégradation de l'environnement, et l'évolution de 1991 à 2001 :

Objets de préoccupation (début d'année, en %)
1991 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001
Les maladies graves
La dégradation de l'environnement
28
12
29
11
26
8
31
7
29
8
26
8
28
10
30
8
33
13
38
18

Source : CREDOC, " Conditions de vie et aspirations des Français ", reproduit dans réf. 2

On constate que les maladies graves préoccupent (en première priorité) davantage de Français (environ deux fois plus) que la dégradation de l'environnement, mais que les deux types de préoccupations progressent, malgré quelques irrégularités dans le temps. Cependant, les préoccupations relatives à l'environnement sont-elles indépendantes des préoccupations relatives à la santé ? Ne sont-elles pas liées entre elles, la dégradation de l'environnement étant perçue comme source de maladies graves ? " L'environnement devient un sujet de préoccupation d'autant plus aigu qu'il est perçu comme une menace potentielle pour la santé ", indique l'IFEN (2).
Voici (tableau ci-dessous) d'autres sondages faits en France (pour EDF et reproduits dans la réf. (3)) :
Seriez-vous prêt(e) à payer
vraiment plus cher
des produits reconnus comme …
janv. 1994

( % de oui )
janv. 1996

janv. 1998

début 1998

meilleurs pour la santé 78% 75% 74% 68%
préservant l'environnement 67% 61% 60% 54%

Enquête CREDOC

Là encore, la santé devance l'environnement, mais les choix favorables à l'environnement ne sont-ils pas en même temps, indirectement et au moins pour partie, des choix pour la santé ? De plus, dans quelle mesure s'agit-il de la santé collective (y compris celle des générations futures) ou de la santé individuelle (par le détour de la santé collective) ?
Michelle Dobré interroge : " Santé ou qualité de vie ? ". Ainsi qu'elle l'indique, " il est difficile d'isoler le souci de la santé parmi les préoccupations qui l'impliquent toutes " (4).
Dans le temps, il peut paraître surprenant que la proportion de personnes prêtes à payer plus cher des produits meilleurs pour la santé ou l'environnement tende à diminuer. L'IFEN avance comme hypothèse explicative un phénomène de " banalisation " : d'une façon générale, les produits commercialisés auraient " intégré " ces préoccupations.

Des préoccupations variables suivant les groupes sociaux
Il convient également de reconnaître que la hiérarchie des préoccupations est différente suivant les groupes que Bernard Cathelat (5) distingue sur la base de sociostyles. Parmi les sociostyles, au niveau européen, la SECODIP (repris dans la réf. 4) distingue en particulier les planétaires utopistes, qui représenteraient 24% de la population, et les égotistes " qui ne sont concernés que par ce qui a trait à leur propre personne ou leur entourage ; […] ce qui les préoccupe, en matière d'environnement, c'est que l'eau qu'ils boivent et l'air qu'ils respirent ne soient pas pollués " ; ces derniers ne représenteraient, d'après le sondage réalisé, que 6% de la population européenne. Ce résultat va à l'encontre de l'idée d'une montée de l'individualisme ; cependant, les déclarations sont susceptibles d'être contredites par les pratiques. En outre, l'idée d'une montée des préoccupations sanitaires n'est pas infirmée.
Le sondage réalisé par le CREDOC en 1998 (cité précédemment) fournit des résultats par catégories sociales :
- parmi les catégories socioprofessionnelles, les intentions d'achats privilégiant la santé sont sensiblement plus élevées que la moyenne (68%) chez les " inactifs " (hors retraités), " au foyer " (72%) ou " autres inactifs " (74%) ; pour l'environnement (la moyenne étant de 54%), il s'agit, outre des " autres inactifs " (58%), des cadres supérieurs et professions intermédiaires (61%), ainsi que des employés (57%). Sur les deux registres, les ouvriers, les retraités et les " indépendants " se situent au-dessous de la moyenne ;
- sur les deux registres, la proportion de " oui " tend à croître avec le niveau de diplôme, ainsi que le niveau de salaire (ce qui n'est guère surprenant) ;
- sur les deux registres également, la proportion de " oui " est élevée dans la tranche d'âge 25-34 ans (73% pour la santé et 60% pour l'environnement) ; elle décroît avec l'âge, surtout pour l'environnement (46% chez les 65 ans et plus) ;
- la proportion d'intentions en faveur de l'environnement croît avec la taille de la commune d'habitation : elle atteint 58% en région parisienne, contre 51% dans les communes de moins de 2 000 habitants ; en faveur de la santé, les écarts sont moins marqués.
Plus globalement, à partir d'enquêtes et d'analyses, l'IFEN s'efforce de dégager le profil de l'" écosensible ".

[R] Hygie est-elle écologique ?

Vis-à-vis de la problématique la plus courante, posée initialement, consistant à examiner les effets de l'environnement sur la santé, on retiendra la problématique inverse, à savoir les impacts des préoccupations de santé individuelle sur l'environnement (collectif ou global).
Au plan symbolique et mythique, référence sera faite à Hygie (ou Hygée), déesse de la santé. Le souci de préserver sa santé (individuelle) se traduit par un certain mode ou style de vie (un socio-style) caractérisé par des consommations. Ces consommations ont des impacts environnementaux ; au-delà de leur repérage, des méthodes d'évaluation, comme " l'analyse de cycle de vie " (ACV) sont proposées, mais elles sont complexes et comportent diverses limites relatives à l'agrégation des effets ; dès lors, elles sont rarement conclusives, ou leurs conclusions restent sujettes à controverses. Un concept un peu différent dans son optique, bien qu'apparenté, est celui du " bilan écologique " ou de " l'empreinte écologique ". à ce sujet, Donella Meadows (7) a, par exemple, mis en évidence les différences de taille des empreintes écologiques d'un Américain (moyen), d'un Néerlandais et d'un habitant de l'Inde. Dans son sillage, le WWF (8) propose à chacun de calculer son " empreinte écologique ". L'analyse reste partielle, la mesure imparfaite, mais un diagnostic écologique peut être tenté.
Le portrait d'Hygie ne sera pas poussé jusqu'à la caricature qui en ferait une personne (une femme, car le phénomène les touche davantage) obnubilée par la propreté du corps et du domicile, une " maniaque du frotte-astique ", et en corollaire une grosse consommatrice d'eau, de savon, d'eau de Javel ou autres produits désinfectants, de brosses et de gants jetables. On rappellera cependant qu'actuellement, en France, parmi les personnes atteintes de troubles obsessionnels et compulsifs (TOC), 85% des cas, selon l'association AFTOC (repris dans la réf. (6)), concernent la propreté : se laver, nettoyer, désinfecter. On peut aussi souligner, plus généralement, que le déchet, sous différentes formes, est devenu " phobique ", qu'il s'agisse du toucher, de l'odorat ou de la vue : on l'éloigne ou on s'éloigne promptement.
L'intéressé(e) s'impose une discipline, sans aller jusqu'au rigorisme ; de plus, contrairement aux moralisateurs de B. Cathelat (5), elle n'entend pas nécessairement l'imposer aux autres. Sa posture est davantage pragmatique qu'idéologique, même si une certaine idéologie est sous-jacente et des phénomènes de mode pas exclus.
Elle préfère la simplicité et l'authenticité au paraître et à l'obsession du standing. De plus, au-delà de l'absence de maladies, elle entend être " en forme " et préserver son " capital-santé ". Ainsi, elle veut être " bien dans son corps ", en dépassant largement, voire en tournant le dos, au concept de " corps-façade " et à la " beauté-magazine ". S'agissant des magazines, elle lit par exemple Santé-magazine, Réponses-Santé, Top Santé, Féminin Santé ou Vital. À travers les médias, elle est à l'affût d'informations concernant la santé.
Plutôt qu'un portrait complet, on retiendra quelques traits se traduisant par des consommations plus ou moins écologiques (ou qui seront estimés comme telles, à défaut de certitudes en la matière).

Alimentation
Hygie n'est certes pas boulimique, car elle connaît les dangers sanitaires de l'obésité ; elle fuit le fastfood et les aliments trop riches en graisses. Sans pour autant être disciple de l'ascétisme, qui peut être source de carences graves, elle est attachée à la diététique. Peut-être affectionne-t-elle les produits hypocaloriques, maigres, allégés ; mais ces derniers font figure de " trompe-la-faim " aux effets sanitaires discutables et sans vertus écologiques.
Hygie cherche plutôt à manger " sain et équilibré ". Sans aller jusqu'à la health food ou aux alicaments, elle recherche les produits naturels, peu préparés : bruts, complets (non raffinés), frais plutôt que surgelés ou mis en conserve, crus, non cuisinés. De plus, sa consommation de produits carnés est limitée, au profit d'une forte consommation de fruits et légumes. Ces orientations apparaissent positives au plan environnemental ou écologique.
Hygie privilégie les produits issus de l'agriculture biologique, bien qu'ils soient sensiblement plus chers. Au plan scientifique, la preuve de l'effet positif sur la santé de la consommation de produits biologiques reste encore à faire (9), mais, selon un sondage IFOP de 1998, 60% des Français font confiance à l'agriculture biologique et 65% estiment que " consommer bio, c'est préserver sa santé et notre environnement ". Un sondage Louis Harris, réalisé également en 1998, donnait 10% de consommateurs réguliers en France et 38% de consommateurs occasionnels ; cette demande recouvre à la fois le rejet d'une agriculture intensive polluante et une forte inquiétude en matière de santé humaine.
Une enquête Organex pour la Fédération nationale d'agriculture biologique (FNAB), en 2002, indique que les forts consommateurs en produits bio sont plutôt âgés et aisés (car le surcoût est important). Dans le total des ventes de Bio (en valeur), le lait et les yaourts représentent 37%, la viande, les légumes et les fruits 28% (10).
Acheter au marché (à défaut de cultiver dans son jardin) permet de limiter l'emballage (consommateur de ressources naturelles) et les déchets d'emballages - surtout si on se rend au marché avec un panier ou un cabas, plutôt que d'avoir recours à des sacs de magasin -, ainsi que les transports associés à la grande distribution.
Pour des raisons sanitaires, Hygie préfère la salade fraîche à la salade préparée (et traitée) en sachet, ce qui réduit l'emballage, mais accroît la quantité de déchets organiques dans la poubelle domestique (au lieu d'être générée au niveau du fabricant). Elle fait elle-même ses confitures et ses compotes, la purée (elle rejette la purée préparée en flocons), sinon les pots pour bébé, ce qui a le même type de conséquences ; on peut estimer que le bilan environnemental (net, c'est-à-dire en considérant à la fois les aspects positifs et les aspects négatifs) est positif.
En revanche, consommer (de surcroît en grandes quantités) des yaourts allégés (fussent-ils bio ou prétendus tels) présente pour inconvénient de consommer des emballages et de générer des déchets non recyclés ; le pot de yaourt ne fait pas toujours partie des produits admis dans le cadre des collectes sélectives organisées ici et là.
Pour les boissons, Hygie exclut (ou à peu près) les boissons alcoolisées, ainsi que les sodas (trop riches en sucre), au profit de l'eau et des jus de fruits. De plus, elle préfère les jus de fruits frais, pressés à la maison, ce qui a pour vertu environnementale de limiter l'emballage et les déchets d'emballages. Il en résulte cependant, là encore, un accroissement des quantités de déchets organiques dans la poubelle domestique (au lieu d'être généré au niveau du fabricant). En outre, il peut s'agir de fruits tropicaux, conduisant à des transports sur longue distance. À ce sujet, les écologistes allemands suggèrent de consommer des jus de fruits autochtones, plutôt que du jus d'orange ou de pamplemousse.
En ce qui concerne l'eau, qu'elle boit en quantité (" il faut éliminer ", dit-on), elle a tendance à préférer l'eau en bouteille à l'eau du robinet, le cas échéant en raison d'une teneur particulière en sels minéraux (en choisissant alors en connaissance de cause), mais surtout pour des raisons de sécurité sanitaire, par précaution. L'eau en bouteille est présentée par la publicité des embouteilleurs (qui rencontre également l'intérêt des distributeurs) comme source de bonne santé et de forme ; Hygie n'est-elle pas là victime du marketing ? En France, la consommation moyenne d'eau en bouteille par habitant dépasse ainsi largement cent litres par an. Il en résulte des effets environnementaux négatifs, relatifs aux emballages (consommation de ressources naturelles et déchets d'emballages, très volumineux et dont le recyclage, suite à la mise en place de collectes sélectives, reste très partiel) et aux transports.
En matière d'emballage alimentaire, Hygie reste attachée au verre (pour les boissons, les conserves, etc.), en raison de sa réputation d'inertie vis-à-vis du contenu. Cependant, l'emballage verre n'est pas toujours écologique : il présente notamment pour inconvénient d'être lourd, avec des conséquences environnementales liées aux transports ; il peut cependant faire l'objet d'un re-remplissage ou, à défaut, d'un recyclage. Son taux de recyclage est élevé : de l'ordre de 50% en France, et plus encore en Allemagne. Par contre, le re-remplissage, s'il est très pratiqué en Allemagne (où les trois-quarts du volume de liquides alimentaires restent conditionnés en emballages consignés), a très fortement régressé en France, où il n'est plus guère que le fait du circuit des cafés-hôtels-restaurants.
Hygie est réticente vis-à-vis du re-remplissage, parce que la bouteille est susceptible d'avoir contenu une substance dangereuse et parce qu'elle n'a pas confiance dans l'efficacité du lavage. Elle est réticente également vis-à-vis du recyclage, qu'il s'agisse du verre ou d'un autre matériau, notamment lorsque le recyclé est au contact de denrées alimentaires. Dès lors, elle préfère l'usage unique (le one way), même s'il n'est pas écologique.
Par ailleurs, pour des raisons là encore de sécurité (fonctions de protection et de conservation, ainsi que de support d'étiquetage informatif, de l'emballage), elle a tendance à privilégier l'emballé, l'emballage inviolable et l'emballage de " petites portions " (individuelles), non écologiques.
Bien sûr, Hygie ne fume pas.

Consommations médicales
" Mieux vaut prévenir que guérir ". Hygie préserve sa santé, ce qui réduit les consommations médicales pour la restaurer. On relèvera à ce sujet que les consommations médicales génèrent des quantités importantes de déchets, qu'il s'agisse des emballages de médicaments ou des produits à usage unique, et des déchets dangereux, en particulier infectieux ou contagieux.
Cependant, le souci d'Hygie de préserver et entretenir sa santé, et plus encore " sa forme ", est susceptible de se traduire par d'assez fortes consommations médicales ou paramédicales de prévention (pour prévenir les affections, les dépister le plus tôt possible, en consultant fréquemment, au moindre symptôme). On peut toutefois estimer que, sur ce plan, son bilan environnemental est très favorable.
Un autre facteur peut néanmoins être introduit, à savoir l'allongement de la durée de vie qui en résulte ; les consommations médicales associées au vieillissement, retardé mais inéluctable, sont seulement reportées, décalées dans le temps.
D'une façon plus générale, une durée de vie plus élevée tend à accroître les consommations, donc l'impact environnemental d'un individu. Faudrait-il pour autant prôner une durée de vie aussi courte que possible, ainsi qu'une baisse démographique, sinon par une mortalité accrue, du moins par une natalité réduite ? L'enjeu consiste plutôt à rendre la vie possible et agréable au plus grand nombre, y compris aux générations futures.

Habillement et linge de maison
Hygie ne suit pas la mode (du moins toutes les modes), ne se laisse pas aller à des achats impulsifs et n'accumule pas les soldes jamais portés (elle n'est pas atteinte de soldomanie ni de collectionnite). Elle n'est pas obnubilée par les griffes et privilégie le confort du vêtement.
Elle préfère généralement les textiles naturels (qu'elle considère comme plus sains) aux textiles synthétiques : coton (le cas échéant coton dit " organique " ou " biologique "), laine (peut-être " bio "), lin, chanvre en mélange avec la soie naturelle. Ses choix apparaissent écologiques, sous certaines réserves (11). Elle connaît le label santé-sécurité Oeko-tex. En outre, les nouveaux textiles dits " bio-actifs, anti-bactériens, anti-acariens, anti-odeurs " l'interpellent, mais elle a des doutes sur l'innocuité des substances introduites. D'une façon plus générale, Hygie se méfie des produits à la pointe du progrès ; elle préfère attendre qu'ils aient fait leurs preuves ; en d'autres termes, vis-à-vis des risques sanitaires, elle applique le principe de précaution.
Elle rejette l'idée de s'habiller en fripe, car il s'agit de vêtements déjà portés par d'autres, inconnus et peut-être malades ; même s'ils ont été lavés (au demeurant, elle les laverait à nouveau), l'efficacité du lavage reste pour elle sujette à caution.
Elle pourra cependant préférer, pour des raisons d'ordre sanitaire, les mouchoirs textiles aux mouchoirs jetables en papier (susceptibles de libérer des fibres) et, pour bébé, les couches textiles réutilisables (qu'elle lavera elle-même) aux couches jetables.
Les lavages très fréquents qu'elle pratique ont pour inconvénients, au plan écologique, une forte consommation d'eau, de produits lessiviels et d'énergie, et ils accélèrent l'usure du linge.

Déplacements
Si la distance et le temps le permettent, Hygie marche volontiers, ou sort son vélo (ou bien, si la ville est dotée d'un pool de vélos en libre-service, elle en emprunte un). Elle préfère les transports en commun à l'automobile, notamment parce qu'ils réduisent le stress et les risques d'accident.
Dans le choix d'une automobile, elle n'est pas attirée par la puissance du moteur, la vitesse, ni par le luxe ou les signes de standing ; elle privilégie la sécurité, la fiabilité et le confort. Elle achète des voitures neuves, le cas échéant des occasions récentes, mais seulement si elles ont appartenu à des personnes qu'elle connaît bien. Elle n'utilise son auto que modérément, la fait entretenir régulièrement et la garde six à huit ans. Au demeurant, même si ses choix ne sont pas dictés par des considérations écologiques, est-il bien écologique de faire durer le plus longtemps un modèle ancien, alors que les nouveaux véhicules sont plus sobres en consommation de carburant ? Par contre, la quantité de déchets (même s'ils sont pour partie recyclés) associée est plus élevée.
Pour ses loisirs en plein air, elle pratique volontiers le jogging, la marche, la randonnée pédestre ou se promène en vélo. Comme lieux de promenade et de villégiature, elle aime la campagne, la forêt, la montagne ; elle aime aussi la mer, pour se baigner, mais pas question de se laisser " griller " au soleil sur des plages brûlantes ; au demeurant, elle préfère l'océan, ainsi que " l'arrière-pays ". Ses choix sont favorables à l'aménagement du territoire et, de même que ses autres déplacements (ainsi que ses autres consommations), ses déplacements de loisirs et de villégiature sont " raisonnés " ; notamment, pas de courts séjours lointains, stressants et fatigants.
Au total, pour les déplacements, y compris de loisirs, son mode de vie est écologique.

Gestion des déchets
Hygie veut bien participer aux collectes sélectives de matériaux " propres et secs " (emballages et journaux-magazines), mais elle est très réticente vis-à-vis des collectes sélectives de matières organiques fermentescibles, et en particulier des résidus de cuisine ; car il faut les stocker, et elle redoute les odeurs, les mouches et autres insectes, voire les rongeurs, ainsi que les " germes pathogènes ". Pour ces mêmes raisons, même si elle habite un pavillon avec jardin, elle ne pratique pas le compostage individuel, pourtant écologique. Par contre, elle achète du compost ou du terreau, pour ses plantes d'appartement et, le cas échéant, son jardin.
Comme mode de traitement des déchets, peut-être préfère-t-elle la mise en décharge (le centre d'enfouissement technique, le stockage) à l'incinération, parce que la pollution atmosphérique (y compris aujourd'hui le spectre des dioxines) qui lui est associée est plus diffuse ; il apparaît dès lors plus difficile de s'en protéger, notamment en s'éloignant de la source d'émissions. En tous cas, si, malgré ses véhémentes protestations, un incinérateur ou une décharge devait s'implanter près de chez elle, sans doute envisagerait-elle de déménager.
Sur ce chapitre, Hygie n'est pas un modèle de " citoyenneté ".
Au final, le bilan écologique d'Hygie n'apparaît pas exemplaire (ce n'est pas une écologiste), mais sans doute plus favorable que la moyenne actuelle des Français et des Européens. Le sociostyle qu'elle incarne pourrait se développer, car la santé individuelle constitue une valeur en hausse. Cependant, d'autres modèles moins axés sur la santé individuelle permettraient de mieux conjuguer santé collective et préservation de l'environnement .

Question subsidiaire : Hygie est-elle riche ?
Vis-à-vis de leurs apports nutritionnels, les fruits frais et les légumes verts, qu'elle affectionne, sont coûteux, surtout s'ils sont issus de l'agriculture biologique ; le poisson frais est aussi généralement plus cher que la viande, et les yaourts plus coûteux que le fromage (12). Les vêtements en lin, chanvre, soie naturelle, ou chanvre et soie commercialisés actuellement sont assez cher et son automobile est sinon neuve du moins récente… Dès lors, Hygie fait sans doute partie des catégories sociales relativement aisées.


Gérard Bertolini, économiste, est directeur de recherche du CNRS, au laboratoire d'Analyse des systèmes de santé (LASS), université de Lyon I.


[R] Références bibliographiques

(1) Brouardel P., 1904. " La propreté et l'hygiène ", dans Les applications sociales de la solidarité. Alcan, 1904.[VU]
(2) IFEN, 2002. Les attentes des Français en matière d'environnement. Les données de l'environnement, 74, mai-juin 2002.[VU]
(3) Dobré M., Caraire C., 2000. La sensibilité écologique des Français à travers l'opinion publique. IFEN, Paris, 188 p.[VU]
(4) Dobré M., 1995. L'opinion publique et l'environnement. IFEN, Paris, 95 p.[VU]
(5) Cathelat B., 1990. Socio-styles-système. Éd. d'Organisation, Paris, 555 p.[VU]
(6) Dossier " La propreté urbaine ", dans Techniques-Sciences-Méthodes (Revue de l'Association Générale des Hygiénistes et Techniciens Municipaux), 9, septembre 2002.[VU]
(7) Meadows D., 1996. Our footprints are treading too much earth. Charleston Gazette, 1er avril 1996.[VU]
(8) www.wwf.fr [VU]
(9) Brangeon J.L., Chitrit J.J., 1999. Les éléments de durabilité de l'agriculture biologique. Le Courrier de l'environnement de l'INRA, 38, 53-66.[VU]
(10) Le Monde, du 8 novembre 2002.[VU]
(11) Bertolini G., Melquiot P., 1999. à la recherche du vêtement écologique. Société Alpine de Publications, Grenoble, 164 p.[VU]
(12) Briend A., Darmon N., 2002. Conseils alimentaires : doivent-ils tenir compte du budget ? Congrès de l'Association des épidémiologistes de langue française, Toulouse, septembre 2002.[VU]

[R]