Bibliographie : Courrier n°35, novembre 1998

On a lu, on a vu, On signale (Livres,Rapports, thèses, comptes rendus, Périodiques, Documents)
Le Courrier de l'environnement de l'INRA n°35 ; Les ressources bibliographiques du Courrier


[R] On a lu, on a vu

Monde du vivant, agriculture et société : La pépite et le grain de blé (par Jean-Claude Tirel) ; Au-delà de la nature, l’environnement : L’observation sociale de l’environnement (par Danielle Barrès) ; Nodulations (par Alain Fraval) ; Sol, interface fragile (par Sandrine Gelin et Pierre Stengel).


[R] Monde du vivant, agriculture et société : La pépite et le grain de blé, par René Groussard et Pierre Marsal
1998, éd. L’Harmattan, Paris. 370 p.

Faire l’analyse de cet important ouvrage n’est pas chose facile. Les raisons en sont multiples. La première est qu’il est relativement inclassable dans la typologie grossière couramment utilisée pour ce genre d’exercice. Le titre lui-même laisse bien penser que les auteurs n’entendent pas se lancer dans un développement exhaustif sur trois domaines aussi vastes que le monde du vivant, l’agriculture et la société ! C’est bien l’intersection de ces trois ensembles qui retiendra l’attention, tout au moins pour ce qui concerne l’objectif spécifique poursuivi. Le sous-titre, en forme de parabole, “ la pépite et le grain de blé ”, traduit bien mieux la ligne directrice de l’analyse proposée. C’est bien intentionnellement que les auteurs ont choisi d’en expliciter le sens en guise d’introduction : la pépite d’or, dans sa permanence et sa capacité à résister aux agressions du temps et de l’environnement, toute auréolée du symbole de la richesse matérielle, se révèle finalement et paradoxalement moins précieuse que le grain de blé fragile, vulnérable... mais capable de se reproduire, de s’adapter à d’innombrables circonstances, fort d’un potentiel énorme que sa disparition peut anéantir. Il représente ici le symbole de l’incomparable valeur du vivant par rapport à la matière inerte.
Pour les auteurs, si les progrès des sciences physiques ou mécaniques ont marqué l’évolution des sociétés et imprégné les modes d’appréhension mêmes de leur dynamique, l’avènement des sciences du vivant et leur essor rapide permettent non seulement de jeter aujourd’hui un autre regard sur la société, sur ses mutations profondes, mais de forger des nouveaux outils de compréhension des évolutions futures possibles et de rompre avec le cours apparemment inéluctable des choses pour s’engager sur des pistes vers de nouveaux équilibres entre nature, technique et société.
La deuxième source de difficulté de présentation de l’ouvrage vient de sa structure même. S’agissant d’une analyse remettant profondément en cause l’évolution de la société dans bon nombre de ses aspects, soulignant les lacunes des critères d’évaluation très largement utilisés par le système dominant pour en pérenniser le cours, dénonçant leur incapacité à rétablir des équilibres profondément dégradés... la disproportion ne pouvait être qu’énorme entre les développements consacrés au constat critique et le contenu positif en forme de propositions. Pouvait-il en être autrement ? Ce n’était sans doute ni possible, ni souhaitable !
S’il est aisé de critiquer des situations observées, des orientations jugées dangereuses, des opinions exprimées et les décisions qu’elles engendrent... il est beaucoup plus difficile de détailler les mesures concrètes ou d’expliciter le contenu de réformes fondamentales qui seraient susceptibles d’infléchir notablement une dynamique aussi lourde. Une telle entreprise, outre son ambition démesurée, ne serait d’ailleurs pas cohérente avec l’approche des auteurs : il n’appartient pas au penseur de décider de ce qu’il serait bon de faire pour préparer un “ autre avenir ”, ceci est l’affaire de tous et de chacun ; il peut proposer d’autres pistes d’analyse, suggérer d’autres comportements, inviter les multiples acteurs à de nouvelles réflexions... Il ne lui appartient pas de dicter un ensemble exhaustif et cohérent de propositions précises susceptibles d’être substituées aux règles du jeu existantes.
Il n’en demeure pas moins qu’un lecteur déjà bien averti des dérives progressives du système économique et social global, s’impatiente quelque peu à voir sans cesse rebondir les développements analytiques tandis que les propositions se voient sans cesse repoussées vers les dernières pages de l’ouvrage. Alléché, tenu en haleine, il lui faudra quand même attendre la page 330 pour que se dessinent des pistes d’action, timides, prudentes..., les auteurs ayant pris le parti de se limiter volontairement à jeter les bases d’une nouvelle réflexion générant des réflexes et comportements différents, susceptibles d’entraîner des inflexions multiples dont la résultante marquerait la rupture avec le cours funeste des évolutions décrites.
Cette remarque ne retire rien à l’intérêt de l’ouvrage qui vaut, d’une part, par son originalité et, d’autre part, par la richesse du contenu.
Il est rare que ce type de réflexion sur la société soit le fait d’agronomes de formation : les deux auteurs ont été élèves de Grignon, devenu l’un des sites de l’Institut national agronomique, à quelques années seulement de distance. Certes, l’un comme l’autre ont été très proches de la chose publique au cours de leur carrière : René Groussard dans des cabinets ministériels, puis à la tête d’un établissement public national chargé notamment des structures agricoles, l’un des outils les plus directs de la politique agricole au cours des mutations remarquables de l’agriculture française pendant quatre décennies ; Pierre Marsal en tant que chercheur à l’INRA, puis dans différentes fonctions dans des directions des ministères de l’Agriculture ou de la Recherche, particulièrement concernées par un autre levier de cette politique, à savoir la filière recherche - développement. Les deux auteurs étaient donc bien placés pour présenter une approche originale de l’analyse de l’évolution du système global, considérant l’agriculture, non pas comme un secteur mineur, en voie de marginalisation - comme le font beaucoup d’auteurs en ce domaine - mais au contraire comme une source d’enseignements et de réflexions ouvrant des perspectives nouvelles sur d’autres avenirs possibles.
Quelles que soient la valeur et l’expérience des auteurs, ils auraient eu sans doute quelque mal à tenter de convaincre le lecteur moyen en se bornant à illustrer leur constat et leur vision personnelle des évolutions probables ou souhaitables. Mais le texte est ici très largement enrichi par les références faites systématiquement aux concepts ou analyses de plus de 350 auteurs, choisis de façon très éclectique : philosophes anciens ou modernes, hommes politiques et savants, économistes et sociologues... Près de 130 ouvrages y sont cités, souvent présentés pour les thèmes essentiels qui y sont développés. Ce livre n’est donc pas seulement une invitation à une analyse nouvelle, il témoigne d’une culture profonde, pluridisciplinaire et constitue une source d’enrichissement. Quelqu’un a dit un jour “ la culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié ”, l’occasion est belle, ici, de venir rafraîchir sa mémoire !
Si le plan annoncé apparaît simple, avec ses deux grandes parties respectivement intitulées Penser et Agir, le contenu que recouvrent ces deux grands volets ne se prête pas aussi facilement à cette dichotomie. Dans un premier temps, il s’agit de tenter de réinterpréter le monde contemporain sous l’éclairage inspiré aux auteurs par les sciences du vivant et l’expérience de l’agriculture, dans le second temps, il s’agit d’explorer les possibilités d’en tirer des leçons pour l’action. Les deux développements restent donc du domaine de la réflexion, et leur interaction évidente fait que le cheminement de la pensée ne saurait être linéaire et péremptoire, mais progresse selon de multiples boucles, à l’image d’un circuit touristique qui permet de découvrir chacun des sites à partir de différents points de vue. La structure de l’ouvrage est en soi une illustration de la préférence affichée pour une approche systématique par rapport à une démarche linéaire et réductionniste.
Dans la première partie, les auteurs empruntent à la biologie son mode de penser pour tenter de décrypter les faits et les situations de notre société, afin de rééquilibrer les analyses et raisonnements courants trop marqués, et depuis trop longtemps, par l’approche mécanique des sciences physiques. C’est tout naturellement vers l’un des biologistes les plus célèbres, Claude Bernard, qu’ils se tournent pour lui emprunter sa démarche et structurer leurs propos en trois chapitres consacrés successivement à l’observation ou première analyse sans idée préconçue, puis à la formulation de leur hypothèse centrale, enfin à sa vérification et son extension éventuelle.
Le volet “ observation ” les conduit à un constat pessimiste, illustré par le désenchantement et le mal d’être généralisé de la société. Chacun parle de “ crise ”, pourtant ce terme lui-même semble inapproprié dans la mesure où il suggère une situation passagère d’un système qui, écarté de sa trajectoire d’équilibre, tendrait inéluctablement à la rejoindre. Pour les auteurs, il s’agit plutôt d’une situation provoquée par des mutations profondes et irréversibles, aggravée paradoxalement par le fait que les indicateurs classiques la décrivent fort mal, et ce faisant, ne sont pas en mesure d’éclairer la moindre action efficace pour y porter remède. En quoi, par exemple, la progression constatée des indices globaux de richesse de nos pays traduit-elle l’exclusion grandissante, l’extension de la misère, la privation pour certains des droits élémentaires d’avoir un logis et de manger à sa faim ou tout simplement de participer, par la rémunération de son travail, à la répartition des richesses créées ? Cette situation engendre les germes d’un malaise social profond, avec sa cohorte de phénomènes de marginalisations dangereuses aux plans économique, sociologique, idéologique... Le système, en privilégiant la maximisation d’indicateurs globaux - qui mathématiquement conduit toujours à accuser les disparités internes - tend progressivement à oublier le second volet de l’équilibre, à savoir la répartition. Les responsables politiques et économiques s’acharnent à vouloir maîtriser une machine de plus en plus sophistiquée en jouant sur les seules manettes qu’ils croient connaître ; leurs débats ne dépassent pas le stade de la querelle sur les avantages et inconvénients de la position respective de celles-ci.
Face à cette situation, la société touchée par les multiples formes de “ crises ” doute de la capacité du système à rétablir, sans rupture brutale, un cours acceptable des choses. Une à une, les certitudes d’hier se lézardent, les sacro-saints concepts économiques auxquels l’on attribuait l’euphorie apparente des décennies passées, sont mis à mal... sans pour autant que ces analyses, plus ou moins partielles, soient suffisantes pour jeter les bases d’une construction cohérente d’un schéma global d’explication et d’une ligne générale d’action.
Les auteurs insistent, avec juste raison, sur la prise de conscience, accélérée par l’explosion des techniques de communication et d’information, du caractère fini du monde où nous vivons : quantités limitées des ressources disponibles, croissance démographique s’opérant au détriment des sociétés occidentales, incapacité de celles-ci d’imposer leurs valeurs ou de partager leur mode de vie ou de consommation trop avides de ressources rares, trop générateurs de déchets... Dans une telle société qui a perdu ses repères, le réflexe tribal reprend le dessus, pour le meilleur, mais aussi pour le pire.
Le fait que de ce noir constat, les auteurs tirent quelques pistes de réflexion, jette ici la première touche d’optimisme de cet ouvrage. Il traduit en effet leur conviction de la possibilité pour les hommes de reconstruire autrement leur environnement, de se doter de structures nouvelles, d’établir d’autres règles de fonctionnement. Ces pistes de réflexion concernent notamment le décalage grandissant entre la surabondance d’information et la carence en matière de règles de décision, la prééminence du court terme sur le durable, la déstructuration de l’espace (communiquer avec les antipodes en ignorant tout de son voisin de palier), enfin les lacunes des systèmes de coordination entre les sous-systèmes économiques et sociaux que l’on prétend optimiser dans une cohérence globale grandissante.
Cette phase de constat est complétée par un certain nombre de remarques sur le coté insatisfaisant ou incomplet des réponses avancées, ici où là, qu’elles soient d’inspiration religieuse (les intégrismes), philosophique ou scientifique. Sur ce dernier point, les auteurs développent un thème significatif de la situation décrite : la société doute de la science, et la science doute d’elle-même, attitudes qui peuvent être lourdes de conséquences dans un monde de plus en plus dominé par l’opinion publique.
C’est dans le deuxième chapitre de cette première partie que les auteurs tentent de formuler leur hypothèse fondamentale à savoir la capacité de l’approche biologique de constituer une clé pertinente pour l’analyse des problèmes contemporains. Pour eux, une chose est certaine : nous sommes entrés dans l’ère du vivant et la biologie imprégnera sans doute, plus fortement encore que ne l’ont fait les sciences physiques, les concepts et la vision de notre société. Ses progrès les plus récents ont déjà remis en cause certains comportements, certaines conceptions d’éthique, voire certaines institutions. L’hypothèse, au-delà même de l’observation, trouve également ses racines dans la pensée d’un certain nombre d’auteurs, pionniers ou contemporains, qu’il est intéressant de voir synthétiser liminairement. Il s’en dégage un certain nombre d’idées communes, notamment la nécessité d’une approche globalisante s’opposant au réductionnisme propre à la démarche cartésienne. Le tout est plus que la somme des parties : ce postulat fondamental inspire d’ailleurs nombre des travaux des biologistes. Approche intégratrice également dans la mesure où le vivant est envisagé dans le cadre des relations qu’il entretient avec son environnement. Une autre conclusion centrale est que face aux mutations brutales en cours, nous nous retrouvons tous solidairement responsables : la prolifération des connaissances, l’explosion des moyens de communication interdisent aujourd’hui à chacun de feindre l’ignorance. Le doute, qui se généralise devant la faillite des idéologies et l’évanouissement de nos repères, nous offre paradoxalement l’occasion et une raison d’agir.
Mais agir suppose de disposer de règles d’action. L’économie en inspire beaucoup, toutefois les auteurs invitent à s’interroger sur certains de ses concepts, notamment sur la valeur et sur l’interprétation très partielle qui en est prônée par les théories dominantes. Pour eux, il est devenu plus que jamais nécessaire de refonder la science économique, notamment en l’intégrant davantage aux réalités concrètes et en la dégageant de ses prétentions hégémoniques.
On peut, à ce propos, regretter que les auteurs se soient contentés de dénoncer - certes, avec juste raison - certains outils économétriques de plus en plus formels et réductionnistes. Leur raisonnement ultérieur sur les rôles respectifs du marché, de l’État, des instances de régulation au niveau international... aurait sans doute été facilité par les enseignements des analyses sur modèles à centres de décisions multiples. Tout ensemble que l’on prétend “ optimiser ”, quelle qu’en soit la dimension (atelier, entreprise, espace régional ou nation...) n’est toujours qu’un sous-système qui reçoit et émet des informations circulant dans le système global et qui induisent des ajustements permanents aux différents niveaux : informations quantitatives sur l’offre, la demande, les prix des produits et facteurs de production, certes... mais aussi informations sur la valeur attachée, au-delà du marché, à un certain nombre de biens et de ressources par des centres de décision ayant leur propre structure d’évaluation (projet), flux de connaissances et besoin d’innovations, incitations ou limitations réglementaires exprimant la politique de l’État ou d’instances internationales. L’intérêt d’un tel schéma n’est pas tant de quantifier les paramètres de tel ou tel “ équilibre ” - la notion d’optimum est la plus relative qui soit -, mais de faire de la modélisation un outil d’analyse et d’exploration des conditions dans lesquelles un projet à un niveau donné (plan individuel, politique sectorielle... et pourquoi pas projet de société) a, ou se donne les moyens d’aboutir.
Soucieux de ne pas se laisser enfermer dans une structure formelle, fusse-t-elle très souple, les auteurs se sont peut-être privés là d’un canevas d’analyse un peu plus systématique permettant de canaliser diagnostics et propositions.
Un consensus semble exister sur la nécessité de réintégrer la nature dans le contrat social, mais des divergences existent quant aux modalités de cette insertion et quant à savoir qui serait à même de faire respecter ce nouveau contrat et comment. Certes ceci suppose de mieux connaître ou reconnaître le vivant, et illustre l’intérêt de la “clé biologique” qui constitue l’hypothèse fondamentale du raisonnement. La pertinence et la richesse de la proposition sont mises en évidence par un tableau des divergences plus ou moins accusées entre les approches inspirées, d’une part, par les sciences physiques et, d’autre part, par la biologie. Il ne s’agit pas pour les auteurs de prôner l’exclusion d’une catégorie de sciences par une autre, mais bien de montrer qu’elles inspirent des modes de pensées spécifiques pouvant aboutir à une interprétation différente des faits et déboucher sur une remise en cause des façons de décider et d’agir.
L’illustration en est tentée dans le troisième volet de la démarche inspirée de la méthode expérimentale, à partir de l’exemple de l’agriculture française. Comme il a été dit, il ne s’agit pas de refaire une histoire de l’évolution de ce secteur mais de montrer comment, à l’opposé de la vision d’archaïsme et de régression toujours latente dans l’opinion, l’agriculture constitue un modèle de modernité porteur d’avenir. Ne cherchons pas là une physiocratie nouvelle ou une manifestation d’agrarianisme passionné. Le poids économique de l’activité agricole a incontestablement régressé si l’on s’en tient aux indicateurs chiffrés (superficie cultivée, population active, part dans le produit national ou dans le budget des ménages...). L’agriculture n’est plus ce réservoir de main-d’œuvre où puisaient les généraux en campagne ou les grands capitaines d’industrie ; elle n’est plus non plus une force politique incontournable ; pas même sur les territoires où elle reste la dernière force vive. Et pourtant, cette apparente régression résulte paradoxalement d’une formidable dynamique de progrès, de gains inégalés de productivité de la terre et du travail, d’une étonnante capacité d’adaptation aux nouvelles conditions économiques et sociales ou aux formes changeantes d’incitation ou de contrainte des politiques sectorielles. Malgré des potentialités élevées, l’agriculture n’aurait pas pu s’adapter à l’évolution brutale des conditions économiques externes et internes de l’après-guerre sans l’intervention d’une politique volontariste nationale puis européenne, dont l’élaboration fut largement cogérée par la profession agricole elle-même, basée sur des objectifs clairs et appuyée par un investissement scientifique et technique remarquable (recherche, enseignement, développement). Dans cette rapide montée en puissance, l’agriculture n’a pas échappé aux travers du système global : accentuation des disparités, marginalisation de territoires, agressions de l’environnement naturel. Mais loin de constituer un secteur assisté, un fardeau pour l’économie nationale, elle a été un des éléments essentiels de l’équilibre et du développement global par le jeu des transferts de population active vers les secteurs en expansion, du partage des gains de productivité par la baisse des produits alimentaires, de sa contribution à l’autosuffisance puis aux excédents du commerce extérieur... Même si les mécanismes en jeu s’épuisent aujourd’hui (tarissement du réservoir humain, menace sur les gains de productivité par limitation des droits à produire ou alignement progressif sur les prix agricoles mondiaux), l’agriculture reste un secteur dynamique à l’affût de voies nouvelles : priorité accordée à la qualité des produits, diversification des produits et des services, nouvelles adaptations des systèmes d’exploitation... Elle ne pourra cependant relever ces nouveaux défis, une fois encore, que si la réflexion conduit à orienter l’action politique en faveur d’une préservation du potentiel naturel de production, de la qualité et de la diversité des ressources, de la valeur des hommes (soutien de la filière du progrès)... et à faire converger les différents efforts sur un projet mobilisateur à moyen terme.
Les leçons tirées de l’expérience agricole apparaissent aux auteurs comme transposables au système global. Au cours des dernières décennies l’agriculture a souvent fait figure de “ sentinelle avancée ” (la construction européenne, les transferts pour corriger les disparités structurelles ou régionales en témoignent). Aujourd’hui encore, le discours des représentants professionnels en faveur d’une agriculture, efficace et productive certes, mais aussi soucieuse de l’homme et de son environnement, tranche avec les litanies sur la déréglementation, le “ moins d’État ”, la non-rentabilité du service public, etc. Même si l’agriculture perd encore de son poids économique, le monde aura paradoxalement besoin de plus d’agronomes dont le savoir biologique, la polyvalence technique, le sens de la gestion de l’espace s’avèrent indispensables à une évolution souhaitable de la société.
Toutefois, si la biologie se révèle un outil de compréhension, elle ne peut, en tant que science, fournir les éléments indispensables à l’action, à savoir des règles de conduite et un système de valeurs. La seconde partie de l’ouvrage s’efforce donc de montrer, à partir de quelques problèmes, en quoi cette approche est susceptible de conduire à l’action. Le fil directeur en est que la société libérale telle qu’on nous la propose aujourd’hui est loin d’être satisfaisante. L’idée n’est pas originale en soi, partagée qu’elle est par de très nombreux analystes, mais elle est abordée ici dans la perspective privilégiée par les auteurs. Sans en rejeter tous les éléments, ceux-ci s’efforcent d’en souligner les limites et surtout les incapacités à déboucher sur une solution durable des grands problèmes de la société contemporaine. Cette partie se structure également en trois chapitres consacrés respectivement aux concepts de solidarité et de compétition, à l’économie de marché et à une réflexion sur la liberté et ses limites.
La solidarité entre les hommes est un trait dominant de l’évolution de l’humanité, elle doit aujourd’hui s’exercer entre les générations en matière de transmission de l’héritage biologique menacé par l’individualisme et la préférence pour le court-terme (pollutions, désertification, manipulations hasardeuses du patrimoine génétique...). Au-delà des querelles théoriques sur le “ solidarisme ”, les auteurs s’intéressent aux pratiques, prêchant en la matière pour une éthique de responsabilité et un devoir d’ingérence. Une fois encore, l’agriculture leur sert de référence. Des solidarités aux multiples facettes lui ont toujours permis de résister tant aux caprices de la nature qu’aux perturbations économiques. Pourtant le progrès rapide des techniques lamine progressivement certaines formes de liens sociaux (éclatement de la coopération, oubli du mutualisme...). Loin de diffuser son expérience, voire son ambition, en matière, par exemple, de solidarité en faveur des pays en développement, l’agriculture s’est laissée imposer, par le reste du système, un alignement sur des préoccupations matérielles liées au capital et au marché. Pourtant les réflexes subsistent devant les menaces que fait planer l’évolution rapide de la situation, peut-être y a-t-il là les germes d’une nouvelle “ chaîne biologique ” du savoir et de l’action capable d’infléchir le cours des choses. De plus en plus, les progrès techniques qui règlent nos petits problèmes quotidiens nous incitent bien sûr à une certaine paresse intellectuelle en la matière. Apprendre le vivant, en acquérir et diffuser les connaissances, apparaît ainsi comme une forme de solidarité indispensable à l’évolution des comportements. Plus globalement encore, la solidarité vis-à-vis des exclus, à l’échelle de nos micro-sociétés comme à celle de la planète, ne consiste pas à faire l’aumône mais bien à remettre en question le système qui les a rejetés.
Le concept de compétitivité, par contre, s’oppose radicalement au précédent. Comme bien d’autres termes économiques comme “ productivité ” ou “ efficacité ”, il est passé dans le langage courant, on en a oublié la définition (le plus grand nombre l’a-t-il jamais connue ?) ; bien des idéologies, voire certaines religions, exploitent largement ce type de lacunes ! Il y a quelques années encore, la connotation positive de la notion de productivité était telle que l’idée même que la productivité partielle d’une catégorie de facteurs de la production agricole pouvait baisser (par exemple, celles des capitaux massivement introduits dans l’exploitation sous forme d’engrais, de produits phytosanitaires, d’aliments du bétail...) était intolérable à nombre de responsables, alors qu’elle n’était en théorie que le prix à payer pour accroître la productivité d’autres facteurs plus rares : la terre et le travail.
De même, la recherche de l’efficacité, souvent mise en avant dans les discours, reste un objectif dont on surestime largement la portée. Mathématiquement, elle consiste à éliminer toute solution qui, pour un niveau donné de produit, réclamerait plus de ressources ou qui, pour un niveau donné de ressources, apporterait moins de produit. La démarche est positive certes, mais ne va pas très loin : pour un problème donné, elle laisse subsister une infinité de solutions efficaces qui, selon la conjoncture et surtout les projets des décideurs, pourraient se révéler préférables.
Mais c’est surtout la compétitivité qui, dans l’analyse présente, fait problème. Sa connotation positive repose souvent sur un amalgame sémantique : elle suppose essentiellement la compétition, la sélection et non la compétence et l’émulation. Par ailleurs, on l’emploie fréquemment dans l’absolu, or elle ne se juge que relativement à la concurrence qu’implique le choix d’un objectif : un entrepreneur peut être compétitif sur un marché local limité, mais pas sur le marché mondial que visent, trop souvent à la légère, certains investisseurs. Enfin, focaliser une politique sur le concept de compétitivité sur les marchés internationaux, c’est confier indûment un rôle privilégié à ces échanges dans le développement d’une économie ; c’est oublier aussi que cette compétitivité peut revêtir des aspects parfaitement artificiels (comment expliquer sans cela que les prix agricoles sur le marché mondial restent très inférieurs aux coûts de production dans les différents pays qui s’y affrontent ?).
La compétitivité, en tant qu’objectif central, apparaît donc dangereuse, d’une part, par l’idée de sélection qui la sous-tend et l’exclusion qu’elle génère, d’autre part, par l’incitation qu’elle entraîne à profiter des lacunes des systèmes juridiques au niveau d’un pays, ou de plus en plus au niveau international (externalités négatives, disparités des règles en matière d’environnement, de fiscalité, de droit du travail...). Comme bien d’autres aujourd’hui, nos auteurs pensent que la compétitivité n’est pas une panacée pour gouverner la planète, encore moins pour y régler les grands problèmes, environnementaux, démographiques, économiques ou sociaux. Elle est antinomique d’autres voies comme la solidarité, l’émulation, le partage des connaissances et de l’expérience. Il convient donc d’expliquer cela, de provoquer une prise de conscience qui seule permettra progressivement une modification généralisée des règles du jeu.
Le deuxième volet de la seconde partie est centré sur le système de l’économie de marché. Certes ce système semble avoir définitivement triomphé après l’échec des économies centralisées des pays de l’Est ; il comporte néanmoins des lacunes et génère bien des effets pervers que les thèses des libéraux en faveur du “ moins d’État, moins de régulation ” ne semblent pas en mesure de corriger.
Ce système, très largement véhiculé par la culture anglo-saxonne (poids de la langue, droit, conception de l’entreprise...) a généré un modèle de développement qui ne correspond plus aux réalités de notre époque. Si le marché est un lieu d’échange - et nul ne conteste la nécessité de cette forme de complémentarité entre les hommes -, il n’est qu’un moyen, pas une fin en soi. Il demeure incapable de résoudre bon nombre de transactions humaines et la tentation de vouloir tout monétariser, y compris le vivant, ne fera qu’aggraver les problèmes que l’Entreprise n’est pas en mesure de résoudre à la place de l’État. Les auteurs sont conscients qu’il n’existe pas d’alternative crédible à l’économie de marché ; l’effort doit donc se centrer sur une lutte contre ses dérives les plus dangereuses, sur la mise en place de contre-pouvoirs. Par construction, ceux-ci ne seront pas institués par le système lui-même ; il s’agit de les conquérir pas à pas, par mobilisation de l’opinion, l’information, la formation ; nous nous retrouvons une fois encore au cœur de la thèse développée : “ apprendre la vie ”, susciter l’émergence d’orientations et de perspectives claires pour les responsables, guidées par une éthique de société fondée sur des valeurs nouvelles. Dans cette véritable croisade, les scientifiques ont un rôle à jouer pour témoigner et agir, mais c’est aussi l’affaire de tous et de chacun de retrouver des réflexes écologiques au sens large, un respect de l’homme dans son environnement naturel, historique et culturel, un sentiment de responsabilité individuelle vis à vis de l’avenir réservé à l’humanité et aux générations futures.
Quelques exemples, proches de l’agriculture, suffisent à illustrer cette démarche de retour aux sources de la vie : les problèmes prochains liés à la rareté et à la qualité de l’eau, à la satisfaction des besoins nutritionnels planétaires, à l’exploitation raisonnable et à la nécessaire maintenance du patrimoine de la vie...
Pour clore cette seconde partie, les auteurs abordent le problème de la liberté et de ses limites. Ce n’est pas bien sûr l’idéal de liberté qui fait débat, mais l’exploitation qui est faite de cette valeur universelle pour justifier les formes sélectives et non désintéressées du libéralisme économique contemporain. La devise “ liberté, égalité ” rappelle à bon escient que la première n’implique pas forcément la seconde : il n’y a pas redondance ; comme le disait Coluche “ certains sont plus égaux que d’autres ! ”. Entre le libéralisme absolu et le totalitarisme, l’individualisme et l’étatisme, la balancier oscille dans l’histoire, au gré des échecs patents de l’un comme de l’autre. C’est en cela que la situation actuelle présente de véritables dangers.
L’argument selon lequel pour le libéralisme économique, la liberté ne se divise pas, est parfaitement fallacieux. Il n’existe pas non plus de hiérarchie entre les différentes formes de liberté ; tout abus doit pouvoir être corrigé par une intervention : la mission d’un État est de savoir interdire si nécessaire et de s’en donner les moyens. Plus que jamais une action volontariste est nécessaire dans le domaine de la réglementation, de l’éducation et du contrôle. Par contre, si le citoyen a l’obligation d’obéir, il n’est pas tenu de respecter et doit garder la liberté de formuler des critiques et le devoir de les exprimer.
Reste à formuler des règles d’action, exercice autrement difficile pour les auteurs comme nous l’avons souligné liminairement. Ceci suppose un accord sur un objectif global et une claire conscience des multiples limites à respecter. Quelques aspects illustrent la rudesse du chemin à parcourir : les querelles sur l’opportunité de maintenir la croissance, recherchée aujourd’hui comme une condition indispensable par les responsables politiques ; les divergences sur les prélèvements obligatoires, freins au développement pour les uns, nécessaire voie d’une redistribution que l’initiative privée n’est pas en mesure d’assurer, pour les autres... Les auteurs se prononcent nettement en faveur d’un développement à “ haute valeur ajoutée biologique ”, visant prioritairement à préserver ou promouvoir le vivant, développement que le système dominant n’est pas en mesure de faire émerger. Prenant le contre-pied de l’idée de déréglementation, ils prônent la réhabilitation du Plan, sous des formes modernes de programmation stratégique, et la défense de la notion de service public à la française qui, malgré l’érosion dont elle est victime, reste un acquis culturel indispensable à l’édification du système dont ils ont balisé les voies.
Nous avons conscience que présenter ainsi, en quelques pages, un ouvrage aussi dense, ne peut qu’en appauvrir le contenu ; la meilleure façon d’aider les auteurs dans leur démarche ambitieuse d’évangélisation est bien sûr d’en recommander une lecture attentive. En cela nous restons fidèles à la démarche qu’ils privilégient pour faire réagir les détenteurs de pouvoirs économiques et politiques : susciter par la formation, le développement culturel, l’encouragement aux initiatives spontanées, individuelles ou collectives... une prise de conscience de plus en plus large. Certes, d’aucuns parleront d’utopie, persuadés qu’ils sont que l’aveuglement, l’égoïsme ou la cupidité ne sont pas près de laisser place à un système de valeurs dans lequel on dédaignerait la pépite pour choisir le grain de blé ! Mais les fictions les plus hardies finissent toujours par être grignotées par la réalité ; c’est ici le mérite des auteurs de tenter modestement d’en suggérer quelques modalités.
Jean-Claude Tirel

[R] Au-delà de la nature, l’environnement : L’observation sociale de l’environnement, par Bernard Kalaora
1998, éd. L’Harmattan, coll. “ Environnement ”, 199 p.

L’académisme a parfois du bon ! A partir d’un texte rédigé en 1995 en vue de l’obtention de l’habilitation à diriger des recherches, B. Kalaora publie un livre qui devrait passionner tous ceux qui s’intéressent à l’environnement, bien sûr, mais aussi ceux qui s’interrogent sur le rôle des chercheurs en sciences sociales aujourd’hui.
Deux question majeures traversent, en effet, cet exercice de retour de l’auteur sur son itinéraire professionnel et intellectuel : celle de la redéfinition des rapports de l’homme et de la nature et celle de la relation entre la science et l’action.
De ses premiers travaux, dans les années 1970, sur la pratique des loisirs en forêt de Fontainebleau, à ses interrogations actuelles sur la construction sociale du littoral, le paysage et sa justification sociale et les représentations sociales et culturelles de la nature, c’est l’évolution du rapport de l’homme à la nature qu’évoque l’auteur, ou comment, à travers la prise de conscience des dangers qui la menacent, d’utilitaire la nature devient un système vivant et fragile. La montée des préoccupations environnementales dans la société (problèmes de pollutions, de catastrophes écologiques, de gaspillage des ressources naturelles, etc.) a, en effet et parallèlement, amené une prise de conscience d’une partie de l’opinion publique et conduit les sociologues à prendre en compte la notion d’environnement, en faisant évoluer leur conception de la nature.
Cette évolution d’une communauté scientifique est d’autant plus familière à l’auteur qu’il a, pendant six ans, travaillé au Service d’études et de recherches du ministère de l’Environnement où il était chargé d’animer la recherche en sciences sociales. Une telle expérience lui permet de consacrer une partie importante de son livre à établir un bilan critique des recherches sociologiques sur l’environnement qui l’amène à penser que, même si la tâche n’est pas encore terminée, en 10 ans “ un long chemin a été parcouru dans le domaine des relations entre sciences sociales et environnement [qui] conduit de la connaissance critique et de la négation à la reconnaissance et à l’identification des problèmes d’environnement ”.
Deuxième thème non moins important de cet ouvrage, les relations entre science et action. C’est à la faveur de la lecture de Le Play, l’un des fondateurs de la sociologie au siècle dernier, et des le playsiens (à l’occasion d’une recherche sur le Corps des forestiers) que B. Kalaora découvre une autre conception du métier de sociologue, celle de “ l’ingénieur social, non plus seulement théoricien mais un praticien directement impliqué dans le devenir même de la société ”.
Il explique ainsi comment, entre l’intellectuel professionnalisé et l’expert stipendié, il y a place pour autre chose, pour un autre rôle, celui de “ passeur ” dont une des fonctions est de “ briser la séparation factice entre savoir et action pour fonder une connaissance pratique, multidisciplinaire, dans le souci de répondre à des problèmes concrets sans être pour autant captif docile du pouvoir ”. A un moment où les relations entre la science et la société sont en question, les pages consacrées à Le Play et à la conception que l’auteur se fait de son métier sont à lire d’urgence et à verser au débat.
Bien d’autres thèmes encore, notamment celui de l’interdisciplinarité et des relations entre les sciences sociales et les sciences écologiques, sont abordés dans cet ouvrage, où l’on peut, encore une fois, vérifier comment la question de l’environnement entraîne une remise en cause des configurations binaires et des académismes. En cela, l’environnement constitue le défi majeur des sciences sociales contemporaines. Il remet en cause, d’une part, “ toute la tradition scientifique occidentale dominée jusqu’alors par une disjonction pensée et vécue comme allant de soi entre l’homme et le monde physique ou naturel et, d’autre part, toute la philosophie politique centrée autour de la séparation entre le savant et le politique ”.
Danielle Barrès

[R] Nodulations, par Serge Morand et François Gasser
1998, INRA Éditions, disque compact + livret

Le premier est compositeur, le second chercheur en génétique cellulaire à l’INRA de Toulouse. Ensemble, et avec la complicité de Jean-Claude Flamant (président du centre de Toulouse) et de Denise Grail (INRA Mensuel), ils ont illustré, d’une œuvre musicale et de textes complétés de partitions et de schémas, la musique des gènes.
La séquence des triplets d’adénine, de thymine, d’uracyle, de guanine et de cytosine des Agrobacterium tumefaciens des nodosités de la luzerne a été transformée, par un jeu de règles, en une partition musicale, jouée par l’ensemble Proxima centauri (saxophone, flûte, vibraphone et piano). L’“alphabet de la vie” a servi de matériau, d’inspiration, de sollicitation au musicien qui – c’est son art et son talent - a fait d’une suite de sons de hauteur, timbre et durée déterminés par l’échantillon du patrimoine génétique (une musique brute de gènes, qui ne figure malheureusement pas sur le disque) un morceau très agréable à entendre. Le livret accompagnant le disque détaille fort bien, à quatre plumes, le pourquoi et le comment de l’écriture de cette œuvre, une fructueuse rencontre entre chercheur et musicien.
Nombreux sont les artistes, dont des compositeurs ou improvisateurs, qui ont besoin d’une source d’inspiration ou d’un matériau de départ concret, explicite, qu’ils réinterprètent, modifient, découpent, recollent, transposent… Les bruits de la nature n’ont pas été longtemps les seuls à stimuler la verve musicale d’Homo sapiens : très vite l’un(e) d’entre eux (elles) a dû casser des cailloux, ou des noix, ou piler des graines en rythme. Un peu plus tard, le bruit des roues du wagon de chemin de fer, en Amérique, sera très fertile (boogie-woogie et autres rythmes incorporés dans le jazz). Les files de rails mal entretenus ont des propriétés “musicales”, comme les séquences d’ADN, lequel semble plus riche, mais demande la médiation du technicien (ou du chercheur).
Ce disque et son livret nous font réfléchir à propos du débat (non clos !) sur les relations entre la science et l’art. Ici l’artiste a puisé dans des connaissances précisées depuis peu dans une discipline nouvelle. Le chercheur, le scientifique, pourra juger cette “ retombée ” intéressante, sympathique, non-nocive, utile au plaisir esthétique de l’auditeur ; il pourra, à la fréquentation de telles expériences, au contact de créateurs, se sentir lui-même plus et mieux inspiré dans ses démarches d’expérimentation et d’interprétation.
Une question plaisanterie : des scientifiques tenants de la brevetabilité des séquences de gènes essayeront-ils d’en faire payer l’emprunt au musicien ?
Deux dérives possibles sont plus graves. Celui qui entendrait dans une telle œuvre musicale que les gènes sont liés par une harmonie naturelle fragile, résonnent et vibrent en chœur se fera justement traiter de fou. Et méritera la même épithète celui qui enverra tout artiste à la paillasse.
A.F.



Erratum

Un lapsus calaminae a modifié le sous-titre du livre de M. Jollivet, Vers un rural post-industriel, en tête de la critique parue dans cette rubrique du dernier Courrier, sous la plume de Pierre Donadieu.
Il ne faut pas lire huit pays méditerranéens, mais huit pays européens.

[R] Sol, interface fragile, par Sandrine Gelin et Pierre Stengel
1998, INRA-Editions, 222 p.

Dans les mythes fondateurs des civilisations, la terre tient souvent le rôle de matériau d'origine qui donne naissance à l'ancêtre premier. Cette image sacrée a perduré dans notre conscience jusqu'à l'apothéose encore récente de l'ère technico-scientifique. Le “ sol sacré de la patrie ” orne sans doute encore certains discours, reliques d'une éloquence politique immortalisée par Monsieur le Maire de Champignac. Mais c'est plutôt la glèbe, collant aux mocassins, harassant le laboureur et accueillant nos dépouilles pour un repos, sans doute éternel mais redouté, qui a fini par s'imposer comme représentation dominante de nos relations à la terre. Il n'est resté pour s'en émerveiller que les enfants, toujours fascinés par sa capacité à se transformer en boudins, et des scientifiques, chez qui peut-être la rémanence des joies enfantines trouve à se valoriser. Les agriculteurs, désormais seuls matériellement concernés, ont eux-mêmes largement réussi à s'affranchir de la tyrannie du sol par la puissance du tracteur et l'efficacité de la chimie.
Mais l'histoire ne s'est pas arrêtée là. La Science, en retournant aux origines de l'Univers, de la Planète, de la Vie, a recréé des mythes aussi grandioses que ceux des textes sacrés. Avec eux sont advenues de nouvelles angoisses eschatologiques dont la crise environnementale de la fin du millénaire est une illustration prégnante. Alors... le sol revient. Et l'on redécouvre la justesse très concrète de l'intuition des mythes anciens. Le sol est bien une formation décisive pour l'apparition et l'évolution de la vie continentale. Il est aussi le lieu du recyclage des éléments de la vie. Enfin, le maltraiter inconsidérément pourrait bien conduire à la catastrophe. Pour les chercheurs, le moment est venu d'en parler au-delà de leur savante sphère. Ils y ont découvert un monde d'une richesse et d'une complexité inouïes qui défieront longtemps encore leur imagination. On attend encore le réalisateur talentueux de son Microcosmos. Ils apprennent tous les jours à quels points les phénomènes infimes qui s'y produisent, répétés sur d'immenses surfaces, peuvent affecter notre vie et retentir sur l'avenir de la planète elle-même.
En leur demandant de contribuer à cet ouvrage, nous avons voulu propager ce savoir bien trop confidentiel, mais surtout contribuer ainsi à régénérer un lien entre nos concitoyens et le sol. Il a désormais un sens nouveau pour tous, urbains et ruraux. Si le sacré n'y reprend pas sa place, le respect, la curiosité et l'esthétique pourront, nous l'espérons, s'y substituer.
Les auteurs
“Dédicace RADIO France”


[R] On signale : LIVRES

Pascal Acot (dir.) : The European Origins of Scientific Ecology 1800-1901
1998, coéd. Archives contemporaines/ GIB, 931 p. en 2 vol.

Stéphane Vacher, Sylvie Jérémie, Jérôme Briand (dir.) : Amérindiens du Sinnamary
1998, éd. MSH, 297 p.

Clément Mathieu, Françoise Pieltain : Analyse physique des sols
1998, éd. TEC & DOC, 275 p.

Patrick Stocco : Génie génétique et environnement
1994, Georg, 207 p.

Bruno Cinotti : Eaux et forêts : des fonctions de police judiciaire au service de la nature
1998, éd. ENGREF, 115 p.

Yves Perrousseaux : Manuel de typographie française élémentaire
1997, éd. Atelier Perrousseaux, 126 p.

Claude Auroi : La diversité biologique
1992, Georg, 126 p.

Anne-Marie Brisebarre : La fête du mouton
1998, CNRS Editions, 351 p.

Jean Boissin et Bernard Canguilhem : Les rythmes du vivant
1998, coéd. Nathan/CNRS Editions, 320 p.

Jill Billington : Les plus beaux mariages de plantes
1998, éd. Bordas, 160 p.

Mohamed Larbi Bouguerra : La pollution invisible
1997, éd. PUF, 326 p.

Jean-Claude Génot : Écologiquement correct ou protection contre nature ?
1998, éd. Edisud, 155 p.

Natalie Angier : Éloge de la bête
1998, éd. Arléa, 222 p.

Jean-François Hellio, Nicolas van Ingen : La Brenne
1998, éd. La Brenne

Florence Weber : L’honneur des jardiniers
1998, éd. Belin, 287 p.


[R] On signale : RAPPORTS, THESES, COMPTES RENDUS

Ier Rapport sur l’état des Alpes
1998, éd. Edisud, 472 p.

Pauline Pillard : Suivi et évaluation du PDD des balcons de Belledonne
1998, éd. CAI, 30 p.+ann.

Guy Paillotin (dir.) : European Agricultural Research in the 21st Century
1998, coéd. INRA-Springer, 333 p.

Jean-Yves Le Déaut : De la connaissance des gènes à leur utilisation
1998, éd. AN-S, 137 et 312 p.

Des mesures agri-environnementales au contrat territorial d’exploitation
1998, éd. CIEAR, 32 p.

Agriculture, forêt et péri-urbanisation
1998, éd. BNR, 58 p.

Acteurs et consommateurs face aux nouvelles technologies
1998, éd. Agromip, 62 p.

Dynamique de la biodiversité et environnement
1998, éd. CNRS, 63 p.

Le CIRAD en 1997
1998, éd. CIRAD, 93 p. + cédérom

De la ville à la mégalopole : Essor ou déclin des villes au XXIe siècle ?
1998, éd. METL, 234 p.

L’environnement en perspective, Les représentations de l’environnement, Comparaison internationale
1998, éd. Laios, 209 p.

Avis et rapports du Conseil économique et social

Croissance et Environnement
1998, 174 p.

Et 2 autres rapports :

Les nouvelles économies émergentes d’Asie : un rôle pour la France ? Rapport présenté par Eric Hintermann.
Développement local et politiques d’aménagement du territoire. Rapport présenté par Jacqueline Mengin.

Mycotoxines dans la chaîne alimentaire
Revue de médecine vétérinaire, 149 (6), juin 1998

Christian Le Coz, Bruno Tassin, Daniel Thévenot (dir.) : Pluie et environnement
1998, éd. PPC, 183 p.

Activités humaines et préservation de la biodiversité
Naturellement, n°62, 1998


[R] On signale : PÉRIODIQUES

Anthropologie des choix alimentaires, Journal des Anthropologues, 74, 1998

Fruits oubliés, n°2/98, été

Futuribles, n°233, juillet-août 1998

Forêt entreprise, n°122, 199/4

Le vin, La Belle Lurette, n°13, septembre 1998

Au secours des rivières, Eaux libres n°25, 1998

Zones Humides Info, n°21, 3e trimestre 1998

Les amis du Muséum national d’histoire naturelle, n°195, septembre 1998

La lettre du hérisson, n°190, septembre-octobre 1998

Tintenna, n°7, mai-juin-juillet 98

Ecologia mediterranea
tome 24, fasc. 1, 1998

De l’animal sauvage à l’animal d’élevage, La Boucherie française n°607, octobre 1998

Olivier Godard : La France prise au piège de l’effet de serre ? La Recherche, n°314, novembre 1998

Insectes, n°110, 3e trimestre 1998

Le Courrier de la nature, n°173, septembre-octobre 1998


[R]  On signale : DOCUMENTS

Les images de la recherche. L’excellence technologique en Auvergne
1998, Revue d’Auvergne, 288 p.

Le scandale de la falsification du miel
L’abeille : ma profession, n° spécial, mai 1998.

Vauban : Ecrits divers sur l’économie
1996, éd. LAMV, 248 p.

Olivier Dehoorne : Tourisme et développement rural
1998, éd. CGHS, 549 p.

Un avenir pour le Marais poitevin ?
1998, éd. CDMP, 13 fiches

Jean-Pierre Galland : Les risques du ministère de l’Équipement, des Transports et du Logement
1998, note n°10 du CPVS-METL, 44 p.

Les sentiers d’un géoagronome : Jean-Pierre Deffontaines
1998, éd. Arguments, 380 p.

Évaluation des mesures agri-environnementales
1998, éd. MAP-DERF/ISARA, 143 p. + ann.

F. Aggeri, D. Fixari, A. Hatchuel : L’innovation à l’INRA
Cahiers de recherche du CGS n°15, février 1998

La Société des amis de la région de Rambouillet et de sa forêt publie une série de brochures :

- L’agriculture raisonnée, respectueuse de l’environnement sera-t-elle l’agriculture de demain ? (n°7, février 1998 par Claude Besnanault) ;
- Gestion cynégétique sur le massif de Rambouillet (n°8, avril 1998, par Brigitte Brault) ;
- La colonie de Condé-sur-Versgre : Fourrier et le Phalanstère (n°9, juin 1998).


[R] Le Courrier de l'environnement de l'INRA n°35 ; Les ressources bibliographiques du Courrier