On
a lu, on a vu, On signale (Livres,
Rapports, comptes rendus, thèses,
Périodiques, Documents, plaquettes,
dossiers, albums..., Autres médias,
In extremis), Textes.
Le Courrier de l'environnement de l'INRA
n°43 ; Les ressources bibliographiques du
Courrier
Urbi et Orbi, et cetera : Jacques Gaillard (par Jean-Pierre Nicol) ; Une sacrée vacherie. Regard sur un reportage télévisé à l'heure de la vache folle (par Anne-Elène Delavigne et Anne-Marie Martin) ; Vive l'agriculture. Le Politique, les Hommes, le Vivant (par Pierre Marsal) ; Classification phylogénétique du vivant (par Pierre Guy)
[R] Urbi et Orbi, et
cetera, par Jacques Gaillard
2000, éd. Plon, Paris, 143 p.
Le latin est partout !
Que voici un petit livre leste, pétillant, humoral et roboratif. Je
n'ose pas dire gaillard, c'est le patronyme de l'auteur de l'ouvrage. En
sous-titre : Le latin est partout. À tel point qu'on le voit
même là où il n'est pas. Ainsi se justifie la sentence
supra dicta. Notre auteur, qui manie le brocard et la nasarde à
l'égal de la flamberge, pourfend la docte ignorance, l'usage
immodéré du latin et ceux qui pleurent leurs humanités
perdues comme fleurs fanées de rhétorique. Le latin, une langue
morte ? Que nenni. "Ah les beaux fantômes !" s'exclame-t-il en un premier
chapitre. Le latin n'est pas mort, car il chante
encore1.
Il enchaîne par "Nos ancêtres les latins" et c'est sans doute
le chapitre le plus contestable de ce plaisant ouvrage. J'y reviendrai. Le
latin s'est imposé comme origine unique ou écrasante du
français comme des autres langues dites romanes. Il est vrai que
l'enseignement, en France, a été longtemps adossé au
latin. Nos chères têtes blondes, du plus loin qu'on les voie
étudier, sont allaitées par l'Alma Mater du latin
prétendu le plus pur. C'est l'objet du troisième chapitre
"Sacrés collèges" (cardinaux ne pas s'abstenir). L'auteur y
reconnaît sa dette envers l'ouvrage de Françoise
Waquet2. Tous les clercs et leurs substituts
laïcs ont étudié le latin. Les élites, qu'elles
soient médiévales, modernes, révolutionnaires, romantiques
ou même positivistes, ont été nourries de latin. Il a
fallu attendre le XXe siècle pour alléger la tutelle
et l'omniprésence du latin dans l'enseignement.
Langue de pouvoir, langue de savoir, le latin s'est d'autant mieux maintenu
que tous les pédants de l'Occident l'ont pratiqué à
haute dose, entre langue de communication et argot de corporation. "Sexus
et Nexus sont en bateau". L'appréciation se teinte de critique à
l'encontre de l'usage immodéré d'un latin figé par les
savants. Peu de nomenclatures échappent à leur version latine.
Les noms communs affichent une telle
diversité3 que naturalistes, philosophes,
chimistes, médecins et altieri4
communiquent par code conventionnel : le latin. Mais c'est aussi façon
d'écarter les importuns, les profanes, le vulgaire (vulgum pecus)
du savoir pratique. Gens de droit et médecins, diafoirus et chats
fourrés raffolaient de ces ratiocinations en latin macaronique. Rabelais
et Molière s'en sont donné à cur joie de railler
ces sots infatués de leur charabia latinisé.
Citons ici Gaillard : "Certes on peut tout dire en latin, il suffit de s'en
donner la peine. Mais trouver une expression latine lumineuse pour décrire
sans équivoque un toast au saumon est à peu près aussi
facile que d'expliquer ce qu'est la neige à un piroguier amazonien"
(p. 86). Le signataire de ces lignes en frémit d'avoir commis un sommaire
en baragouin si peu élégant. Horresco referens. Aurea
Médiocritas5.
En un chapitre antépénultième, il aligne les aphorismes
et sentences que tout feuilleteur des pages roses du Larousse connaît.
"Devises fortes" ou bien l'art d'enfoncer les heures jusqu'à ce que
mort s'ensuive : les inscriptions de cadrans solaires, bien qu'elles ne puissent
pas nous réjouir, offrent à la méditation un aimable
chapelet de dictons au ton métaphysique. Les devises blasonnées
ne présentent pas moins de traits bouffons. L'auteur dénonce
les faux-sens des traductions. La pédanterie brinqueballe
(fluctuat) la périssoire de la prétention, sed nec
mergitur.
Les fleurs d'éloquence latine insérées dans les discours
- "Copier-coller" - ne trouvent pas grâce à ses yeux. Il est
vrai que notre gaillard n'hésite pas à tancer les hommes
politiques, à les rappeler à leur devoir (mais c'est dans Le
Monde des 7-8 janvier 2001). Perfidement, il note : "De toute façon,
une connivence feinte est encore plus fructueuse qu'une vraie complicité.
C'est ce qui se produit quand une citation latine est lancée, telle
la poudre aux yeux, avec peu d'espoir véritable que l'auditeur en
comprenne le sens, mais avec la conviction qu'il sera impressionné
"
(p. 129).
Ite missa est, la messe est dite. Allez et enseignez les nations,
ajoute-t-on parfois. "À tous ceux qui déplorent la mort du
latin, il [ce livre] voudrait démontrer qu'il y a du latin partout
". Mineure d'un raisonnement dont la majeure serait :"
cela ne signifie
pas qu'il n'y a pas de culture véritable sans latin. Cela veut dire
que la langue latine a pris le statut d'un code dont la reconnaissance, à
chaque époque successive, s'est conservée pour autoriser la
lisibilité de certains arrangements de la modernité avec son
histoire" (p. 140). Amen, mais le bât blesse, l'histoire est
quelque peu malmenée.
Car, à suivre les méandres de la diffusion de la langue latine
dans la civilisation occidentale, l'auteur perd le fil de l'histoire. Il
ignore et veut ignorer l'apport des Gaulois et des Francs, au prix des pires
clichés. "Pendant que le latin vulgaire se transformait de façon
très variable selon les régions et ne comptait que sur l'usage
pour évoluer, le latin savant se congela
Il subit forcément
une évolution différente en s'intégrant au français."
C'est un peu court, mais généralement on se contente de cette
(fausse) explication, adossée au sophisme suivant : les Romains ont
civilisé la Gaule, donc leur langue s'est imposée aux
rustres.
En réalité, les Gaulois ont été civilisés
avant les Latins, rustauds de l'Italie centrale ; ceux qu'une historiographie
paresseuse présente comme des civilisateurs, ont été
éduqués par les Celtes qui occupaient alors le Nord de l'Italie,
les Étrusques et les Grecs. N'oublions pas non plus que Grecs et Gaulois
ont entretenu d'excellentes relations avant même que les soudards romains
songent à conquérir quoi que ce soit. Mais le tort des Gaulois
est d'avoir peu écrit, d'avoir transmis oralement
Ces faits sont généralement passés sous silence. Le
culte rendu par les universitaires aux humanités grecques et latines,
bon gré mal gré, a occulté et même interdit toute
comparaison avec les autres civilisations. Lisez donc le livre de Marcel
Detienne (Comparer l'Incomparable, éd. du Seuil, 2000) où
il explique comment l'anthropologie a longtemps repoussé, avec un
dédain méprisant, l'idée de mettre en perspective la
culture gréco-romaine. Autrement dit, ne mélangez pas les torchons
et les serviettes. Le latin, vous dis-je.
Le latin a copulé avec les Gaulois, mais les élites ont choisi
de masquer le résultat de ces amours ancillaires sous les dorures
de l'étymologie savante et de la philologie critique. N'en déplaise
à l'auteur, le nombre de mots légués par le gaulois
excède largement 20. Le dossier est obscurci par le fait que les deux
langues étaient cousines et s'empruntaient réciproquement des
termes bien avant la conquête de César. Deux excellents
articles6 de Jacques Le Goff (repris dans Pour
un autre Moyen Age, NRF - Bibliothèque des Histoires, 1977) analysent
la survivance des parlers celtiques, attestée par Saint Jérôme
et Sulpice Sévère notamment. "On voit ainsi s'affirmer deux
phénomènes essentiels : l'émergence de la masse paysanne
comme groupe de pression culturelle, l'indifférenciation culturelle
croissante
de toutes les couches sociales laïques face au clergé
qui monopolise toutes les formes évoluées, et notamment
écrites, de culture." Il établit, par ailleurs, que le paysan
est ignoré largement par la littérature, "
être
anonyme et indifférencié, simple repoussoir de l'élite
militaire et cultivée, principal fardeau de l'Église".
Escamoté le paysan, abolie sa langue. Et nos modernes clercs
perpétuent cette mystification.
Les Francs sont réduits tout aussi expéditivement à
la barbarie. Tous les clichés sur les "invasions barbares" y passent.
Le portrait de Clovis est troussé en quatre phrases et une incise
: "Les Francs faillirent bien nous faire basculer dans un abrutissement
regrettable. Mais culturellement, il [Clovis] rase les mottes." La charge
se donne pour définitive. Raté !
Que n'a-t-il lu le beau livre de K.F. Werner, Naissance de la noblesse
(Fayard, 1998), qui s'ouvre sur "Des idées reçues aux
réalités". L'auteur établit dans une seconde partie
la continuité de la nobilitas romaine jusqu'à l'empire
carolingien par la transmission des dignitates et des usages diplomatiques
- c'est-à-dire la rédaction des courriers officiels, des lois
et des instructions - . C'est d'ailleurs à cette continuité
des élites et des chancelleries que le latin doit son maintien. Les
Francs ont plus fait pour le latin que les empereurs du IVe
siècle.
La réfutation des clichés prendrait beaucoup de temps et noircirait
nombre de pages en truffant de références pesantes et
pédantes l'exposé. Le latin a été
perpétué, sanctifié, glorifié, paré de
vertus et amendé de distinction chic. Imaginons que l'e-culture nous
en laissera suffisamment de saveur. Hypocrite lecteur, mon frère,
ne boudons pas notre plaisir, lisons allègrement ce petit livre et
goûtons les plaisirs du latin cultivé. Tityre tu
recubans
Jean-Pierre Nicol
nicol.siarl@wanadoo.fr
1 Les amateurs de chansons paillardes et
gaillardes auront reconnu le refrain du bon Saint Éloi.
2 Le latin ou l'empire d'un signe,
Albin Michel, Paris, 1998.
3 Tiens, tiens, subsisterait-il tant de
mots issus de langues irréductibles au latin ?
4 NDLR : le " et al. " des bibliographies
des articles "scientifiques ", notamment de ceux du
Courrier.
5 Mea culpa, j'ai traduit en latin
macaronique le sommaire (l'Urbi et orbi) d'un Courrier de
l'Environnement (n°26). Pire, j'ai commenté ce pinson-là
laborieusement. On lira ces textes à
www.inra.fr/dpenv/illustr/c26urbil.htm
et à
www.inra.fr/dpenv/latinc27.htm
6 Culture cléricale et traditions
folkloriques dans la civilisation mérovingienne. Les paysans et le
monde rural dans la littérature du haut Moyen Age
(Ve-VIe siècles).
Depuis 1996 et l'annonce d'une transmission possible de l'encéphalite spongiforme bovine (ESB) à l'homme, nous2 attendions ce film ! Ce film, c'est celui voulu par Paul Vieille acceptant qu'une équipe de réalisation le suive durant les quelques jours précédant l'abattage de son troupeau : on vient de lui confirmer la contamination par l'ESB d'une de ses vaches. Depuis que les médias relataient cette affaire en France, l'annonce de chaque cas d'ESB était suivie de l'annonce de l'abattage du troupeau, annonce illustrée principalement par des images d'équarrissage. Jusqu'alors, la crise de l'ESB était traitée du point de vue du risque pour le "consommateur", voire de son désarroi devant les rayons de viande, ainsi que du point de vue des pertes économiques et de la désorganisation de la filière. Il n'était proposé aucune parole d'éleveur : le film Une sacrée vacherie en fait son sujet. Mais dans ce film, Paul Vieille offre beaucoup plus qu'une page d'actualité. Il donne accès à ce qu'est un agriculteur dans sa communauté et aux solidarités qui s'expriment au moment de l'événement auquel il doit faire face. Le film rompt, ce faisant, un double silence. Il traite, d'une part, de "la loi du silence" imposée au moment de chaque abattage massif3. Il enfreint, d'autre part, les codes tacites en vigueur dans le monde "paysan" incitant à la réserve vis-à-vis de ceux qui en sont extérieurs. Dans le même temps ce film nous confronte à un nouveau type de problèmes publics liés au développement de la notion de risque : en offrant une illustration exemplaire de sa gestion actuelle délicate, il permet l'autopsie d'une crise.
Les conditions de la parole : entre peur et nécessité
Paul Vieille savait qu'une fois le camion passé et ses vaches
enlevées, l'administration considérerait le problème
comme résolu : tout comme la création d'une association des
éleveurs victimes de l'ESB, accueillir une équipe de
réalisation participait de la volonté de "rompre avec le contexte
d'isolement dans lequel on nous place un, deux, trois jours avant l'abattage,
nous, notre famille, le troupeau. Et puis après, on doit oublier,
ne plus en parler. Nous, on veut porter tout cela sur la place
publique."4 Cela exprimait aussi sa volonté
que, de son histoire, ne soit pas fait qu'un sujet
d'actualité5, exposé en pâture
à la presse : c'est peut-être la signification de cette scène
émouvante du début du film où Paul pose au milieu de
ses bêtes au pré. Une autre scène le montre plus tard
en train de se prêter aux lois du JT (journal télévisé).
Les images tournées sont aussitôt montées dans un mini-studio
installé dans une voiture. Cette brève scène évoque
l'urgence dans laquelle l'actualité se fait, soulignant différentes
façons de traiter une information. Car c'est toute la force du film
de mettre en scène le rapport de l'éleveur à
différents médias (presse, journal télévisé)
au cours de ces journées où il se prépare :
"L'équipe6 s'est toujours effacée
derrière son sujet, on se faisait petit, discret, on ne posait pas
de question", précise le réalisateur. La relation de confiance
établie avec Paul Vieille a permis que soient mis en scène
des moments douloureux et plein d'émotion telle la dernière
traite, sans voyeurisme aucun. Pas de gros plans qui s'attarderaient sur
le visage de l'éleveur mais des gestes habituels et
répétés chaque jour (nettoyer les pis, placer les trayons
de la machine), d'autres plus inhabituels peut-être, furtifs (appuyer
son front contre le flanc d'une vache, en flatter une autre), jusqu'à
ce plan d'ensemble où on le voit seul qui circule d'une vache à
une autre, nous projetant dans le futur de ce troupeau. Ici et tout au long,
le film nous donne à voir, sans être guidé par un
commentaire, cette histoire de vie d'un éleveur.
La publicisation d'un tel événement prend tout son sens au
moment de l'embarquement des animaux et par le dispositif qui l'entoure.
Le film dramatise à souhait ce moment : la mention "caméra
cachée" apparaît et fait redondance avec les éléments
permettant le camouflage (paille, bâche) devant faire comprendre que
"l'on voit sans être vu", tout en rappelant les images de guerre des
reportages télévisés : "un véritable bunker a
été construit avec des bottes de paille", rapporte le
réalisateur qui poursuit qu'il n'y avait pas interdiction formelle
de filmer, "mais on savait que si la caméra avait été
visible, le camion risquait de repartir sans charger les
bêtes"7. C'est au nom du "risque technique"
que se justifient le moment de la journée choisi pour l'intervention
(l'aube)8, le quadrillage policier de la campagne
alentour (que l'on aperçoit, toujours en caméra cachée,
lors d'un trajet qui mène de chez l'éleveur à chez son
beau-frère, également concerné par l'abattage de son
troupeau), la présence des représentants de l'État.
Ces conditions rappellent aux protagonistes, comme aux
téléspectateurs, d'autres situations : exécution, rafle,
expulsion... Elles montrent aussi l'inadéquation de la réponse
des services de l'État, chargés de la sécurité
sanitaire, à un risque qui a changé de nature. Il ne s'agit
pas d'une épidémie, à la différence d'autres
épizooties bien connues (brucellose, fièvre aphteuse), comme
le fait remarquer un des personnages du film. Ainsi que le rappelle D. Torny
(1998), "les États ont jusqu'alors fait face à ces menaces
sanitaires qui pesaient sur leurs populations de façon
territorialisée en utilisant le système du quadrillage, de
l'isolement et de la mise en quarantaine". Le rôle central de ce bouclage
de l'espace comme dispositifs disciplinaires et punitifs visant à
lutter contre les dangers provenant directement des humains a été
souligné par M. Foucault (1975).
La caméra se fait témoin lorsqu'elle sort de l'ombre, une fois
l'opération de l'embarquement achevée. Elle filme alors à
visage découvert la parole échangée entre l'éleveur
et la responsable des services vétérinaires. Une tension anime
cette scène qui est filmée comme un affrontement rappelant
d'autres luttes : face-à-face lointain de Paul Vieille et de la
vétérinaire ; visages d'hommes déterminés, bras
croisés, campés sur leurs jambes ; hommes solidaires. Au
détour de quelques scènes, le film montre aussi la solidarité
qui se manifeste autour de l'éleveur. Du téléphone,
acteur et signe du réseau de solidarité qui se met en place
autour de celui-ci dans le film, proviennent des appels de toute la
France9, le film montrant ainsi que "la campagne
n'est pas ce lieu isolé ou d'isolement fantasmé qu'il peut
être pour les urbains en désir de nature" (Perrot et de la
Soudière, 1998). L'appartenance de Paul Vieille à la
Confédération paysanne est indissociable, non seulement du
propos du film, mais aussi de son existence. Le film est le résultat
d'une conviction et d'un engagement de Paul Vieille certes, mais il est aussi
le fait d'une réflexion commune (comme en témoigne cette
réunion filmée chez lui) et de pratiques collectives ; c'est
l'illustration concrète d'un engagement par ailleurs souvent
criminalisé et dont le traitement médiatique habituel réduit
souvent la perspective. Il fallait, pour qu'un tel film existe, la rencontre
d'un éleveur, d'un militantisme syndical et d'un média mais
aussi le désir d'un réalisateur. J.-F. Delassus nous a confié
avoir pensé faire ce film depuis plusieurs années sans
réussir à en convaincre ni le ministère de l'Agriculture
ni les organismes agricoles, jusqu'à ce qu'il obtienne l'accord de
principe de la Confédération
paysanne10.
Ces images poussent à s'interroger sur la nature du risque en question
ici : "Pourquoi faudrait-il se cacher, pourquoi faudrait-il se taire ? Pour
protéger qui ?", s'écrie l'agricultrice de qui l'éleveur
a reçu le troupeau. Elles poussent à s'interroger aussi sur
la nature de l'enquête qui essaie de retracer les étapes de
la vie de la vache contaminée (ses deux ans de vie de génisse
passés chez le beau-frère de
celui-ci)11 et à rechercher les contaminations
possibles (les 33 vaches et génisses que Paul Vieille a vendues à
des éleveurs, les veaux de boucherie, etc.). On voit ici que cette
application du principe de précaution vise davantage l'anticipation
du risque que la recherche de la cause. Le film témoigne de cette
mise "au jour" des liens sociaux intimes entre bêtes et hommes qu'elle
implique, qui est une mise à nu des liens entre les hommes. Cette
mise au jour semble indécente. C'est l'illustration de ce "modèle
de contrôle des populations et des choses" (Torny, 1998) en émergence
sous l'appellation de traçabilité puisqu'il s'agit de reconstituer
les réseaux de personnes et d'objets ayant été en contact
de la menace. Tout devient suspect dans les pratiques de l'éleveur
incriminé et autour de lui. Et tout ce qui vient du troupeau de Paul
Vieille est suspect. Celui-ci veut comprendre comment sa vache Jugeotte a
été contaminée. Le film montre la quête de cet
éleveur qui refuse d'être coupable et ce faisant permet, ce
qui était la volonté de Paul Vieille, une analyse du métier
d'éleveur et de sa place dans le processus de production. Sa recherche
suit ainsi le chemin inverse de celle des autorités qui s'attachent
d'abord à la maîtrise du risque potentiel et immédiat
dans des grandes opérations de marketing visant à rassurer
la grande masse des consommateurs plutôt qu'à comprendre. La
traçabilité filmée ici est surtout utilisée,
pour suivre D. Torny, comme un outil de sécurité a
posteriori : "Il s'agit de retrouver les objets dangereux une fois qu'ils
ont été commercialisés" (loc. cit.).
Le point fort du film tient à ce regard étonné porté
sur les interventions des différents services de l'État (le
lait du troupeau contaminé qui continue à être
collecté, l'absence de consignes sur un vide sanitaire éventuel)
et l'impression du manque de volonté d'aboutir que l'on en retire.
Le traitement de cet événement par ce film renvoie à
l'analyse que fait C. Gilbert (1992) de la dimension du pouvoir étatique
moderne qui "tend à faire de chaque catastrophe ou situation de crise
une occasion de remettre en cause la légitimité de l'État
et de ses agents (incapables de protéger et de prévoir) aussi
bien qu'une occasion pour eux de justifier en retour le pouvoir exorbitant
et l'autorité dont ils sont investis dans ces situations extrêmes
(en prenant les mesures qui s'imposent, y compris les plus autoritaires)"
(Lemieux et Barthes, 1999).
Le troupeau : l'extraordinaire richesse d'une mémoire collective
vivante12
La destruction de tout un troupeau apparaît comme une perte au même
titre que l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie : c'est, comme
le dit Paul Vieille, " 40 ans de choix techniques qui disparaissent ". Il
rappelle ainsi les origines de son troupeau, un élevage de 50 vaches
laitières, racheté à son ancien patron. L'émotion
de ce dernier, lorsqu'il apprend par la presse régionale et devant
la caméra ce qui arrive à l'éleveur, et la façon
dont sa femme se réapproprie la parole de Paul Vieille en lui faisant
la lecture de cette nouvelle, la parole vigoureuse de cette femme qui traverse
tout le film, leur présence constante auprès de l'éleveur
témoignent aussi de cette perte. Avec le troupeau, c'est l'histoire
de sa constitution qui part en fumée : "avec l'abattage de son troupeau,
l'éleveur "perd ses gênes", c'est-à-dire le travail de
plusieurs années " (Ribet, Mermet, Martin, 1996). Sa perte est celle
d'un savoir "populaire", c'est-à-dire d'un savoir qui n'est pas ou
difficilement estimable. Le savoir-faire des éleveurs est un savoir-faire
transmissible d'abord par mimesis, c'est-à-dire un savoir
"incorporé" et un savoir difficilement communicable par l'écrit
ou la parole, pour suivre M. Salmona qui s'est intéressée aux
mécanismes d'apprentissages précoces non formels chez Les
paysans français (1994). Les stratégies de sélection
qui président à sa reproduction s'inscrivent en sus dans une
autre profondeur, "la maîtrise de la parenté constituant le
moyen technique et symbolique par lequel on assure la perpétuation
du troupeau comme celle du groupe social" (Godefroy, 1995). Ainsi, le troupeau
est "une seule et longue mémoire" (Ravis-Giordani, 1995).
Le film interroge ainsi indirectement la raison d'être de
l'arrêté préfectoral du 23 juin 2000 stipulant l'euthanasie
et l'incinération du troupeau d'une exploitation touchée par
l'ESB.
Il fait comprendre à merveille qu'un troupeau n'est pas seulement
une vache ajoutée à une autre vache, mais se renouvelle sans
cesse et est sans cesse en gestation, en construction. Le film montre que
le troupeau, ce sont des échanges entre membres d'une même
communauté (les proches de Paul Vieille et les membres de son syndicat),
d'une même profession (ceux à qui Paul Vieille a acheté,
a vendu et achète des vaches) et au sein d'une filière
professionnelle (la coopérative qui fournit les aliments
mélangés pour les veaux, les vétérinaires). Il
montre qu'un troupeau, c'est de la circulation et signifie recevoir et donner
: "Les vaches s'achètent et se vendent, s'échangent ou se
prêtent même parfois - c'est le cas de certains taureaux - dans
la sphère fermée de cet élevage particulier [qu'est
le Valais]" (Preiswerk, 1995, p. 35). Paul Vieille raconte au début
du film la filiation de son troupeau et sa descendance en même temps
qu'il présente ses vaches. La salle de traite devient, dans le film,
la scène de l'intimité entre l'éleveur et ses bêtes
et le lieu de sa révélation à nous autres spectateurs.
En même temps, le film dit en quoi la relation qu'entretient un
éleveur à ses vaches est foncièrement différente
de l'attachement que leur attribuent ceux qui se posent en protecteurs des
animaux ou différente aussi de la relation à un animal familier.
La disparition et l'abattage d'un troupeau, difficiles pour l'éleveur,
ne sont pas réductibles à la disparition d'êtres auxquels
on serait attaché. S'il est question ici d'attachement, c'est avant
tout celui des enfants de la famille qui font de "Jugeotte, fille de
Gélatine, leur préférée à cause de son
comportement marquant ". Et c'est aussi parce que tous la connaissaient bien,
que son comportement anormal a pu être repéré. Car "si
l'éleveur fait preuve de sentiments, ce n'est pas pour telle ou telle
bête, mais c'est avant tout pour son troupeau [
] l'animal
d'élevage s'inscri[van]t dans un collectif qui lui confère
une valeur indivise" (Ribet et al., 1996).
La leçon du film, c'est aussi qu'un troupeau ne se réduit pas
aux compensations financières, aussi élevées soient-elles,
sur lesquelles les différentes autorités présentées
insistent maladroitement. Cette leçon est inscrite dans la structure
même du film : les séquences d'ouverture et de fermeture sont
celles où l'on voit Paul Vieille et sa famille dans le Jura choisir
le nouveau troupeau : dès le début du film, celui-ci est donc
placé sous le signe de l'optimisme et de la victoire. La décision
de Paul Vieille n'est pas de reconstituer un troupeau, mais c'est celle de
repartir avec un nouveau troupeau. Il ne s'agit pas pour lui de repartir
à zéro, de se poser en fondateur de lignée dans un
idéal qui serait celui de l'entrepreneur. Au contraire, en se posant
comme héritier, il s'inscrit dans une communauté, seule apte
à légitimer ses membres (ce que la compensation ne saurait
offrir). Deux scènes indiquent qu'il s'agit bien de repartir et d'en
être reconnu digne par ses pairs : celle où Paul reçoit
les ultimes conseils de soins à son nouveau troupeau et celle de l'accueil
réservé par ses proches - dont ses anciens patrons - au nouveau
troupeau, la banderole "Bienvenue les vaches" fixée au-dessus de
l'étable. L'achat des bêtes n'est dès lors pas une simple
transaction, mais une transmission qui lui permet de retrouver plus qu'une
dignité, sa place. "Et ce qui se transmet là, c'est une
bénédiction", pour reprendre les termes sur lesquels G. Delbos
et P. Jorion (1984) closent leur réflexion sur la transmission des
savoirs. La question de la culpabilité était au centre de la
recherche de Paul Vieille qu'elle écrasait. Les séquences de
la fin, qui montrent sa réintégration à part entière
au sein de sa communauté, le réinstitue capable de recevoir
un don. Ce don libère la parole qui peut jaillir (ce sont les seules
scènes où la femme de l'éleveur s'exprime) et le film
se faire. En même temps, ces scènes finales participent à
faire de ce reportage autre chose que le compte-rendu d'un événement
dramatique.
Ce reportage fait plus que de simplement nous informer sur la façon
dont l'ESB peut être ressentie par ceux qui sont directement
concernés, objectif auquel il répond parfaitement : il rend
compte de la vie agricole, "paysanne" en l'an 2000. Il donne accès
à l'individu, aux familles, à une communauté dans leurs
aspirations et dans leurs transformations. Il témoigne aussi de
l'importance grandissante prise par la question des risques sanitaires,
industriels et naturels dans l'espace public, et de la complexité
de la "gestion" de ces menaces d'un nouvel ordre. L'explosion de fièvre
aphteuse en a depuis offert un nouvel exemple. C'est toute la force d'un
bon film que d'être ainsi polysémique. Il faut lui souhaiter
longue vie.
Anne-Elène Delavigne et Anne-Marie Martin
Respectivement, APSONAT, CNRS MNHN
anne.elene@delavigne.com
et CREA, Lyon II, 20, rue Pierre-Blanc 69001 Lyon.
Ce "On a vu" reprend un texte à paraître dans De la vache
à la viande : regards croisés sur l'élevage bovin et
sa filière, éd. Siloë, mai 2001, pp. 95-104.
Les personnes intéressées par le film peuvent contacter les
auteurs de ce texte.
Références bibliographiques
DELBOS G., JORION P., 1984. La transmission des savoirs. Éd.
de la MSH, Ethnologie de la France, Paris, 310 p.
FOUCAULT M., 1975. Surveiller et punir. Gallimard, Paris, 318
p.
GILBERT C., 1992. Le pouvoir en situation extrême. Catastrophe
et politique. L'Harmattan, Paris, 268 p.
GODEFROY H., 1995. Éleveurs et troupeau laitier en Normandie.
In B. LIZET & G. RAVIS-GIORDANI : Des bêtes et des hommes,
le rapport à l'animal, un jeu sur la distance. CTHS, Paris,
71-84.
LEMIEUX C., BARTHE Y., 1999. Les risques collectifs sous le regard
des sciences du politique, nouveaux chantiers, vieilles questions. Politix,
Revue des sciences sociales du politique (L'Harmattan), 44,
7-28.
PERROT M., SOUDIERE M. DE, 1998. La résidence secondaire :
un nouveau mode d'habiter la campagne ? Ruralia, 2,
137-149.
PREISWERK Y., 1995. Pour une ethnoculture de l'élevage : vaches
et "généalogies" dans la mémoire collective.
Anthropozoologica, 21, 31-38.
RAVIS-GIORDANI G., 1995. Le troupeau et le clan. Pratiques et
représentations de la relation homme/animal dans la société
corse. In B. LIZET & G. RAVIS-GIORDANI : Des bêtes et
des hommes, le rapport à l'animal, un jeu sur la distance. CTHS,
Paris, 85-92.
RIBET N., MERMET J.C., MARTIN A.M, 1996. L'éleveur et ses rois.
Les Cahiers du Mézenc, 8, 33-70.
SALMONA M., 1994. Les paysans français : Le travail, les
métiers, la transmission des savoirs. L'Harmattan, Paris, 372
p.
TORNY D., 1998. La traçabilité comme technique de
gouvernement des hommes et des choses. Politiques du risque. Politix,
revue des sciences sociales du politique (L'Harmattan), 44, 51-75.
1 "Une sacrée vacherie",
réalisation J.-F. Delassus, coproduction France 2/Point du Jour,
2000.
2 Le groupe Sang des bêtes - en
référence au film de G. Franju - recense, collecte et analyse
les films autour du thème de la "ruralité". Contact :
anne.elene@delavigne.com
3 P. Vieille rapporte les pressions exercées
de toute part, et également celles exercées sur ses enfants
à l'école, pour ne rien révéler et surtout pas
aux médias (Libération : "Vache folle : levée
de l'omerta", juillet 2001).
4 Nous avons interviewé le réalisateur
J.-F. Delassus et P. Vieille afin de préciser les conditions de production
du film.
5 Ainsi s'est-il exprimé dans les médias
après l'expertise de son troupeau et a-t-il négocié
un temps de passage minimum au JT.
6 Elle s'est installée dans le hameau où
se trouve sa ferme et lui a proposé de le suivre pendant une dizaine
de jours.
7 P. Vieille nous a précisé
que la gendarmerie était prévenue qu'il ne s'opposerait pas
à l'abattage de ses bêtes et que la DSV (Direction des services
vétérinaires) était informée du filmage.
8 Le passage de la nuit au lever
du jour peut se mesurer par la coloration de plus en plus bleutée
que prend l'image, le filtre utilisé en lumière artificielle
étant conservé tout au long de la séquence.
9 Dont des appels, nous précisera-t-il,
d'éleveurs qui n'ont pas osé ou qui n'ont pu parler.
10 P. Vieille est le premier membre de ce syndicat
à être touché par l'ESB.
11 Deux ans pendant lesquels la bête
contaminée a été nourrie aux granulés fournis
par la coopérative.
12 Y. Preiswerk, 1995, p. 31.
Ce livre arrive très à propos. Alors que l'agriculture
française subit de nombreuses crises graves à
répétition, alors qu'elle est critiquée, suspectée,
alors que les agriculteurs, désemparés, se trouvent ballottés
entre résignation, révolte et désespoir, il fallait
que des voix s'élèvent pour tenter de ramener à un peu
plus de raison et - peut-être - à un peu plus d'espérance.
Telle est l'ambition de cet ouvrage. Son titre d'ailleurs, Vive
l'agriculture, ne dissimule rien de ses intentions : accrocheur et
volontairement provoquant, il prend à contre-pied les opinions dominantes
du moment. Mais, que l'on ne s'y trompe pas, il ne s'agit pas d'une banale
uvre de propagande. Les deux auteurs savent de quoi ils traitent :
observateurs attentifs, acteurs même, de la politique agricole
contemporaine, ils ont été au centre de bien des
événements qui ont agité cet important secteur de
l'économie. Ils ont mis leur longue expérience au service d'une
réflexion approfondie, ce qui les qualifie aujourd'hui pour porter
un regard lucide, à la fois critique et constructif, sur l'état
et le devenir de ce secteur. C'est ce qui fait que leur ouvrage fourmille
d'anecdotes de première main et d'idées originales. Et c'est
aussi un témoignage historique précieux.
Pour autant, ce regard n'est pas neutre. Qu'on ne s'attende pas à
trouver dans cet écrit un froid diagnostic tel qu'il pourrait être
formulé par un chercheur. D'ailleurs, les auteurs eux-mêmes
revendiquent explicitement leurs partis pris, notamment dans le choix des
événements et des hommes qui leur semblent avoir joué
un rôle majeur. On pourrait, par exemple, s'étonner de ces
références appuyées au général de Gaulle
(cité 20 ou 25 fois en 150 pages) : cela n'apporte rien à la
gloire du fondateur de la Cinquième République qui, pour autant
que l'on sache, ne devait pas attacher une importance particulière
à ce secteur de l'économie ("l'intendance suivra"). Mais
qu'importe, là n'est pas l'essentiel. Plus fondamentalement, ce sont
leurs diagnostics et leurs propositions, souvent dérangeantes, qui
devraient susciter le plus de réactions. Tous les poncifs de
l'idéologie dominante1 y sont sérieusement
mis à mal : non, l'agriculture ne coûte pas cher à la
Nation ; oui, l'agriculture, même marginalisée, est un secteur
clé et moteur dans la nation ; oui, la mondialisation des échanges
sans contrôle est néfaste ; oui, une politique agricole volontariste
est nécessaire ; oui il faut réhabiliter la planification ;
oui, les devoirs des individus précèdent leurs droits
Ce livre ne se résume pas, il se lit. Je me garderai donc bien de
tenter d'en faire une synthèse, si ce n'est pour en présenter
l'organisation générale. Une première partie ("La
révolution agricole de la Ve
République") trace un panorama historique du secteur
agricole, mettant en avant le grand bond en avant réalisé
grâce au progrès technique, le défi posé à
l'agriculture par la mondialisation des échanges et les choix devant
lesquels les agriculteurs d'aujourd'hui se trouvent placés. Ces choix
sont détaillés dans une seconde partie ("Les agriculteurs face
aux enjeux de pouvoir"), dans une triple perspective : celle de la
spécificité du monde agricole qui met en jeu solidarités
et mutualisme, celle de la confrontation des agriculteurs avec le pouvoir
politique, celle enfin de leur confrontation avec le citoyen contribuable.
La troisième et dernière partie ("L'agriculteur devant l'avenir")
est la plus audacieuse tant dans ses analyses que dans ses propositions.
Plus encore que le plaidoyer d'une cause qui serait menacée, c'est
un véritable hymne à la gloire d'une activité injustement
déprisée.
Pour les auteurs, si - et si seulement - les agriculteurs, sans renoncer
aux formidables avancées du progrès technique, retrouvaient
le chemin de la "culture en bon père de famille", ils seraient en
mesure de souscrire un nouveau contrat avec la société. Ils
se trouvent en effet brusquement confrontés aux nouvelles demandes
de celle-ci en matière de qualité et de sécurité
alimentaire, mais aussi de protection de l'environnement et de préservation
des paysages. Bien plus, le monde agricole est porteur d'espoir pour l'ensemble
de la société : dans trois domaines au moins, l'agriculteur
en tant que personne peut délivrer un message fondé sur
l'expérience vécue : une pédagogie de la vie et des
valeurs, un développement fondé sur le respect permanent du
patrimoine de vie, l'instauration de nouvelles relations entre l'homme et
le monde du vivant. Dans cette perspective, face à la crise de la
société, "l'agriculteur agronome est le plus à même,
par ses modes de pensée, par sa formation, par sa proximité
avec le monde du vivant, de faire émerger de nouvelles solidarités
entre les hommes
"En résumé," l'agriculteur est un des
défricheurs du futur", un des bâtisseurs d'un nouvel humanisme
adapté à la société du
XXIe siècle. Utopie dira-t-on ? Peut-être,
sur certains points comme l'idée de créer un ministère
de la Biologie ou un ministère de la Robotique (p. 154). Mais, dans
notre monde en panne d'idées novatrices, l'utopie est plus que jamais
nécessaire. D'autant plus que les messages délivrés
par cet ouvrage sont particulièrement stimulants : "si un nouvel humanisme
doit émerger, il ne peut prendre naissance que dans la société
civile car porté par chacun de nous". Tout dépend donc de nous
: l'histoire de l'avenir n'est pas encore écrite.
Sous son aspect descriptif et narratif qui en rend la lecture facile, cet
écrit se fonde néanmoins sur une problématique qui
transparaît tout au long de l'ouvrage. C'est en quelque sorte une
première application au cas de l'agriculture d'une thèse
présentée dans un précédent
ouvrage2 : l'application à l'analyse de
la société de la "pensée biologique", dénommée
ainsi par opposition à la "pensée mécanique" qui domine
encore dans de nombreux compartiments de l'action comme de la réflexion.
Dans cette optique, il faut notamment relever (pp. 134-136) l'ébauche
d'une très originale et très pertinente comparaison entre
l'émergence de la peinture contemporaine et l'avènement de
la "pensée biologique".
En définitive, qu'on partage ou non tous les partis pris et toutes
les conclusions des auteurs (et il n'est pas douteux que certains tenants
d'un libéralisme économique extrême risquent de ne pas
être convaincus), voici donc un livre qui ne peut laisser
indifférent. C'est en tout cas un beau message d'espoir.
Pierre Marsal
marsal@paris.inra.fr
1 C'est d'ailleurs peut-être faire
trop d'honneur à cette "non-pensée" que de la qualifier
d'idéologie.
2 R. Groussard, P. Marsal : Monde du vivant, agriculture
et société (La pépite et le grain de blé),
L'Harmattan, 1998.
Cet ouvrage a l'ambition de fournir une classification exhaustive et
cohérente du monde vivant proposée sur l'apparentement
évolutif et de lui seul. Il est révolutionnaire par cette mise
à plat de toute la classification. Il se fonde sur la systématique
phylogénétique ou cladistique fondée par Wili Henning
(1913-1976) montrant, par exemple, que les plus proches parents des oiseaux
dans la faune actuelle sont les crocodiles.
Cet ouvrage comprend 3 parties : - une introduction de 37 pages qui
est, en fait, le cur du livre et dont la lecture est indispensable
pour espérer comprendre la démarche, le vocabulaire, la
classification ; - des fiches : l'arbre du vivant présenté
est une série de groupes (ou de clades) emboîtés. Les
auteurs traitent 282 groupes (Archées, Eubactéries,
Foraminifères, Embryophytes, Rotifères, Echinodermes
Rongeurs
en 282 fiches comprenant : description générale,
caractères dérivés propres, nombre d'espèces,
plus ancien fossile connu, répartition, écologie, exemples,
réparties en 15 chapitres : - les arbres de la classification
avec, en annexe, quelques correspondances entre la classification classique
et la classification cladistique.
La forme du livre est agréable, pédagogique, très utile
pour l'enseignant, le curieux qui cherche des informations synthétiques
sur un groupe. L'ouvrage pourrait être amélioré lors
d'une prochaine édition, avec un index différenciant la
numérotation des pages fondamentales et accessoires, et avec des renvois
d'arbres en sous-arbres plus faciles (le lecteur peut avoir quelque mal à
"naviguer") en traitant aussi plus largement des Angiospermes. L'acquisition
du vocabulaire de base donné dans le lexique est une difficulté
à surmonter pour pénétrer dans la logique de cette
classification "naturelle", rêve des systématiciens et des
taxinomistes.
Sur le fond, cette classification a des caractéristiques classiques.
Elle est dichotomique et plane, ce qui présuppose que l'évolution
aboutisse toujours à une différenciation et à une
séparation reproductive. Cette hypothèse, dans le cas d'une
taxinomie fine (espèce et genre) est souvent infirmée chez
les végétaux : croisement naturel entre Festuca et
Lolium, existence d'allopolyploïdes (très fréquents
chez les graminées). Elle traite de la parenté et non de la
généalogie comme l'expliquent très bien les auteurs,
les ancêtres ne sont jamais identifiés. "On ne connaît
de lui que les innovations qu'il présentait à son époque"
(p. 44).
Faut-il déclarer avec les auteurs que "l'ancêtre identifié
individuellement est inaccessible" ? Ceci dépend peut-être de
l'échelle de temps sur laquelle on travaille (milliers ou millions
d'années). Faut-il supprimer la notion de fossile vivant ? Cette
classification valable dans des grands traits, sur son architecture
générale, ne peut pas rendre compte de phénomènes
d'alternance de spéciation, différenciation et regroupement
de populations plus ou moins interfertiles par reconquête de l'espace
(à l'occasion de grandes modifications climatiques comme les glaciations
en Europe).
Cette classification, prenant une définition sensu stricto
du vivant écarte les virus. Les auteurs signalent enfin le caractère
composite du vivant : les plantes possèdent des chloroplastes et des
mitochondries ayant toute chance d'être des Eubactéries (p.
39). L'aspect composite du vivant ouvre un champ de recherche nouveau à
explorer.
Il est vraisemblable que ce livre fera date. Il traduit pour un public
éclairé, une étape importante de notre connaissance,
la classification naturelle fondée sur la parenté évolutive
des espèces. Mais tout n'est pas accompli, l'origine composite des
espèces, la généalogie du monde vivant, l'intégration
de l'ensemble des approches sur l'évolution restent d'actualité.
Pierre Guy
pierre.guy2@wanadoo.fr
[R]
On signale : LIVRES
Anne Bourgoin-Bareilles : Guide de l'environnement
2001, éd. Frison-Roche, 388 p.
Nathalie Jas : Au carrefour de la chimie et de l'agriculture
2001, EAC, 433 p.
Réaumur : Histoire des insectes
2001, éd. Jérôme Million, 413 p.
Une introduction brève à la vie et à l'uvre -
notamment entomologique - de Réaumur est publiée, sous la plume
de
V. Albouy, dans Insectes n°120.
Les tomes 1, 2, 5 et 6 des mémoires originaux sont en ligne sur le
site gallica.bnf.fr de la
Bibliothèque de France.
Corinne Boujot : Le venin
2001, éd. Stock, 226 p.
Marceau Gast : Moissons du désert
2000, éd. Ibis Press, 159 p.
Marc Mormont, Guido Van Huylenbroeck : À la recherche de la
qualité
2001, éd. ULG, 200 p.
Michel Lamy : Le grand livre du vivant
2001, éd. Fayard, 336 p.
Georges Rossi : L'ingérence écologique
2000, CNRS Éditions, 248 p.
Stanislas Wicherek (dir.) : Paysage agraires et
environnement
1999, CNRS Éditions, 412 p.
Jean-Marcel Dubos : Le bonheur de la pêche
2001, éd. Sang de la terre, 180 p.
Piet Oudolf : Le jardin de vivaces et de graminées
2000, éd. Bordas, 160 p.
Florence Englebert : Le Loup
2000, éd. La Plage, 121 p.
C. Vincent, B. Panneton, F. Fleurat-Lessart (dir.) : La lutte physique
en phytoprotection
2000, INRA-Éditions, 341 p.
Christian Arnsperger, Catherine Larrère, Jean Ladrière :
Trois essais sur l'éthique économique et sociale
2001, éd. INRA-Éditions, 212 p.
Christian Desachy : Les déchets
2001, éd. Tec & Doc., 70 p.
Charlotte Hugrel, Robert Thomazeau : Diagnostic environnemental par les
usages
2000, coéd. PPUR/INSA, 128 p.
[R]
On signale : RAPPORTS, COMPTES RENDUS, THÈSES,
ETC.
Véronique Barre, Martine Bigan, Jacques Giral (dir.) : Devenir
des populations animales et végétales introduites ou
réintroduites
Revue d'écologie, supplt 7, 2000, 146
p.
J.-C. Robert, R. Guilbot, J.-L. Dommanget, H. Maurin (dir.) :
Inventaire et cartographie des invertébrés
2001, coéd. MNHN/IEGB/OPIE, 324 p.
Le développement durable en débats
2000, éd. 4D, 234 p.
Pastum
n° 57-58, juillet-décembre 2000
Le contrat territorial d'exploitation
2000, Educagri Editions, 114 p.
Colloque à la mémoire du chanoine Robert Cornillon
Le Journal de botanique, n°12, décembre
1999
Gérard Bocquet (dir.) : La Rivière, espace
fédérateur
2000, RGA, 79 p.
La montagne et le savoir
Montagnes méditerranéennes, 2000,
n°12
G. Allard, C. David, J. Henning (dir.) : L'agriculture biologique
face à son développement
2000, INRA-Éditions, 394 p.
D. Perraud (dir.) : L'Europe verte
2000, INRA-Éditions, 368 p.
Avis et rapports du Conseil économique et social
La contribution de la France au progrès des pays en
développement
2001, Rapport présenté par François Coursin,
508 p. Séance des 27 et 28 février 2001.
Les signes officiels d'identification de la qualité et de l'origine
des produits agricoles et alimentaires
2001, Rapport présenté par Gilbert Louis, 210 p.
Séance des 13 et 14 mars 2001.
La maîtrise des services publics urbains organisés en
réseaux
2001, avis présenté par Claude Martinand, 125 p.
Les inventaires du patrimoine naturel du Poitou-Charentes
2000, éd. PCN, 164 p.
[R] On signale :
PÉRIODIQUES
Habitat et développement durable, Les cahiers du CLIP, n°13, avril 2001
Cahiers d'économie et sociologie rurales, n°54, 1er trimestre 2000
Ephemera, Tome 2 (1), 2000
Le Courrier de la nature, n°192, mai-juin 2001
Cahiers du CGGREF, n°58, janvier 2001
BIMA, n°1488, avril 2001
La santé des forêts en 1999, Les Cahiers du DSF, n°1, 2000
Milieu rural et énergies renouvelables, CLER Infos, n°22, mars-avril 2001
Alter agri, n°45, janvier/février 2001
Le Courrier des Epines drômoises, n°101, mars-avril 2001
Sylvie Bonny : Les consommateurs, l'agriculture, la qualité et
la sécurité des aliments
Productions animales, vol. 13, n°5,
décembre 2000
Tintenna, n°17, novembre et décembre 2000, janvier 2001
Les Cent-jours du Martinet, La Hulotte, n°79, 1er semestre 2001
Déméter 2001, 2001, éd. Armand Colin, 302 p.
La lettre de l'environnement , n°6, février 2001
Travaux et innovations, n°74, janvier 2001
L'Hermine vagabonde, n°15, septembre 2000
L'Écologiste, Vol.1, n°2, hiver 2000
HEDGES News, n°6, janvier 2001
La Médina, n°5
[R]
On signale : DOCUMENTS, PLAQUETTES, BROCHURES, ETC.
Les indicateurs tourisme, environnement, territoires
2001, éd. IFEN, 262 p.
Les études hydrosédimentaires
2001, supplément à La Baie, np.
Jean-Marc Sinnassamy, André Manchamp : Roselières
2001, éd. ATEN, 96 p.
Prions : de la vache folle à l'homme
Biofutur, hors série, avril 2001
Ferri : Aimé la Capelle. Tonnerre sur le Sud-Ouest
2001, éd. Fluide glacial, 51 p.
La ferme réinventée
2001, éd. CGLA, 158 p.
Les arbres remarquables en forêt
2001, éd. ONF, 48 p.
Gestion de l'interculture et azote
2001, éd. ANDA, 28 p. + ann.
Les boues d'épuration municipales et leur utilisation en
agriculture
2001, éd. ADEME, 59 p. + 21 fiches.
Préoccupations environnementales et gestion des boisements riverains
de la Garonne
2001, éd. CRPF, 261 p.
Lionel Vilain (dir.) : La méthode IDEA
2000, Educagri Editions, 100 p.
Agriculture service compris
2000 Educagri Editions, mallette-outils de 10 cahiers
Marie-Catherine Rousselot, Joël Pitt : Les chiens de protection des
troupeaux
1999, éd. IE, 66 p.
Nos territoires envahis
Rivages de France, avril 2001
Les fourmis au secours de la forêt
1999, éd. ONF, 53 p.
Que faire des boues ?
2000, éd. ECRIN, 66 p.
Cahiers techniques de l'agriculture durable
2001, éd. CIVAM
Isabelle Dounias : Systèmes de culture à base de couverture
végétale et semis direct en zones tropicales
2001, éd. CIRAD/CA-CNEARC, 139 p. + ann.
Indicateurs environnementaux pour l'agriculture
2000, éd. OCDE, 55 p.
La Seine en équations
2000, éd. PIREN-Seine, 31 p.
Roger Ribotto : Quelques mots sur l'"écologie profonde"
2000, éd. Vienne Nature, 25 p.
Roger Ribotto : Plante, bête, homme : même futur
2000, éd. Vienne Nature, 85+101 p.
In extremis
Insectes
n°121, 2e trimestre 2001
[R]
Textes
Commission française du développement durable
Avis n°2000-01 (mars 2000) sur "Le principe de
précaution"
Rapport au Premier ministre de Philippe Kourilsky (professeur au Collège
de France, directeur de l'institut Pasteur) et Geneviève Viney (professeur
à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne), du 15 octobre
1999, où les rapporteurs estiment indispensable d'organiser la mise
en uvre du principe de précaution, afin "d'améliorer
réellement la sécurité des citoyens", livrant des
recommandations visant tant "la réflexion et l'action pour le plus
long terme" que la "mise en uvre dans le court terme" par "des actes
politiques et réglementaires".
Le rapport de Philippe Kourilsky et Geneviève Viney est remarquable
par son exploitation cohérente de vastes sources d'information, et
la pertinence de ses annexes qui analysent les principales confronta-tions
récentes du principe de précaution avec les réalités
(sang contaminé, prion, OGM).
Pourtant, la conception relativement étroite du principe de
précaution développée dans le rapport ne permet pas
de prendre en compte le concept de développe-ment durable, et n'est
pas à la mesure de la défiance déjà présente
dans l'opinion publique.
Du point de vue du développement durable, le choix d'une approche
limitée aux risques sanitaires et environnementaux conduit à
confiner l'application du principe de précaution, en omettant de
l'appliquer aux conséquences premières de l'innovation technique
sur la société, aussi bien en termes économiques qu'en
termes de développement, d'emploi, d'équité sociale,
de solidarité Nord-Sud, etc. L'exigence du développement durable
et la pratique qui se dégage des expériences récentes
conduisent en effet à élargir la notion de principe de
précaution bien au-delà des risques sanitaires et environnementaux,
par exemple jusqu'aux différents problèmes de société
qu'induisent les innovations technologiques.
D'autre part, la CFDD regrette que le rapport limite son analyse aux dommages
directs exercés sur l'homme, en négligeant les dommages induits
sur l'homme par les atteintes aux ressources indispensables à son
développement (air, eau, sol, biodiversité, etc.).
Enfin, le rapport n'accorde aucune place dans son analyse à la notion
d'irréversibilité, laquelle paraît pourtant devoir être
placée au centre du principe de précaution dans la plupart
des cas.
Ces diverses limites conceptuelles induisent logiquement une sous-estimation
de la fonction démocratique du débat public et une surestimation
du rôle et du statut de l'expertise scientifique.
La proposition de créer une Agence d'expertise scientifique et technique
(AEST) est séduisante, essentiellement si elle permet la suppression
des innombrables structures d'expertise actuellement existantes. Mais on
peut douter de ce résultat, et craindre que l'AEST ne vienne s'ajouter
à la multitude de commissions, comités, centres d'étude,
etc., dont la pérennité sera toujours revendi-quée par
quelque ministère ou lobby influent. De plus, si l'AEST venait coiffer
l'ensemble des structures spécifiques d'expertise, cette agence subirait
une croissance continue la rendant difficilement gérable, par l'apparition
incessante de nouveaux thèmes à expertiser. Le rapport souligne
que "la contractualisa-tion et la rémunération de l'expertise,
en rendant l'assurance possible, permettrait aux victimes d'espérer
une véritable indemnisa-tion par le jeu de l'action en
responsabilité civile ". Cette mesure, qui faciliterait aussi
l'identification de l'expert et la transparence des avis, serait sans aucun
doute bénéfique mais elle ne nécessite pas l'existence
de comités d'experts ou d'une agence d'expertise.
Le rapport reprend la perspective d'une expertise en deux cercles, telle
qu'avancée par la conférence des citoyens sur les OGM (1998).
Mais ici, le premier cercle (expertise scientifique) est largement
hégé-monique tandis que le second (aspects éco-nomiques,
culturels et sociaux) est placé sous contrôle. Cette attitude
est d'autant moins justifiée que le rapport reconnaît que l'"expert
ne sait pas" et que ses opinions "ne sont pas exemptes de tout
préjugé". Dans ces conditions, l'expertise possède-t-elle
les qualités que l'on accorde aux attitudes scientifiques, et ne
faudrait-il pas parler de "l'expertise des scientifiques" plutôt que
de "l'expertise scientifique" ? Dans un de ses arrêts, cité
dans le rapport, la Cour de justice des Communautés européennes
(24 novembre 1993) indiquait que "les mesures de conservation des ressources
de pêche ne doivent pas être pleinement conformes aux avis
scientifiques [...]". Il apparaît effectivement incohérent de
reconnaître la situation d'incertitude des experts sans la prendre
réellement en compte pour l'élaboration de la décision
politique. Tel est pourtant le sens de la proposition qui inféode
le deuxième cercle au premier. En quoi les arguments économiques,
écologiques, sociaux ne méritent-ils pas, tout autant que les
arguments scientifiques et techniques, d'être considérés
comme "expertises" (terme réservé presque partout, dans le
rapport, à l'approche scientifique) ? Pourquoi des experts de premier
cercle sont-ils encore nécessaires au sein du second, si l'expertise
scientifique a déjà été produite et communiquée
? Pourquoi la réflexion du deuxième cercle ne serait-elle nourrie
que des expertises issues du premier, comme si celles-ci contenaient la
totalité du savoir scientifique ? Pourquoi placer le deuxième
cercle sous tutelle des agences de sécurité sanitaire, lesquelles
en choisiraient les membres et rendraient publics "les produits de l'analyse",
toutes prérogatives reconnues au premier cercle, auquel revient aussi
le privilège d'informer les citoyens et les journalistes ? Le dispositif
laisse peu de place aux associations de consommateurs, aux ONG ou à
des propositions alternatives, pour réserver l'essentiel de l'expertise
aux organismes de recherche, universités, Académie des sciences.
Le projet de faire de l'expertise (scientifique seulement) un "domaine reconnu,
doté des enseignements, voire des diplômes adéquats,
d'un système de publications et de mécanismes de reconnaissance"
pourrait conduire à formaliser une société des experts,
dont les intérêts ne seraient pas nécessairement conformes
à ceux des citoyens.
Le rapport insiste fréquemment sur la nécessité de
"chiffrer" les risques correspondants à l'innovation technologique,
réduisant ainsi le champ même des risques poten-tiels à
ceux qui seraient objectivement mesurables. Une telle exigence suppose que
les avis qui importent réellement sont ceux qui émanent de
l'autorité scientifique et ne concernent que les points sur lesquels
cette autorité est capable de démonstration, c'est-à-dire
que la précaution ne serait acceptable que confondue avec la
prévention. Cette exigence de scientificité est d'autant plus
surprenante qu'elle ne semble pas revendiquée pour démontrer
les avantages de la technologie : nous n'avons ainsi trouvé nulle
part des éléments d'information crédibles permettant
de "chiffrer" l'intérêt de la culture des plantes
transgéniques. Faut-il se suffire des vagues gains de productivité
(d'ailleurs très faibles) annoncés par les industriels ? Quelle
urgence à lancer un mode de production, non seulement problématique
mais sans avantage démontré ? Admettre que "les plantes
transgéniques ça marche !" ne relève-t-il pas de la
croyance, voire de l'idéologie, plutôt que de la rationalité
? Même si des résultats indiscutables venaient bientôt
démontrer des gains appréciables de productivité grâce
au recours aux OGM, l'absence jusqu'ici tolérée de telles
informations dans les instances d'expertise, comme au niveau de la décision
politique, témoigne déjà que la non scientificité
n'est pas nécessairement du côté de ceux qui "s'opposent
au progrès"...
La CFDD propose un dispositif très différent pour la
précaution, prenant réellement en compte les incertitudes de
l'expertise scientifique, l'expression d'analyses variées
(institutionnelles et in-dé-pendantes, techniques et sociales, nationales
et étrangères, etc.) et en plaçant le centre
d'évaluation au sein de la société civile. Il s'agirait
de constituer un Comité consultatif pour l'évaluation des
technologies, composé de citoyens tirés au sort et volontaires
pour s'informer sur tous les aspects de l'innovation en cause. À la
demande de ce Comité, des experts extérieurs et variés
(scientifiques, économistes, ONG, spécialistes des sciences
humaines et so-ciales, collectifs, etc.) seraient appelés, par contrat
spécifique, à produire des rapports circonstanciés.
Nourris de l'ensemble de ces informations, les membres du Comité devraient
pouvoir produire un avis éclairé en direction du décideur
politique. En cas d'incertitude persistante au sein du CCE, il serait fait
appel à des conférences de ci-toyens, sur le modèle
de celle organisée en 1998 mais menées en plusieurs lieux
géographiques simultanément, la multiplica-tion de telles
assemblées étant favorable à l'objectivité.
La CFDD estime que les réponses obtenues lors de telles consultations,
confrontant le savoir et le désir, la rationalité et le bon
sens, seraient propices à la prise de décision politique. Elle
soutient qu'un tel protocole, dont les modalités méritent une
étude plus détaillée (nécessité d'un
modérateur, rôle de la CFDD dans le pilotage, etc.), est susceptible
de limiter l'influence de lobbies agissants aussi bien que celle de craintes
mal fondées, et ainsi de contribuer aux conditions d'un
développement durable.
Avis n° 2000-02 (juillet 2000 ) sur " Les organismes génétiquement modifiés "
Cet avis n'a pas vocation à traiter tous les problèmes soulevés par les OGM, mais seulement à faire le point en juillet 2000, sur les seuls organismes végétaux et avec des préoccupations du développement durable. Cependant la question des OGM a permis de révéler un certain nombre de difficultés de l'organisation du pouvoir politique à propos des productions scientifiques et techniques, qui obligent à articuler choix politiques et savoirs, scientifiques ou profanes. Les propositions qui sont faites ici, à partir du cas des OGM, intéressent donc aussi la plupart des nouvelles technologies.
Après deux rencontres avec des politiques, des scientifiques et des fonctionnaires chargés du dossier des OGM, les membres de la CFDD n'ont pas réussi à obtenir de données sur les avantages des plantes génétiquement modifiées actuellement plantées, pas même sur les rendements à l'hectare ou les doses de pesticides utilisées ; il semblerait même qu'en Amérique du Nord, l'utilisation d'insecticides et d'herbicides n'a pas diminué depuis l'introduction des plantes transgéniques. Tous ont admis en tout cas que les rares études disponibles ne pouvaient pas être considérées comme validées sur le plan scientifique. Ayant appris toutefois que des études, financées par différentes institutions, étaient en cours en France, la CFDD demande que les termes de référence de ces études lui soient fournis, et souhaite pouvoir les discuter avec les chercheurs engagés dans ces opérations. Outre des études purement françaises, il serait important de faire évaluer rigoureusement les études américaines et canadiennes qui ont été entreprises sur les plantations effectuées depuis quelques années dans ces pays.
La CFDD en conclut que, faute d'éclairages précis sur les avantages des OGM et, donc, en l'absence d'éléments pour contrebalancer les risques avérés, le moment n'était pas venu de prendre des décisions. Elle demande à participer au pilotage des études d'évaluation des OGM.
La CFDD constate que rien ne permet actuellement d'évaluer l'impact des OGM sur le tissu social agricole. Ce critère n'est pas pris en compte dans les procédures d'évaluation préalables à la mise sur le marché des OGM.
La CFDD demande que les négociations soient reprises pour l'introduction des critères économiques et sociaux dans l'OMC.
Elle souligne que le libre choix laissé aux consommateurs, qui est l'un des critères du développement durable, implique au minimum la réalisation d'une double filière qui n'a pourtant pas été fixée comme objectif clair dans la révision de la directive 90-220. Le coût imputable à l'introduction des OGM, y compris des pollutions accidentelles, doit être assumé par l'industrie des biotechnologies et non par les acteurs de la filière alimentaire traditionnelle.
La CFDD demande des procédures d'évaluation des coûts économiques et sociaux des OGM, y compris à l'OMC, et l'imputation des coûts d'éventuelles conséquences des OGM, comme ceux d'une double filière, à l'industrie des biotechnologies et non à la filière traditionnelle.
La CFDD est frappée du peu de lisibilité des politiques française et européenne en matière d'OGM. Les décisions, prises à des échelons très divers, local, national, européen, international, conduisent souvent les citoyens à penser que la " contrainte " européenne ou internationale invoquée par le gouvernement est une manuvre destinée à faire passer des décisions favorisant les intérêts économiques des industriels au détriment des intérêts des citoyens.
La politique de recherche en matière de plantes transgéniques qui conduit à augmenter les crédits d'une technologie par ailleurs soumise à moratoire et très contestée dans plusieurs rapports parlementaires, en est un exemple et augmente des problèmes qu'elle prétend avoir la capacité de résoudre.
La CFDD pense que le gouvernement devrait présenter plus clairement le sens de son action sur des points précis, et rendre compte régulièrement de la manière dont il réalise ces objectifs. Lorsqu'il a commandé un rapport ou une expertise, il devrait en rendre publique une analyse, expliquer comment il suit certaines recommandations et donner les raisons pour lesquelles il s'écarte d'autres suggestions.
Pour des raisons parfois opposées, le public se sent insuffisamment représenté par ceux dont c'est la fonction institutionnelle, Parlement, gouvernement, partis politiques, syndicats et même ONG. Les crises sanitaires et environnementales qui ont abouti à la révélation de dangers connus depuis longtemps ont accentué le sentiment de distance entre ceux qui décident et ceux qui subissent. Le milieu scientifique, à travers la figure de l'expert, n'en est pas sorti indemne.
Les conférences de citoyens sont un moyen d'expression qu'il conviendrait de développer sous des formes variées. Comme déjà évoqué dans l'avis 01 de la CFDD (mars 2000), elles ont vocation à compléter les autres institutions et procédures de la démocratie sans les remplacer ni prétendre résoudre tous les problèmes, moins encore prendre des décisions. Leur fonction principale est d'éclairer les politiques sur ce que pensent et veulent leurs concitoyens.
La décision publique impose de plus en plus souvent le préalable d'une expertise. Dans de nombreux cas, les commissions d'experts ne comportent pas de représentants de la société civile. Dans d'autres cas, ils sont présents mais marginalisés par le fonctionnement technique de la commission.
La CFDD propose qu'un cercle citoyen autonome du type Comité consultatif pour l'évaluation des technologies (voir avis 01) puisse convoquer les commissions d'experts et leur demander explications et justifications de leurs analyses et de leurs conclusions.
Les grands choix en matière de recherche sont effectués de manière opaque alors qu'ils engagent l'avenir. La programmation de la recherche est faite au nom d'une demande sociale dont personne ne sait comment elle est estimée.
La CFDD demande qu'une réflexion soit menée sur la participation des citoyens à la définition des objectifs de recherche dans les grands organismes publics. Cette contribution de la société civile serait surtout utile au niveau de projets précis portant sur des questions sensibles comme l'alimentation animale.
En outre, la CFDD demande de façon pressante :
- que le gouvernement examine d'urgence la question de l'inadaptation des réglementations actuelles à la technologie de la mutagenèse dirigée ;
- que le gouvernement active la réflexion beaucoup trop lente et hésitante entamée sur les alicaments ;
- que des indicateurs objectifs soient définis pour mesurer les " pollutions accidentelles " et évaluer les risques écologiques et les dommages économiques des contaminations par OGM ;
- que les plantes génétiquement modifiées pour produire leur propre insecticide soient analysées selon les mêmes procédures qu'un insecticide. Pour les plantes devenues tolérantes à un herbicide, cette situation inédite où le végétal accumule les produits phytosanitaires nécessite des études nouvelles sur la toxicité de l'herbicide et de ses métabolites ;
- que le gouvernement prenne conscience de la faiblesse de la directive 90-220 en matière d'évaluation des risques pour la santé humaine. Aucune méthode d'évaluation des risques pour la santé n'est proposée dans les annexes techniques de la directive, ce qui équivaut de facto à une absence d'obligation d'évaluation.
La Commission française du développement durable
La CFDD est un organisme indépendant consultatif placé
auprès du Premier ministre. S'inscrivant dans le cadre des textes
de l'ONU émanant du Sommet de la Terre de Rio de 1992 (Action 21,
article 38.40) elle est chargée :
- de définir les orientations d'une politique de développement
durable ;
- de soumettre au gouvernement des recommandations ayant pour objet de promouvoir
ces orientations.
Elle contribue à l'élaboration du programme de la France en
matière de développement durable.
Son président et vingt membres sont nommés par le Premier ministre
pour une durée de trois ans renouvelable, sur proposition du ministre
chargé de l'Environnement. La commission comprend également
trois membres de droit : le représentant de la France à la
Commission du développement durable de l'ONU, le Président
de la Mission interministérielle sur l'effet de serre et le Commissaire
général au Plan.
Outre les avis reproduits ici, la CFDD a produit, durant l'année
2000 :
- en novembre, son Avis n° 2000-03 sur "Les mécanismes de
flexibilité de Kyoto". A quelques jours de la conférence de
La Haye, la CFDD tenait à rappeler que la mise en uvre
éventuelle de ces mécanismes devait tenir compte des principes
fondateurs de développement durable, avec les exigences de
solidarité, d'équité et de souci du long terme qui y
sont attachées. Elle mettait en garde l'opinion et les pouvoirs publics
contre les risques qu'une marchandisation sans finalité de convergence
clairement affirmée pouvait induire à long terme ;
- en décembre, son Avis n° 2000-04 sur "La brevetabilité
du vivant". La CFDD a été saisie sur ce thème par la
ministre de l'Aménagement du territoire et de l'Environnement. Il
s'agit d'un premier avis qui, faisant part des préoccupations
éthiques de l'opinion publique, souligne que l'évolution du
droit international des brevets n'est pas conforme aux objectifs du
développement durable pour ce qui concerne les biotechnologies.
CFDD, ministère de l'Aménagement du territoire
et de l'Environnement
20, av. de Ségur - 75302 Paris 07.
Tél. : 01 42 19 17 79 ; fax : 01 42 19 17 90 ;
cfdd@environnement.gouv.fr
[R] Le Courrier de l'environnement
de l'INRA n°43 ; Les ressources
bibliographiques du
Courrier