La Tisza, fleuve mort

Parcours de la pollution le long de la Tisza
Le segment représente 100 km
Elle possède de très nombreux affluents rive droite et rive
gauche.
En raison du fait que sa section médiane et la plus grande partie
de sa section aval se trouvent en Hongrie, la pente dans la " Grande Plaine
" n'est que de 1 à 2 cm par km. En conditions normales, elle coule
paresseusement et lentement.
Il y a déjà longtemps que de nombreux méandres du fleuve
ont été coupés mais la Tisza reste encore dangereuse
et capricieuse. En temps de sécheresse durable, on peut parfois la
traverser à pied, mais quand les inondations arrivent, le niveau de
l'eau monte et elle s'étale comme un véritable mer : le débit
est de l'ordre de 2 000 à 3 000 m3/s. La Tisza reçoit l'eau
des Carpates, si la fonte des neiges est brutale, il y a inondation, comme
cela est arrivé en avril 2000.
Le 30 janvier, près de Baia Mare, en Roumanie, une grosse quantité
d'eau polluée par le cyanure (estimé à près de
100 000 m3) s'est déversée dans les eaux d'un petit ruisseau.
Puis s'en est allée dans la rivière Somes (Szamos). Après
60 km de parcours en Hongrie, le flot pollué du Somes, affluent rive
gauche, s'est déversé dans la Tisza. Le Somes prend lui-même
sa source en Roumanie et sa section aval est en Hongrie.
Le cyanure a pollué quasiment 500 km de la Tisza en Hongrie et 100
km en Yougoslavie. En conséquence, il ne reste, non pollué,
que 100 km de la section nord de la haute Tisza hongroise, c'est-à-dire
au nord du confluent avec le Somes. Longtemps, les autorités roumaine
tentèrent de nier leur responsabilité mais la société
mère australienne reconnut sa faute.
Les autorités hongroises ont suivi la pollution à la trace
depuis l'instant où elle avait franchi la frontière ; jusqu'à
ce que le flot polluant ait abandonné le pays, les services
compétents ont analysé et mesuré la qualité de
l'eau par des tests chimiques et biologiques : la pollution a duré
11 à 12 jours. Les dégâts sont énormes, certains
les trouvent comparables aux effets biologiques de Tchernobyl. Naturellement,
il y a une grande différence dans la nature des effets ; nous pouvons
nous estimer heureux qu'il n'y ait ni intoxication, ni mort humaine.
Il faut s'imaginer que la vie disparaît en quelques minutes, au jour
le jour le long d'un fleuve long de 500 km. La quasi totalité de la
faune et de la flore ont cessé de vivre. En matière de pollution
de l'eau, il ne s'est jamais rien produit de pareil au monde.
Sur la base de prélèvements horaires et d'analyses permanents,
les plus fortes concentration ont atteint de l'ordre de 5 mg par litre, les
plus faibles par rapport à l'eau propre des affluents étaient
de 0,015 mg par litre. Du zooplancton aux algues et aux plus grands poissons
(Barbeau méridional, Barbus meridionalis ; Apron du Danube,
Zingel zingel ; Loche dorée, Sabanejewia aurata
(1)), tout a disparu immédiatement
ou a été touché par les eaux polluées.
En plus des milliers de goélands, nous regrettons vivement la mort
de quelques aigles qui ont mangé des poissons empoisonnés.
Dans ce pays, la Hongrie, 1 500 à 2 000 tonnes de poissons sont morts.
Beaucoup d'experts ont suggéré l'idée de repeupler le
fleuve avec des poissons, des ufs et des alevins. Mais il est évident
que la chaîne alimentaire étant rompue, les poissons et les
alevins sont morts de faim.
Nous sommes sans information sur les dégâts yougoslaves car
les autorités de ce pays ne les ont pas publiées. Il peut
être intéressant de décrire le déplacement de
la vague toxique dans le bassin du Danube. En Yougoslavie, à Titel,
après que le cyanure soit entré dans le Danube sur 100 km,
il est revenu sur le territoire roumain. Il est probable que le fort débit
du Danube ait largement dilué le cyanure provenant de la Tisza, mais,
nous n'en savons rien, car il n'y a pas d'échanges d'information.
À la frontière roumano-hongroise où la Somes (Szamos)
se jette dans la Tisza, le pic des concentrations toxiques a atteint de l'ordre
de 5 mg par litre. Ceci explique, la destruction quasi totale de la flore
et de la faune du Somes et de la Tisza.
Comment est-il devenu un fleuve mort en quelques minutes ? Ce qui nous interroge
est le constat suivant : grâce à la confluence de nombreux
affluents, la concentration de cyanure a du être largement diluée,
mais cette toxicité était encore suffisante pour détruire
les écosystèmes des rivières.
Comment va se dérouler la régénération de la
Tisza ? Quand sera-t-elle de nouveau vivante ? L'équilibre
écologique reviendra -t-il ? Étant donné que cela ne
s'est jamais produit nul part au monde à notre connaissance, nous
ne pouvons donner de réponse à ces trois questions posées.
Le pronostic des optimistes concernant la renaissance du fleuve est de quelques
mois, au plus une année.
D'après le pronostic des plus pessimistes la
régénération de la Tisza prendrait 3 à 5 ans.
Mais ce ne sont que pures suppositions. Personne ne peut annoncer une date
concrète. Cependant, je me hasarde à estimer que la reproduction
des algues peut nous donner une estimation grossière. Après
le passage de la pollution, en peu de temps la population survivante a
doublé. Le nombre d'individus se chiffre à 2 ou 3 millions
par litre. La présence des algues en provenance des affluents indemnes
de pollution permet d'espérer une restauration du fleuve à
plus court terme que ce que ne disaient les pessimistes.
Les micro-organismes et le zooplancton ont révélé de
manière très sensible le passage de la pollution au cyanure.
Ils ont disparu immédiatement après le passage de la vague
toxique, le groupe des protozoaires, ciliés, est apparu presque
immédiatement au niveau de 1 à 10 individus par litre. Parmi
le zooplancton, les genres Cladocera et Copepoda ont totalement
disparu et 5 à 7 jours après, ils n'étaient pas
présents.
D'après les résultats d'essais en laboratoire, avec les poissons
" Guppy ", les experts ont déterminé la concentration provoquant
100% de mortalité. La pollution par le cyanure a causé 30 à
50% de mortalité des algues. Mais si 100% des algues vertes et des
Euglenoplytae ont disparu, l'effet a été moins drastique
sur les Bacillariophytae.
Mais il faudrait du temps. Il faut souligner l'insuffisance de moyens
matériels et techniques de la Roumanie, pour mettre en uvre
une politique de l'environnement aux normes en vigueur dans l'Union
européenne. Le thème de la responsabilité - au-delà
de l'accord général sur la nécessité d'identifier
les responsables - a soulevé le principe de la responsabilité
du pollueur, de la responsabilité de l'État ou de l'entreprise
privée, et a mis en évidence les limites du principe
pollueur-payeur.
Depuis le début de l'année, il s'agit du troisième accident
avec des boues chargées de métaux lourds. Mais heureusement,
ceux-ci n'eurent pas de conséquences catastrophiques pour la région.

Apron du Danube
Note
(1) Ces trois espèces sont citées
à l'Annexe II de la convention de Berne, ratifiée par la France
en 1982. [VU]
Ce texte, établi en français en juin 2000 par
son auteur, a été revu par Pierre Guy.
Lequel précise, en guise de NDLR, qu'en Poitou-Charentes, on
considère qu'après un assec (suite à irrigation), une
rivière met 5 ans pour retrouver son équilibre.