Le Courrier de l'environnement n°31, août 1997

Encadrés : États-Unis, flexibilité maxi
; Chronologie des négociations sur le climat
; Lexique du jargon climatique ; Le
Réseau action climats (France).
Figure : Évolution de la température
mondiale moyenne.
Avant Kyoto, les positions de négociation
Cela fait plus de deux ans, depuis la conférence de Berlin davril 1995, que les négociateurs discutent du protocole dapplication de la convention de Rio sur le climat. Selon le mandat de Berlin, les réductions démissions de gaz à effet de serre doivent se faire dabord dans les pays du Nord, et des politiques et mesures cohérentes doivent être adoptées pour éviter que la concentration de ces gaz dans latmosphère nentraîne des conséquences graves. Parmi les négociateurs, les pays charbonniers et pétroliers et leurs nombreux « lobbyistes » défendent agressivement limmobilisme, cest-à-dire un statu quo pourtant qualifié dinsoutenable. Les autres pays, au moins en parole, défendent tous désormais un traité « ambitieux ». A Denver au G8, puis à New-York à lassemblée « Rio+5 » de lONU en juin, les médias ont souligné lincohérence de la position américaine, qui refuse jusquà présent des objectifs chiffrés de réduction des gaz à effet de serre. Tony Blair, Jacques Chirac et Helmut Kohl ont parlé (et cest heureux !) dune seule voix.
Examinons trois des principales positions des pays représentés : celle des petits États-Îles, de lEurope et des États-Unis, et analysons quelle est la chance réelle dobtenir des engagements valables à Kyoto.
États-Îles : les pays les plus menacés
Ils demandent « une réduction uniforme des émissions de gaz carbonique de 20% en lan 2005 dans tous les pays industriels ». Cette exigence est portée par les petits États insulaires dOcéanie ou des Caraïbes, rejoints par dautres îles comme Chypre ou Malte, des pays dAfrique sahélienne... Ces pays tropicaux subiront de plein fouet lintensification et la fréquence des tempêtes, la montée du niveau des eaux côtières ou les modifications hydrographiques liées à leffet de serre. Les ONG du monde entier, réunies par le Climate action network (CAN), ont décidé de soutenir cette position, qui possède à la fois la légitimité scientifique (il faut agir fort et tôt) et morale (la protection des hommes et des milieux au Sud vaut bien les efforts au Nord). Le protocole des États-Îles (appelé AOSIS : Alliance of Small Island States) a fait lobjet de propositions officielles à lONU depuis trois ans. Le plus souvent méprisé par les grands pays, ce texte négocié par de très petites nations a eu une influence constante sur les autres pays du Sud.
La timide position européenne
Après beaucoup de chamailleries, lUnion européenne sest dotée en mars dernier dune position cohérente. Cet accord sest produit après de nombreuses tergiversations souvent liées aux réticences françaises. LUnion européenne - qui est signataire de Rio en tant que tel - se présente au monde comme un seul pays qui répartit les efforts à lintérieur dune sorte de bulle. Chaque pays se voit affecté dun pourcentage de réduction de gaz pour lan 2010 (voir le tableau de répartition où, par exemple, la France a un coefficient de 0%). LEurope propose au reste du monde une réduction homogène de 15%. La France a fait admettre son zéro, tandis que la Suède se voit reconnaître le droit de sortir du nucléaire (+5%). Étant donné lengagement personnel du chancelier Kohl dAllemagne sur leffet de serre, ce pays est affecté dune réduction de 25%. Même si une partie des efforts porte sur lex-Allemagne de lEst. Enfin, les Britanniques ne diminueront que de 10% malgré les beaux discours du gouvernement Major puis ceux de Tony Blair. Dun côté, les associations se félicitent de la position européenne, qui a remis dans le bon sens la négociation de Kyoto. Cependant, il reste de sérieuses ambiguïtés : ainsi, les engagements individuels des pays ne totalisent pas 15% mais seulement 10% ; ces engagements sont pris sur une base « panier » et « nette » (voir lencart ci-dessous) ; les gaz substituts des CFC, comme les HFC, ne sont plus présents dans le texte : la proposition pour lan 2005 nest que de 7,5% ; enfin, aucune liste de mesures communes agréées nest proposée...
Le cynisme de la position américaine
« Regardez le texte des États-Unis : ni chiffre, ni date. Il ny a rien à ajouter » soulignait Bert Metz, le représentant néerlandais, en mars dernier. Le représentant de la présidence de lUnion européenne répondait ainsi en souriant aux critiques acerbes des États-Unis et dautres pays OCDE comme lAustralie, qui soulignaient les faiblesses de la position européenne dans la négociation. En effet, la position américaine est non seulement vide dengagements réels, mais ce pays propose une « flexibilité » maximale pour lapplication... de cette absence dengagements. Pour partie, cette absence de chiffre se justifie par la difficulté probable de lAdministration Clinton à faire accepter un traité quel quil soit par le Congrès. Pour des raisons tactiques, il est donc probable quaucun chiffre ne sera lâché par la délégation des États-Unis avant les derniers instants de la conférence de Kyoto. Cependant, les dates de 2015 ou 2020, parfois prononcées en coulisse par les négociateurs, de même que linsistance sur la position de la Chine et de lInde mettent fortement en doute la volonté des États-Unis de respecter la convention quils ont signée à Rio.
Quelle chance avons-nous dobtenir un bon protocole à Kyoto ?
Tout dabord, après cinq années de palabres infructueuses depuis Rio, la crédibilité des pays du Nord commence à être très limitée. Des engagements quantifiés et datés de réduction des émissions de gaz à effet de serre sont donc indispensables si la parole de nos pays vaut encore quelque chose. Sans vouloir paraître pessimiste, il faut noter le militantisme jusquau-boutiste impressionnant des lobbies pétrolier et charbonnier, qui sexerce en particulier aux États-Unis. Bill Clinton et son vice-président Al Gore ont besoin des voix écologistes, mais hésitent fort à sengager. Ni les États-Unis, ni lUnion européenne, ni le Japon ne veulent perdre la face, ce qui risque de leur faire rechercher un compromis au rabais. Pour la note optimiste, on peut noter que des engagements même faibles relanceront partout dans le monde lintérêt pour les économies dénergie et pour des politiques différentes en matière de transports en particulier. De même, ce sera un signal important pour la recherche et développement sur le solaire ou les politiques de valorisation des énergies renouvelables, ou encore des véhicules alternatifs ou très économes. De même, linfluence des ONG internationales, comme le WWF, Greenpeace, les Amis de la Terre ou la coalition dassociations de défense de lenvironnement du CAN aura été décisive à plusieurs stades de la négociation. Ce mouvement international aura ici prouvé sa force.
Quels engagements pour les associations ?
Les associations françaises ou européennes peuvent sengager pour donner un contenu aux propositions de lUnion européenne. Se protéger contre les changements climatiques, cela suppose une autre politique de lénergie, une réorientation du transport, une protection des milieux fragiles et menacés, une aide accrue et mieux orientée pour les pays en développement, enfin une implication plus vigilante des consommateurs-décideurs. On peut aussi réclamer lapplication des mesures déjà décidées, comme la nouvelle norme thermique des bâtiments publics et des logements, ou encore la taxation des carburants diesels. De même, une forte augmentation des taux de recyclages des matériaux, un changement radical des politiques urbaines de transport, une modification de certaines pratiques agricoles sont indispensables. La plupart des associations membres du Réseau action climats ont déjà un catalogue de demandes, qui vont dans le sens de la lutte contre les changements climatiques. Dans bien des cas, ces mesures se justifient également en raison de leurs effets positifs sur notre économie ou sur notre santé.
Concrètement, chacun peut agir à son niveau. Les associations de défense de lenvironnement participent à la réflexion et aux actions de protection des climats. Chacun peut en effet décider daller travailler à vélo et non en voiture, ou encore dutiliser plus souvent les transports en commun. Le particulier peut acheter des appareils ménagers de faible consommation énergétique ou faire isoler sa maison. On peut sinformer de létat des connaissances sur leffet de serre et de ce quil est possible de faire individuellement ou collectivement. Enfin, chacun peut joindre sa voix de citoyen responsable à celle des associations et plus généralement à tous ceux qui uvrent pour une issue positive lors de la Conférence de Kyoto, en décembre prochain, sur les changements climatiques.
Encadrés : États-Unis, flexibilité maxi
; Chronologie des négociations sur le climat
; Lexique du jargon climatique ; Le
Réseau action climats (France).
Figure : Évolution de la température
mondiale moyenne.
[R] États-Unis, flexibilité maxi
La convention signée à Rio reconnaît la « responsabilité première » des États industrialisés dans les émissions de gaz carbonique depuis un siècle, et requiert donc que ceux-ci commencent à agir avant dimposer aux nations émergentes les obligations du traité. Il faut donc agir tôt, dès 2005, pour pouvoir imposer par la suite aux pays comme la Chine ou lInde des obligations de la Convention de Rio. En plus de ne proposer aucun chiffre concret et de refuser toute mesure contraignante (écotaxe, normes de consommation, etc.), la proposition des États-Unis exige des « flexibilités » qui leur permettraient déviter la réduction des émissions sur leur territoire. Quatre concepts nouveaux ont ainsi fait leur apparition : (1) Les budgets démission : plutôt que de se fixer une date limite pour plafonner les émissions, on calcule selon une moyenne, par exemple sur cinq ou dix ans. Cest ce que lon appelle « moyenner »...(2) Les permis de polluer : ce concept correspond à une mise sur le marché de « droits de polluer », négociables dans une bourse internationale, les pays qui émettent en-deçà de leur « quota démissions » peuvent revendre le surplus aux pays qui émettent au-delà. Lidée américaine est que ces permis soient redistribués à lintérieur des pays. Une vraie usine à gaz... (3) La mise en uvre conjointe : appelée en anglais JI (pour « Joint Implementation »), cette proposition consiste à créditer les pays ou les entreprises du Nord qui investissent au Sud dans des projets qui limitent les émissions. Par exemple, une entreprise qui finance une centrale nucléaire à lEst se verrait créditée des émissions « évitées » par le projet. Ce système a fait couler beaucoup dencre et est refusé par la plupart des pays du Sud et par les ONG dEurope. Ce principe est en effet une perversion des en-gagements de Rio. Ce dernier prévoyait des réductions dans les pays développés, et une aide technique et financière pour les pays du Sud. Avec le JI, on réduit les émissions au Sud et on continue à les endetter ! (4) Les emprunts : ici, on atteint les limites du grotesque. Il sagit de pouvoir sengager sur la période suivante, avec un petit intérêt, si on na pas respecté le calendrier. Ce principe fait hurler tous les pays. A la limite, cet « emprunt sur les générations futures » allié au système des permis permet-trait dacheter « à terme » des permis aux pays les plus faibles du système...
[R] Chronologie des négociations sur le climat
1895 - le scientifique suédois Arrhénius analyse le mécanisme de leffet de serre.
1979 (février) - la Première Conférence mondiale sur le climat marque le début de la mobilisation scientifique.
1992 - la Convention cadre sur les Changements climatiques est signé au sommet de Rio. Elle reconnaît que les pays du Nord sont les premiers responsables de la modification de latmosphère. En conséquence, ils doivent prendre les devants en matière de lutte contre leffet de serre. Les pays développés sengagent sur une stabilisation des émissions à lannée 2000 sur base 1990. Mesures, rapports et évaluations doivent être réalisés pour tous les pays.
1995 - Conférence des parties (COP1) à Berlin. Mandat pour négocier des réductions après lan 2000 (le « mandat de Berlin »).
Par le rapport du GIEC (IPCC), en décembre, les scientifiques confirment avoir observé « une influence discernable de lhomme sur le climat ».
1996 - Conférence des parties (COP2) à Genève en juillet. Une déclaration ministérielle affirme que : « la science a fait son travail [...] Rio ne suffit pas [...] Des engagements de réduction chiffrés et légalement contraignants seront négociés à Kyoto [...] les politiques de prévention ont des coûts mais aussi des bénéfices (un « double dividende »). » Conférence du groupe du mandat de Berlin (AGBM 5) à Genève en décembre : échec.
1997 - Conférence du groupe du mandat de Berlin (AGBM 6) à Bonn en mars. Une position commune de lUnion européenne est enfin définie (-15% en lan 2010). Les États-Unis rechignent (pas de chiffre).
Réunion du G8 du 19 au 23 juin à Denver : échec. Assemblée spéciale des Nations unies à New-York du 23 au 27 juin : échec.
Réunion de lAGBM (AGBM 7) fin juillet à Bonn.
À venir :
Réunion de lAGBM (AGBM 8) fin octobre à Bonn.
Sommet des parties signataires (COP3) à Kyoto du 1er au 12 décembre.
[R] Lexique du jargon climatique
AGBM : Ad Hoc Group on the Berlin Mandate (Groupe ad hoc du Mandat de Berlin). Groupe de travail ayant pour objet de définir un protocole devant ensuite être adopté à Kyoto.
AG13 : Ad Hoc Group on Article 13 (groupe ad hoc sur larticle 13). Larticle 13 de la Convention concerne son application.
Approche brute : seules les émissions de gaz émis par lhomme comptent.
Approche nette : les puits de carbone (forêts...) sont retranchés aux émissions. Une manière de rendre le traité incontrôlable.
Approche panier : lengagement porte sur léquivalent CO2 total et non sur chaque gaz pris individuellement. Les ONG sy opposent vigoureusement car cette approche rend les engagements flous.
[R] Le Réseau action climats (France)
Le RAC-F regroupe dans une campagne commune avant le sommet de Kyoto des associations de défenseurs de lenvironnement et dusagers du transport, alliées à des groupes spécialisés sur lénergie. Il sagit dune association loi 1901, reconnue par la Convention des changements climatiques au titre dobservateur ONG. Le réseau fait partie du Climate action network (CAN), le principal réseau mondial dONG sur ces thèmes. Font notamment partie du Réseau action climats - France les groupes suivants : France nature environnement (FNE), Fédération nationale des usagers des transports (FNAUT), WWF-France, Amis de la Terre, Greenpeace-France, INESTENE, WISE-Paris, Energy 21, AGEDEN, Phebus, Dossiers débats pour un développement durable (4D), Fédération des usagers de la bicyclette (Fubicy), Comité de liaison des énergies renouvelables (CLER)...
Envoi dune liste darticles et dune bibliographie sur demande.
Permanence : David Maignan et Bruno Bailly
RAC-F, 7, imp. Charles-Petit F-75011 Paris.
Tél. : 01 44 64 99 64 ou 01 44 64 74 94 ; fax : 01 44 64 72 76 ;
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