
Les paysans bretons du siècle dernier connaissaient bien les ressources naturelles de leur région ; lagronome Théophile de Pompery constate par exemple en 1851, dans son Nouveau guide du cultivateur breton, la fréquente utilisation des goémons comme engrais. Il reconnaît lui-même que « De tous les engrais végétaux, ceux-ci sont les plus puissants [...] ». Le maërl, issu de certaines algues, les sables ou encore les vases, étaient aussi exploités, en tant quamendements calcaires.
Carte de situation en Bretagne (haut) de lestuaire de la Rance (bas)
Dans la région du Mont Saint-Michel, ce sont surtout les sables et
les vases marins, que lon peut regrouper sous le terme de tangues,
qui étaient employés, en raison de leur accumulation naturelle
dans la baie. Cette pratique pourrait remonter au Moyen Âge, et
sêtre diffusée avec la généralisation du
collier de cheval, qui permit le transport vers lintérieur des
terres. Les tangues, extraites à lautomne, étaient
laissées hors de leau tout lhiver, puis reprises au printemps
pour être épandues sur les champs. Par ce traitement, on
évitait que la concentration en sel soit trop élevée
car les tangues étaient lavées par les précipitations
hivernales. Dans les polders de la baie du Mont Saint-Michel, créés
à partir de 1856, les tangues sont le support de cultures variées
: carotte, betterave, blé, maïs, poireau, oignon, pomme de terre,
navet. La polyculture seule a remplacé le système
dexploitation traditionnel de polyculture-élevage (bovins et
ovins) mieux adapté aux carences du milieu à lépoque
où lon ne disposait pas de moyens industriels pour améliorer
la fertilité des sédiments.
Dans lestuaire de la Rance, lhistoire du prélèvement
des tangues (qui sont des vases que lon appelle localement marre ou
marne)(1) semble être plus
récente. Elle nen occupe pas moins une place fondamentale dans
les pratiques agricoles du pays, au point dêtre au cur
des conflits déclenchés par certains aménagements fluviaux
de la Rance (par exemple lexhaussement du déversoir de
lécluse du Châtelier, qui menaçait dimmersion
une grande vasière). Jusquen 1810-1820, seules les communes
riveraines de la Rance exploitaient les vases. Cet usage sétendit
ensuite aux communes de lintérieur où lon vendait
le matériau à ceux qui ne pouvaient venir le chercher. En 1830,
17 communes prélevaient les sédiments de la Rance : 7 riveraines
et 10 non riveraines. On estime alors à 15 000 m3/an les quantités
prélevées. A cette époque fut construit le canal
dIlle-et-Rance qui devait permettre, entre autres, le transport des
vases jusquaux communes bordant le canal. Cette extension
géographique de lemploi de la marre accrût la
fréquentation des vasières, notamment de celle dite de la
Pétrole (actuellement plaine de Taden), où les
prélèvements devaient se faire de manière anarchique
car, le 2 septembre 1836, un arrêté préfectoral fixe
les conditions dextraction. La vasière de la Pétrole
est divisée en 4 parcelles exploitées chacune une année
sur quatre. Il est recommandé de procéder à une extraction
horizontale pour éviter des excavations trop profondes. Les
prélèvements sont interdits dans les chemins daccès
et les infractions sont punies par des amendes.
Dans lestuaire de la Rance, lexploitation des tangues (qui sont
des vases) semble avoir été moins répandue. On a
retrouvé la trace de chemins daccès à la rivière
qui auraient servi à leur prélèvement à marée
basse. Certains paysans étaient soumis à une « obligation
de marnage », cest-à-dire une obligation damendement
de marne, par leur contrat de fermage. Au XVIIe siècle, on
réglementa cette pratique en raison de la très forte demande
qui faisait entrer les paysans en concurrence les uns avec les autres.
Les tangues furent employées en tant quamendement
jusquà la Deuxième Guerre mondiale. La dernière
génération dagriculteurs préféra lemploi
de techniques plus modernes, plus efficaces, et de manipulation plus aisée,
comme le chaulage. Le développement dindustries
spécialisées dans la production dintrants agricoles contribua
sans doute à labandon des tangues en apportant à
lagriculteur un produit conditionné et prêt à
lemploi.
Quel est lintérêt de ce matériel en tant
quamendement ? Les tangues, mélange de matière
biogénique marine et de particules minérales plus ou moins
grossières, contiennent une proportion élevée doxydes
de calcium et de magnésium (CaO et MgO)(2).
Cette nature calcaire a un pouvoir neutralisant
vis-à-vis des sols acides. Dautre part, quand les tangues
contiennent des argiles, elles favorisent lagrégation des particules
du sol et augmentent la capacité déchange cationique.
La terre, dont les propriétés physico-chimiques se trouvent
ainsi améliorées, gagne en fertilité. Citons de nouveau
Théophile de Pompery : « Le moyen le plus généralement
employé et le plus facilement applicable pour améliorer les
terres légères cest de les amender avec les sables calcaires
[...]. On apporte ainsi au sol un élément très fertilisant,
qui le transforme au point de le rendre apte à produire toute espèce
de récolte. ».
Les apports déléments nutritionnels
dintérêt (azote, phosphore, potassium,
oligo-éléments) et de matière organique sont très
variables et dépendent du site de prélèvement. Ils restent
faibles en général.
Comme cela se pratique dans la baie du Mont Saint-Michel, les tangues peuvent
servir de support de culture là où lépaisseur
de terre arable nest pas suffisante. Il faut alors apporter de la
matière organique par un assolement approprié et pallier les
carences des tangues par un enrichissement nutritionnel. Au Mont Saint-Michel,
phosphates et nitrates sont largement employés.
Dans le nord de la Bretagne, la Rance prend naissance dans les monts de
Méné, coule au pied de Dinan et se jette dans la Manche, entre
Dinard et Saint-Malo. Cette rivière est surtout connue par lusine
marémotrice qui barre son estuaire depuis 1966.
La Rance est affectée par de nombreux maux, dont le plus visible est
lenvasement de son estuaire. Le phénomène est si important
quen certains points la navigation est perturbée. En
été, quand le débit de la rivière est au plus
bas, le problème atteint un seuil critique, surtout en aval de
lécluse du Châtelier, et oblige EDF, conformément
à sa responsabilité dentretien du chenal, à
déclencher une « chasse » en ouvrant lécluse.
Cela nempêche pas les sédiments de reprendre leur place
quelque temps après. Mais les conséquences de lenvasement
ne se limitent pas à un seul problème de navigation :
évoquons également le recouvrement des bancs de sable qui servent
de frayères pour certains poissons, le comblement des anses peu profondes
et la « dégradation esthétique » de la rivière
au jusant, qui laisse les grandes étendues grises et nues
découvertes.
Après de nombreux cris dalarme lancés par les riverains,
les élus et les écologistes, devant lévidence
et lurgence des problèmes, un Contrat de baie est né.
Lun de ses volets les plus importants concerne la gestion des
sédiments de la Rance. Il sagit tout dabord de remédier
à lenvasement en extrayant les tangues grâce à
2 pièges à sédiments installés lun en partie
fluviale (piège de Taden, 5 000 m3), lautre en Rance maritime
(piège de Lyvet, 10 000 m3). Puis il faut assurer à ces vases
des débouchés, qui leur conféreront une valeur et
conditionneront le bon fonctionnement du processus de désenvasement.
Parmi les emplois à létude, lamendement agricole,
la reconstitution de sols sont deux procédés de valorisation
agronomique des vases.
Quelles sont les nouvelles conditions dans lesquelles seffectue le
retour des tangues dans les pratiques agricoles du pays de Rance ?
Les progrès scientifiques et techniques du XXe siècle ont
poussé les cultivateurs à abandonner la pratique damendement
des tangues. Pour la réintroduire, il faut, grâce à ces
mêmes progrès, garantir la qualité agronomique du
matériel, mais surtout son innocuité.
Concernant les métaux lourds, les analyses chimiques ont
révélé les vases de la Rance conformes à la norme
AFNOR 44-041(3) (tableau I). Aucun
dosage de polluants organiques (pesticides, PCB, etc.) na cependant
été réalisé, en raison de lobservation
que le bassin versant est relativement peu cultivé et faiblement
industrialisé. Les risques de pollution organique nont donc
pas été jugés suffisants pour réaliser un
dosage.
Les vases contiennent évidemment du sel. Or un excès «
brûle » les cultures. Dans le cas de la Rance, le piège
se situe à une quinzaine de kilomètres de lembouchure,
en un point où la salinité est donc faible (inférieure
à 20 ). En outre, les vases, épandues en couche mince
sur les terres, sont rapidement lavées de leur sel par la pluie.
Quant aux qualités physico-chimiques, des analyses des vases du site
dextraction maritime (Lyvet) en 1995 ont fourni les résultats
suivants :
- caractéristiques physiques : classe granulométrique limono-sableuse
| matière sèche (MS) | 46,9% |
| pH | 8,3 |
- caractéristiques chimiques : matière organique 4,5 %
| azote total | 0,33% |
| phosphore total | 0,08% |
| potassium total | 0,48 |
| calcium total (CaO) | 7,2% |
| magnésium total (MgO) | 1,0% |
| chlorures | 0,54% |
On peut argumenter que ces sédiments ne sont pas des tangues sensu
stricto si lon se réfère aux définitions données
précédemment, car la somme CaO + MgO est inférieure
à 15%. On gardera néanmoins cette appellation pour insister
sur le caractère calcaire des vases. La teneur en CaCO3 varie entre
20 et 25% selon différents prélèvements.
Par rapport au chaulage, les tangues sont un amendement moins efficace, mais
elles apportent des éléments fertilisants supplémentaires
comme les oligo-éléments.
Tableau I. Comparaison entre les concentrations de différents métaux dans les vases du piège de Lyvet et leurs valeurs limites autorisées dans les boues de station dépuration destinées à lagriculture
| métal | teneur en mg/kg MS | teneurs « naturelles » dans les sédiments(*) | norme AFNOR 44-041 | directive européenne(**) |
| cadmium | <4 | 1 | 40 |
40 |
| cuivre | 27 | 15 | 2 000 | 1 750 |
| chrome | 62 | 30 | 2 000 | 1 750 |
| nickel | 29 | / | 400 | 400 |
| plomb | 171 | 40 | 1 600 | 1 200 |
| sélénium | < 0,4 | / | 200 | / |
| zinc | 176 | 100 | 6 000 | 4 000 |
| mercure | 6 | 0,2 | 20 | 25 |
| chrome + cuivre + nickel + zinc | 294 | / | 8 000 | / |
(*)
Valeurs considérées comme
naturelles par lADEME (1992). [VU]
(**) Directive du 12 juin 1986 modifiée 2
décembre 1988. Les valeurs limites de la directive CEE sont
exprimées sous forme de fourchettes. Seul le terme supérieur
figure dans le tableau. Le sélénium nest pas pris en
compte dans cette directive. [VU]
Un problème de disponibilité du phosphore peut se poser : en effet, en présence dun excès de calcium, les ions phosphates forment des phosphates tricalciques (PO4(Ca)3) qui sont insolubles. On a mis en évidence limportance des mycorhizes dans la remobilisation du phosphore de ces complexes, qui peut alors être absorbé par les plantes.
La réintroduction de lamendement des vases dans les pratiques
agricoles du Pays de Rance est-elle utopique ? A en croire la pléthore
de volontaires pour répandre les vases sur leurs champs, il faut croire
que non. Dans la surface délimitée par un rayon de trois
kilomètres autour du site dextraction, réservée
à lexpérimentation agronomique, il aurait fallu fournir
plus de 50 000 m3 pour satisfaire toutes les demandes. Aux esprits suspicieux
qui chercheraient la réelle cause de ce succès, on doit
préciser quaucun dédommagement nest versé
aux agriculteurs ; seuls lextraction et le transport jusquà
la parcelle sont assurés gratuitement par les services du
COEUR (4).
Lengouement des exploitants pour cette initiative sexplique par
le fait que les traditions culturales sont profondément ancrées
dans lhistoire agricole de la région. Lamendement des
vases a été abandonné en pratique, mais il est encore
présent dans les esprits, surtout chez les « anciens »,
agriculteurs à la retraite qui ont vécu lexploitation
des tangues au début du siècle. Ce sont eux les garants de
la confiance quont les jeunes exploitants en lutilisation des
vases de la Rance.
Cependant, le retour à une pratique ancienne, qui peut paraître
archaïque, laisse un petit nombre dagriculteurs sceptiques. Si
la tradition a sans doute brisé leur méfiance, ils ne
préjugent pas des résultats des expérimentations
menées sur leurs terres. Interrogé sur ses attentes concernant
un sol reconstitué par des vases (dune épaisseur variant
entre 15 et 50 cm), un agriculteur des Côtes-dArmor pense en
faire un pâturage, sans toutefois affirmer que le ray-grass anglais
et le trèfle blanc pousseront. Les expérimentations du COEUR
sont pour lui une occasion dessayer de transformer des terres incultes
en prairie, voire daugmenter lépaisseur de la couche arable
des parcelles de céréales. Mais il conditionne son accord à
la gratuité des vases, et à une participation technique minimale
: les tangues doivent être livrées et épandues par des
entreprises extérieures. Linadéquation de ses engins
à la manipulation dun matériau boueux et la crainte de
lusure par le sel sont les deux arguments avancés. Une solution
serait de déposer en bout de champ les vases à lautomne,
et de les utiliser au printemps suivant. Leur épandage serait alors
plus facile car elles seraient alors partiellement déshydratées
et débarrassées de leur sel. Dune manière
générale, il ressort des propos de cet agriculteur que tout
supplément important de travail, comme le nettoyage du matériel
agricole, est pour linstant refusé.
Les résultats définitifs des expérimentations, qui seront
diffusés sous peu, pourront, sils sont positifs, obtenir des
indécis une plus grande adhésion. Des premières observations
font état dune amélioration du rendement de terres pauvres,
hydromorphes, portant des céréales (maïs ou blé),
grâce à lamendement des vases.
Quelle place occuperont les vases dans les pratiques agricoles de demain
? Assiste-t-on à un changement durable des usages damendement
? Quel statut économique prendra le produit « vases » à
lavenir ?
La transformation industrielle des vases à destination de
lagriculture (déshydratation, pulvérisation, enrichissement,
etc.) nest pas envisageable en raison de coûts trop
élevés. De plus, le potentiel général
dextraction en Rance est insuffisant pour approvisionner une entreprise
de grande taille.
Peut-on imaginer de remplacer le chaulage par le marnage ? Pour cela, il
faudra continuer à assurer la gratuité du matériau et
son extraction, garantir sa qualité (concentration en carbonate de
calcium et en métaux) et améliorer sa manipulation.
Néanmoins, pour des raisons économiques, lépandage
restera à la charge des agriculteurs. Le transport pourrait devenir
ferroviaire (le pont de Lessard qui porte une voie de chemin de fer enjambe
la Rance non loin du site de Lyvet) et ainsi agrandir le rayon
dutilisation des vases. Les pièges à sédiment
en place sont trop petits pour être un remède efficace contre
lenvasement. Le COEUR ambitionne soit de les agrandir, soit de les
multiplier, afin datteindre une extraction annuelle de sédiments
de 200 000 m3.
Mais lissue de ces projets restent conditionnée à
lattitude des agriculteurs qui font le choix de leurs pratiques agricoles.
Suite à la construction récente de la station de traitement
des eaux de Saint-Malo, certains dentre eux seront sans doute
sollicités pour recevoir les boues dépuration. Même
si a priori il ny a pas concurrence entre les deux produits (les boues
dépuration apportent essentiellement de la matière
organique), un choix risque de sopérer. Mais au-delà
de ce simple problème pratique, il sagit bien de la question
du rôle des agriculteurs dans lespace rural. En un temps suffisamment
éloigné pour quon lait oublié, les paysans
« humanisaient » le paysage en créant des ouvertures, des
voies de communication, en faisant reculer la forêt. A présent,
agriculture rime avec nitrates et les grandes plaines
céréalières de la Beauce apparaissent comme des
déserts sans vie. Dans le Pays de Rance, les vases de la rivière
sont une occasion pour les agriculteurs de renouer avec leur fonction
d« artisan » du paysage et de faire un pas vers lopinion
soucieuse de lenvironnement.
Lauteur tient à remercier C. Cheverry et J.-M. Rivière
(INRA Rennes), D. Melec et J.-C. Poirié (COEUR), F. Lang (Université
de Rennes), et M. Lemoine, pour leur contribution à cet article.
BAIZE D., RIVIERE J.-M., 1991. Rapport dexpertise pédologique
du site du Mont Saint-Michel. Observatoire de la qualité des sols,
ENSA-INRA, Rennes. 8 pp.
DELMAS A.-B., RIVIERE J.-M., 1989. Mémoire sur les possibilités
dutilisation agronomique de la tangue extraite au cours des travaux
de désensablement du Mont Saint-Michel. Rapport dexpertise,
INRA, laboratoire de science du sol, Rennes.
Le Babillard, 1996. Histoires de vases. 2, 24-32 et 3, 15-23.
POMPERY T. de, 1851. Le nouveau guide du cultivateur breton / Quelennou var
labour.
Notes
(1). La marne est un mélange naturel de calcaire,
de sable et dargile, et contenant 15 à 80 % de chaux
(CaO).[VU]
(2). Selon la norme NFU 44-001, classe 1, n°1d, la
tangue est un matériau de teneur minimale en CaO et MgO de 15%. Le
Larousse agricole donne également comme définition : «
sable marin contenant de 25 à 50 % de carbonate de chaux [...]
».[VU]
(3). La norme AFNOR donne les concentrations maximales
autorisées en métaux lourds : plomb, cadmium, mercure, cuivre,
zinc, chrome, nickel, etc., dans les boues de stations
dépuration.[VU]
(4). Comité des élus et usagers de la Rance,
qui a en charge le Contrat de baie.[VU]