Le Courrier de l'environnement n°40, juin 2000

La Dombes
espace d'équilibre ou simple substrat pour la culture céréalière ?

Le tournant agricole des années 1970
La prédation
La chasse
En conclusion

Bibliographie


" La Dombes traditionnelle est, dans bien des esprits, un paradis ornithologique et cynégétique, un modèle où vie sauvage et activités humaines s'expriment dans une symbiose harmonieuse. Chasseurs et ornithologues savent hélas que "quelque chose" dans le fonctionnement de cet écosystème original s'est désormais déréglé ". Voici ce que nous écrivions il y a douze ans dans le Bulletin mensuel de l'ONC (novembre 1987). Allusion faite en particulier à l'évolution très défavorable des populations nicheuses de canards dans une région qui était encore le principal centre de leur reproduction en France. Les données les plus récentes montrent aujourd'hui que la situation a sensiblement empiré depuis1. Cette information très précise, parfaitement corroborée par les données de la station ONC de la Dombes, indique que le nombre de couples cantonnés de milouin et de chipeau a été divisé par 3, des années 1970 aux années 1990, le souchet, la sarcelle d'été et le morillon approchant de l'extinction. Quant au colvert, il est désormais tenu artificiellement par des lâchers massifs !
Inutile de commenter longuement les courbes illustrant la chute vertigineuse des peuplements dans les années 1970, se poursuivant plus doucement mais tout aussi sûrement au cours des deux décennies suivantes. Peut-on encore, avant que ces courbes ne touchent l'abscisse, comprendre la nature d'un problème qui est bien une spécificité dombiste : il ne se manifeste en effet guère dans l'autre grande région de pisciculture en étangs de la région Rhône-Alpes, le Forez. Plusieurs facteurs sont depuis longtemps invoqués par les analystes : la prédation, la pression de chasse et la dégradation des habitats. Des éléments convergents nous portent à croire fermement que la " modernisation " de l'agriculture en a été le véritable déclencheur.

[R] Le tournant agricole des années 1970

À l'échelle du continent, le début des années 1970 représente un véritable tournant pour les écosystèmes agricoles.
Largement déficitaire pour son alimentation à la fin des années 1950, l'Europe partait à la conquête de son autosuffisance pour les productions essentielles. " L'incitation par les prix a provoqué une réaction moutonnière des exploitants qui, du Nord au Sud de la Communauté, se sont mis à produire des denrées protégées par Bruxelles... En 1968, le prix du blé a augmenté de 25%... On a donc retourné des prairies pour y ensemencer des céréales " (Fottorino, 1989). De cette période date une altération considérable des populations d'oiseaux prairiaux dans maintes régions, souvent bien documentée pour des espèces comme le Vanneau huppé, la Perdrix grise ou les passereaux nichant au sol. Le cas des canards de la Dombes pourrait ainsi n'être qu'une illustration supplémentaire de ce phénomène d'ensemble : tandis que la France perdait en moyenne 25% de ses prairies de 1970 à 1995 (IFEN, 1996), la Dombes était amputée de la moitié des siennes de 1970 à 1988. Corrélativement à cette perte de surfaces d'habitat prairial, les modes de production de fourrages se sont intensifiés, avec par exemple l'ensilage d'herbe directement responsable de la destruction de 13 à 19% des pontes de colvert et de 10% de celles du chipeau au milieu des années 1980 (Broyer et al., 1987). Ceci s'ajoutant à une destruction du réseau des haies au pied desquelles de nombreux oiseaux pouvaient venir nicher.
Il est particulièrement éclairant à cet égard de relever que chez les canards prairiaux, principalement colvert et chipeau, la proportion de reproducteurs (nombre de nichées produites par rapport au nombre de couples cantonnés) a été divisée par deux des années 1970 aux années 1980 (de 48 à 20% chez le premier, de 80 à 38% chez le second).
Ce qui signifie que non seulement leurs populations s'effondraient, mais qu'en outre les couples subsistants échouaient deux fois plus souvent dans leur reproduction.
En comparaison, le taux de réussite de la nidification du Fuligule milouin, qui reste sur l'étang pour nidifier, régressait de 10% " seulement " de 1975 au début des années 1990 (de 74 à 64 %). Ces 10% représentent la marge qui peut être concédée à un surcroît de prédation.

[R] La prédation

La prédation sur les pontes des oiseaux d'eau est spectaculaire en Dombes, notamment par les restes de coquilles d'œufs que l'on découvre souvent en bordure des étangs. Pour l'essentiel, le phénomène n'est vraisemblablement pas nouveau. " On comprendra que toutes les mesures tendant à protéger le gibier comme tous les oiseaux en général sont illusoires sans une chasse active, incessante, et sans merci organisée contre la Corneille noire ", écrivait déjà Olivier Meylan en 1938 !
Il n'empêche qu'en privant les canards prairiaux de sites de nidification terrestres, la progression des céréales n'a laissé à ceux-ci que l'alternative de s'installer massivement dans la végétation aquatique des étangs. Or, la concentration des pontes dans les bordures peu profondes des plans d'eau a contribué en retour à augmenter les risques de prédation, puisqu'il a été démontré que ceux-ci sont corrélés à la densité des nids (Hill, 1984 ; Sugden et Beyersbergen, 1986).
L'enlèvement sélectif d'un nombre important de corneilles, expérimenté par l'ONC de 1990 à 1993 pour limiter la pression de prédation sur les nids de canards, s'est révélé lourd à mettre en oeuvre. De plus, l'efficacité en a été limitée par le fait que l'activité prédatrice d'autres espèces a compensé la diminution obtenue de l'impact des Corvidés (Broyer et al., 1995).
En réalité, les prairies de fauche de jadis, en " diluant " la nidification dans l'espace, fournissaient aux canards un dispositif anti-prédation très efficace : nous avons, en 1986, réalisé une expérience avec des nids postiches exposés à la prédation, soit dans des prairies en bordures d'étangs, soit dans des jonchaies près de l'eau. Certains nids étaient assez visibles (recouverts à 25% par la végétation), d'autres moins (recouverts à 50%). Des premiers, 25% furent attaqués dans les prairies et 90% dans les jonchaies ; des seconds, 40% dans les prairies et 73% dans les jonchaies (Broyer et al., 1987).
C'est ainsi que l'expansion céréalière a pu aggraver la vulnérabilité des pontes de canards à partir des années 1970 ; de plus, le remplacement des céréales à paille par le maïs a, par la suite, probablement favorisé la survie hivernale des corneilles et surmulots, grâce au résidu de récolte laissé sur le champ.

[R] La chasse

Aucune évolution soudaine des pratiques cynégétiques, ni un afflux assez massif de fusils supplémentaires, ne peuvent expliquer de façon crédible l'effondrement brutal en moins d'une décennie des populations de canards de la Dombes.
La chasse ne peut non plus être rendue responsable de la moindre réussite de la reproduction des canards de surface. Mais l'ajustement du prélèvement à un capital cynégétique entamé par des conditions d'habitat moins propices ne s'est pas fait. L'érosion du peuplement de canards prairiaux, la disparition, au même moment et pour des raisons identiques, de la Perdrix grise, ont vraisemblablement accentué par contrecoup la pression exercée sur les fuligules qui, en dépit de leur taux de reproduction à peu près maintenu, ont régressé à leur tour.
Ajoutons que des abus sont régulièrement constatés, qu'il s'agisse de tableaux indécents réalisés par certains à l'ouverture ou peu après, ou d'initiatives à visée lucrative (chasse à la journée). Pour tenter de corriger ces excès, la Fédération des chasseurs de l'Ain a proposé en 1997 au préfet d'interdire l'agrainage dans les semaines qui précèdent et qui suivent l'ouverture.


Évolution entre 1975 et 1996 de la densité des couples cantonnés (points noirs)
et des nichées
(points blancs) en Dombes
du Fuligule milouin
(à droite) et du Canard chipeau (à gauche)
en ordonnées : la densité (effectif pour 10 ha)
Données aimablement communiquées par H. Tournier (université de Savoie).

[R] En conclusion

Les oiseaux nichant exclusivement dans la végétation aquatique des étangs de la Dombes, Guifette moustac, Héron pourpré ou Échasse blanche, ont traversé sans trop de mal les trois dernières décennies.
En revanche, l'avifaune qui utilise les terres agricoles pour une partie au moins du cycle reproducteur a été décimée : l'Alouette des champs et la Bergeronnette printanière sont devenues rarissimes ; le Bruant proyer a disparu ; le Vanneau huppé qui, dans les maïs de Dombes, ne produit en moyenne que 0,2 jeune par couple, est passé de 2 000 couples dans les années 1960 à 250 aujourd'hui ; la Perdrix grise a disparu ; le Canard chipeau qui produisait plus de mille nichées par an dans les années 1970 n'en produit plus que 200, etc.
Aujourd'hui plus que jamais, la Dombes, cette zone humide choisie par le ministère de l'Environnement comme un des huit sites pilotes pour son plan national Zones humides, est malade. D'une overdose.
En 1990, nous avions commandité à l'Institut supérieur d'agriculture Rhône-Alpes (ISARA) une enquête sur les perspectives de l'agriculture dombiste vues par une vingtaine d'exploitants représentatifs. Tous avaient spontanément reconnu une vocation " élevage-herbe " à leur région (ISARA, 1990). Mais le jeu des primes a biaisé leurs décisions au profit du maïs, dont la prime de base vient d'ailleurs d'être revue à la hausse (2 460 F/ha - 375 € - en moyenne en France !). Et la prime agri-environnementale de 850 F/ha (130 €) proposée en 1997 aux exploitants pour réinstaller des prairies en bordure des étangs avec une gestion adaptée, a tout naturellement rencontré l'échec !
Très paradoxalement dopé par l'argent du contribuable européen, le maïs maintient et accentue son emprise. L'ordre du jour n'est donc pas encore au retour de prairies en bordure des étangs. On peut douter dans ces conditions que les principes de bonne gestion cynégétique (modération du prélèvement en septembre), ni qu'une limitation déterminée des prédateurs (corneille, surmulot) puissent suffire à eux seuls à relever les populations exsangues de canards de la Dombes.
Demain pourtant, les contrats territoriaux d'exploitation (CTE) mettront, si la notion d'intérêt général conserve un sens, à la disposition des responsables socioprofessionnels agricoles du département de l'Ain un moyen d'apporter leur contribution à cette reconquête. Tous ceux, chasseurs, naturalistes, agriculteurs ou résidents, qui ont la conscience des fragiles équilibres hors desquels cette région perdra son âme, attendent un geste...

[R]


Bibliographie

Broyer J., Fournier J.Y., Varagnat P., 1995. Incidence d'une réduction des corneilles noires (Corvus corone) sur la prédation sur des nids artificiels d'anatidés. G.F.S., 12, 95-107.
Broyer J., Tournier H., Fournier J.Y., 1987. Incidences de la modernisation de l'agriculture et de la prédation sur les populations nicheuses d'anatidés en Dombes. Bull. mens. ONC,118 et 199, 23-33 et 16-24.
Fottorino E., 1989. La France en friche. Lieu Commun, 208 p.
Hill D.A., 1984. Factors affecting nest success in the Mallard and the Tufted Duck. Ornis Scand. 15, 115-122.
ISARA, 1990. Un modèle extensif est-il envisageable dans la Dombes des étangs ? ONC/ISARA, 27 p.
IFEN, 1996. Régression des milieux naturels, 25% des prairies ont disparu depuis 1970. Bull. n°25.
Meylan O., 1938. Premiers résultats de l'exploration ornithologique de la Dombes. Alauda, 10, 3-61.
Sugden L.G., Beyersbergen G.W., 1986. Effect on density and concealment on American Crow predation of simulated nests. J. Wildl. Mgmt., 50(1), 9-14.

[R].