Le Courrier de l'environnement n°22, juin 1994

aménagement, développement, environnement, un cadre de réflexion pour l'INRA

Une oscillation séculaire
Le dévoilement progressif d'une nécessaire redistribution
Conflits d'intérêts et incertitude
Quelle stratégie de recherche ?
Modestie et ambition


Aménagement du territoire, développement rural et rapport entre agriculture et environnement ont partie liée. Dans le cadre géographique de la France, la répartition des activités agricoles sur le territoire, leur présence ou leur absence, la nature de leurs pratiques, plus ou moins intensives, dans les territoires si variés de l'espace national, sont à la fois des questions d'environnement, de développement et d'aménagement. Les considérer à la fois sous ces trois aspects est un moyen de se rapprocher de l'action comme de la prospective, car l'action comme la prospective sont, par nature, des synthèses. Faute de faire face à cette exigence, l'action ou la prospective sont vouées à l'échec. Les propos qui suivent ne s'entendent bien que si l'on a fortement conscience de cette nécessaire trilogie : aménagement, développement, environnement. Le premier terme souligne la disposition des parties dans le tout qui a ses exigences en tant que tout ; le second, l'aptitude de chaque partie à subsister humainement et économiquement ; le troisième, la viabilité durable, à quelque échelle que ce soit, des rapports des activités humaines, et ici spécialement de l'agriculture, avec les milieux physiques qui en sont le support, le fournisseur et le réceptacle.

[R] Une oscillation séculaire

En moins d'un siècle et demi, nous sommes passés :
- du maximum de population rurale aux menaces de désertification sociale des campagnes les plus isolées ;
- de l'abandon de la jachère, considéré comme un progrès technique remarquable pour accroître les subsistances, à l'instauration du gel des terres pour limiter la production invendable ;
- de l'origine d'un exode rural de grande ampleur à son aboutissement en un exode urbain dépassant le seul desserrement des villes ;
- de la mise en place des lois contraignantes pour reboiser, contre la volonté des paysans, des terres dont l'usage agricole excessif menaçait l'équilibre des eaux, du climat, des sols (code forestier 1827, lois sur le reboisement des montagnes 1860, lois sur la restauration des terrains de montagne 1882) (1) à la volonté de maintenir partout une agriculture dont l'absence entraînerait la mort des économies locales, sans parler d'effets physiques néfastes (avalanche, incendies, pertes de potentiel...).
L'agriculture et son environnement ont des rapports oscillants à l'échelle de quelques générations. A la menace d'une sur-exploitation générale et notamment des zones d'amont, naturellement sensibles et éloignées des influences urbaines, succède une sous-exploitation potentielle dans ces mêmes régions menacées d'abandon, d'enfrichement et de vieillissement irréversible, qu'accompagne une sur-exploitation des zones les plus propices à l'intensification, le plus souvent des zones d'aval.

[R] Le dévoilement progressif d'une nécessaire redistribution

L'INRA, créé après la guerre, s'est inscrit tout naturellement et légitimement dans une perspective productiviste indispensable en période de reconstruction et de retard agricole. Mais, bien avant que la France n'acquît une position exportatrice confirmée, les crises du pétrole nous ont averti de la dépendance des systèmes de production et donc des stratégies de recherches à l'égard du système des prix. Il fallait, il y a plus de quinze ans déjà, être " plus économes et plus autonomes ", occasion aussi pour être moins agressifs à l'égard de la nature (2)..
Mais l'inertie et l'aveuglement vis-à-vis des signaux déplaisants ont freiné cette prise de conscience qui n'est devenue générale que dans le courant des années 80, quand il fut clair pour tous que les marchés n'absorberaient pas tout ce que l'on pouvait produire et que les aides publiques couplées à la production s'essouffleraient.
Une voie s'offrait ainsi à un ré-équilibrage, territorial et technique à la fois, en faveur des zones périphériques, des pratiques moins agressives, et susceptibles de satisfaire à des objectifs raisonnables d'aménagement, de développement et d'environnement. Il semblait légitime de favoriser les agricultures d'amont, de montagne, les systèmes extensifs et/ou respectueux de la nature, les productions de qualité, voire la diversification des activités des exploitants au-delà de l'agriculture. Parallèlement, les agricultures très productives et polluantes, pénalisées relativement, ajusteraient leur production aux capacités d'absorption des marchés et relâcheraient leur pression sur les milieux physiques environnants.

[R] Conflits d'intérêts et incertitude

Mais n'était-ce pas là une direction politiquement insupportable, notamment pour les agriculteurs les plus représentatifs, ayant longtemps co-géré la politique agricole avec l'Etat, et économiquement inaccessible dans la mesure où cette redistribution s'accompagnerait nécessairement d'une perte d'efficacité directe, mesurée à court terme ? Cette nouvelle cohérence territoriale et environnementale, même soutenue par une nouvelle politique européenne consciente des impasses antérieures, prenait la France à contre-pied, France pour qui l'excédent commercial agro-alimentaire était le plus élevé et le plus essentiel à son économie.
Les agriculteurs, bénéficiaires jusque-là des progrès techniques issus de la recherche, ne seraient-ils pas les victimes du nouveau progrès appelé par la situation nouvelle à laquelle l'INRA ne pouvait rester insensible ? Dans le jeu de bascule entre les tendances lourdes à la concentration urbaine et à l'intensification des productions agricoles et l'aspiration à une agriculture moderne mais plus respectueuse de la nature, plus soucieuse de la qualité et sensible au niveau des prix, moins orientée vers la production de masse, et plus propice à la dispersion de la production sur l'ensemble du territoire, la réaction des agriculteurs a " bénéficié " d'une convergence étonnante, facilitée par le toujours vivace mythe de l'unité paysanne, relayé par l'opinion publique.
D'un côté les " productivistes " sont menacés directement dans leurs résultats économiques par la baisse des prix et les réglementations de contrôle de l'offre ; de l'autre, ceux qui devraient être les bénéficiaires à terme de la nouvelle politique agricole et rurale ne peuvent pas attendre et, de plus, se sentent menacés dans leur identité même de producteurs puisqu'ils sont conviés à produire aussi des services, des " aménités ", des emplois non agricoles..., ce qui, tout au moins à l'heure actuelle, leur apparaît moins noble et surtout moins sûr que de " nourrir l'humanité ".
Nul ne peut aujourd'hui se prononcer sur la faisabilité économique et politique de ce nouveau scénario qui renvoie à l'ensemble du fonctionnement économique et notamment à la dynamique des emplois, pierre d'achoppement de toutes les sociétés modernes. Le groupe de prospective de la DATAR sur " l'avenir des espaces ruraux " (3), après plus de deux ans de travail, consacrés, pour l'essentiel, à l'espace rural considéré comme bien de consommation pour les citadins, se contente, en matière agricole, de souligner les contradictions, les conflits d'intérêt, et surtout l'incertitude des perspectives offertes aux différentes parties du territoire national. La pression en faveur de l'environnement est bien perçue comme vive et croissante, mais elle ne sous-tend aucune théorisation ou quantification sur lesquelles on pourrait tracer des perspectives d'avenir concrètes. Les Néerlandais, quant à eux, se sont cru autorisés à le faire, dans un modèle géant sur l'allocation optimale des terres, qui aboutit à la perspective d'un excédent de terres agricoles variant de 60 à 100 millions d'hectares pour l'Europe des Douze suivant les objectifs poursuivis (marché libre et libre-échange, développement régional, nature et paysage, protection de l'environnement) et dans l'hypothèse d'une généralisation des techniques disponibles les plus efficaces (4).

[R] Quelle stratégie de recherche ?

La mutation qui s'impose dans l'orientation et surtout dans la conception des recherches d'un institut qui a pour mission de couvrir les champs de l'agriculture, de l'agro-alimentaire et de l'espace rural, ne doit pas être sous-estimée. Il ne s'agit de rien moins que de passer d'une représentation sociale simple et assurée à une représentation complexe et incertaine.
Produire plus et à moindre coût (direct et immédiat), tel était le modèle économique sûr, simple et souvent implicite de la plupart des biologistes de la période " productiviste ". La nécessaire prise en compte de préoccupations environnementales, au sens large de la trilogie précédente, conduit à l'indispensable explicitation des rapports complexes entre les programmes de recherche et les finalités auxquelles ils concourent. L'INRA ne peut plus, comme il y a quelques années, se contenter de faire la liste des recherches contribuant, de près ou de loin, à la mise à jour de connaissances utiles pour anticiper, apprécier ou corriger, l'impact environnemental des différentes pratiques agricoles ou agro-industrielles. Il devient absolument nécessaire de définir, de structurer et de promouvoir un champ de questions et de connaissances utiles pour faire face à la demande sociale actuelle ou anticipée dans le domaine de l'environnement, du développement et de l'aménagement. Tâche ardue du fait de la complexité des phénomènes biologiques et sociaux et de leurs inter-relations, mais rendue plus difficile encore par l'incertitude qui règne au niveau des finalités et des perspectives de développement des sociétés modernes, pour ne rien dire des questions qui touchent aux pays en voie de développement.

[R] Modestie et ambition (5)

Une première attitude consiste à considérer que le champ de l'environnement dépend exclusivement soit du domaine des sciences de la nature (l'homme n'est alors qu'une composante de la nature), soit du domaine des sciences sociales (la nature n'est alors qu'une catégorie créée par l'homme). Ces conceptions traduisent le relatif échec des tentatives de pluridisciplinarité sciences de la nature/sciences sociales (6) .
La jonction entre les deux est alors très rustique et limitée par les modèles sociaux des biologistes ou par les modèles biologiques des chercheurs en sciences sociales (7). Cette attitude n'est pas opératoire ; il convient de la dépasser. Pour ce faire, il semble nécessaire de considérer que les disciplines classiques tournées vers la description et la compréhension des milieux qui les concernent et qui représentent une part importante des recherches en cours dans les organismes, constituent dans l'état actuel des choses, des " sciences de base " pour l'environnement. Elles n'ont pas, pour autant, à être considérées comme partie intégrante du champ de l'environnement. Il faut, en revanche, considérer qu'elles y participent intrinsèquement pour la part de leur thématique qui s'inscrit dans les tentatives de couplage inter-disciplinaire à finalités environnementales.
A titre d'exemple, la définition des besoins en eau des plantes, des pratiques d'irrigation constituent des problématiques " classiques " de l'agronomie. En revanche, dès lors que les prélèvements en eau sont susceptibles de conduire à des effets en retour sur le milieu naturel (diminution excessive du débit des cours d'eau, entraînement des polluants vers les nappes, modification de la faune et de la flore...) ou sur les usages ou utilités de la ressource et les dimensions sociales ou politiques de son allocation, l'analyse de ce système de conséquences, potentielles ou avérées, entre dans le champ de l'approche environnementale.
L'INRA se doit alors de préparer les éléments scientifiques d'analyse, de diagnostic et de pronostic des effets des diverses activités agricoles et agro-industrielles sur tous les milieux, physiques et biologiques, ainsi que sur toutes les composantes humaines, économiques, sociales et éthiques des sociétés et groupes humains, considérés à toutes les échelles spatio-temporelles pertinentes. La visée est démesurée, elle est cependant indispensable comme visée. Les réalisations ne seront que partielles et progressives. Elles dépendront de la mise en place de structures transversales, souples, plus fortes que celles qui déjà existent, et surtout de l'aptitude à penser de manière organisée les interactions multiples entre les activités humaines et l'évolution des milieux de la planète, à différentes échelles de temps et d'espace, articulées entre elles.
C'est un défi, cela dépasse ce que l'on sait faire aujourd'hui. C'est une recherche en soi qu'il faut entreprendre sans être sûr d'en avoir tous les moyens. Apprécier, même grossièrement, ces interactions dans leurs multiples aspects, vaut mieux que d'en ignorer certains, même avec l'excuse de l'incompétence. Dans ce dernier cas, nous serions dans la situation du sourcier d'Alfred Sauvy, capable de donner la profondeur de la nappe d'eau au centimètre près, sachant qu'il ne " sentait " pas l'argile.


Notes

(1) A. Brun est directeur de recherche à l'INRA, membre du groupe de prospective sur l'" avenir des espaces ruraux " de la Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale (DATAR).
Le présent article, qui paraît dans Pour, est repris avec l'aimable autorisation de la revue..[VU]
(2) Larrère R., Nougarède O., 1993. Des hommes et des forêts. Gallimard, Coll. Découvertes, Paris, 128 pp..[VU]
Poly J., 1978. Pour une agriculture plus économe et plus autonome. INRA, Paris, 65 pp. + ann..
(3) Kayser B. (dir), 1993. Naissance de nouvelles campagnes, Ed. de l'Aube/DATAR, Paris..[VU]
(4) Rapport pour le Gouvernement, " De l'espace pour choisir ; quatre perspectives pour les zones rurales dans la communauté européenne ". Conseil scientifique pour la politique gouvernementale (WRR), La Haye, 1992, 150 pp..[VU]
(5) Ce paragraphe fait de larges emprunts à une note de travail élaborée par la délégation permanente à l'Environnement de l'INRA et qui a servi de base à l'article " Une politique de l'environnement à l'INRA " signé de Patrick Legrand et Alain Perrier, paru dans le Courrier n° 21, pp. 52-58..[VU]
(6) Decourt N., 1977. Dire nos pratiques pluri-disciplinaires. INRA, Orléans, Doc. 77.19, 34 pp..[VU]
(7) On consultera par exemple, publiés par l'université des Sciences sociales de Grenoble, IREP, CNEEJA, L'interdépendance des systèmes écologiques et des systèmes d'activités économiques : tome 1, par Bel F., " Analyse et méthodes ", 1973, 88 pp. ; tome 2, par Pernet F., " Résultats du modèle ", 1974, 51 pp. + ann.[VU]

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