aménagement, développement, environnement, un
cadre de réflexion pour l'INRA
Une oscillation séculaire
Le dévoilement progressif d'une nécessaire
redistribution
Conflits d'intérêts et incertitude
Quelle stratégie de recherche ?
Modestie et ambition
En moins d'un siècle et demi, nous sommes passés :
- du maximum de population rurale aux menaces de désertification sociale
des campagnes les plus isolées ;
- de l'abandon de la jachère, considéré comme un
progrès technique remarquable pour accroître les subsistances,
à l'instauration du gel des terres pour limiter la production invendable
;
- de l'origine d'un exode rural de grande ampleur à son aboutissement
en un exode urbain dépassant le seul desserrement des villes ;
- de la mise en place des lois contraignantes pour reboiser, contre la
volonté des paysans, des terres dont l'usage agricole excessif
menaçait l'équilibre des eaux, du climat, des sols (code forestier
1827, lois sur le reboisement des montagnes 1860, lois sur la restauration
des terrains de montagne 1882) (1) à
la volonté de maintenir partout une agriculture dont l'absence
entraînerait la mort des économies locales, sans parler d'effets
physiques néfastes (avalanche, incendies, pertes de potentiel...).
L'agriculture et son environnement ont des rapports oscillants à
l'échelle de quelques générations. A la menace d'une
sur-exploitation générale et notamment des zones d'amont,
naturellement sensibles et éloignées des influences urbaines,
succède une sous-exploitation potentielle dans ces mêmes
régions menacées d'abandon, d'enfrichement et de vieillissement
irréversible, qu'accompagne une sur-exploitation des zones les plus
propices à l'intensification, le plus souvent des zones d'aval.
[R] Le dévoilement progressif d'une nécessaire redistribution
L'INRA, créé après la guerre, s'est inscrit tout
naturellement et légitimement dans une perspective productiviste
indispensable en période de reconstruction et de retard agricole.
Mais, bien avant que la France n'acquît une position exportatrice
confirmée, les crises du pétrole nous ont averti de la
dépendance des systèmes de production et donc des stratégies
de recherches à l'égard du système des prix. Il fallait,
il y a plus de quinze ans déjà, être " plus économes
et plus autonomes ", occasion aussi pour être moins agressifs à
l'égard de la nature (2)..
Mais l'inertie et l'aveuglement vis-à-vis des signaux déplaisants
ont freiné cette prise de conscience qui n'est devenue
générale que dans le courant des années 80, quand il
fut clair pour tous que les marchés n'absorberaient pas tout ce que
l'on pouvait produire et que les aides publiques couplées à
la production s'essouffleraient.
Une voie s'offrait ainsi à un ré-équilibrage, territorial
et technique à la fois, en faveur des zones périphériques,
des pratiques moins agressives, et susceptibles de satisfaire à des
objectifs raisonnables d'aménagement, de développement et
d'environnement. Il semblait légitime de favoriser les agricultures
d'amont, de montagne, les systèmes extensifs et/ou respectueux de
la nature, les productions de qualité, voire la diversification des
activités des exploitants au-delà de l'agriculture.
Parallèlement, les agricultures très productives et polluantes,
pénalisées relativement, ajusteraient leur production aux
capacités d'absorption des marchés et relâcheraient leur
pression sur les milieux physiques environnants.
[R] Conflits d'intérêts et incertitude
Mais n'était-ce pas là une direction politiquement insupportable,
notamment pour les agriculteurs les plus représentatifs, ayant longtemps
co-géré la politique agricole avec l'Etat, et économiquement
inaccessible dans la mesure où cette redistribution s'accompagnerait
nécessairement d'une perte d'efficacité directe, mesurée
à court terme ? Cette nouvelle cohérence territoriale et
environnementale, même soutenue par une nouvelle politique européenne
consciente des impasses antérieures, prenait la France à
contre-pied, France pour qui l'excédent commercial agro-alimentaire
était le plus élevé et le plus essentiel à son
économie.
Les agriculteurs, bénéficiaires jusque-là des progrès
techniques issus de la recherche, ne seraient-ils pas les victimes du nouveau
progrès appelé par la situation nouvelle à laquelle
l'INRA ne pouvait rester insensible ? Dans le jeu de bascule entre les tendances
lourdes à la concentration urbaine et à l'intensification des
productions agricoles et l'aspiration à une agriculture moderne mais
plus respectueuse de la nature, plus soucieuse de la qualité et sensible
au niveau des prix, moins orientée vers la production de masse, et
plus propice à la dispersion de la production sur l'ensemble du
territoire, la réaction des agriculteurs a " bénéficié
" d'une convergence étonnante, facilitée par le toujours vivace
mythe de l'unité paysanne, relayé par l'opinion publique.
D'un côté les " productivistes " sont menacés directement
dans leurs résultats économiques par la baisse des prix et
les réglementations de contrôle de l'offre ; de l'autre, ceux
qui devraient être les bénéficiaires à terme de
la nouvelle politique agricole et rurale ne peuvent pas attendre et, de plus,
se sentent menacés dans leur identité même de producteurs
puisqu'ils sont conviés à produire aussi des services, des
" aménités ", des emplois non agricoles..., ce qui, tout au
moins à l'heure actuelle, leur apparaît moins noble et surtout
moins sûr que de " nourrir l'humanité ".
Nul ne peut aujourd'hui se prononcer sur la faisabilité économique
et politique de ce nouveau scénario qui renvoie à l'ensemble
du fonctionnement économique et notamment à la dynamique des
emplois, pierre d'achoppement de toutes les sociétés modernes.
Le groupe de prospective de la DATAR sur " l'avenir des espaces
ruraux " (3), après plus de deux
ans de travail, consacrés, pour l'essentiel, à l'espace rural
considéré comme bien de consommation pour les citadins, se
contente, en matière agricole, de souligner les contradictions, les
conflits d'intérêt, et surtout l'incertitude des perspectives
offertes aux différentes parties du territoire national. La pression
en faveur de l'environnement est bien perçue comme vive et croissante,
mais elle ne sous-tend aucune théorisation ou quantification sur
lesquelles on pourrait tracer des perspectives d'avenir concrètes.
Les Néerlandais, quant à eux, se sont cru autorisés
à le faire, dans un modèle géant sur l'allocation optimale
des terres, qui aboutit à la perspective d'un excédent de terres
agricoles variant de 60 à 100 millions d'hectares pour l'Europe des
Douze suivant les objectifs poursuivis (marché libre et
libre-échange, développement régional, nature et paysage,
protection de l'environnement) et dans l'hypothèse d'une
généralisation des techniques disponibles les plus
efficaces (4).
[R] Quelle stratégie de recherche ?
La mutation qui s'impose dans l'orientation et surtout dans la conception
des recherches d'un institut qui a pour mission de couvrir les champs de
l'agriculture, de l'agro-alimentaire et de l'espace rural, ne doit pas être
sous-estimée. Il ne s'agit de rien moins que de passer d'une
représentation sociale simple et assurée à une
représentation complexe et incertaine.
Produire plus et à moindre coût (direct et immédiat),
tel était le modèle économique sûr, simple et
souvent implicite de la plupart des biologistes de la période "
productiviste ". La nécessaire prise en compte de préoccupations
environnementales, au sens large de la trilogie précédente,
conduit à l'indispensable explicitation des rapports complexes entre
les programmes de recherche et les finalités auxquelles ils concourent.
L'INRA ne peut plus, comme il y a quelques années, se contenter de
faire la liste des recherches contribuant, de près ou de loin, à
la mise à jour de connaissances utiles pour anticiper, apprécier
ou corriger, l'impact environnemental des différentes pratiques agricoles
ou agro-industrielles. Il devient absolument nécessaire de définir,
de structurer et de promouvoir un champ de questions et de connaissances
utiles pour faire face à la demande sociale actuelle ou anticipée
dans le domaine de l'environnement, du développement et de
l'aménagement. Tâche ardue du fait de la complexité des
phénomènes biologiques et sociaux et de leurs inter-relations,
mais rendue plus difficile encore par l'incertitude qui règne au niveau
des finalités et des perspectives de développement des
sociétés modernes, pour ne rien dire des questions qui touchent
aux pays en voie de développement.
Une première attitude consiste à considérer que le champ
de l'environnement dépend exclusivement soit du domaine des sciences
de la nature (l'homme n'est alors qu'une composante de la nature), soit du
domaine des sciences sociales (la nature n'est alors qu'une catégorie
créée par l'homme). Ces conceptions traduisent le relatif
échec des tentatives de pluridisciplinarité sciences de la
nature/sciences sociales (6) .
La jonction entre les deux est alors très rustique et limitée
par les modèles sociaux des biologistes ou par les modèles
biologiques des chercheurs en sciences sociales
(7). Cette attitude n'est pas opératoire ; il
convient de la dépasser. Pour ce faire, il semble nécessaire
de considérer que les disciplines classiques tournées vers
la description et la compréhension des milieux qui les concernent
et qui représentent une part importante des recherches en cours dans
les organismes, constituent dans l'état actuel des choses, des " sciences
de base " pour l'environnement. Elles n'ont pas, pour autant, à être
considérées comme partie intégrante du champ de
l'environnement. Il faut, en revanche, considérer qu'elles y participent
intrinsèquement pour la part de leur thématique qui s'inscrit
dans les tentatives de couplage inter-disciplinaire à finalités
environnementales.
A titre d'exemple, la définition des besoins en eau des plantes, des
pratiques d'irrigation constituent des problématiques " classiques
" de l'agronomie. En revanche, dès lors que les prélèvements
en eau sont susceptibles de conduire à des effets en retour sur le
milieu naturel (diminution excessive du débit des cours d'eau,
entraînement des polluants vers les nappes, modification de la faune
et de la flore...) ou sur les usages ou utilités de la ressource et
les dimensions sociales ou politiques de son allocation, l'analyse de ce
système de conséquences, potentielles ou avérées,
entre dans le champ de l'approche environnementale.
L'INRA se doit alors de préparer les éléments scientifiques
d'analyse, de diagnostic et de pronostic des effets des diverses activités
agricoles et agro-industrielles sur tous les milieux, physiques et biologiques,
ainsi que sur toutes les composantes humaines, économiques, sociales
et éthiques des sociétés et groupes humains,
considérés à toutes les échelles spatio-temporelles
pertinentes. La visée est démesurée, elle est cependant
indispensable comme visée. Les réalisations ne seront que
partielles et progressives. Elles dépendront de la mise en place de
structures transversales, souples, plus fortes que celles qui déjà
existent, et surtout de l'aptitude à penser de manière
organisée les interactions multiples entre les activités humaines
et l'évolution des milieux de la planète, à
différentes échelles de temps et d'espace, articulées
entre elles.
C'est un défi, cela dépasse ce que l'on sait faire aujourd'hui.
C'est une recherche en soi qu'il faut entreprendre sans être sûr
d'en avoir tous les moyens. Apprécier, même grossièrement,
ces interactions dans leurs multiples aspects, vaut mieux que d'en ignorer
certains, même avec l'excuse de l'incompétence. Dans ce dernier
cas, nous serions dans la situation du sourcier d'Alfred Sauvy, capable de
donner la profondeur de la nappe d'eau au centimètre près,
sachant qu'il ne " sentait " pas l'argile.
Notes
(1) A. Brun est
directeur de recherche à l'INRA, membre du groupe de prospective sur
l'" avenir des espaces ruraux " de la Délégation à
l'aménagement du territoire et à l'action régionale
(DATAR).
Le présent article, qui paraît dans Pour, est repris
avec l'aimable autorisation de la revue..[VU]
(2) Larrère R., Nougarède O., 1993. Des
hommes et des forêts. Gallimard, Coll. Découvertes, Paris,
128 pp..[VU]
Poly J., 1978. Pour une agriculture plus économe et plus autonome.
INRA, Paris, 65 pp. + ann..
(3) Kayser B. (dir), 1993. Naissance de nouvelles campagnes,
Ed. de l'Aube/DATAR, Paris..[VU]
(4) Rapport pour le Gouvernement, " De l'espace pour choisir
; quatre perspectives pour les zones rurales dans la communauté
européenne ". Conseil scientifique pour la politique gouvernementale
(WRR), La Haye, 1992, 150 pp..[VU]
(5) Ce paragraphe fait de larges emprunts à une note
de travail élaborée par la délégation permanente
à l'Environnement de l'INRA et qui a servi de base à l'article
" Une politique de l'environnement à l'INRA " signé de Patrick
Legrand et Alain Perrier, paru dans le Courrier n° 21, pp.
52-58..[VU]
(6) Decourt N., 1977. Dire nos pratiques pluri-disciplinaires.
INRA, Orléans, Doc. 77.19, 34 pp..[VU]
(7) On consultera par exemple, publiés par
l'université des Sciences sociales de Grenoble, IREP, CNEEJA,
L'interdépendance des systèmes écologiques et des
systèmes d'activités économiques : tome 1, par Bel
F., " Analyse et méthodes ", 1973, 88 pp. ; tome 2, par Pernet F.,
" Résultats du modèle ", 1974, 51 pp. +
ann.[VU]
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