Le gel de la déprise des terres dans le massif
armoricain
Réflexions sur les critères de choix des terres à geler
et sur la localisation des espaces qui risquent d'être
abandonnés
Gel et déprise des terres
Quelques critères envisageables de choix des terres
concernées
Réflexions sur le devenir des espaces abandonnés
Gérer simultanément gel, déprise et
alternatives
L'agriculture régionale est tributaire de fluctuations politiques
et économiques. Or ce contexte est affecté par deux
phénomènes structurels de longue durée : la crise
générale qui depuis le début des années 1970
frappe l'ensemble du système économique, et l'inadaptation
d'une production agricole en croissance continue (à l'échelle
européenne) à une demande stagnante. Malgré l'existence
de besoins alimentaires considérables au niveau mondial, les
débouchés solvables sur les marchés intérieur
et extérieur ont peu de chances de progresser pour la plupart des
produits, notamment pour ceux qui ont constitué la base du
développement agricole breton.
Cette crise subie par le monde agricole remet en cause l'aménagement
de l'espace rural. Les aspects socio-économiques sont bien sûr
déterminants et diverses solutions sont proposées, dans deux
contextes assez différents (Baudry et Deffontaines, 1988). Le "gel
des terres" d'abord qui, s'il est "tournant", revient à introduire
de la jachère dans l'assolement.. Les agriculteurs sont incités
à "geler" 20 ou 30% de leurs terres arables s'ils le jugent
financièrement acceptable. Deux question se posent alors à
eux : quelles fractions de l'assolement y affecter (pourcentage et localisation
dans le parcellaire) ? Que faire des surfaces ainsi soustraites
(désintérêt ou préparation de l'avenir) ?
Mais on observe également des cas où la mise hors production
intensive paraît prendre un caractère plus définitif
: absence d'entretien, baisse d'utilisation de certains milieux marginaux
ou exploités de façon extensive, disparition d'exploitations
agricoles. On peut parler ici de véritable "déprise des terres".
Quelles terres négliger ou abandonner ? Quelle serait l'évolution
de ces zones ?
Il s'agit certes là d'un problème très complexe, dans
lequel de multiples paramètres interviennent, touchant soit au
fonctionnement des exploitations elles-mêmes (accessibilité
des terres, distance des parcelles aux bâtiments d'exploitation,
systèmes de production...), soit au contexte de la micro-région
à laquelle appartient l'exploitation (densité de population,
dynamisme économique local, comportement socio-culturel des
agriculteurs... ). Les essais de prospective régionale, et notamment
la construction de scénarios pour l'agriculture bretonne à
l'horizon 2000 (Broussolle et al. 1988) constitueront certainement
un cadre précieux pour donner une cohérence à toutes
les réflexions entreprises sur le thème du gel et de la
déprise des terres.
Il nous a cependant paru utile de montrer dès maintenant comment,
dans une région contrastée du point de vue paysagique,
pédoclimatique et écologique comme 1e Massif Armoricain, se
conçoit l'intervention de spécialistes du sol, du climat, de
l'écologie végétale. Cette démarche pourrait
aider l'agriculteur à raisonner le choix des parcelles à geler,
et les responsables des organisations professionnelles agricoles et de
l'aménagement du territoire à prévoir la localisation
des terres concernées. Ce concours s'intégrerait dans une
procédure plus complète d'aide à la décision,
mettant par ailleurs en jeu la batterie des approches agronomiques modernes.
[R] Quelques critères envisageables de choix des terres concernées
Les critères du milieu que l'on a retenus ici sont ceux qui ont des
chances d'être ressentis par les agriculteurs comme des contraintes
à l'utilisation de leurs terres, comme des révélateurs
de ces situations de contraintes. Si ces contraintes sont fortes, elles joueront
dans le sens d'une véritable déprise. Plus modérées,
elles pourront inciter les agriculteurs à geler en premier les parcelles
concernées. On a par ailleurs choisi de privilégier les
critères cartographiables (cartes proprement dites, systèmes
de bases de données, référentiels régionaux).
Certes, le diagnostic des terres à geler ou à abandonner ne
passe pas forcément par des méthodes cartographiques, mais
nous tenterons de montrer que celles-ci présentent un intérêt
particulier.
1. Choix et problèmes de mise en oeuvre de critères
pédologiques
Quatre caractéristiques du sol paraissent à privilégier
dans le cas du Massif Armoricain, car elles constituent des contraintes
sérieuses à l'utilisation des sols de cette région.
La première est la profondeur du sol. Beaucoup de sols bretons souffrent
de leur épaisseur insuffisante. Il en résulte une réserve
en eau utile faible et des cultures comme le maïs peuvent y souffrir
lors d'étés secs.
La deuxième est l'engorgement des sols par l'eau. Les terres
engorgées que l'agriculteur n'avait pas jusqu'alors pu ou jugé
bon de drainer seront probablement parmi les premières à être
gelées ou abandonnées. Ces caractéristiques du sol sont
des critères a priori aisés à mettre en oeuvre. Les
contraintes correspondantes sont en effet fortement ressenties par les
agriculteurs. Par ailleurs, les cartes pédologiques à grande
échelle (du 1 /2 000è au 1/20 000è
) réalisées actuellement dans le Massif Armoricain les prennent
en compte (Curmi, 1981).
La troisième caractéristique concerne le comportement physique
du sol. De nombreux sols de la région manifestent une grande
sensibilité au tassement, sous l'influence des engins agricoles, de
la pluie (battance), des animaux (piétinement).
La quatrième est la capacité d'échange cationique des
sols et le taux de saturation de cette capacité, caractéristiques
qui traduisent l'importance accordée par l'agriculteur au maintien
d'un niveau correct de la richesse chimique de son sol. Les parcelles où
le prix à payer pour atteindre ou maintenir ce niveau s'avérera
trop coûteux seront sensibles au "gel". Par rapport aux
précédentes (hydromorphie, profondeur du sol), ces deux
dernières caractéristiques du sol constituent des critères
plus difficiles à appliquer car les contraintes qu'elles impliquent
sont moins nettement ressenties par l'agriculteur. Les conséquences
du tassement des terres, par exemple, jouent certes sur la productivité
agricole (difficulté plus grande des opérations culturales
ultérieures, risques d'érosion), mais elles jouent encore plus.
sur l'environnement (pollution liée au ruissellement en surface de
ces sols). Par ailleurs; la cartographie 'à grande échelle
de ces derniers critères n'est pas aisée.
Plus généralement, c'est le problème de la valorisation
des cartes pédologiques qui est posé ici. L'avenir est dans
une meilleure thématisation des cartes pédologiques
déjà disponibles ou à venir. Certains documents
cartographiques associent déjà plusieurs critères
intéressants dans l'optique d'un choix de terres à geler ou
à abandonner et deux remarques sont à formuler à cet
égard
- Parmi les documents déjà disponibles, on peut noter que certains
avaient été établis dans une optique strictement inverse,
celle d'une intensification ! C'est le cas des cartes d'aptitude des terres
à l'épandage, qui combinent des données de pente,
d'hydromorphie, de capacité d'échange cationique. C'est aussi
le cas des "cartes des terres agricoles", établies au 1/50
000è, qui avaient fait l'objet de nombreuses réflexions
sur l'intérêt et les limites de la notion de "potentialités
des sols". Le repérage des meilleures terres devrait permettre a contrario
celui des plus mauvaises !
- Le problème de l'échelle à laquelle ces données
doivent être acquises subsiste. Les cartes à petite échelle
(1 /250 000è) servent avant tout aux spécialistes
de l'aménagement régional. Ces cartes pourraient cependant,
par le biais d'une analyse structurale, donner les clés de la distribution
des sols dans les paysages, en révélant les principaux types
de toposéquences, de "systèmes pédologiques" et rendre
ainsi moins coûteux le passage à des documents à plus
grande échelle. Le 1/50 000è déjà
évoqué ne permet pas de raisonner directement au niveau de
la parcelle. Les cartographies à grande échelle (au 1/10
000è par exemple) le permettent : leur coût était
de l'ordre de 200 à 300 F par hectare, en 1988. Il paraît donc
hors de question, du moins dans un premier temps, de cartographier à
ces échelles toutes les zones du Massif Armoricain concernées.
Mais on pourrait envisager de porter l'effort sur quelques micro-régions,
la démarche cartographique étant alors couplée avec
une démarche d'enquête agronomique auprès des agriculteurs
du secteur.
2. La mise en oeuvre de critères agroclimatiques
Dans le Massif Armoricain, le climat n'est jamais un obstacle absolu pour
la production végétale. En revanche, certaines de ses composantes
peuvent se révéler limitantes pour quelques espèces.
Pour celles, déjà cultivées, dont le rendement est trop
faible ou trop irrégulier dans des zones bien précises,
l'exploitant peut être amené à repenser son système
de production, soit en se réorientant vers d'autres espèces,
moins exigeantes, soit en abandonnant les parcelles concernées. De
la même façon, ces facteurs limitants peuvent constituer des
freins à l'introduction de cultures nouvelles (pois, tournesol, par
exemple). Les contraintes climatiques qui pourraient ainsi faire l'objet
d'une attention particulière sont relatives soit aux facteurs thermiques,
soit aux facteurs hydriques.
En ce qui concerne la température, deux éléments
présentent de l'importance d'abord, au printemps, la date à
laquelle la température moyenne de l'air (ou du sol) atteint une valeur
minimale (8 à 10° C par exemple), permettant la mise en place
des cultures. Cette connaissance basée sur des éléments
statistiques traduit le réchauffement à la sortie de l'hiver
et donne une bonne indication de la précocité et donc de la
productivité potentielle des cultures. Ensuite, les sommes des
températures moyennes, calculées pour différents seuils
(0,5 et 10° C par exemple). Là encore, cette donnée indique
la vitesse de réalisation de quelques stades de développement
de la culture, dont la maturation est le principal pour l'agriculteur.
Les facteurs hydriques interviennent également sous deux aspects :
en premier lieu, au printemps et à l'automne, par le nombre de jours
sans pluie ou le nombre de jours disponibles pour les travaux culturaux.
Cela traduit la latitude dont dispose l'exploitant agricole pour effectuer
au meilleur moment les interventions sur ses parcelles. Ensuite, le déficit
hydrique (P - ETP) dont l'importance sur les rendements dépend d'une
part de la date d'apparition et d'autre part de l'amplitude annuelle. Cette
caractéristique est en liaison étroite avec la profondeur de
sol évoquée précédemment.
Une valorisation optimale de ces critères agroclimatiques sous-entend
deux démarches complémentaires : d'une part le recueil et d'autre
part la cartographie. Actuellement les données climatiques
nécessaires sont disponibles, bien que parfois sous-exploitées,
à partir des différents points de référence du
réseau météorologique métropolitain. La collecte
peut être considérée comme satisfaisante pour certaines
d'entre elles (précipitations par exemple) ; pour d'autres, en revanche,
(telle la température), la nécessité de recourir à
la connaissance des paramètres microclimatiques des parcelles
(orientation, ombrage, etc.) demanderait un réseau d'observations
avec des mailles beaucoup plus serrées qu'aujourd'hui afin de
définir avec précision les zones sensibles. Un premier essai
de cartographie des éléments d'agroclimatologie a été
tenté, à l'échelle de la région (ITCF?ENSA Rennes,
1982).
L'impossibilité de traduire par une formulation synthétique
toutes les caractéristiques du climat d'un lieu est à l'origine
de la mise au point d'indices climatiques combinant les paramètres
les plus significatifs. Quelques uns d'entre-eux (indice de potentialité
de Turc par exemple) ont été appliqués avec succès
notamment à certaines cultures fourragères moyennant quelques
corrections biologiques et pourraient servir de critères pour
l'établissement de cartes de potentialités en fonction du climat.
De telles cartes permettraient la valorisation de quelques études
récentes (Lemaire et Salette, 1981), qui intègrent l'aspect
climatique en relation avec la fertilisation (azote en systèmes
fourragers). Elles sensibiliseraient par ailleurs les agriculteurs sur les
risques encourus par le choix de variétés ou d'espèces
dont les exigences de développement seraient trop limites pour la
région.
3. La prise en compte de l'écologie des espèces
végétales non cultivées
Le contrôle des mauvaises herbes est une nécessité de
la production agricole. L'intensité d'intervention dépendra
du degré d'infestation des parcelles, de la nature des adventices
en cause et éventuellement de l'apparition de phénomènes
de résistance (morelles noires résistantes aux triazines).
Certaines parcelles jugées trop infestées (par exemple par
le panic) risquent d'être abandonnées. La détermination
des seuils de nuisibilité biologique et économique, à
diverses échelles, reste encore à préciser pour certaines
spéculations. On commence cependant à avoir des données
fiables sur la distribution des adventices, et notamment sur celles qui posent
des problèmes de résistance aux traitements (Aigle et al.
1980).
Outre cet aspect de contrainte, les plantes non cultivées présentent
l'avantage d'être des intégrateurs des potentialités
du milieu et des conditions de son exploitation (Delpech, 1976). Là
encore, grâce à des enquêtes et des relevés de
parcelles, on commence à disposer de quelques données
régionales (dans le Pays de Rance par exemple) Toutefois,
l'élaboration de groupes écologiques d'adventices (Guillerm,
1969) permettrait de rendre cet outil plus efficace. Par ailleurs, des
cartographies établies sur des stades repères de graminées
comme le dactyle (Fleury, 1985) permettraient de préciser les secteurs
microclimatiques comparables sans multiplier le réseau de mesures
météorologiques.
4. La nécessité d'une démarche croisant les
facteurs
Tous les diagnostics quant à la localisation des terres à geler
ou à abandonner ne passent pas forcément par une démarche
cartographique. Mais la sélection de quelques critères et leur
représentation cartographique présentent l'avantage de fournir
des images spatiales faciles à déchiffrer, donc très
"sensibilisatrices" aux yeux de l'agriculteur et de ses conseillers. Cette
démarche peut être enrichie en croisant plusieurs des critères
retenus et en superposant deux ou plusieurs des cartes thématiques
précédemment évoquées. Ainsi, le croisement de
la profondeur du sol et de l'amplitude des déficits hydriques permettrait
par exemple de faire apparaître des zones sèches susceptibles
d'être choisies dans une politique de déprise sélective
des terres. La même approche pour l'excès d'humidité
peut être corroborée par la recherche de plantes indicatrices.
On est assez proche ici de la notion de "potentialité parcellaire"
utilisée par Limaux (1987).
Plus généralement, on peut envisager de créer à
partir de systèmes de bases de données, des
référentiels régionaux, croisant plusieurs critères,
et fournissant à la demande une expression cartographique. Les tentatives
faites actuellement en matière de référentiel
agro-pédologique (Aurousseau, sous presse), de référentiel
floristique micro-régional Vivier et Baudry, 1988) et de
référentiel fourrages, vont dans ce sens.
[R] Réflexions sur le devenir des espaces abandonnés
1. Le devenir des parcelles
On doit distinguer ici le cas de gel de celui d'une mise hors production
de façon permanente (Baudry et Deffontaines, 1988). Dans le premier
cas, on peut envisager de profiter d'une phase de "relatif repos" des terres,
pour améliorer certaines de leurs propriétés, et pour
"préparer l'avenir". Les objectifs à atteindre sont
l'amélioration de la structure des sols et de leur activité
biologique, et le maintien de certaines propriétés chimiques
essentielles. Au niveau de la parcelle, cette désintensification
s'accompagnera d'une éventuelle diminution des investissements de
l'agriculteur (fertilisation, désherbage) conduisant à un niveau
de productivité plus faible, mais elle nécessitera néanmoins
un minimum d'opérations d'entretien (apport d'amendements calcaires
pour limiter l'acidification naturelle par exemple). Cette diminution de
la fertilisation se traduira par une baisse des flux d'azote venant polluer
les nappes sous-jacentes, mais les effets bénéfiques quant
à la concentration en nitrates des eaux de ces nappes ne seront
probablement pas immédiats.
2. Les modifications dans l'usage des terres, à l'échelle
des exploitations
Le second cas ("déprise" proprement dite) est celui où la
désintensification au niveau de l'exploitation entraîne un
glissement dans l'usage des terres et risque de conduire à l'abandon
complet des terres déjà marginalisées en raison de leur
faible potentiel (prairies permanentes humides, etc.). L'agriculteur entretenait
autrefois les espaces marginaux de systèmes d'exploitation très
polyvalents et diversifiés : prairies permanentes, landes, haies,
talus, berges des cours d'eau. Ces surfaces n'ayant plus du tout d'usage
agricole sont abandonnées. Les conséquences de cet abandon
sont une augmentation de l'impénétrabilité de l'espace
et des risques d'incendies (à l'instar de ce que l'on a pu observer
dans les parcours méditerranéens : Molenat et Jarrige, 1979).
On observe également une évolution de la diversité
biologique, qui augmente dans certains cas, mais qui peut aussi diminuer
localement, par exemple dans le cas de prairies humides envahies par des
saussaies. Plusieurs outils sont disponibles pour apprécier ces
conséquences dans le Massif Armoricain. Trois d'entre eux seront
évoqués ici
- Le suivi de l'évolution des groupements végétaux est
réalisé pour les landes (Touffet, 1980) et les zones humides
(Clément, 1986). Ce n'est pas encore le cas des prairies permanentes.
Des cartes à très petite échelle (1/200
000è) de la végétation ont été
dressées pour l'ensemble du Massif Armoricain il y a une vingtaine
d'années par le CNRS. Elles regroupent non seulement l'état
de la végétation d'alors, et l'optimum naturel en cas d'abandon,
mais aussi tous les stades d'évolution. Une réactualisation
serait nécessaire à la fois sur l'ensemble du Massif Armoricain,
mais aussi de façon plus détaillée sur les zones où
s'exerce déjà une forte déprise agricole (Monts
d'Arrée, Landes de Lanvaux, ...).
La compréhension de l'organisation spatiale des terres cultivées
par rapport aux zones incultes constitue un autre outil. C'est ainsi que
des transects appliqués à des petites régions permettent
la mise en évidence des relations d'usage entre ces différents
espaces, donc leur structuration actuelle ou passée (Baudry, 1985).
- L'histoire peut enfin nous renseigner utilement : à partir de 1830
et pendant tout le reste du 19ème siècle, plus de 200 000 hectares
de landes ont été défrichés en Bretagne.
C'était une "croisade" inverse de celle à laquelle on semble
condamner les agriculteurs bretons d'aujourd'hui ! N'y aurait-il pas dans
les critères qui ont pu être retenus il y a un siècle
pour défricher telle lande et en conserver telle autre, quelques
enseignements à puiser pour la démarche actuelle (Moule, com.
orale ; Clément et Touffet, 1980) ?
3. La diversification des productions et des fonctions à
l'échelle régionale
Le risque de voir se développer dans le Massif Armoricain des îlots
d'agriculture intensive au sein d'un espace désertifié ne peut
être passé sous silence. Toutefois, dans ce contexte, une
diversification des productions agricoles ou non, et des fonctions, est à
envisager. Trois cas pourraient présenter un intérêt
particulier dans cette région : le reboisement, l'aquaculture, les
élevages extensifs. La comparaison avec des régions ayant
développé de tels systèmes (Dombes et Sologne pour
l'aquaculture, Limousin et régions de montagne pour le reboisement,
Camargue, marais Vernier et régions de montagne pour les parcs naturels
avec introduction de l'élevage de gibier ou d'élevages extensifs),
s'avérerait pleine d'enseignements sur les erreurs à éviter
comme le reboisement en "timbres-poste", ou les risques d'acidification.
Les parcs d'élevages extensifs envisagés par l'INRA demanderont
une technicité d'élevage et un entretien conservatif qui
s'avèrent délicats au vu des techniques de pâturages
extensifs ou de pâturage sous forêt mises en oeuvre dans les
milieux défavorisés méditerranéens ou montagnards
(de Simiane, 1987).
Diverses autres fonctions que la production peuvent également être
envisagées
- fonction esthétique et de loisir associée au tourisme rural
(landes, forêts, réseaux de chemins bocagers), à la chasse
ou à la pêche ;
- fonction d'épuration par le sol (pour des effluents comme les lisiers)
ou les zones humides (stations naturelles de lagunage des effluents domestiques)
; fonctions pédagogiques et scientifiques d'espaces où
l'intervention de l'homme est moins importante. Ainsi on observe une
multiplication des réserves naturelles et des sites d'intérêt
faunistique faisant l'objet d'un arrêté de biotope.
Au niveau de la réflexion, le poids respectif attribué à
chacune de ces fonctions dépendra du scénario (plus ou moins
"libéral" ou "volontariste") choisi quant à l'avenir de
l'agriculture bretonne.
[R] Gérer simultanément gel, déprise et alternatives
Le gel et la déprise des terres sont d'abord l'affaire des agriculteurs
et des agronomes, dans un contexte socio-économique donné ;
c'est aussi bien' entendu l'affaire des autorités politiques,
européennes et nationales. C'est ainsi que les autorités
gouvernementales françaises seront peut-être amenées
à se fixer certains impératifs particuliers : ne pas encourager
la déprise dans les régions fragiles, ou ne pas délocaliser
certaines productions. Mais quel que soit le cas de figure, les
spécialistes du sol, de l'agroclimatologie et de l'écologie
végétale auront très probablement un rôle important
à jouer, notamment dans le Massif Armoricain, et ceci à quatre
niveaux
- d'abord en aidant les agriculteurs, et en particulier ceux qui envisagent
de reprendre des terres venant d'être libérées, à
bien choisir ces parcelles ;
- ensuite, en analysant la localisation des terres qui auront été
effectivement gelées ou abandonnées et en confrontant cette
localisation ("mitàge" des terres ou non ) avec celle, théorique,
qu'aurait entraînée l'optimisation des conditions du milieu.
Le décalage éventuel fournira un instrument d'appréciation
des réels critères de choix de l'agriculteur, donc un outil
de dialogue ultérieur entre ceux-ci et leurs conseillers techniques
ou les spécialistes de l'aménagement régional ;
- en mettant en place des observatoires du suivi des conséquences
à moyen et long terme de la déprise des terres sur les paysages
et le milieu ;
- enfin, en mettant leur compétence au service d'une recherche d'autres
voies que le "gel", par une analyse plus fine de toutes les fonctions possibles
du milieu, et en facilitant les transferts de connaissance d'expériences
tentées dans d'autres régions françaises ou
européennes en matière de diversification et d'extensification.
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