les Français et leurs
sols :
essai de prospective à l'horizon
2030
par Claude Cheverrya et Chantal
Gascuel-Odouxb
ENSAR, INRA, UMR Sol-Agronomie-Spatialisation de Rennes-Quimper,
65 route de Saint-Brieuc, 35042 Rennes cedex
cgascuel@roazhon.inra.fr
Introduction
La société française estimera-t-elle
disposer de suffisamment de sols à échéance de 25 ans
?
La société française éprouvera-t-elle
des craintes quant à la qualité des sols dans 25 ans ?
Sera-t-elle plus sensible à leur dégradation ?
Les éléments qui pourraient déterminer
la perception et lusage des sols
En conclusion
Imaginons un sondage auprès des Français sur leur perception
du sol à partir de deux questions :
- Pensez-vous que la France manquera de sols dans les 25 années
qui viennent ? Pensez-vous que la qualité des sols
français soit aujourd'hui gravement menacée et que cela aura
des conséquences graves à moyen terme sur la qualité
des aliments, la capacité exportatrice de produits agroalimentaires,
la biodiversité, la qualité de l'eau, de l'air ou des
paysages ?
Les personnes interrogées commenceraient probablement à regarder
l'enquêteur avec des yeux ronds ! Après réflexion,
elles répondraient probablement et en majorité par la
négative. La France ne leur paraîtra pas devoir manquer de
sols : la presse parle plus fréquemment de " gel des
terres ", de " déprise des terres ", que de manque
de sols. Quant aux menaces de dégradation de la qualité des
sols pourtant régulièrement soulignées par les
spécialistes, les personnes interrogées auraient sans doute
du mal à en donner des exemples, sinon peut-être ceux de
l'érosion dans certaines régions ou des contaminations
localisées par des métaux lourds.
Les réponses auraient été plus fournies si les questions
avaient porté sur les deux autres composantes clefs du milieu physique
que sont l'eau et l'air. Les Français ont, en effet, depuis vingt
ans souvent entendu parler de dégradation de la qualité de
l'eau et, plus récemment, de la qualité de l'air (ozone, gaz
à effet de serre
). Notre propos sera de se demander si cette
perception peu " marquée " du sol et des dégradations
qui le menaceraient perdurera dans les 25 années à venir ou
si, au contraire, des événements, ou bien des tendances
évolutives, risquent de changer lintérêt des
Français pour leurs sols.
Rappelons d'abord les cinq principales fonctions attribuées aux sols,
en reprenant pour cela un document récent de la Délégation
à laménagement du territoire et à laction
régionale (DATAR, 2001) qui présente ces différentes
fonctions au regard des besoins de la société. Ce document
utilise le terme de " territoire " donnant une vision globale et
spatialisée des sols, incluant à la fois les composantes techniques
et culturelles associées respectivement aux termes de " sols "
et de " terres ". Ces cinq fonctions sont :
- la production agricole et forestière ;
- la protection d'autres ressources naturelles : le sol protège
l'eau par son pouvoir épurateur ; le sol contrôle les
émissions de gaz (gaz carbonique, oxydes dazote, etc.) et peut
protéger lair, notamment en contribuant à la
séquestration du carbone et donc à la limitation de
lémission de gaz à effets de serre ;
- le maintien de la biodiversité : le sol est l'habitat
d'organismes vivants extrêmement nombreux et
diversifiés ;
- la prévention des risques naturels : le sol module les
fonctionnements hydrologiques lors de fortes précipitations ou de
sécheresse ; il contrôle la recharge des nappes et joue
un rôle dans les inondations ou les coulées boueuses ;
- la production d'aménités positives : le sol contribue
à l'attrait d'un territoire donné, selon des réalités
matérielles (paysages, activités ludiques, jardinage
)
ou selon des représentations symboliques ou culturelles (fertilité,
patrimoine, cycle de vie
).
Il y a cinquante ans, la demande de la population vis-à-vis de ses
sols était forte et précise. Les Français voulaient
alors manger à leur faim. La demande sociétale a dynamisé
les agriculteurs et tous ceux qui les aidaient, dont les pouvoirs publics
et les chercheurs, pour qu'ils améliorent la fertilité des
sols, leur aptitude à produire une biomasse végétale
importante, la fertilité insuffisante des sols étant alors
perçue comme un verrou pour lalimentation humaine. Depuis qu'il
y a surproduction agricole, cette forme d'intérêt pour les sols
a diminué. Nos hypothèses sont : a) que la tendance
à la diversification des fonctions confiées aux sols sera
confortée par la société française d'ici 2030 ;
b) que cette diversification augmentera la demande sociale de connaissance
et de compétence sur les sols. Examinons ces hypothèses en
abordant successivement les aspects quantitatif, puis qualitatif, de la ressource
en sol et adoptons pour cela la vision globale des sols telle que
développée par la DATAR (2001).
[R] La société française estimera-t-elle disposer de suffisamment de sols à échéance de 25 ans ?
Partons d'un constat. Sur les 55 millions d'hectares du territoire
métropolitain, 56% sont consacrés à l'agriculture (somme
des surfaces agricoles utiles - SAU), 28% aux bois et aux
forêts ; 8% sont sans usage productif ou réservés
pour la protection du milieu naturel ; 8% sont occupés par des
sols artificialisés, dont 4% pour le secteur résidentiel et
2,5% pour les infrastructures de transport (DATAR, 2001).
La SAU a diminué de 6 millions d'hectares lors des 50 dernières
années, passant de 36 à 30 millions dhectares, dans un
contexte où lon observe simultanément une tendance à
la déprise des terres dans les zones rurales les plus fragiles et
une intensification de la production agricole dans les zones les plus favorables.
Les diminutions ont été particulièrement marquées
pour les sols cultivés en prairies. Les pertes en terres agricoles
sont bon an mal an de 80 à 100 000 ha, au bénéfice
des surfaces boisées et des sols artificialisés. En poursuivant
cette tendance jusqu'en 2030, la France perdrait 2 millions d'hectares
de SAU supplémentaires. La disponibilité en sols sera-t-elle
alors suffisante, en particulier pour assurer la première fonction
des sols, celui de facteur clef de la production de biomasse
végétale ? Nous pensons que le risque, chez nous, de manquer
de sols nest pas négligeable, pour une série de raisons.
Des contraintes dordre mondial
Trois types de contraintes dordre mondial pourraient imposer
en France le recours, au moins épisodique, à une utilisation
agricole de nouvelles
terres (1). .
a) Un déficit de production végétale à
l'échelle mondiale, par rapport aux besoins d'une population croissante.
Les analyses récentes considèrent, en général,
quil y a peu de chances quun tel déficit soit
enregistré, sauf en Afrique sub-saharienne. La population mondiale
augmenterait en effet un peu moins vite que prévu. Plusieurs grands
pays (comme lInde et la Russie) sont devenus autosuffisants, voire
même exportateurs. Le risque viendrait ici de la conjonction de
différents facteurs, comme lillustre le cas de la Chine. Ce
pays n'a pas de réserves de sols cultivables. Or la pression de
l'urbanisation pour consommer certains des sols les plus fertiles y est
considérable. Ce facteur se conjugue avec une variabilité
interannuelle du climat qui semble s'accentuer dans certaines régions
(phases prononcées de sécheresse). Il se conjugue également
avec une dégradation des sols cultivés due pour partie à
lintensification agricole (érosion, salinisation
). Les
progrès technologiques futurs, le développement de
lirrigation par aspersion, par exemple, pourraient certes réduire
le manque de sols de ces pays pour la production végétale.
Mais, si tel nétait pas le cas, la France laisserait-elle les
États-Unis et les pays d'agriculture du même type seuls en mesure
de mobiliser des terres en réserve pour faire face, épisodiquement,
à des demandes dimportation de céréales de ces
pays ? Ce premier risque est faible, mais ne peut être exclu.
Les deux suivants sont en revanche moins hypothétiques.
b) Une contribution des sols à léchelle mondiale,
à limiter les émissions de gaz à effet de serre
(Balesdent, 1995 ; Robert, 2001).
Si la société avait l'impression, encore plus nettement
qu'aujourd'hui, que le climat change et que ce changement met en péril
son développement, elle deviendrait plus sensible à tout ce
qui peut contribuer à limiter lémission de gaz à
effet de serre, en particulier à favoriser la séquestration
du carbone dans le sol pour limiter les émissions de C02 vers
latmosphère. Les pratiques agricoles pourraient être alors
fortement orientées sur cet objectif. Le sol est, en effet, le plus
gros réservoir superficiel de carbone (1 500 gigatonnes),
échangeant du carbone avec latmosphère (750 Gt).
Or on observe, dans plusieurs régions françaises, une diminution
des stocks de carbone dans les sols. La France pourrait adopter une politique
de reconstitution des stocks de carbone de ses sols cultivés (Seguin,
2002), en accentuant le bilan net positif de la séquestration de carbone
par les sols de ses forêts (bilan net estimé à
aujourdhui 10 millions de tonnes de carbone par an), ce quelle
a déjà engagé, et en favorisant des mises en valeur
agricoles du sol positives pour la séquestration du carbone, telles
que le semis sans travail du sol ou les prairies, mises en valeur de
manière sensiblement plus extensive. On estime, en effet, que ces
modifications pourrait représenter un potentiel de stockage de 2 à
4% des émissions (Seguin, 2002). La France pourrait alors négocier
lusage du sol à cet effet au même titre quune
émission directe.
c) Une modification des accès aux ressources mondiales
dénergie (pétrole, gaz).
Que se passerait-il si la France était obligée daccorder
rapidement une place non négligeable à des systèmes
de production dénergies de substitution telles les éoliennes
ou les cultures de biocarburants (Hamon, 2001) ? Les éoliennes
stériliseraient une superficie importante de terres du fait de la
construction de voies de service et de la pose de câbles électriques
souterrains. Que se passerait-il s'il fallait installer en France 25 000
éoliennes ? Où trouver les terres nécessaires ?
Concernant les biocarburants, rappelons les chiffres donnés par Chartier
(1992) : ajouter 5% d'éthanol à l'essence mobiliserait
500 000 ha (2/3 blé, 1/3 betterave) et permettrait
déconomiser un million de TEP (tonnes-équivalent
pétrole) ; ajouter par ailleurs 5% d'ester au gazole,
nécessiterait la culture d1 million d'hectares de colza.
Ainsi, 5% de substitution, uniquement pour l'essence et le gazole, consommeraient
5% de la SAU totale disponible aujourd'hui. Plus généralement,
les usages des sols dévolus à la production dénergie,
en liaison avec laccès aux énergies actuellement
utilisées, ou à dautres production tels les produits
pharmaceutiques, voire dautres produits, pourraient faire émerger
une nouvelle demande de sols.
En conclusion, on perçoit bien que la pression mondiale exercée
sur la disponibilité de sols en France et la perception quen
aura la société, dépendront du modèle global
de développement de notre planète dans les 25 ans à
venir et du type de combinaison entre ces quatre termes : alimentation,
énergie, environnement proprement dit et urbanisation.
Des évolutions probables au sein de la France ou de
l'Europe
Au sein de la France comme de lEurope, le besoin en sols
pour la production agricole restera majeur mais les modes de production
évolueront. Cest surtout pour dautres fonctions du sol
que de nouveaux besoins risquent de se faire sentir.
a) Un intérêt accru pour la qualité des produits
et un recours plus important à des contraintes environnementales
liées à des labels de production.
Le développement de l'agriculture biologique, en particulier de
l'élevage biologique, est probable. Or la France est actuellement
importatrice de produits végétaux destinés à
produire des animaux " biologiques ", car les produits
végétaux " bio " produits localement trouvent de
meilleurs débouchés par vente directe. Le déficit serait
actuellement de 12 000 t/an et pourrait fortement saccentuer.
Peut-on tolérer à terme cette situation ? Plus
généralement, les incitations à des systèmes
de production moins intensifs se traduiront par un besoin croissant de sols
en superficie.
b) Le besoin de sols pour épurer les déchets.
Ce besoin devient considérable en France, compte tenu de la loi sur
les déchets ultimes. Où trouver les terres pour épandre
les boues des stations urbaines, dans un contexte où les agriculteurs
seront de plus en plus réticents pour les accepter ? La France
adoptera-t-elle la même politique que la Suisse qui va interdire
complètement l'utilisation de boues sur les terres avant cinq ans ?
Si oui, le problème de demande de sols sera moins marqué mais
le coût économique du recours à la seule voie de
l'incinération risque de paraître exorbitant. On peut
également rappeler le problème de lépandage des
effluents organiques de lélevage. Dans une région comme
la Bretagne, la chasse aux hectares pour disposer de la surface
" épandable " en conformité avec la norme
européenne " nitrates " devient prégnante. On pourrait
même voir le marché des terres dépandage entrer
dans le " marché des droits à polluer " (Mahé
et Le Goffe, 2002).
c) Le besoin de terres à usage non agricole.
Ce besoin concerne à la fois des besoins pour les néo-ruraux
et le développement de l'infrastructure urbaine et de transport. Le
nombre de communes considérées comme péri-urbaines a
augmenté de 37% entre 1990 et 1999. De nouvelles routes sont construites.
En France, l'hémorragie de terres agricoles pour ces deux usages
dépasse 30 000 ha par an.
Un manque de terres sur lensemble de la France ou seulement
dans certaines régions ?
Lévolution dans les années à venir du prix des
terres constituera un indicateur pertinent de ce regard posé par la
société et pas seulement par les agriculteurs sur la
disponibilité en sols. Or, en 2001, l'augmentation du prix des terres
a été de 7,3%. On observe cependant quelle est fortement
variable selon les régions et on peut imaginer quelle le sera
de plus en plus dici 2030 avec un manque de terres fortement ressenti
dans certaines régions, surtout si certaines hypothèses
évoquées se réalisaient, alors même que la
" déprise des terres " serait perçue dans dautres
régions comme une évolution inéluctable et tolérable.
[R] La société française éprouvera-t-elle des craintes quant à la qualité des sols dans 25 ans ? Sera-t-elle plus sensible à leur dégradation ?
Les craintes sont aujourdhui réelles mais restent
du domaine des spécialistes
Le rapport de la DATAR (2001) résume létat d'esprit de
la société française vis-à-vis de la qualité
des sols : " Bien qu'il soit généralement encore
assez difficile de les quantifier avec précision, divers processus
de dégradation affectent les sols ; même s'ils ne justifient
pas l'annonce d'une catastrophe imminente, ils demandent une plus grande
attention. "
La société est certes inquiète de la diversité
et de la complexité des produits potentiellement polluants, dont la
liste sallonge en permanence. Elle se préoccupe de la
diversité des cibles menacées : leau, lair,
les produits alimentaires eux-mêmes. Elle sait que le rôle du
sol est un rôle clé dans un certain nombre de processus concernant
le devenir des polluants et leur passage dans la chaîne alimentaire.
Mais sa perception de lévolution de la qualité des sols
reste encore vague.
Un exemple illustre ce décalage de perception de lacuité
des problèmes entre les spécialistes et la société
elle-même. Dans un récent rapport de la Commission des
communautés européennes, intitulé Vers une
stratégie thématique pour la protection des sols (2002),
laccent est mis sur trois problèmes majeurs : les stocks
de matière organique des sols sont en diminution ;
lérosion saccroît ; les contaminations locales
se développent. Les faibles taux de matière organique des sols
de la Beauce sont mis en exergue. Mais cela fait-il peur au citoyen
français ? On peut en douter dans la mesure où cela ne
fait même pas peur aux agriculteurs eux-mêmes, qui paraissent
s'en accommoder.
On pourrait dire la même chose de l'érosion. 5 812 dossiers
de demande de reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle,
correspondant à des coulées de boues, donc à des
phénomènes d'érosion des sols, ont été
déposés de 1985 à 1995 (Le Villio et al., 2001).
Mais ce sont essentiellement les collectivités locales, pour dégager
les voiries des atterrissements, les distributeurs deau, pour les
contaminations massives que ces épisodes produisent, et les habitants
situés dans les zones exposées, qui se sentent concernés.
Qui s'en soucie dans les médias, en dehors de quelques allusions
très épisodiques à des coulées boueuses pourtant
répétitives dans certains secteurs tels que le Pays de Caux
et certains vignobles ? Ce nest en tout cas pas la perte en sol
des terrains amont qui fait souci, dont les modes de production et les
aménagements ne sont pas réellement remis en cause ni
modifiés.
Des craintes perçues comme " fluctuantes "
ou " à trop long terme "
Parmi les quatre problèmes que Bornand (1997) identifiait
comme préoccupants et urgents en matière de qualité
des sols, deux illustrent les limites des craintes de la société.
Ce sont les problèmes de charges critiques et de gestion des
éléments traces.
Il y a quinze ans, la presse parlait beaucoup de lacidification des
pluies, de son rôle sur le dépérissement des forêts.
On finança alors des recherches sur les charges critiques liées
aux transports atmosphériques. Le thème était à
la mode. Depuis, le nombre darticles a fortement diminué. Les
forêts françaises nont plus été
considérées comme gravement menacées. Périodiquement,
toutefois, lintérêt pour ce problème rebondit.
Dautres problèmes constituent une menace perçue comme
trop lointaine par la société. Lexemple des
éléments traces métalliques, cuivre et zinc, est
révélateur. Dans des régions délevage intensif
où le hors-sol porcin est pratiqué (comme en Bretagne), la
presse sest souvent faite lécho dun risque de
phytotoxicité des sols consécutive à une accumulation
excessive de cuivre et de zinc. Mais le danger est présenté
à échéance dun siècle. La société
se passionne-t-elle pour cela ?
On est donc conduit, là encore, à se demander ce qui pourrait
faire changer l'attitude des gens dans les années à venir.
Des menaces sur la santé, imprévisibles, voire
mystérieuses
Lexemple de la potabilité de leau est
révélateur. Les Français sont désormais familiers
des problèmes des nitrates, du phosphore conduisant à
l'eutrophisation des eaux. Cela les gêne puisque cela les contraint,
localement, à acheter de l'eau minérale. Mais la peur s'est
estompée. En revanche, on peut penser que leurs craintes se raviveront
si vous leur dites, comme le fait le Commissariat général au
Plan (2001), qu'il faudra s'intéresser désormais à quatre
nouveaux problèmes : les perturbateurs endocriniens (molécules
organiques et organométalliques) ; les substances
médicamenteuses (antibiotiques, analgésiques, facteurs de
croissance
) ; les toxines algales (provenant de
cyanobactéries) ; les agents infectieux non conventionnels (comme
les prions responsables de la maladie de la vache folle). Et, plus
généralement, les pollutions biologiques (germes
zoo-pathogènes, phyto-pathogènes, OGM
). La
société demandera alors quon lui explique doù
viennent ces polluants et ce quils vont devenir dans le sol. Le sol
serait alors lobjet dune attention nouvelle, en particulier dans
le domaine de la biologie des sols, encore insuffisamment connue pour traiter
ces problèmes.
Une même hypothèse pourrait être développée
sur les risques sanitaires liés à la qualité de lair.
Les émissions issues du sol dont on parle viennent aujourdhui
de la volatilisation des pesticides ou, localement, de lammoniac, notamment
pour les agriculteurs et les habitants proches des zones rurales fortement
émettrices. Y aura-t-il, pour lair comme pour leau,
dautres polluants mis en jeu ?
Ces deux voies que sont leau et lair sont en pratique liées,
avec des reports possibles de pollution entre eux. La société
demandera une meilleure explicitation du rôle du sol et une
évaluation des expositions par lair et leau à ces
différents polluants. Elle demandera à ce que cette
évaluation porte sur différents niveaux dorganisation
spatiale, selon les territoires et leur usage (systèmes agricoles,
proximité urbaine
) et sur différentes catégories
de population (définies selon le métier, lâge,
la localisation, etc.).
Le consommateur demandera la traçabilité des
produits quil achète
La mode est à la traçabilité ; or
le sol sera de plus en plus perçu comme son maillon faible, comme
un milieu où se mijoteraient des réactions non
contrôlées, susceptibles de libérer dans la chaîne
alimentaire, au moment où l'on ne s'y attend pas, des produits dangereux,
dont des métaux lourds et des molécules organiques.
Cette crainte portera en particulier sur les composés traces (cadmium,
arsenic, mercure, plomb, etc.) et les produits organiques, dont les pesticides.
Ces produits ont une persistance très variable dans les sols. Elle
peut atteindre quelques décennies pour certains polluants (hydrocarbures
aromatiques polycycliques - HAP -, dioxines) et conduire ainsi
à des effets cumulatifs. Les sites industriels abandonnés,
sans que l'on sache exactement ce qui avait été stocké
dans les sols, les sols qui auraient reçu des produits radioactifs,
les sols situés à proximité dactivités
industrielles ou de traitement (rejet des fumées...) font et feront
peur. Plus généralement, lémission accrue de
composés traces dans latmosphère, qui sajoutent
à ceux issus des cycles naturels, fera également peur car elle
peut constituer un danger direct pour la santé. Lactivité
humaine, qui a fortement perturbé les équilibres
atmosphériques depuis lindustrialisation, a induit des rejets
massifs dans latmosphère, lapparition de nouvelles
espèces chimiques et in fine une mobilisation relativement
forte déléments traces piégés dans le sol.
Ces apports diffus peuvent également être source
dinquiétude.
[R] Les éléments
qui pourraient déterminer la perception et lusage des
sols
Des choix en matière de type d'agriculture et de modes
de financements des coûts environnementaux liés à cette
agriculture
Nous rappellerons ici le rapport Lacombe (2001) qui définit quatre
scénarios relatifs à lavenir de lagriculture
française :
- une agriculture " européenne protégée ",
fondée sur des aménagements à caractère
environnemental de la PAC ;
- une agriculture " industrielle ", avec un rôle dominant
de l'agro-alimentaire et de la grande distribution sur les modes de
production ;
- une agriculture " verte ", basée sur la notion de
terroir ;
- une agriculture " de services ", basée sur la
multifonctionnalité des territoires.
À chacun de ces scénarios correspondrait une vision distincte
du rôle du sol et donc des attentes probables des Français
vis-à-vis de ces sols. Par exemple, dans le scénario 2 de
lagriculture " industrielle ", les sols seraient très
étudiés sous laspect de leur aptitude à laisser
passer vers la chaîne alimentaire tel ou tel produit potentiellement
dangereux pour le consommateur. La biodisponibilité des métaux
lourds constituerait un problème majeur, car la préoccupation
des grands groupes agro-alimentaires serait déviter à
tout prix ce qui est arrivé dans le domaine de leau au groupe
Perrier, suite à la présence de benzène dans certaines
bouteilles. Dans le scénario 3, celui dune agriculture
" verte ", on insisterait davantage sur une meilleure connaissance
du rôle des sols dans l'acquisition de la légitimité
d'un terroir, d'une appellation contrôlée. Ceci impliquerait
une meilleure connaissance de la diversité des sols français,
de leur rôle dans la typicité des produits.
Dautres facteurs interviendront tenant au monde agricole lui-même,
touchant notamment à la demande de terres pour une utilisation
agricole : évolution démographique, désir de reprise
des terres par les fils dagriculteurs, désir dinstallation
de néo-agriculteurs, structure des exploitations agricoles (CNASEA,
2002). Les choix en matière de financement des coûts
environnementaux liés à la production agricole se
révèleront également décisifs quant à
la place accordée aux sols. Dans les régions délevage
hors-sol intensif, par exemple, la liaison au sol ne serait plus prioritaire
si lÉtat décidait de subventionner systématiquement
les procédés de traitement des lisiers, externalisant ainsi
les coûts environnementaux de cette production. Si, au contraire, le
gouvernement français décidait, sous la pression de la
société, à linstar des gouvernements hollandais
ou danois, de revenir à une véritable stratégie de
" liaison au sol " de la production, le rôle du sol serait
évidemment majoré aux yeux de la société.
Des choix en matière d'aménagement du
territoire
Le postulat est ici celui dune poursuite de la
décentralisation. Chaque région se sentirait alors responsable
de ses sols. Les régions pourraient avoir en la matière des
politiques différentes, conduisant à une perception
différente du sol selon les régions. Un exemple
révélateur est celui de la potabilité des eaux,
menacée par des teneurs croissantes en nitrates.
Nous ne prendrons qu'un exemple, celui des régions françaises
dagriculture intensive touchées par des teneurs excessives en
nitrates des eaux. Le citoyen y perçoit nettement, sous l'influence
des médias et des associations de défense de
lécologie, que le sol ne peut plus jouer de manière
satisfaisante son rôle de filtre épurateur vis-à-vis
de l'eau. Dans dautres régions, au contraire, et sous
linfluence dune forte publicité, le citoyen assimile
lidée que lassociation " bon paysage/bon sol/bon
sous-sol " peut localement bonifier leau de pluie qui traverse
cet ensemble. Cest un argument de vente pour nombre deaux
minérales, dans le Massif central notamment.
Dici à 2030, ira-t-on vers une spécialisation
délibérée des zones géographiques, certaines
régions se satisfaisant deaux juste au seuil de tolérance
(50 mg/l) ou, au contraire, ces régions garderont-elles lambition
de reconquérir de manière volontariste des eaux de
qualité ? Dans le premier cas, une connaissance
" correcte " des sols de ces régions serait suffisante.
Dans le second cas, des efforts gigantesques seraient alors à accomplir
pour mieux décrire le fonctionnement des sols et le contrôler
en liaison avec les cycles végétatifs.
Traces de vie
Volker van Ooort
[R] En conclusion
Il est probable que les gens seront amenés à
s'intéresser davantage à leurs sols dans l'avenir. Cette demande
se fera tant en terme de quantité que de qualité. En terme
quantitatif, elle devra arbitrer entre les différents usages du sol.
En terme de qualité des sols, elle portera sur le rôle du sol
dans les cycles environnementaux et leur impact sur la santé humaine
et la santé des écosystèmes continentaux, par voie de
conséquence. On peut ainsi tabler sur le fait que la société
aura envie à nouveau de se " ré-approprier " les
sols de son territoire, avec dautres exigences et les contreparties
juridiques que cela impliquera (limitations encore plus marquées du
droit d'usage : respect de charges critiques, pratiques encadrées...).
Des collectivités locales achèteront même des sols ;
on en note les signes précurseurs dans certaines régions :
des zones humides de fonds de vallée sont achetées en Bretagne
par des communes pour optimiser la fonction de dénitrification de
ces zones (lutte contre la pollution nitratée des eaux) et,
simultanément, pour créer des parcours de détente. On
doit cependant souhaiter que cette ré-appropriation se fasse sans
donner aux agriculteurs limpression quon les
" désapproprie " des sols dont ils avaient traditionnellement
la responsabilité. La société française va-t-elle
" réapprendre ses sols " (Aviron-Violet, 2002 ; Boiffin
et Stengel, 1999 ; Robert , 1996) ? Cela supposera, à
nos yeux, la satisfaction des quatre conditions suivantes :
1) Que linventaire de la demande sociale sur le sol contribue
à construire les grands axes de recherches sur les sols (Latour, 1999).
Les pouvoirs publics devraient favoriser des recherches sur le sol pris comme
une entité globale, car la diversité des problèmes qui
risquent de surgir et qui mettraient en cause le rôle du sol interdit
de n'étudier que telle ou telle facette réductrice du sol,
pour traiter un problème particulier, quelque important et à
la mode quil soit.
2) Que des dispositifs de surveillance des sols soient mis en place
pour quantifier les évolutions, identifier les temps de réponse
à des modes de gestion du sol pour in fine réduire les
peurs irrationnelles. Les Français voudront savoir " ce quil
en est ". De ce point de vue, on peut se féliciter de la
création récente en France du Réseau multi-institutionnel
de surveillance de la qualité des sols (Arrouays, 2002) et de la
réelle prise de conscience du problème de la qualité
des sols à léchelle européenne (CEE, 2002).
3) Qu'un gros effort soit entrepris, mettant à l'uvre
non seulement des agronomes ou des spécialistes du sol, mais
également des sociologues, des historiens, des spécialistes
des religions, pour savoir ce que représente le sol dans l'imaginaire
de l'homme, dans sa culture, y compris dans sa dimension philosophique et
religieuse
(Lahmar et al., 2001) (2). Il nous
faudra analyser beaucoup plus en détail pourquoi le sol serait porteur
aux yeux de notre société d'aménités positives.
Pourquoi ne pas imaginer un jour des " conférences de
citoyens " consacrées aux sols ? De telles initiatives ne
devraient pas se limiter aux seuls sujets à la mode dans les médias
(OGM, changement du climat) ?
4) Enfin qu'une démarche de sensibilisation de masse soit entreprise,
notamment au niveau de l'enseignement secondaire. L'enseignement sur les
sols est trop peu présent dans les ouvrages pédagogiques,
malgré quelques progrès récents. Les élèves
de lycée savent tout (ou devraient tout savoir d'après le contenu
de leurs ouvrages pédagogiques) sur la tectonique des plaques, le
volcanisme, le phénomène El Niño. Ne devraient-ils pas
en savoir un peu plus sur le fonctionnement de leurs sols ?
Nous sommes persuadés que les citoyens de notre pays, dans un proche
avenir, seront conduits, même si une partie seulement des hypothèses
précédemment évoquées se confirmait, à
se considérer comme des " lieu tenants " vis-à-vis
des sols de leur territoire. Nous espérons quils reprendront
à leur compte la phrase célèbre : " Nous
nhéritons pas de la terre de nos ancêtres, nous ne faisons
que lemprunter à nos enfants ".
(1). La submersion dune partie non
négligeable des terres littorales françaises par suite dun
réchauffement du climat et dune remontée du niveau de
la mer na pas été prise en compte ici, car elle semble
à échéance plus lointaine, celle de 2100. Ce scénario
fait de plus lobjet de controverses scientifiques. Pour les mêmes
raisons, les conséquences du probable réchauffement climatique
sur la production agricole à léchelle mondiale nont
pas non plus été prises en compte. Lévaluation
des conséquences de ce réchauffement probable sur les sols
eux-mêmes (changement de leur comportement hydrique, de leurs
propriétés de réflectance, des modalités de
minéralisation des matières organiques
) et sur leur
productivité ne fait que débuter.
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(2) Dans les trois grandes religions
monothéistes pratiquées en France, le christianisme, l'islamisme
et le judaïsme, le sol est considéré comme un don de Dieu.
" Dieu leur dit : soyez féconds, emplissez la terre et
soumettez-la. " Ce pouvoir confié à lhomme reste
un pouvoir de service et de sollicitude.
[VU]
[R] Références
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