Un exemple de développement durable dans la Pampa
argentine
L'estancia Maraco en 1958 et en 1998
1. L'estancia Maraco en 1958
2. L'estancia Maraco en 1998
3. Stabilité et flexibilité du système
de production de Maraco
4. Réflexions sur les changements de l'agriculture
en Argentine
Encadré 1. L'observation de quelques parcelles
Encadré2. Bref rappel historique de l'agriculture
argentine
Cette monographie peut être qualifiée de " tranche de vie ".
En effet, il s'agit du regard porté par un économiste et un
agronome sur une estancia (1) argentine
et sur son système de production à deux dates distantes de
quarante ans, en 1958 et en 1998.
L'évolution observée est le reflet d'une stratégie qui
vise, tout en s'ajustant aux multiples incitations du marché et aux
évolutions de la politique et de ses impacts sur l'agriculture, à
assurer, dans un milieu fragile, la viabilité de l'entreprise et à
renouveler les facteurs naturels de production. L'estancia est située
dans une zone de la pampa (figure 1) semi-sèche, dont les sols
légers sont très sensibles à l'érosion
éolienne. Le choix d'une orientation de production vers la culture
avec le recul, voire l'abandon de l'élevage, est possible, ce qui
n'est pas le cas dans la pampa humide à l'est. La stratégie
des responsables de l'estancia de Maraco est intéressante à
analyser dans la durée, car elle repose sur le principe d'un
équilibre renouvelé, ajusté, mais permanent entre
l'agriculture et l'élevage.
Les transformations observées sont également le reflet d'une
stratégie familiale qui est, elle-même, révélatrice
de certains faits de l'histoire de l'agriculture argentine. Une telle analyse
permet de repérer des écarts forts qui ne se perçoivent
souvent pas ou difficilement lors d'une analyse faite sur une courte durée.
Certes, il s'agit d'un cas qui ne peut en aucune façon être
considéré comme représentatif des transformations agraires
des quarante dernières années, mais son étude met en
lumière des indicateurs concrets des adaptations qu'a dû faire
une famille dans la gestion d'une entreprise importante de la Pampa. Ce regard,
ponctuel et dans la durée, nous paraît un complément
éclairant des démarches historiques fondées sur les
décisions et les événements qui ont marqué les
dernières décennies du pays.
Les informations recueillies au cours du séjour de 1958 sont
indiquées dans la première partie. Dans la seconde sont
indiquées les observations faites en 1998. Enfin une troisième
partie est consacrée à une analyse des facteurs de stabilité
et d'adaptation de l'estancia pendant cette période et à une
réflexion sur les profondes transformations en cours dans l'agriculture
argentine : morcellement des exploitations, évolution des systèmes
de production, intensification de la production, investissements
[R] 1. L'estancia Maraco en 1958 (2)
Le contexte
Quatre cents kilomètres séparent la capitale fédérale
de la petite gare d'Andant (nom français), sur la ligne de chemin
de fer General Belgrano, allant à Bahia Blanca.
Après les interminables faubourgs miséreux et
désordonnés de Buenos Aires, sorte de zones ou villa
miseria, on traverse une importante ceinture de terrains qui font l'objet
de spéculations foncières continuelles et qui sont laissés,
pour la plupart, à l'abandon. Plus au Sud, c'est une pampa bocagée
où domine la production laitière (cuenca lechera, ou bassin
laitier de Buenos Aires).
Au-delà c'est l'immense plaine où les cultures de
céréales, de maïs et de tournesols, alternent avec de
grandes parcelles de prairies clôturées et chargées
d'animaux.
Andant est une gare comme la majorité de celles de la ligne. On y
voit le cargador qui est un couloir en pente permettant d'embarquer
les animaux, de grands hangars de stockage de grains, un petit quai, et un
enclos pour le troupeau du chef de gare. Autour se regroupent quelques
bâtiments : un almacen ou ramos generales : lieu de
ravitaillement où l'on trouve de tout, depuis la brosse à dents
jusqu'à l'éolienne pour monter l'eau, une école en briques
rouge, un boliche où les gauchos viennent boire, causer et
jouer, la boutique de deux ou trois artisans et quelques bureaux de
fonctionnaires (l'alambrador ou l'homme qui pose et répare
les clôtures, le menuisier, le facteur...). Le tout est recouvert d'une
pellicule jaunâtre de poussière venant de la route qui,
parallèle à la voie de chemin de fer, traverse cette sorte
de village.
A quinze kilomètres d'Andant, l'estancia Maraco d'Henri Capelle
s'étend sur 5 400 ha. Les propriétés voisines ont
été progressivement, soit rachetées par les locataires,
soit loteadas, c'est-à-dire partagées. D'exploitations
de 20 à 30 000 ha à leur création, on est passé
à des superficies voisines de 5 000 ha.
Figure 1. Localisation de l'estancia Maraco
Les noms des propriétaires voisins sont significatifs quant à
leur origine, Ginestet, Masurel, Dudignac, Uriburu, Etchegaray. Très
peu de gros propriétaires vivent sur place ; ils supervisent la conduite
de l'estancia depuis Buenos Aires. H. Capelle fait partie de ceux qui n'ont
pas succombé à l'attraction de la capitale.
Son père était gérant d'une terre de 30 000 ha appartenant
à une société française du Nord qui s'est
progressivement morcelée. C'est en 1950 qu'H. Capelle reprend
l'exploitation familiale. Il est propriétaire de 1 800 ha sur les
5 400 de l'exploitation.
L'estancia est composée de sols sableux, humifères, riches,
bien drainés et homogènes. La pluviométrie de 750 mm
est répartie surtout en automne et au printemps.
Maraco est une estancia productrice de viande parmi les plus évoluées
de la région. En 50 ans, les trois races, Shorthorn, Angus et enfin
Hereford ont été successivement élevées. Le troupeau
est composé de 4 300 têtes permettant une vente annuelle de
600 novillos de 21 mois. Il y a également 1 800 ovins
(corriedales) produisant annuellement 200 reproducteurs et 10 tonnes
de laine.
Les progrès techniques sont facilités par le fait qu'H. Capelle,
ingénieur agronome, fait partie d'une association d'éleveurs,
appelée CREA (Consortio Regional de Experimentacion Agricola)
inspirée des CETA français (centres d'études techniques
agricoles). Ce CREA est le premier groupement professionnel de ce genre en
Argentine. Il regroupe 12 estancieros autour d'un technicien moyennant
une rétribution d'1 peso par an et par hectare. Le technicien maintient
une liaison constante avec le centre de recherches le plus proche. Aux
problèmes qui se posent aux CETA, s'ajoute celui d'une extrême
dispersion dans l'espace des membres du groupe. H. Capelle reçoit
régulièrement le Bulletin des CETA et suit de très
près leur évolution.
Malgré son caractère particulièrement évolué,
Maraco représente un type d'exploitation caractéristique de
la Pampa centrale. Sa structure et son fonctionnement sont proches de ceux
de beaucoup des grandes et moyennes estancias d'élevage de cette
région.
Aucun point de repère ne permet de situer et de délimiter
l'estancia. Seuls, apparaissent, rompant la rectitude de l'horizon, des bosquets
d'eucalyptus, des silhouettes d'éoliennes, des animaux, et un réseau
très lâche de clôtures de fil de fer. L'un de ces bosquets
cache le cur de l'exploitation ; c'est le casco. Là,
entouré d'un parc boisé se trouve la maison de l'estanciero.
Une fois entré par l'allée majestueuse qui mène à
la maison, la plaine semble avoir disparu, le casco est un refuge où
l'arbre a permis de créer un îlot et un microclimat qui contrastent
avec la plaine pampéenne. Dans le casco, il y a un moulin pour
l'eau et une quinta ou verger permettant à l'estancia de vivre le
plus possible sur elle-même. À 200 m se trouvent les
galpones ou hangars pour les peaux et les grains, à
côté desquels sèchent des cuirs tendus entre deux troncs.
Chaque jour, un puestero (ouvrier agricole chargé de surveiller
une partie de l'estancia) fait le tour d'un ensemble de parcelles ou
potreros, repérant les bêtes mortes. Il dépèce
les animaux et les emmène au cementerio. Sur les prairies et
aux bords des routes, les nombreuses carcasses d'animaux morts indiquent
la faible valeur que l'on attribue à la bête. Plus loin, c'est
le logement très rudimentaire des ouvriers ou peones. Seule
la coquette maison du capataz indique une présence féminine.
Puis ce sont les prairies, clôturées en parcelles de 200 ha
environ où les animaux pâturent toute l'année.
Il y a différents types d'abreuvoirs ou aguadas ; le plus courant
est composé d'une éolienne alimentant un tanque australiano
ou réservoir en tôle ondulée, souvent placé à
la croisée des clôtures de quatre potreros. Il y en a
vingt à Maraco. Pour plus de sécurité, il existe des
jaguel (sorte de noria) qui peuvent être utilisés au
cours des rares périodes sans vent. Il n'y a pas de bâtiment
pour l'abri des animaux ; ceux-ci demeurent toute l'année dans des
parcs avec clôtures dont la rupture peut avoir de graves effets. Aussi
doivent-elles être à la fois souples pour supporter les chocs
d'animaux qui se battent et très résistantes. Un des ennemis
de la clôture est le vent qui, en hiver, accumule le long des
alambrados des mauvaises herbes sèches comme le cardo
russo, créant un obstacle au vent auquel les piquets ne peuvent
résister.
Une des principales tâches du puestero est de surveiller le
bon état des clôtures. Il inspecte une section de l'estancia,
soit 30 km de clôtures sur 90 que possède Maraco ; il est à
cheval et porte une série d'instruments qui lui permettent de
réparer momentanément une brèche avant de faire appel
à l'alambrador.
La pratique du lasso, qui fut longtemps l'unique moyen de séparer
un animal du troupeau, est actuellement remplacée par la manga,
sorte de couloir où les animaux sont poussés un par un et où
ils peuvent être immobilisés par une mâchoire en bois
qui les serre à l'encolure. Des portes latérales permettent
de réaliser les diverses opérations : marquage, piqûre,
palpé rectal, écornage. La manga est suivie du bain,
el bano, longue tranchée en ciment où l'animal est
entièrement immergé. Il sort ensuite sur une plate-forme de
ressuyage. Ce système permet un travail rapide sans heurts pour l'animal
comme avec le lasso.
La Pampa est parcourue par des vents violents et l'animal doit trouver un
abri ou reparo, surtout face aux vents froids et humides du sud-est,
froids et secs du sud-ouest, d'où l'existence de bosquets d'eucalyptus
de formes variables, en T, en U ou en allées. Outre le rôle
d'abri, ils servent à fixer les dunes. Cette essence a une croissance
rapide et des traitements permettent de l'utiliser pour remplacer les anciens
piquets de clôtures en quebracho
(3). Maraco a actuellement 100 ha de plantations, qui
ne peuvent être commercialisés vu l'état des routes.
De grandes tours rectangulaires de briques recouvertes d'argile, sous lesquelles
on met le feu, s'élèvent dans la plaine. L'estanciero utilise
ainsi une partie du sol agricole comme matériel de construction.
Un système de polyculture-élevage semi extensif
La structure de l'exploitation est complexe et demande une organisation
importante. La complexité du système vient du fait que l'estancia
réalise la cria (l'élevage) et l'invernada
(l'embouche). Les estancias de la Pampa sont le plus souvent
spécialisées dans l'élevage à l'est (Cuenca del
Salado) et dans l'embouche à l'ouest. Maraco se situe dans la zone
intermédiaire. La complexité provient également de la
présence d'un élevage bovin associé à un
élevage ovin intensif.
Maraco, 1958. Lot de Corriedale. 2 peones. Clôture
à 7 fils dont 1 barbelé. Au fond: bâtiment d'exploitation
et logement en bordure du casco
Le système de cultures
Une moitié des terres de Maraco est en culture chaque année.
Les vieilles luzernières occupent l'autre moitié. La charrue
a éliminé les différents pastos originels : paja
colorada, pasto puna, pasto amargo, cortaderas, pour implanter la culture
fourragère. La rotation culturale à Maraco est la suivante
:
- 6 ans de luzerne pâturée, d'une façon quasi continue
tout au long de l'année ;
- 1 an de céréales d'hiver (seigle, ou seigle et avoine qui
se resèment souvent d'eux-mêmes. C'est alors la céréale
guacha ou bâtarde, que l'on garde une année
supplémentaire). La luzerne est semée dans une céréale
d'hiver pâturée ;
- un fourrage d'été comme le sudan-grass, le sorgho, parfois
le maïs souvent répété plusieurs années.
Le calendrier fourrager comprend des céréales en hiver et au
printemps, du sorgho en été, et de la luzerne pâturée
en tout temps. Malgré une pousse quasi-continue de la luzerne, une
époque de repos est généralement réservée
au printemps pour assurer une longévité suffisante. La luzerne
est dans l'exploitation la culture clef, elle représente la base
fourragère, et assure par sa souplesse végétative une
grande sécurité en toute saison. C'est une culture soignée.
Le sudan-grass est utilisé comme pâturage d'été.
Le maïs est peu rentable ; il est progressivement remplacé par
le sweet sorgho pour l'engraissement de bouvillons préparés
pour l'exposition régionale de la petite ville de Daireaux.
De nombreuses précautions doivent être prises contre le vent.
Les labours réalisés avec une charrue à disques sont
superficiels. La herse souterraine qui est équipée d'une barre
quadrangulaire tournant à quelques centimètres de profondeur
coupe les racines des mauvaises herbes en modifiant peu la surface du sol.
Les vents soufflent au printemps, aussi les labours se pratiquent-ils surtout
en automne. Par ailleurs, l'effet des troupeaux au pâturage est
surveillé de près. L'existence de nombreuses dunes vives dans
la région est le résultat d'un chargement excessif des parcelles
en animaux.
L'agriculture est déconsidérée. La mécanisation
qui, en France, contribue à maintenir dans l'agriculture des jeunes
ruraux n'a pas, dans cette région, diminué le mépris
que manifeste l'homme d'élevage qui va à cheval, envers
l'agriculteur, le peón qui est à pied. Le manque de main-d'oeuvre
se fait surtout sentir dans le domaine de la culture. Celle-ci se développe
cependant sous la forme d'entreprises qui se déplacent d'estancia
en estancia.
Le système d'élevage bovin
L'estancia réalise la cria (l'élevage) et l'invernada
(l'embouche).
Les techniques de l'invernada sont relativement simples ; une
spécialisation quasi-industrielle permet d'adopter un rythme de production
accéléré. La cria nécessite par contre un grand
sens de l'élevage, mobilise de nombreux savoir-faire et demande une
connaissance zootechnique plus que commerciale. En effet, le criador
organise la sélection et doit faire face aux problèmes
de reproduction, de croissance, d'alimentation et de santé des animaux.
Il divise le troupeau en un grand nombre de lots d'animaux et met en uvre
une organisation méticuleuse et un contrôle continu.
Les naissances sont échelonnées de mars à septembre
(automne-hiver). Des lots de mères avec leurs veaux sont constitués
suivant l'échelonnement des mises bas.
A partir du 1er mai, les taureaux (5% du troupeau) sont introduits dans les
différents enclos. Ils sont remplacés tous les 20 jours et
restent jusqu'en novembre-décembre. Ils proviennent des planteles
ou noyaux de reproducteurs. En juin se réalise la castration,
le signalement aux oreilles, qui indique l'âge, et les vaccinations.
Les bêtes sont saillies entre deux et trois ans ; celles qui ont des
retards de mise bas sont vendues.
Le sevrage des veaux a lieu de 8 à 12 mois, et après le marquage
et une vaccination anti-charbonneuse, les mâles vont être
séparés (décembre).
Parmi les quelques 600 femelles, les 300 meilleures sont conservées
comme reproductrices, et parmi les 300 autres, les 100 meilleures sont vendues
comme reproductrices, les 200 restantes sont engraissées, puis à
un an et demi vendues pour la boucherie.
Les mâles sont placés sur de bons pâturages d'été
(sudan-grass, sorgho), en avril ils sont traités contre la gale, puis
sont placés tout l'hiver sur des pâturages de seigle, seigle-avoine,
et seigle luzerne.
Dès 21 mois, les premiers lots de novillos vont à la vente
qui dure environ 6 mois à partir de la fin de l'hiver. 600 novillos
de 400 à 450 kg sont ainsi expédiés par an.
Quelques taureaux de grande valeur en provenance des cabañas
vont produire par paliers successifs un nombre de taureaux suffisant pour
les besoins du rodéo
général
(4). Le plantel (foyer de reproducteurs) est
un terrain de 800 ha éloigné de l'estancia proprement dite
de quelques kilomètres et divisé en trois sections. Des lots
de vaches inscrites sont mis avec quelques taureaux T1 provenant des
cabañas de la province de Buenos Aires et produisant des taureaux
T2. Ceux-ci seront répartis dans des lots différents suivant
l'âge des femelles qui produisent des taureaux T3. À 2 ans,
ces taureaux rejoignent le troupeau de femelles où ils resteront 4
à 6 ans. L'estancia utilise 90 taureaux T par an.
H. Capelle a constaté que la mortalité en cours de service
des taureaux était variable selon les races. Il l'a évaluée
à 10% pour les Shorthorn, à 9% pour les Angus, et à
6% pour les Hereford.
Les reproducteurs représentent une très lourde charge ; ils
exigent 800 ha et un personnel qualifié. Il faut soigner un grand
nombre d'animaux dont la valeur de reproducteurs se dilue progressivement
aux différents paliers de sélection.
Maraco produit 180 kg de viande bovine, par hectare et par an. D'autres estancias
ont un rendement supérieur mais ne pratiquent pas la cria : l'estancia
commercialise 600 t de viande par an.
Autrefois les troupeaux étaient vendus à Buenos Aires. Pendant
plusieurs jours, des troperos menaient le troupeau le long des larges
routes en terre de la province. Maintenant deux moyens sont utilisés
: le camion, plus sûr et plus rapide ou le train, plus économique.
Les animaux sont vendus soit aux frigorifiques, qui payent au rendement en
viande, soit pour la consommation au marché de Liniers de Buenos Aires,
qui paye au poids de l'animal. Dans ce dernier cas, le camion est plus
intéressant car, étant plus rapide, la merma (perte
de poids au cours du transport qui peut s'élever à 8 ou 10%
du poids de l'animal) est moindre.
Un certain nombre d'animaux sont vendus dans les foires locales ou
remates (5). Chaque centre urbain
possède, en effet, un carreau de foire constitué d'une série
de boxes où sont placés les lots en vente. Au centre se situe
le corral où les animaux sont présentés aux acheteurs
par un martillero ou rematador : commissaire priseur qui se
charge de la vente aux enchères. Les martilleros dépendent
le plus souvent de grosses sociétés comme la Casa Bullrich
qui organise les remates (6).
Le système d'élevage ovin
Le troupeau ovin comprend 1 800 bêtes de race Corriedal. Avec ce troupeau,
le chargement moyen sur l'exploitation est de 1,3 UGB
(7) par hectare (moyenne de la province : 0,75).
Le schéma de l'élevage ovin est le suivant :
- naissances d'automne (mars) ;
- à 2 mois, en mai, les bêtes sont marquées. Les moins
bien conformées sont castrées ;
- à 5 mois, a lieu le sevrage des jeunes béliers qui sont mis
sur les meilleurs pâturages d'hiver de seigle-avoine ou seigle ;
- à 7 mois (10 octobre), c'est la tonte, et le sevrage des agneaux
pour l'engraissement ;
- à 8 mois (1er novembre), les béliers sont mis avec les
mères. Différents lots sont constitués : les mâles
et les femelles engraissés et vendus à 1 an et demi, les
mâles reproducteurs et les femelles reproductrices ;
- à 15 mois (juin), les jeunes béliers sont marqués
par une Commission de l'Association des éleveurs de Corriedal de Buenos
Aires et la vente des reproducteurs a lieu à partir de septembre en
pleine laine.
Sur les 500 mâles, 200 agneaux entiers sont vendus comme reproducteurs
au cours d'une vente aux enchères qui a lieu à l'estancia une
fois par an. Les 15 meilleurs étant conservés sur l'exploitation.
Les 300 agneaux restant sont vendus pour la boucherie à 1 an.
Sur les 500 femelles, les 400 meilleures sont conservées, les autres
partent comme reproductrices à 1 an et demi.
A cette production de viande s'ajoute 10 t de laine qui sont vendus au
marché lainier d'Avellanada près de Buenos Aires.
En octobre 1958, le revenu brut par hectare était de 600 pesos, le
prix de location de la terre était de 100 pesos par hectare, le prix
d'achat étant de 4 000 pesos à l'hectare.
Maraco a adopté un type d'élevage bovin semi-intensif, associant
la cria et l'invernada à un élevage ovin. Dans
ce système complexe, le savoir-faire de l'éleveur est absolument
nécessaire, ainsi que le sens du commerce et l'esprit d'organisation
industrielle.
Maraco, 1998. Poltero des mères avec leur premier veau. Les mises bas suivantes se font dans le saldado. Dans le fond, à gauche, le casco.
[R] 2. L'estancia Maraco en 1998
Maraco est restée une très grande exploitation mixte de polyculture-élevage qui associe cria et invernada. Mais quelques grands changements ont été réalisés depuis 1958.
L'évolution des structures
La surface de l'exploitation a changé par achats et par locations.
H.Capelle loue à Rauch (situé à quelque 300 km de Maraco
dans la cuenca du Rio Salado) 600 ha de terres pour l'élevage de 3
000 jeunes bovins. La location de ces terres correspond à 45 kg de
viande/ha/an. Dans la région de Maraco, les loyers sont de 100 kg/ha
de viande. La location des terres de culture est de 120 kg/ha.
Il achète en 1996, à Pehuajo (à 50 km de Maraco), 600
ha à très bas prix à cause des inondations (500 pesos/ha).
Ces nouvelles surfaces participent principalement à l'atelier de cria
(système veaux sous la mère). Cependant, les premières
mises bas sont faites à Maraco, ce qui facilite leur surveillance
; les mères sont ensuite envoyées à l'ouest. Il achète
également 600 ha de cultures à côté de la petite
ville d'Andant.
Les activités se sont diversifiées. La famille Capelle acquiert
une participation de 50% dans une entreprise de service et de commercialisation
à Bahia Blanca, qui stocke et vend des céréales mais
aussi des engrais, des produits de traitement.
L'estancia s'est fortement équipée : 7 tracteurs dont 2 gros
tracteurs brésiliens, un argentin, un John Deere
(8). Ce matériel sert à réaliser des
travaux pour d'autres agriculteurs. Le paiement peut se faire soit au
pourcentage, dans ce cas les dépenses sont partagées de même
que les gains, soit en location annuelle. Avec ce dernier système,
il n'y a pas de sécurité de location d'une année sur
l'autre. D'une manière générale ce système permet
une régulation dans le développement local car ce sont les
agriculteurs en difficulté financière passagère qui
donnent à louer les terres. La location leur permet de disposer de
l'argent nécessaire pour démarrer un cycle de production.
L'exploitation des monte existants a été catastrophique.
" Nous avons fait une mauvaise opération financière et technique
" nous déclare H. Capelle. Les parcelles, dans lesquelles les arbres
ont été coupés à environ un mètre du sol,
présentent un aspect d'abandon et de désordre. L'arbre est
un paradoxe pour les producteurs qui pratiquent la culture et
l'élevage.
Certaines parcelles boisées ont disparu.
Pour la culture, l'arbre représente une gêne alors que pour
l'élevage il est un atout. Une partie des arbres ont disparu de
l'exploitation à cause des inondations répétées.
A ce sujet on observe une forte évolution car en 1958 les boisements
représentaient un projet important de l'aménagement de
Maraco.
Le casco reste installé sur une ancienne dune. Les parcelles
ont été subdivisées en tenant compte essentiellement
de l'hétérogénéité des sols.
Il y a eu installation de silos pour les semences. Les grains vendus sont
menés aux silos des gares de Fieri et d'Andant. La moisson est faite
en entreprise.
L'évolution des systèmes de culture et
d'élevage
La luzerne reste le pivot des systèmes de culture. Elle est en
général gardée 4 ans. Toutes les terres sont assolées
en dehors de quelques zones de pasto lloron qui sont brûlées
tous les 3 ou 4 ans. Selon les parcelles, la durée des cultures entre
deux luzernes est variable. Le sudan-grass et le sweet-sorgho ont été
abandonnés. Les rendements moyens ont augmenté : 12 à
14 q en tournesol, 8 à 9 en maïs, 35 à 40 en blé.
Les surfaces en culture ont augmenté mais H. Capelle cherche à
garder 45% de la surface en luzerne. Le maïs est devenu très
important, le tournesol a été introduit, de même que
le verdeo (avoine semée pour le pâturage d'hiver et
pâturée environ 4 fois). Le blé d'hiver est également
important. La technique du semis direct a été introduit pour
réduire les dangers d'érosion éolienne (sols sablo-limoneux)
et pour utiliser au mieux la main d'oeuvre et le matériel (éviter
les pointes de travail en juin).
L'élevage ovin a été abandonné autour de 1978.
Seuls 130 ovins sont gardés pour une utilisation interne. L'abandon
est dû au bas prix de la laine
(9).
La race Hereford sans cornes reste la race bovine de l'estancia mais deux
systèmes d'élevages se juxtaposent :
- le premier, proche du système d'élevage de 1958, est un
système de cria-invernada mais la cria qui se
déroulait entièrement sur l'exploitation est en grande partie
faite sur les terres acquises dans l'ouest (cuenca del Salado - sevrage des
veaux à 4 mois, première mise bas à 18-20 mois) ;
- le second système est une embouche d'animaux de toutes races,
achetés à 100 kg et revendus à 400-420 kg (2 800 veaux
achetés/an). C'est apparemment ce qui rapporte le plus aujourd'hui.
Ce n'est pas ce qui plaît le plus à H. Capelle, qui est avant
tout un éleveur.
L'insémination artificielle a été introduite, mais
l'estancia garde cependant 80 taureaux pour la vente de reproducteurs. La
sélection se fait sur le troupeau de femelles (ils gardent 500 mères
sur les 3 000). La vente ne se fait plus à Liniers mais au poids des
carcasses dans des abattoirs privés (marché national).
Il y a introduction de la clôture électrique, qui est encore
peu répandue dans le secteur.
En fin d'hiver (période difficile), on observe des luzernes encore
très fournies et des animaux en très bon état. La
récolte des fourrages en balles rondes est récente ; c'est
une sécurité mais elles ne sont pas utilisées chaque
année.
Henri Capelle a essayé d'introduire la race Charolaise mais il a
rencontré deux problèmes :
- des mises bas difficiles qui obligent à une surveillance étroite,
ce qui est contradictoire avec les systèmes d'élevage
pampéens ;
- le cycle de production est long. Il faut vendre les animaux à 600
kg pour arriver à une qualité de viande équivalente
à celle des Hereford.
Il y a une centaine de chevaux sur l'estancia.
Le système de gestion
Trois ménages participent à la direction de l'estancia en plus
d'H. Capelle qui " tient " l'ensemble et assure la cohérence de
l'édifice. Il y a spécialisation des fonctions : le fils Martin
(48 ans) s'occupe des cultures, le gendre Ignacio (45 ans) s'occupe de
l'élevage. Tous deux sont ingénieurs agronomes et habitent
à l'estancia ; le gendre Ricardo Negri (économiste) s'occupe
à Buenos Aires de l'administration. La succession d'H. Capelle,
âgé de 80 ans, est en cours. Il a 19 petits enfants, dont plusieurs
font des études d'ingénieurs agronomes et sont
intéressés par le campo.
L'estancia compte plus d'une trentaine d'employés (dont 3
puesteros et 7 tractoristas), vivant pendant la semaine dans
l'estancia. Au moment des travaux et compte tenu des distances, les ouvriers
partent travailler sur les parcelles pour plusieurs jours. Ils logent dans
des caravanes et reçoivent tous les deux jours la nourriture. Ce
système permet de réduire les temps de déplacements.
Le camion qui répartit la nourriture fournit également le gasoil,
les engrais, les semences, les pièces de rechange ; il transmet
également les ordres relatifs aux différents ateliers de travail.
A l'intérieur de l'estancia, la communication entre les
propriétaires et avec les ouvriers se fait par radio.
H. Capelle a conservé l'élevage, ce qui représente un
gros capital (3 000 à 5 000 pesos par vache). Il aurait pu choisir
la capitalización (10),
mais il a préféré rester éleveur.
L'observation des sols d'une dizaine de parcelles de l'estancia (encadré
ci-contre) permet de faire quelques remarques sur les stratégies
techniques et sur la conduite des systèmes de culture. Les sols
légers limono-sableux qui dominent à Maraco ont un faible taux
de matière organique. Leur structure apparaît très sensible
à la succession des cultures et aux conditions d'utilisation des
parcelles. Le rôle des mélanges de luzerne-graminées
sur l'état structural est clair et l'on comprend la règle retenue
par H. Capelle de ne pas descendre en dessous de 45% de la surface en luzerne
dans l'assolement. Mais il ressort également la difficulté
de maintenir ce pourcentage sur chaque parcelle. Elles sont nombreuses dont
l'histoire culturale ne respecte pas la règle agronomique fixée
(H. Capelle dispose d'un enregistrement de l'histoire culturale de toutes
les parcelles de l'estancia depuis 1972 qui confirme cette observation).
Dans ce cas, les sols sont compacts et colonisés de façon
très irrégulière par les racines des cultures. Les
techniques de travail du sol et les conditions dans lesquelles s'effectue
le pâturage semble fortement contribuer à ce compactage, ce
qui explique l'attention toute particulière que porte H. Capelle à
leurs effets. Un exemple est l'introduction du semis direct qui présente
des avantages notamment pour réduire l'érosion éolienne
mais qui, appliqué dans certaines conditions d'humidité, peut
produire un sol compacté. Un autre exemple est l'effet du pâturage
réalisé dans les chaumes de maïs.
Éléments de perspective
Deux questions majeures se posent à Maraco : Comment à l'avenir
éviter le morcellement de l'exploitation ? Quelle forme donner à
l'association agriculture et élevage ?
En ce qui concerne le morcellement, il s'agit de garder la structure
foncière, les 5 400 ha en propriété et les 600 ha en
location de longue durée, qui leur permet des économies
d'échelle importantes. C'est un problème important pour les
exploitations du pays actuellement. Dans la zone, les exploitations de moins
de 1 000 ha ont du mal à survivre, d'où le nombre d'agriculteurs
en difficultés : endettement important, diminution du nombre des
exploitations, et désertification dans certaines zones.
Pour l'avenir de Maraco, différentes hypothèses peuvent être
envisagées. Dans la première, le système continue dans
sa forme actuelle, sous une forme apparentée aux GAEC français.
Dans la seconde, il y a création d'une société. Enfin
l'estancia peut être partagée.
Dans ce dernier cas, la " tradition Capelle " est abandonnée et chacun
des fils participant actuellement à la gestion de l'estancia hérite
d'une partie de l'entreprise.
Dans le cas de la première hypothèse, le système Maraco
se prolonge. H. Capelle partage les terres, les animaux, et le matériel.
La division des tâches est maintenue avec partage des
bénéfices.
L'hypothèse de création d'une société et de partage
des parts suppose la mise en place d'un système de gestion.
Quel que soit le choix organisationnel opéré, le type
d'élevage et sa place dans l'exploitation demeurent un facteur clé
de son évolution. Ils diffèrent selon la formule retenue pour
l'estancia à l'occasion du changement de génération.
Le troupeau de vaches allaitantes que H. Capelle, avec sa culture et sa passion
d'éleveur, a cherché à maintenir à tout prix,
risque de disparaître. Le danger réside sans doute dans la tendance
actuelle (prix favorables) à l'augmentation des cultures de vente.
Les observations faites, en 1998, dans les parcelles de l'estancia confirment
ce danger. Qu'est-ce qui va remplacer la luzerne dont le rôle
bénéfique est évident pour la fertilité de sols
et pour les systèmes de culture ?
Figure 2. Répartition interannuelle et intra-annuelle de
la pluviométrie à Maraco en mm de pluie
E: janvier; N: mars
[R] 3. Stabilité et flexibilité du système de production de Maraco
Réflexions d'Henri Capelle
" Il y a deux sources de fragilité de notre agriculture, c'est
l'écologie et l'économie et deux grandes incertitudes, c'est
le climat [cf. le graphique de répartition des pluies de 1921 à
1992, fig. 2] et l'économie. Le plus délicat, c'est la gestion
de l'ensemble par un ajustement constant vis-à-vis de ces deux
incertitudes ".
" À Daireaux, le mot vache était banni ". Pour garder les vaches
(un gros capital, 3 000 à 5 000 pesos par vache), il a fallu louer
des terres dans le Salado. Au lieu de capitaliser, j'ai préféré
rester éleveur ".
" Dans la région, pour vivre de l'agriculture, un ménage doit
disposer de 1 000 ha et d'environ 300 vaches, ce qui représente une
somme de 2 millions de dollars ".
Par ailleurs, le CREA, créé par Marcelo Lernoud, est le premier
d'Argentine ; il est toujours dynamique avec ses douze membres, un assesor
agronome et un vétérinaire par estancia.
Analyse des facteurs de stabilité d'adaptation
L'agriculture argentine a subi de nombreuses évolutions au cours des
quarante dernières années (l'encadré ci-après,
p. 70) indique schématiquement les grands événements).
On peut se demander comment Maraco " a vécu " ces évolutions.
L'impression générale qui ressort de la comparaison de l'estancia
aux deux dates 1958 et 1998 est celle d'une permanence des structures et
des grandes orientations de productions. Nous avons cependant cherché
à définir les principaux facteurs de stabilité et de
flexibilité.
Il nous semble que quatre facteurs majeurs ont contribué à
la stabilité de Maraco :
- l'intégrité des surfaces. En effet, on peut parler du maintien
d'un noyau dur foncier qui correspond aux surfaces de 1958. Elles ont
évolué par agrandissements successifs, par achats ou par location
;
- la volonté de rester des éleveurs. Conserver la maîtrise
de la cria est un pari qui va à contre-courant de l'évolution
des estancias de la zone qui se sont spécialisées dans
l'invernada ou orientées vers les cultures de ventes ;
- le pari sur la luzerne. Cette culture est toujours restée le pivot
des systèmes de cultures et la base fourragère des systèmes
d'élevage. H. Capelle a acquis une maîtrise exceptionnelle de
l'implantation et de l'exploitation des mélanges luzernes-graminées
dans les sols et le climat de Maraco. Il a su conserver la règle
agronomique des 45% de surfaces de luzerne dans l'assolement malgré
l'intérêt financier pour les céréales ;
- une attention vive aux progrès techniques. Au niveau international,
il est resté aux aguets des innovations par un large réseau
d'informations et une bibliographie sans cesse renouvelée. Localement,
il a toujours observé, enregistré et mesuré de nombreux
phénomènes sur l'estancia. Les changements techniques étaient
discutés, expérimentés et suivis dans le cadre du groupe
CREA dont le rôle a été capital dans cette période
mouvementée de l'agriculture argentine.
Nous avons par ailleurs dégagé quatre facteurs sur lesquels
s'est fondée, il nous semble, l'adaptation de Maraco aux contextes
successifs. :
- l'adoption de trois innovations techniques majeures : la clôture
électrique, l'insémination artificielle et le semis direct
;
- une extension des surfaces. H. Capelle a saisi diverses occasions pour
agrandir l'estancia avec des terrains spécialisés dans certaines
activités : la cria dans le Salado, les cultures de ventes
près d'Andant. Cette extension a supposé une réorganisation
générale du fonctionnement de l'estancia avec des terrains
spécialisés dans certaines activités: La cria dans le
Salado, les cultures de ventes près d'Andant. Cette extension a
supposé une réorganisation générale du fonctionnement
de l'estancia.
- une spécialisation dans l'élevage bovin. L'abandon des ovins
et surtout l'introduction d'une filière autonome de production de
viande par l'achat de jeunes animaux et leur vente pour la boucherie ;
- une diversification des activités. L'idée générale
a été d'acquérir une plus grande maîtrise sur
les inputs de plus en plus importants pour le fonctionnement de l'estancia.
Maraco, 1958. Dispositif de traitements et soins des moutons (corriedal). Haies brise-vent. Au fond, parcelles d'eucalyptus (monte).
[R] 4. Réflexions sur les changements de l'agriculture en Argentine
En Argentine, il n'existe pas une politique agricole à la française.
La régulation de l'activité se fait par le marché, en
particulier par le marché international. En 1996, sur les 23 774 millions
de dollars correspondant au montant des exportations, plus de 60% étaient
d'origine agricole. De 1990 à 1996, les exportations de
céréales et d'oléagineux ont augmenté de 9% ;
les céréales sont la cause de cette augmentation (+ 19%) alors
que les oléagineux ont connu une diminution de 20%. Les superficies
ont augmenté de 33% et la production de 60%. Simultanément
les rendements par ha passaient de 18 q en 1990 à 21 en 1996.
Les exportations de viande augmentaient de 11%. Les États Unis sont
les principaux partenaires de l'Argentine. Parallèlement la consommation
interne diminuait de 21%. Le Mercosur a donné à l'Argentine
des possibilités importantes d'exportation surtout au niveau des
céréales (Brésil principalement) et de la viande (Chili,
par exemple) car elle a des avantages comparatifs par rapport aux autres
pays. Les agriculteurs orientent leur production en fonction des prix
internationaux, principalement ceux des céréales. Or, depuis
une dizaine d'années, le prix des céréales est en hausse.
Les agriculteurs, comme le montre l'analyse de Maraco, ont réduit
l'élevage et intensifier la production de céréales pour
bénéficier de prix avantageux.
Cette évolution s'est traduite par de nombreuses faillites. On estime
qu'environ trois agriculteurs sur cinq ont de sérieux problèmes
financiers. Il s'agit surtout des petites et moyennes exploitations
(inférieures à 500 ha). Afin de venir en aide à ces
exploitations, qui constituent la grande majorité des exploitations
en Argentine, l'État a mis en place le programme de Cambio Rural.
Il s'agit essentiellement d'une action de conseil. L'État assure la
rémunération d'un conseiller à mi-temps pendant cinq
ans à condition que les agriculteurs s'organisent en groupe (maximum
de 12 agriculteurs par groupe). Le travail des conseillers est supervisé
par un agent de projet qui travaille directement avec les responsables locaux
de l'INTA (les extensionistas). Le bilan en cours de cette opération
montre des résultats importants tels que la création de groupes
d'agriculteurs pour la commercialisation des produits et pour l'achat d'inputs.
Le résultat sans doute le plus important mais peu visible est le
changement dans la façon de travailler des agriculteurs en passant
d'une logique individuelle à une logique collective.
Dans la recherche d'une intensification des cultures, la technique du semis
direct tend à se généraliser dans le but de réduire
les coûts de production, de la main d'uvre et du matériel.
Cependant, cette technique mal maîtrisée pose des problèmes
agronomiques, comme nous avons pu l'observer dans l'estancia de Maraco.
L'abandon de l'élevage signifie une décapitalisation importante,
surtout en Argentine où le système bancaire n'offre pas de
conditions avantageuses pour l'épargne. La disparition de l'élevage
dans les zones à faible potentiel agricole et à forts risques
écologiques n'apparaît pas comme une solution viable pour les
agriculteurs, ni durable pour les ressources naturelles du pays ; mais comment
faire quand l'agriculture, même avec des rendements médiocres,
est plus rentable à court terme que l'élevage ? En abandonnant
l'élevage et connaissant les risques écologiques de
l'agriculturisation, les agriculteurs font un choix qui correspond à
une logique individuelle de survie et de maximisation du revenu agricole
à court terme. La protection des ressources naturelles suppose une
rationalité collective sur le long terme. Il y a peu de chances de
résoudre le problème de ces rationalités contradictoires
en l'absence d'une politique agricole volontariste qui tendrait vers une
compensation des manques à gagner des agriculteurs. C'est la logique
de la nouvelle politique agricole française des contrats territoriaux
d'exploitation (CTE).
À l'avenir, les agriculteurs devront mettre en uvre des
stratégies de flexibilité et d'adaptabilité leur permettant
de conserver un certain équilibre entre l'élevage et l'agriculture,
en particulier dans les zones à faible potentiel agricole. Les pratiques
de flexibilité peuvent être d'ordre technique comme
l'amélioration génétique, une meilleure maîtrise
de l'alimentation notamment par stockage des aliments, l'implantation de
pâtures à base de luzerne. Elles peuvent être d'ordre
économique comme la qualification de la main d'uvre, le report
des ventes d'animaux, la commercialisation directe, en particulier pour
l'exportation. Elles peuvent être enfin d'ordre organisationnel, comme
le groupement de producteurs pour l'achat, la vente et l'engraissement des
animaux, pour l'achat de matériel en commun
Ces pratiques impliquent
non seulement une volonté de changement de la part des agriculteurs,
un attrait pour l'élevage mais surtout des conditions économiques
satisfaisantes, comme le montre l'exemple de Maraco.
Il nous semble que la recherche agronomique argentine et la coopération
franco-argentine ont des perspectives importantes de travaux pour l'approche
de ces problèmes qui correspondent à de réels enjeux
politiques.
Maraco, 1958. Dans le caseo, lieu de stockage des peaux. Seules les eucalyptus. Pas de tracteur. Herse pour la préparation des lits de semences.
Dessins de Claire Brenot, d'après des photographies des
auteurs
Nous tenons à remercier la famille Capelle, en particulier
Henri et sa femme, de nous avoir reçus à Maraco et d'avoir
pris le temps de nous expliquer la situation de l'estancia, ses transformation
et ses perspectives.
Maraco, 1998. Distribution de maïs à un lot de bouvillons (novillos). Dans le fond, le casco
Notes
(1)
Estancia : grand domaine agricole. [VU]
(2) Ce chapitre reprend une partie d'un article de
J.-P.Deffontaines intitulé " Quelques systèmes de production
de l'élevage argentin ", publié en 1963 dans les Annales de
l'Institut National Agronomique.[VU]
(3) Le quebracho est un arbre imputrescible qui pousse dans
le Nord du pays d'où il est amené par train de radeau le long
du Parana.[VU]
(4) Rodéo : troupeau [VU]
(5) Remate : vente aux
enchères.[VU]
(6) Ils touchent généralement 2% du prix de
vente : 1% payé par le vendeur, l'autre par
l'acheteur.[VU]
(7) UGB : unité de gros bovin, équivalent à
un animal de 600 kg.[VU]
(8) Il existe un gros atelier de réparations sur
l'estancia avec des ouvriers spécialisés et
qualifiés.[VU]
(9) H. Capelle indique que la tonte devenait plus chère
que le prix de vente des animaux. [VU]
(10) Le terme de capitalización désigne une
relation qui s'établit entre deux éleveurs, le premier qui
possède trop d'animaux en rapport à ses terres et le second
qui possède des terres mais pas assez d'animaux. Ce dernier
élève les animaux et garde la moitié des veaux nés
sur son exploitation. Ce système est fondé sur la réputation
et la confiance entre éleveurs.[VU]
[R]
Chia E., Deffontaines J.P., 1998. Rapport de mission projet
IDEAS, INRA.
Conte A.S., 1979. Pirova 50 años despues geografia historica de
una estancia. Ed. Estudios geograficos pampeanos. Universidad de Buenos
Aires, 54 p.
Deffontaines J.P., 1963, Quelques systèmes de production de
l'élevage argentin. Annales de l'institut National Agronomique,
48(64), 220-290.
Hamdan V., 1997. Information et décision. Contribution
méthodologique pour l'élaboration d'outils de gestion agricole
en Argentine. Mémoire de DEA, Université de Bourgogne.
110 p.
Peon A.M., Coca C.R., 1997. Marco historico Deroensee y sus localidades
vecinas. Ed. Luis Carbonel Buenos Aires. 64 p.
[R] Encadré 1
L'observation de quelques parcelles
Pour préciser le fonctionnement des systèmes de cultures, nous
avons procédé à une analyse agronomique de plusieurs
parcelles par observation des cultures et des profils
culturaux (*)
Parcelle 1 : 20 ha. Mélange de luzerne, dactyle et brome de
trois ans. Pâturage de 80 toritos de 15 mois. Hauteur de la
végétation 15 cm, assez régulière, luzerne dominante.
Belle végétation par rapport aux parcelles des autres estancias
de la région.
Parcelle 2 : 95 ha. Sol sablo-limoneux profond. Sol nu. L'histoire
culturale est la suivante : luzerne 2 ans, tournesol 1 an, avoine 1 an, sorgho
1an, maïs 1an. Le chaume de maïs a été pâturé
en hiver. La parcelle doit être semée en tournesol. Il y a eu
un passage de disque après le pâturage. On observe de grosses
mottes compactes et litées.
Le pâturage a créé, en conditions humides, un compactage
sur les 10-15 premiers centimètres qui rend problématique une
bonne préparation d'un lit de semence pour une culture de printemps.
Ce sont des sols légers, le taux de matière organique est faible
et l'" agriculturisation " croissante contribue à réduire ce
taux et à créer une structure fragile. Les 45% (théoriques)
de luzerne-graminées sont-ils suffisants pour éviter une baisse
du niveau de matière organique ?
Parcelle 3 : 150 ha. Sol sablo-limoneux profond. Verdeo, avoine d'hiver
pâturée. L'histoire culturale est : luzerne, tournesol, blé,
seigle, tournesol, blé. Pâturage de 200 à 250 novillos
de 200 à 250 kg. Sol tassé, croûte en surface.
Perméabilité réduite.
Quel est le rôle du pâturage en condition humide sur le compactage
des sols ?
Parcelle 4 : 85 ha. Sol sablo-limoneux. Beau blé en début
de montaison ; végétation dense et régulière.
L'histoire culturale est : luzerne, tournesol, maïs, tournesol, maïs,
tournesol, blé, avoine, tournesol. Le profil du sol présente
deux horizons très contrastés : les 10 premiers centimètres
sont régulièrement colonisés par un système racinaire
fin et dense et présentent une structure grumeleuse. A dix
centimètres on observe une " semelle " lissée par un travail
du sol en condition humide. En dessous le sol est compact, homogène,
quasiment sans racine. Quelles seront les réactions de la culture
aux premières sécheresses du printemps ?
Parcelle 5 : 90 ha. Sol sablo-limoneux profond. Jachère
travaillée. L'histoire culturale est : tournesol, maïs, tournesol,
maïs, tournesol, blé, avoine (verdeo), tournesol. Au moins huit
années de cultures avant la jachère. Le sol est homogène
et compact sauf les quelques centimètres travaillés en surface.
La sensibilité au tassement de ces sols s'observent sous les roues
de tracteur.
Parcelle 6 : 190 ha. Sol sablo-limoneux profond. Jachère
travaillée après 7 années de luzerne. Les 15 premiers
centimètres présentent une très bonne structure grumeleuse.
La différence avec la parcelle 5 est notable. Cependant en profondeur
on observe un sol nettement moins bien structuré.
Parcelle 7 : 12 ha. Sol sablo-limoneux profond. Sursemis d'orge de
printemps. L'histoire culturale est : luzerne (5), verdeo, sorgho, avoine,
maïs. La surface du sol est compacte. Le profil est homogène
et le sol compact. Les racines de l'orge sont verticales et peu nombreuses,
filiformes et peu fasciculées. A l'extraction les racines sont
entourées d'un manchon de grains de sable fin. La colonisation de
l'horizon des 15 premiers centimètres par les racines est faible et
très irrégulière. Quel est l'effet du semis direct dans
des sols compacts et peu structurés; quelle est la date optimale de
semis selon le type de sol ?
Parcelle 8 : 125 ha. Sol sablo-limoneux profond. Luzerne de 5 ans
encore en très bon état. Pâturage du troupeau de vaches
allaitantes avec le premier veau. Les mises bas suivantes se font dans les
terres acquises dans la Cuenca del Salado.
Quelle est la durée des luzernières en fonction des conditions
d'installation, d'entretien et d'utilisation ?
(*) Le profil cultural est " l'ensemble constitué dans un sol
par la succession des couches de terre, individualisées par l'intervention
des instruments de culture, des racines de végétaux et des
facteurs naturels réagissant à ces actions " (Le profil cultural,
Hénin et al., 1963).[VU]
[R]
Encadré2
Bref rappel historique de l'agriculture argentine
(a)
On peut distinguer, de façon très générale, trois
grandes périodes, caractérisées chacune par un modèle
économique dominant : la période agro-exportatrice (dernières
décennies du XIXe siècle jusqu'à la crise de 1930);
la période d'industrialisation par substitution d'importations (des
années 1940 et 1970) et, à partir des années 80, la
mise en oeuvre des modèles d'ajustement et de stabilisation
économique.
Dans la première période, l'Argentine a connu une dynamique
économique étroitement liée aux exportations, où
le secteur agricole a eu un rôle dominant. L'Argentine fut le principal
pays exportateur de céréales et de viande bovine jusqu'à
la Deuxième Guerre mondiale et pour cela a été appelée
El granero del mundo (Le grenier du monde).
Mais, à partir de la crise de 1930 et de la Deuxième Guerre,
cette dynamique est mise en cause. Les conséquences de cette guerre
sur l'économie argentine ont facilité la mise en uvre
des stratégies d'industrialisation. La politique a consisté
à protéger l'industrie et à taxer l'agriculture, par
la voie d'impôts à l'exportation, sommes qui ont été
dirigées vers le secteur industriel.
Malgré la relative croissance que ce modèle a permis,
l'économie entre en crise vers la moitié des années
1970, du fait d'un ensemble de déséquilibres structuraux.
L'Argentine connaît sa première expérience
hyperinflationniste. À partir de ce moment, l'économie argentine
se développe dans un contexte extrêmement difficile, tant au
niveau interne (crise du modèle de substitution d'importations par
industrialisation) qu'au niveau externe.
Dans ce contexte, on assiste à la détérioration des
termes de l'échange et à la chute du volume et de la valeur
des exportations, situation qui a été compensée
partiellement par l'endettement externe, ce qui a permis de différer
l'ajustement aux nouvelles conditions internationales.
A partir de 1976, commence une longue période d'expériences
économiques négatives qui ont affecté la
crédibilité des mesures politiques. Les phénomènes
les plus importants que l'on peut citer sont :
1976 - 1980
- Passage brusque à un modèle d'ouverture économique.
- Faillite d'une partie importante de l'industrie nationale.
- Inflation élevée.
1980 - 1983
- Abandon du modèle précèdent et retour partiel aux
modes interventionnistes du passé.
- Nouvelles tendances inflationnistes. - Tendance déclinante des termes
de l'échange.
1983 - 1985 (b)
Période hyperinflationniste entre 1984 et 1985 (700 % de hausse
de prix en 1984 et accélération du taux mensuel d'inflation
en 1985).
- Mise en oeuvre en 1985 d'un programme de stabilisation : Le Plan Austral.
1985 - 1989
- Nouvelles tendances inflationnistes vers la moitié de 1987.
- Diminution des termes de l'échange : les plus bas des dernières
50 années. Forte chute des prix des céréales et de la
viande bovine.
- La confluence des facteurs internes et externes a des conséquences
importantes sur l'accomplissement du programme de stabilisation.
- L'inflation augmente fortement.
- Mise en place d'un nouveau programme de stabilisation en 1988 : le plan
Primavera.
- Crise économique et hyperinflation en 1989.
1989 - 1990 (c)
- Mise en oeuvre de nouvelles mesures pour freiner l'inflation, promouvoir
les exportations et équilibrer les comptes publics.
- Nouvelle crise hyperinflationniste vers la fin de 1989.
- Forte récession en 1990.
À partir de 1991, les transformations du contexte national et
international, les crises d'hyperinflation et l'échec des programmes
d'ajustement mise en uvre dans les dernières années ont
poussé à la mise en place d'un modèle
caractérisé par la libération des marchés et
le désengagement progressif de l'État
(d). Ce nouveau programme économique s'est traduit
par un changement radical des règles de jeu, il s'agit du " Plan de
Convertibilité " en vigueur à partir de mars 1991.
Ce changement brusque a touché la plupart des entreprises agricoles
et surtout les petites et moyennes qui avaient été affectées
auparavant par des situations économiques défavorables. Au
début du Plan de Convertibilité, ces entreprises avaient un
endettement important et des difficultés pour faire face aux
investissement. Par ailleurs, le plan de convertibilité a signifié
une augmentation des coûts fixes et l'absence des crédits
accessibles à ce type de producteurs.
" L'agriculteur argentin est peut-être le plus dynamique du monde par
sa capacité à réagir rapidement à différents
changements, mais il est le plus déprotégé du monde,
il n'a aucun élément de protection de la part de l'État,
et il fait face à ses concurrents qui en majorité ont une
protection très forte de l'État, puisqu'ils sont
subventionnés " a affirmé Felipe Solá, secrétaire
à l'Agriculture de l'Argentine (La Capital, Mar del Plata, janvier
1997).
Notes
(a) Extrait du travail de Hamdan V.,
Information et décision. Contribution méthodologique pour
l'élaboration d'outils de gestion agricole en Argentin. 1997,
Mémoire de DEA, université de Bourgogne (sous la direction
de E . Chia). [VU]
(b) Gouvernement démocratique après sept ans
d'intervention militaire.[VU]
(c) Changement de gouvernement démocratique par
élections.[VU]
(d) Parmi les mesures adoptées les plus importantes
sont : convertibilité de la monnaie locale, réduction des tarifs
d'importation, réduction importante des taxes à l'exportation
des produits agricoles, généralisation de l'impôt à
la valeur agrégée (IVA), forte réduction du crédit
public et la privatisation des services et des entreprises dans les domaines
stratégiques.[VU]