Le Courrier de l'environnement n°37, août 1999

Un exemple de développement durable dans la Pampa argentine
L'estancia Maraco en 1958 et en 1998

1. L'estancia Maraco en 1958
2. L'estancia Maraco en 1998
3. Stabilité et flexibilité du système de production de Maraco
4. Réflexions sur les changements de l'agriculture en Argentine

Bibliographie

Encadré 1. L'observation de quelques parcelles
Encadré2. Bref rappel historique de l'agriculture argentine


Cette monographie peut être qualifiée de " tranche de vie ". En effet, il s'agit du regard porté par un économiste et un agronome sur une estancia (1) argentine et sur son système de production à deux dates distantes de quarante ans, en 1958 et en 1998.
L'évolution observée est le reflet d'une stratégie qui vise, tout en s'ajustant aux multiples incitations du marché et aux évolutions de la politique et de ses impacts sur l'agriculture, à assurer, dans un milieu fragile, la viabilité de l'entreprise et à renouveler les facteurs naturels de production. L'estancia est située dans une zone de la pampa (figure 1) semi-sèche, dont les sols légers sont très sensibles à l'érosion éolienne. Le choix d'une orientation de production vers la culture avec le recul, voire l'abandon de l'élevage, est possible, ce qui n'est pas le cas dans la pampa humide à l'est. La stratégie des responsables de l'estancia de Maraco est intéressante à analyser dans la durée, car elle repose sur le principe d'un équilibre renouvelé, ajusté, mais permanent entre l'agriculture et l'élevage.
Les transformations observées sont également le reflet d'une stratégie familiale qui est, elle-même, révélatrice de certains faits de l'histoire de l'agriculture argentine. Une telle analyse permet de repérer des écarts forts qui ne se perçoivent souvent pas ou difficilement lors d'une analyse faite sur une courte durée. Certes, il s'agit d'un cas qui ne peut en aucune façon être considéré comme représentatif des transformations agraires des quarante dernières années, mais son étude met en lumière des indicateurs concrets des adaptations qu'a dû faire une famille dans la gestion d'une entreprise importante de la Pampa. Ce regard, ponctuel et dans la durée, nous paraît un complément éclairant des démarches historiques fondées sur les décisions et les événements qui ont marqué les dernières décennies du pays.
Les informations recueillies au cours du séjour de 1958 sont indiquées dans la première partie. Dans la seconde sont indiquées les observations faites en 1998. Enfin une troisième partie est consacrée à une analyse des facteurs de stabilité et d'adaptation de l'estancia pendant cette période et à une réflexion sur les profondes transformations en cours dans l'agriculture argentine : morcellement des exploitations, évolution des systèmes de production, intensification de la production, investissements…

[R] 1. L'estancia Maraco en 1958 (2)

Le contexte
Quatre cents kilomètres séparent la capitale fédérale de la petite gare d'Andant (nom français), sur la ligne de chemin de fer General Belgrano, allant à Bahia Blanca.
Après les interminables faubourgs miséreux et désordonnés de Buenos Aires, sorte de zones ou villa miseria, on traverse une importante ceinture de terrains qui font l'objet de spéculations foncières continuelles et qui sont laissés, pour la plupart, à l'abandon. Plus au Sud, c'est une pampa bocagée où domine la production laitière (cuenca lechera, ou bassin laitier de Buenos Aires).
Au-delà c'est l'immense plaine où les cultures de céréales, de maïs et de tournesols, alternent avec de grandes parcelles de prairies clôturées et chargées d'animaux.
Andant est une gare comme la majorité de celles de la ligne. On y voit le cargador qui est un couloir en pente permettant d'embarquer les animaux, de grands hangars de stockage de grains, un petit quai, et un enclos pour le troupeau du chef de gare. Autour se regroupent quelques bâtiments : un almacen ou ramos generales : lieu de ravitaillement où l'on trouve de tout, depuis la brosse à dents jusqu'à l'éolienne pour monter l'eau, une école en briques rouge, un boliche où les gauchos viennent boire, causer et jouer, la boutique de deux ou trois artisans et quelques bureaux de fonctionnaires (l'alambrador ou l'homme qui pose et répare les clôtures, le menuisier, le facteur...). Le tout est recouvert d'une pellicule jaunâtre de poussière venant de la route qui, parallèle à la voie de chemin de fer, traverse cette sorte de village.
A quinze kilomètres d'Andant, l'estancia Maraco d'Henri Capelle s'étend sur 5 400 ha. Les propriétés voisines ont été progressivement, soit rachetées par les locataires, soit loteadas, c'est-à-dire partagées. D'exploitations de 20 à 30 000 ha à leur création, on est passé à des superficies voisines de 5 000 ha.

Figure 1. Localisation de l'estancia Maraco

Les noms des propriétaires voisins sont significatifs quant à leur origine, Ginestet, Masurel, Dudignac, Uriburu, Etchegaray. Très peu de gros propriétaires vivent sur place ; ils supervisent la conduite de l'estancia depuis Buenos Aires. H. Capelle fait partie de ceux qui n'ont pas succombé à l'attraction de la capitale.
Son père était gérant d'une terre de 30 000 ha appartenant à une société française du Nord qui s'est progressivement morcelée. C'est en 1950 qu'H. Capelle reprend l'exploitation familiale. Il est propriétaire de 1 800 ha sur les 5 400 de l'exploitation.
L'estancia est composée de sols sableux, humifères, riches, bien drainés et homogènes. La pluviométrie de 750 mm est répartie surtout en automne et au printemps.
Maraco est une estancia productrice de viande parmi les plus évoluées de la région. En 50 ans, les trois races, Shorthorn, Angus et enfin Hereford ont été successivement élevées. Le troupeau est composé de 4 300 têtes permettant une vente annuelle de 600 novillos de 21 mois. Il y a également 1 800 ovins (corriedales) produisant annuellement 200 reproducteurs et 10 tonnes de laine.
Les progrès techniques sont facilités par le fait qu'H. Capelle, ingénieur agronome, fait partie d'une association d'éleveurs, appelée CREA (Consortio Regional de Experimentacion Agricola) inspirée des CETA français (centres d'études techniques agricoles). Ce CREA est le premier groupement professionnel de ce genre en Argentine. Il regroupe 12 estancieros autour d'un technicien moyennant une rétribution d'1 peso par an et par hectare. Le technicien maintient une liaison constante avec le centre de recherches le plus proche. Aux problèmes qui se posent aux CETA, s'ajoute celui d'une extrême dispersion dans l'espace des membres du groupe. H. Capelle reçoit régulièrement le Bulletin des CETA et suit de très près leur évolution.
Malgré son caractère particulièrement évolué, Maraco représente un type d'exploitation caractéristique de la Pampa centrale. Sa structure et son fonctionnement sont proches de ceux de beaucoup des grandes et moyennes estancias d'élevage de cette région.
Aucun point de repère ne permet de situer et de délimiter l'estancia. Seuls, apparaissent, rompant la rectitude de l'horizon, des bosquets d'eucalyptus, des silhouettes d'éoliennes, des animaux, et un réseau très lâche de clôtures de fil de fer. L'un de ces bosquets cache le cœur de l'exploitation ; c'est le casco. Là, entouré d'un parc boisé se trouve la maison de l'estanciero. Une fois entré par l'allée majestueuse qui mène à la maison, la plaine semble avoir disparu, le casco est un refuge où l'arbre a permis de créer un îlot et un microclimat qui contrastent avec la plaine pampéenne. Dans le casco, il y a un moulin pour l'eau et une quinta ou verger permettant à l'estancia de vivre le plus possible sur elle-même. À 200 m se trouvent les galpones ou hangars pour les peaux et les grains, à côté desquels sèchent des cuirs tendus entre deux troncs. Chaque jour, un puestero (ouvrier agricole chargé de surveiller une partie de l'estancia) fait le tour d'un ensemble de parcelles ou potreros, repérant les bêtes mortes. Il dépèce les animaux et les emmène au cementerio. Sur les prairies et aux bords des routes, les nombreuses carcasses d'animaux morts indiquent la faible valeur que l'on attribue à la bête. Plus loin, c'est le logement très rudimentaire des ouvriers ou peones. Seule la coquette maison du capataz indique une présence féminine. Puis ce sont les prairies, clôturées en parcelles de 200 ha environ où les animaux pâturent toute l'année.
Il y a différents types d'abreuvoirs ou aguadas ; le plus courant est composé d'une éolienne alimentant un tanque australiano ou réservoir en tôle ondulée, souvent placé à la croisée des clôtures de quatre potreros. Il y en a vingt à Maraco. Pour plus de sécurité, il existe des jaguel (sorte de noria) qui peuvent être utilisés au cours des rares périodes sans vent. Il n'y a pas de bâtiment pour l'abri des animaux ; ceux-ci demeurent toute l'année dans des parcs avec clôtures dont la rupture peut avoir de graves effets. Aussi doivent-elles être à la fois souples pour supporter les chocs d'animaux qui se battent et très résistantes. Un des ennemis de la clôture est le vent qui, en hiver, accumule le long des alambrados des mauvaises herbes sèches comme le cardo russo, créant un obstacle au vent auquel les piquets ne peuvent résister.
Une des principales tâches du puestero est de surveiller le bon état des clôtures. Il inspecte une section de l'estancia, soit 30 km de clôtures sur 90 que possède Maraco ; il est à cheval et porte une série d'instruments qui lui permettent de réparer momentanément une brèche avant de faire appel à l'alambrador.
La pratique du lasso, qui fut longtemps l'unique moyen de séparer un animal du troupeau, est actuellement remplacée par la manga, sorte de couloir où les animaux sont poussés un par un et où ils peuvent être immobilisés par une mâchoire en bois qui les serre à l'encolure. Des portes latérales permettent de réaliser les diverses opérations : marquage, piqûre, palpé rectal, écornage. La manga est suivie du bain, el bano, longue tranchée en ciment où l'animal est entièrement immergé. Il sort ensuite sur une plate-forme de ressuyage. Ce système permet un travail rapide sans heurts pour l'animal comme avec le lasso.
La Pampa est parcourue par des vents violents et l'animal doit trouver un abri ou reparo, surtout face aux vents froids et humides du sud-est, froids et secs du sud-ouest, d'où l'existence de bosquets d'eucalyptus de formes variables, en T, en U ou en allées. Outre le rôle d'abri, ils servent à fixer les dunes. Cette essence a une croissance rapide et des traitements permettent de l'utiliser pour remplacer les anciens piquets de clôtures en quebracho (3). Maraco a actuellement 100 ha de plantations, qui ne peuvent être commercialisés vu l'état des routes.
De grandes tours rectangulaires de briques recouvertes d'argile, sous lesquelles on met le feu, s'élèvent dans la plaine. L'estanciero utilise ainsi une partie du sol agricole comme matériel de construction.

Un système de polyculture-élevage semi extensif
La structure de l'exploitation est complexe et demande une organisation importante. La complexité du système vient du fait que l'estancia réalise la cria (l'élevage) et l'invernada (l'embouche). Les estancias de la Pampa sont le plus souvent spécialisées dans l'élevage à l'est (Cuenca del Salado) et dans l'embouche à l'ouest. Maraco se situe dans la zone intermédiaire. La complexité provient également de la présence d'un élevage bovin associé à un élevage ovin intensif.

Maraco, 1958. Lot de Corriedale. 2 peones. Clôture à 7 fils dont 1 barbelé. Au fond: bâtiment d'exploitation
et logement en bordure du casco

Le système de cultures
Une moitié des terres de Maraco est en culture chaque année. Les vieilles luzernières occupent l'autre moitié. La charrue a éliminé les différents pastos originels : paja colorada, pasto puna, pasto amargo, cortaderas, pour implanter la culture fourragère. La rotation culturale à Maraco est la suivante :
- 6 ans de luzerne pâturée, d'une façon quasi continue tout au long de l'année ;
- 1 an de céréales d'hiver (seigle, ou seigle et avoine qui se resèment souvent d'eux-mêmes. C'est alors la céréale guacha ou bâtarde, que l'on garde une année supplémentaire). La luzerne est semée dans une céréale d'hiver pâturée ;
- un fourrage d'été comme le sudan-grass, le sorgho, parfois le maïs souvent répété plusieurs années.
Le calendrier fourrager comprend des céréales en hiver et au printemps, du sorgho en été, et de la luzerne pâturée en tout temps. Malgré une pousse quasi-continue de la luzerne, une époque de repos est généralement réservée au printemps pour assurer une longévité suffisante. La luzerne est dans l'exploitation la culture clef, elle représente la base fourragère, et assure par sa souplesse végétative une grande sécurité en toute saison. C'est une culture soignée. Le sudan-grass est utilisé comme pâturage d'été. Le maïs est peu rentable ; il est progressivement remplacé par le sweet sorgho pour l'engraissement de bouvillons préparés pour l'exposition régionale de la petite ville de Daireaux.
De nombreuses précautions doivent être prises contre le vent. Les labours réalisés avec une charrue à disques sont superficiels. La herse souterraine qui est équipée d'une barre quadrangulaire tournant à quelques centimètres de profondeur coupe les racines des mauvaises herbes en modifiant peu la surface du sol. Les vents soufflent au printemps, aussi les labours se pratiquent-ils surtout en automne. Par ailleurs, l'effet des troupeaux au pâturage est surveillé de près. L'existence de nombreuses dunes vives dans la région est le résultat d'un chargement excessif des parcelles en animaux.
L'agriculture est déconsidérée. La mécanisation qui, en France, contribue à maintenir dans l'agriculture des jeunes ruraux n'a pas, dans cette région, diminué le mépris que manifeste l'homme d'élevage qui va à cheval, envers l'agriculteur, le peón qui est à pied. Le manque de main-d'oeuvre se fait surtout sentir dans le domaine de la culture. Celle-ci se développe cependant sous la forme d'entreprises qui se déplacent d'estancia en estancia.

Le système d'élevage bovin
L'estancia réalise la cria (l'élevage) et l'invernada (l'embouche).
Les techniques de l'invernada sont relativement simples ; une spécialisation quasi-industrielle permet d'adopter un rythme de production accéléré. La cria nécessite par contre un grand sens de l'élevage, mobilise de nombreux savoir-faire et demande une connaissance zootechnique plus que commerciale. En effet, le criador organise la sélection et doit faire face aux problèmes de reproduction, de croissance, d'alimentation et de santé des animaux. Il divise le troupeau en un grand nombre de lots d'animaux et met en œuvre une organisation méticuleuse et un contrôle continu.
Les naissances sont échelonnées de mars à septembre (automne-hiver). Des lots de mères avec leurs veaux sont constitués suivant l'échelonnement des mises bas.
A partir du 1er mai, les taureaux (5% du troupeau) sont introduits dans les différents enclos. Ils sont remplacés tous les 20 jours et restent jusqu'en novembre-décembre. Ils proviennent des planteles ou noyaux de reproducteurs. En juin se réalise la castration, le signalement aux oreilles, qui indique l'âge, et les vaccinations. Les bêtes sont saillies entre deux et trois ans ; celles qui ont des retards de mise bas sont vendues.
Le sevrage des veaux a lieu de 8 à 12 mois, et après le marquage et une vaccination anti-charbonneuse, les mâles vont être séparés (décembre).
Parmi les quelques 600 femelles, les 300 meilleures sont conservées comme reproductrices, et parmi les 300 autres, les 100 meilleures sont vendues comme reproductrices, les 200 restantes sont engraissées, puis à un an et demi vendues pour la boucherie.
Les mâles sont placés sur de bons pâturages d'été (sudan-grass, sorgho), en avril ils sont traités contre la gale, puis sont placés tout l'hiver sur des pâturages de seigle, seigle-avoine, et seigle luzerne.
Dès 21 mois, les premiers lots de novillos vont à la vente qui dure environ 6 mois à partir de la fin de l'hiver. 600 novillos de 400 à 450 kg sont ainsi expédiés par an.
Quelques taureaux de grande valeur en provenance des cabañas vont produire par paliers successifs un nombre de taureaux suffisant pour les besoins du rodéo général (4). Le plantel (foyer de reproducteurs) est un terrain de 800 ha éloigné de l'estancia proprement dite de quelques kilomètres et divisé en trois sections. Des lots de vaches inscrites sont mis avec quelques taureaux T1 provenant des cabañas de la province de Buenos Aires et produisant des taureaux T2. Ceux-ci seront répartis dans des lots différents suivant l'âge des femelles qui produisent des taureaux T3. À 2 ans, ces taureaux rejoignent le troupeau de femelles où ils resteront 4 à 6 ans. L'estancia utilise 90 taureaux T par an.
H. Capelle a constaté que la mortalité en cours de service des taureaux était variable selon les races. Il l'a évaluée à 10% pour les Shorthorn, à 9% pour les Angus, et à 6% pour les Hereford.
Les reproducteurs représentent une très lourde charge ; ils exigent 800 ha et un personnel qualifié. Il faut soigner un grand nombre d'animaux dont la valeur de reproducteurs se dilue progressivement aux différents paliers de sélection.
Maraco produit 180 kg de viande bovine, par hectare et par an. D'autres estancias ont un rendement supérieur mais ne pratiquent pas la cria : l'estancia commercialise 600 t de viande par an.
Autrefois les troupeaux étaient vendus à Buenos Aires. Pendant plusieurs jours, des troperos menaient le troupeau le long des larges routes en terre de la province. Maintenant deux moyens sont utilisés : le camion, plus sûr et plus rapide ou le train, plus économique. Les animaux sont vendus soit aux frigorifiques, qui payent au rendement en viande, soit pour la consommation au marché de Liniers de Buenos Aires, qui paye au poids de l'animal. Dans ce dernier cas, le camion est plus intéressant car, étant plus rapide, la merma (perte de poids au cours du transport qui peut s'élever à 8 ou 10% du poids de l'animal) est moindre.
Un certain nombre d'animaux sont vendus dans les foires locales ou remates (5). Chaque centre urbain possède, en effet, un carreau de foire constitué d'une série de boxes où sont placés les lots en vente. Au centre se situe le corral où les animaux sont présentés aux acheteurs par un martillero ou rematador : commissaire priseur qui se charge de la vente aux enchères. Les martilleros dépendent le plus souvent de grosses sociétés comme la Casa Bullrich qui organise les remates (6).

Le système d'élevage ovin
Le troupeau ovin comprend 1 800 bêtes de race Corriedal. Avec ce troupeau, le chargement moyen sur l'exploitation est de 1,3 UGB (7) par hectare (moyenne de la province : 0,75).
Le schéma de l'élevage ovin est le suivant :
- naissances d'automne (mars) ;
- à 2 mois, en mai, les bêtes sont marquées. Les moins bien conformées sont castrées ;
- à 5 mois, a lieu le sevrage des jeunes béliers qui sont mis sur les meilleurs pâturages d'hiver de seigle-avoine ou seigle ;
- à 7 mois (10 octobre), c'est la tonte, et le sevrage des agneaux pour l'engraissement ;
- à 8 mois (1er novembre), les béliers sont mis avec les mères. Différents lots sont constitués : les mâles et les femelles engraissés et vendus à 1 an et demi, les mâles reproducteurs et les femelles reproductrices ;
- à 15 mois (juin), les jeunes béliers sont marqués par une Commission de l'Association des éleveurs de Corriedal de Buenos Aires et la vente des reproducteurs a lieu à partir de septembre en pleine laine.
Sur les 500 mâles, 200 agneaux entiers sont vendus comme reproducteurs au cours d'une vente aux enchères qui a lieu à l'estancia une fois par an. Les 15 meilleurs étant conservés sur l'exploitation. Les 300 agneaux restant sont vendus pour la boucherie à 1 an.
Sur les 500 femelles, les 400 meilleures sont conservées, les autres partent comme reproductrices à 1 an et demi.
A cette production de viande s'ajoute 10 t de laine qui sont vendus au marché lainier d'Avellanada près de Buenos Aires.
En octobre 1958, le revenu brut par hectare était de 600 pesos, le prix de location de la terre était de 100 pesos par hectare, le prix d'achat étant de 4 000 pesos à l'hectare.
Maraco a adopté un type d'élevage bovin semi-intensif, associant la cria et l'invernada à un élevage ovin. Dans ce système complexe, le savoir-faire de l'éleveur est absolument nécessaire, ainsi que le sens du commerce et l'esprit d'organisation industrielle.

Maraco, 1998. Poltero des mères avec leur premier veau. Les mises bas suivantes se font dans le saldado. Dans le fond, à gauche, le casco.

[R] 2. L'estancia Maraco en 1998

Maraco est restée une très grande exploitation mixte de polyculture-élevage qui associe cria et invernada. Mais quelques grands changements ont été réalisés depuis 1958.

L'évolution des structures
La surface de l'exploitation a changé par achats et par locations. H.Capelle loue à Rauch (situé à quelque 300 km de Maraco dans la cuenca du Rio Salado) 600 ha de terres pour l'élevage de 3 000 jeunes bovins. La location de ces terres correspond à 45 kg de viande/ha/an. Dans la région de Maraco, les loyers sont de 100 kg/ha de viande. La location des terres de culture est de 120 kg/ha.
Il achète en 1996, à Pehuajo (à 50 km de Maraco), 600 ha à très bas prix à cause des inondations (500 pesos/ha). Ces nouvelles surfaces participent principalement à l'atelier de cria (système veaux sous la mère). Cependant, les premières mises bas sont faites à Maraco, ce qui facilite leur surveillance ; les mères sont ensuite envoyées à l'ouest. Il achète également 600 ha de cultures à côté de la petite ville d'Andant.
Les activités se sont diversifiées. La famille Capelle acquiert une participation de 50% dans une entreprise de service et de commercialisation à Bahia Blanca, qui stocke et vend des céréales mais aussi des engrais, des produits de traitement.
L'estancia s'est fortement équipée : 7 tracteurs dont 2 gros tracteurs brésiliens, un argentin, un John Deere (8). Ce matériel sert à réaliser des travaux pour d'autres agriculteurs. Le paiement peut se faire soit au pourcentage, dans ce cas les dépenses sont partagées de même que les gains, soit en location annuelle. Avec ce dernier système, il n'y a pas de sécurité de location d'une année sur l'autre. D'une manière générale ce système permet une régulation dans le développement local car ce sont les agriculteurs en difficulté financière passagère qui donnent à louer les terres. La location leur permet de disposer de l'argent nécessaire pour démarrer un cycle de production.
L'exploitation des monte existants a été catastrophique. " Nous avons fait une mauvaise opération financière et technique " nous déclare H. Capelle. Les parcelles, dans lesquelles les arbres ont été coupés à environ un mètre du sol, présentent un aspect d'abandon et de désordre. L'arbre est un paradoxe pour les producteurs qui pratiquent la culture et l'élevage.
Certaines parcelles boisées ont disparu.
Pour la culture, l'arbre représente une gêne alors que pour l'élevage il est un atout. Une partie des arbres ont disparu de l'exploitation à cause des inondations répétées. A ce sujet on observe une forte évolution car en 1958 les boisements représentaient un projet important de l'aménagement de Maraco.
Le casco reste installé sur une ancienne dune. Les parcelles ont été subdivisées en tenant compte essentiellement de l'hétérogénéité des sols.
Il y a eu installation de silos pour les semences. Les grains vendus sont menés aux silos des gares de Fieri et d'Andant. La moisson est faite en entreprise.

L'évolution des systèmes de culture et d'élevage
La luzerne reste le pivot des systèmes de culture. Elle est en général gardée 4 ans. Toutes les terres sont assolées en dehors de quelques zones de pasto lloron qui sont brûlées tous les 3 ou 4 ans. Selon les parcelles, la durée des cultures entre deux luzernes est variable. Le sudan-grass et le sweet-sorgho ont été abandonnés. Les rendements moyens ont augmenté : 12 à 14 q en tournesol, 8 à 9 en maïs, 35 à 40 en blé.
Les surfaces en culture ont augmenté mais H. Capelle cherche à garder 45% de la surface en luzerne. Le maïs est devenu très important, le tournesol a été introduit, de même que le verdeo (avoine semée pour le pâturage d'hiver et pâturée environ 4 fois). Le blé d'hiver est également important. La technique du semis direct a été introduit pour réduire les dangers d'érosion éolienne (sols sablo-limoneux) et pour utiliser au mieux la main d'oeuvre et le matériel (éviter les pointes de travail en juin).
L'élevage ovin a été abandonné autour de 1978. Seuls 130 ovins sont gardés pour une utilisation interne. L'abandon est dû au bas prix de la laine (9).
La race Hereford sans cornes reste la race bovine de l'estancia mais deux systèmes d'élevages se juxtaposent :
- le premier, proche du système d'élevage de 1958, est un système de cria-invernada mais la cria qui se déroulait entièrement sur l'exploitation est en grande partie faite sur les terres acquises dans l'ouest (cuenca del Salado - sevrage des veaux à 4 mois, première mise bas à 18-20 mois) ;
- le second système est une embouche d'animaux de toutes races, achetés à 100 kg et revendus à 400-420 kg (2 800 veaux achetés/an). C'est apparemment ce qui rapporte le plus aujourd'hui. Ce n'est pas ce qui plaît le plus à H. Capelle, qui est avant tout un éleveur.
L'insémination artificielle a été introduite, mais l'estancia garde cependant 80 taureaux pour la vente de reproducteurs. La sélection se fait sur le troupeau de femelles (ils gardent 500 mères sur les 3 000). La vente ne se fait plus à Liniers mais au poids des carcasses dans des abattoirs privés (marché national).
Il y a introduction de la clôture électrique, qui est encore peu répandue dans le secteur.
En fin d'hiver (période difficile), on observe des luzernes encore très fournies et des animaux en très bon état. La récolte des fourrages en balles rondes est récente ; c'est une sécurité mais elles ne sont pas utilisées chaque année.
Henri Capelle a essayé d'introduire la race Charolaise mais il a rencontré deux problèmes :
- des mises bas difficiles qui obligent à une surveillance étroite, ce qui est contradictoire avec les systèmes d'élevage pampéens ;
- le cycle de production est long. Il faut vendre les animaux à 600 kg pour arriver à une qualité de viande équivalente à celle des Hereford.
Il y a une centaine de chevaux sur l'estancia.

Le système de gestion
Trois ménages participent à la direction de l'estancia en plus d'H. Capelle qui " tient " l'ensemble et assure la cohérence de l'édifice. Il y a spécialisation des fonctions : le fils Martin (48 ans) s'occupe des cultures, le gendre Ignacio (45 ans) s'occupe de l'élevage. Tous deux sont ingénieurs agronomes et habitent à l'estancia ; le gendre Ricardo Negri (économiste) s'occupe à Buenos Aires de l'administration. La succession d'H. Capelle, âgé de 80 ans, est en cours. Il a 19 petits enfants, dont plusieurs font des études d'ingénieurs agronomes et sont intéressés par le campo.
L'estancia compte plus d'une trentaine d'employés (dont 3 puesteros et 7 tractoristas), vivant pendant la semaine dans l'estancia. Au moment des travaux et compte tenu des distances, les ouvriers partent travailler sur les parcelles pour plusieurs jours. Ils logent dans des caravanes et reçoivent tous les deux jours la nourriture. Ce système permet de réduire les temps de déplacements. Le camion qui répartit la nourriture fournit également le gasoil, les engrais, les semences, les pièces de rechange ; il transmet également les ordres relatifs aux différents ateliers de travail. A l'intérieur de l'estancia, la communication entre les propriétaires et avec les ouvriers se fait par radio.
H. Capelle a conservé l'élevage, ce qui représente un gros capital (3 000 à 5 000 pesos par vache). Il aurait pu choisir la capitalización (10), mais il a préféré rester éleveur.
L'observation des sols d'une dizaine de parcelles de l'estancia (encadré ci-contre) permet de faire quelques remarques sur les stratégies techniques et sur la conduite des systèmes de culture. Les sols légers limono-sableux qui dominent à Maraco ont un faible taux de matière organique. Leur structure apparaît très sensible à la succession des cultures et aux conditions d'utilisation des parcelles. Le rôle des mélanges de luzerne-graminées sur l'état structural est clair et l'on comprend la règle retenue par H. Capelle de ne pas descendre en dessous de 45% de la surface en luzerne dans l'assolement. Mais il ressort également la difficulté de maintenir ce pourcentage sur chaque parcelle. Elles sont nombreuses dont l'histoire culturale ne respecte pas la règle agronomique fixée (H. Capelle dispose d'un enregistrement de l'histoire culturale de toutes les parcelles de l'estancia depuis 1972 qui confirme cette observation). Dans ce cas, les sols sont compacts et colonisés de façon très irrégulière par les racines des cultures. Les techniques de travail du sol et les conditions dans lesquelles s'effectue le pâturage semble fortement contribuer à ce compactage, ce qui explique l'attention toute particulière que porte H. Capelle à leurs effets. Un exemple est l'introduction du semis direct qui présente des avantages notamment pour réduire l'érosion éolienne mais qui, appliqué dans certaines conditions d'humidité, peut produire un sol compacté. Un autre exemple est l'effet du pâturage réalisé dans les chaumes de maïs.

Éléments de perspective
Deux questions majeures se posent à Maraco : Comment à l'avenir éviter le morcellement de l'exploitation ? Quelle forme donner à l'association agriculture et élevage ?
En ce qui concerne le morcellement, il s'agit de garder la structure foncière, les 5 400 ha en propriété et les 600 ha en location de longue durée, qui leur permet des économies d'échelle importantes. C'est un problème important pour les exploitations du pays actuellement. Dans la zone, les exploitations de moins de 1 000 ha ont du mal à survivre, d'où le nombre d'agriculteurs en difficultés : endettement important, diminution du nombre des exploitations, et désertification dans certaines zones.
Pour l'avenir de Maraco, différentes hypothèses peuvent être envisagées. Dans la première, le système continue dans sa forme actuelle, sous une forme apparentée aux GAEC français. Dans la seconde, il y a création d'une société. Enfin l'estancia peut être partagée.
Dans ce dernier cas, la " tradition Capelle " est abandonnée et chacun des fils participant actuellement à la gestion de l'estancia hérite d'une partie de l'entreprise.
Dans le cas de la première hypothèse, le système Maraco se prolonge. H. Capelle partage les terres, les animaux, et le matériel. La division des tâches est maintenue avec partage des bénéfices.
L'hypothèse de création d'une société et de partage des parts suppose la mise en place d'un système de gestion.
Quel que soit le choix organisationnel opéré, le type d'élevage et sa place dans l'exploitation demeurent un facteur clé de son évolution. Ils diffèrent selon la formule retenue pour l'estancia à l'occasion du changement de génération. Le troupeau de vaches allaitantes que H. Capelle, avec sa culture et sa passion d'éleveur, a cherché à maintenir à tout prix, risque de disparaître. Le danger réside sans doute dans la tendance actuelle (prix favorables) à l'augmentation des cultures de vente. Les observations faites, en 1998, dans les parcelles de l'estancia confirment ce danger. Qu'est-ce qui va remplacer la luzerne dont le rôle bénéfique est évident pour la fertilité de sols et pour les systèmes de culture ?

Figure 2. Répartition interannuelle et intra-annuelle de la pluviométrie à Maraco en mm de pluie
E: janvier; N: mars

[R] 3. Stabilité et flexibilité du système de production de Maraco

Réflexions d'Henri Capelle
" Il y a deux sources de fragilité de notre agriculture, c'est l'écologie et l'économie et deux grandes incertitudes, c'est le climat [cf. le graphique de répartition des pluies de 1921 à 1992, fig. 2] et l'économie. Le plus délicat, c'est la gestion de l'ensemble par un ajustement constant vis-à-vis de ces deux incertitudes ".
" À Daireaux, le mot vache était banni ". Pour garder les vaches (un gros capital, 3 000 à 5 000 pesos par vache), il a fallu louer des terres dans le Salado. Au lieu de capitaliser, j'ai préféré rester éleveur ".
" Dans la région, pour vivre de l'agriculture, un ménage doit disposer de 1 000 ha et d'environ 300 vaches, ce qui représente une somme de 2 millions de dollars ".
Par ailleurs, le CREA, créé par Marcelo Lernoud, est le premier d'Argentine ; il est toujours dynamique avec ses douze membres, un assesor agronome et un vétérinaire par estancia.

Analyse des facteurs de stabilité d'adaptation
L'agriculture argentine a subi de nombreuses évolutions au cours des quarante dernières années (l'encadré ci-après, p. 70) indique schématiquement les grands événements). On peut se demander comment Maraco " a vécu " ces évolutions. L'impression générale qui ressort de la comparaison de l'estancia aux deux dates 1958 et 1998 est celle d'une permanence des structures et des grandes orientations de productions. Nous avons cependant cherché à définir les principaux facteurs de stabilité et de flexibilité.
Il nous semble que quatre facteurs majeurs ont contribué à la stabilité de Maraco :
- l'intégrité des surfaces. En effet, on peut parler du maintien d'un noyau dur foncier qui correspond aux surfaces de 1958. Elles ont évolué par agrandissements successifs, par achats ou par location ;
- la volonté de rester des éleveurs. Conserver la maîtrise de la cria est un pari qui va à contre-courant de l'évolution des estancias de la zone qui se sont spécialisées dans l'invernada ou orientées vers les cultures de ventes ;
- le pari sur la luzerne. Cette culture est toujours restée le pivot des systèmes de cultures et la base fourragère des systèmes d'élevage. H. Capelle a acquis une maîtrise exceptionnelle de l'implantation et de l'exploitation des mélanges luzernes-graminées dans les sols et le climat de Maraco. Il a su conserver la règle agronomique des 45% de surfaces de luzerne dans l'assolement malgré l'intérêt financier pour les céréales ;
- une attention vive aux progrès techniques. Au niveau international, il est resté aux aguets des innovations par un large réseau d'informations et une bibliographie sans cesse renouvelée. Localement, il a toujours observé, enregistré et mesuré de nombreux phénomènes sur l'estancia. Les changements techniques étaient discutés, expérimentés et suivis dans le cadre du groupe CREA dont le rôle a été capital dans cette période mouvementée de l'agriculture argentine.
Nous avons par ailleurs dégagé quatre facteurs sur lesquels s'est fondée, il nous semble, l'adaptation de Maraco aux contextes successifs. :
- l'adoption de trois innovations techniques majeures : la clôture électrique, l'insémination artificielle et le semis direct ;
- une extension des surfaces. H. Capelle a saisi diverses occasions pour agrandir l'estancia avec des terrains spécialisés dans certaines activités : la cria dans le Salado, les cultures de ventes près d'Andant. Cette extension a supposé une réorganisation générale du fonctionnement de l'estancia avec des terrains spécialisés dans certaines activités: La cria dans le Salado, les cultures de ventes près d'Andant. Cette extension a supposé une réorganisation générale du fonctionnement de l'estancia.
- une spécialisation dans l'élevage bovin. L'abandon des ovins et surtout l'introduction d'une filière autonome de production de viande par l'achat de jeunes animaux et leur vente pour la boucherie ;
- une diversification des activités. L'idée générale a été d'acquérir une plus grande maîtrise sur les inputs de plus en plus importants pour le fonctionnement de l'estancia.

Maraco, 1958. Dispositif de traitements et soins des moutons (corriedal). Haies brise-vent. Au fond, parcelles d'eucalyptus (monte).

[R] 4. Réflexions sur les changements de l'agriculture en Argentine

En Argentine, il n'existe pas une politique agricole à la française. La régulation de l'activité se fait par le marché, en particulier par le marché international. En 1996, sur les 23 774 millions de dollars correspondant au montant des exportations, plus de 60% étaient d'origine agricole. De 1990 à 1996, les exportations de céréales et d'oléagineux ont augmenté de 9% ; les céréales sont la cause de cette augmentation (+ 19%) alors que les oléagineux ont connu une diminution de 20%. Les superficies ont augmenté de 33% et la production de 60%. Simultanément les rendements par ha passaient de 18 q en 1990 à 21 en 1996.
Les exportations de viande augmentaient de 11%. Les États Unis sont les principaux partenaires de l'Argentine. Parallèlement la consommation interne diminuait de 21%. Le Mercosur a donné à l'Argentine des possibilités importantes d'exportation surtout au niveau des céréales (Brésil principalement) et de la viande (Chili, par exemple) car elle a des avantages comparatifs par rapport aux autres pays. Les agriculteurs orientent leur production en fonction des prix internationaux, principalement ceux des céréales. Or, depuis une dizaine d'années, le prix des céréales est en hausse. Les agriculteurs, comme le montre l'analyse de Maraco, ont réduit l'élevage et intensifier la production de céréales pour bénéficier de prix avantageux.
Cette évolution s'est traduite par de nombreuses faillites. On estime qu'environ trois agriculteurs sur cinq ont de sérieux problèmes financiers. Il s'agit surtout des petites et moyennes exploitations (inférieures à 500 ha). Afin de venir en aide à ces exploitations, qui constituent la grande majorité des exploitations en Argentine, l'État a mis en place le programme de Cambio Rural. Il s'agit essentiellement d'une action de conseil. L'État assure la rémunération d'un conseiller à mi-temps pendant cinq ans à condition que les agriculteurs s'organisent en groupe (maximum de 12 agriculteurs par groupe). Le travail des conseillers est supervisé par un agent de projet qui travaille directement avec les responsables locaux de l'INTA (les extensionistas). Le bilan en cours de cette opération montre des résultats importants tels que la création de groupes d'agriculteurs pour la commercialisation des produits et pour l'achat d'inputs. Le résultat sans doute le plus important mais peu visible est le changement dans la façon de travailler des agriculteurs en passant d'une logique individuelle à une logique collective.
Dans la recherche d'une intensification des cultures, la technique du semis direct tend à se généraliser dans le but de réduire les coûts de production, de la main d'œuvre et du matériel. Cependant, cette technique mal maîtrisée pose des problèmes agronomiques, comme nous avons pu l'observer dans l'estancia de Maraco.
L'abandon de l'élevage signifie une décapitalisation importante, surtout en Argentine où le système bancaire n'offre pas de conditions avantageuses pour l'épargne. La disparition de l'élevage dans les zones à faible potentiel agricole et à forts risques écologiques n'apparaît pas comme une solution viable pour les agriculteurs, ni durable pour les ressources naturelles du pays ; mais comment faire quand l'agriculture, même avec des rendements médiocres, est plus rentable à court terme que l'élevage ? En abandonnant l'élevage et connaissant les risques écologiques de l'agriculturisation, les agriculteurs font un choix qui correspond à une logique individuelle de survie et de maximisation du revenu agricole à court terme. La protection des ressources naturelles suppose une rationalité collective sur le long terme. Il y a peu de chances de résoudre le problème de ces rationalités contradictoires en l'absence d'une politique agricole volontariste qui tendrait vers une compensation des manques à gagner des agriculteurs. C'est la logique de la nouvelle politique agricole française des contrats territoriaux d'exploitation (CTE).
À l'avenir, les agriculteurs devront mettre en œuvre des stratégies de flexibilité et d'adaptabilité leur permettant de conserver un certain équilibre entre l'élevage et l'agriculture, en particulier dans les zones à faible potentiel agricole. Les pratiques de flexibilité peuvent être d'ordre technique comme l'amélioration génétique, une meilleure maîtrise de l'alimentation notamment par stockage des aliments, l'implantation de pâtures à base de luzerne. Elles peuvent être d'ordre économique comme la qualification de la main d'œuvre, le report des ventes d'animaux, la commercialisation directe, en particulier pour l'exportation. Elles peuvent être enfin d'ordre organisationnel, comme le groupement de producteurs pour l'achat, la vente et l'engraissement des animaux, pour l'achat de matériel en commun… Ces pratiques impliquent non seulement une volonté de changement de la part des agriculteurs, un attrait pour l'élevage mais surtout des conditions économiques satisfaisantes, comme le montre l'exemple de Maraco.
Il nous semble que la recherche agronomique argentine et la coopération franco-argentine ont des perspectives importantes de travaux pour l'approche de ces problèmes qui correspondent à de réels enjeux politiques.

[R]


Maraco, 1958. Dans le caseo, lieu de stockage des peaux. Seules les eucalyptus. Pas de tracteur. Herse pour la préparation des lits de semences.

Dessins de Claire Brenot, d'après des photographies des auteurs
Nous tenons à remercier la famille Capelle, en particulier Henri et sa femme, de nous avoir reçus à Maraco et d'avoir pris le temps de nous expliquer la situation de l'estancia, ses transformation et ses perspectives.

Maraco, 1998. Distribution de maïs à un lot de bouvillons (novillos). Dans le fond, le casco


Notes
(
1) Estancia : grand domaine agricole. [VU]
(2) Ce chapitre reprend une partie d'un article de J.-P.Deffontaines intitulé " Quelques systèmes de production de l'élevage argentin ", publié en 1963 dans les Annales de l'Institut National Agronomique.[VU]
(3) Le quebracho est un arbre imputrescible qui pousse dans le Nord du pays d'où il est amené par train de radeau le long du Parana.[VU]
(4) Rodéo : troupeau [VU]
(5) Remate : vente aux enchères.[VU]
(6) Ils touchent généralement 2% du prix de vente : 1% payé par le vendeur, l'autre par l'acheteur.[VU]
(7) UGB : unité de gros bovin, équivalent à un animal de 600 kg.[VU]
(8) Il existe un gros atelier de réparations sur l'estancia avec des ouvriers spécialisés et qualifiés.[VU]
(9) H. Capelle indique que la tonte devenait plus chère que le prix de vente des animaux. [VU]
(10) Le terme de capitalización désigne une relation qui s'établit entre deux éleveurs, le premier qui possède trop d'animaux en rapport à ses terres et le second qui possède des terres mais pas assez d'animaux. Ce dernier élève les animaux et garde la moitié des veaux nés sur son exploitation. Ce système est fondé sur la réputation et la confiance entre éleveurs.[VU]

[R]


[R] Bibliographie

Chia E., Deffontaines J.P., 1998. Rapport de mission projet IDEAS, INRA.
Conte A.S., 1979. Pirova 50 años despues geografia historica de una estancia. Ed. Estudios geograficos pampeanos. Universidad de Buenos Aires, 54 p.
Deffontaines J.P., 1963, Quelques systèmes de production de l'élevage argentin. Annales de l'institut National Agronomique, 48(64), 220-290.
Hamdan V., 1997. Information et décision. Contribution méthodologique pour l'élaboration d'outils de gestion agricole en Argentine. Mémoire de DEA, Université de Bourgogne. 110 p.
Peon A.M., Coca C.R., 1997. Marco historico Deroensee y sus localidades vecinas. Ed. Luis Carbonel Buenos Aires. 64 p.


[R] Encadré 1
L'observation de quelques parcelles

Pour préciser le fonctionnement des systèmes de cultures, nous avons procédé à une analyse agronomique de plusieurs parcelles par observation des cultures et des profils culturaux (*)
Parcelle 1 : 20 ha. Mélange de luzerne, dactyle et brome de trois ans. Pâturage de 80 toritos de 15 mois. Hauteur de la végétation 15 cm, assez régulière, luzerne dominante. Belle végétation par rapport aux parcelles des autres estancias de la région.
Parcelle 2 : 95 ha. Sol sablo-limoneux profond. Sol nu. L'histoire culturale est la suivante : luzerne 2 ans, tournesol 1 an, avoine 1 an, sorgho 1an, maïs 1an. Le chaume de maïs a été pâturé en hiver. La parcelle doit être semée en tournesol. Il y a eu un passage de disque après le pâturage. On observe de grosses mottes compactes et litées.
Le pâturage a créé, en conditions humides, un compactage sur les 10-15 premiers centimètres qui rend problématique une bonne préparation d'un lit de semence pour une culture de printemps. Ce sont des sols légers, le taux de matière organique est faible et l'" agriculturisation " croissante contribue à réduire ce taux et à créer une structure fragile. Les 45% (théoriques) de luzerne-graminées sont-ils suffisants pour éviter une baisse du niveau de matière organique ?
Parcelle 3 : 150 ha. Sol sablo-limoneux profond. Verdeo, avoine d'hiver pâturée. L'histoire culturale est : luzerne, tournesol, blé, seigle, tournesol, blé. Pâturage de 200 à 250 novillos de 200 à 250 kg. Sol tassé, croûte en surface. Perméabilité réduite.
Quel est le rôle du pâturage en condition humide sur le compactage des sols ?
Parcelle 4 : 85 ha. Sol sablo-limoneux. Beau blé en début de montaison ; végétation dense et régulière. L'histoire culturale est : luzerne, tournesol, maïs, tournesol, maïs, tournesol, blé, avoine, tournesol. Le profil du sol présente deux horizons très contrastés : les 10 premiers centimètres sont régulièrement colonisés par un système racinaire fin et dense et présentent une structure grumeleuse. A dix centimètres on observe une " semelle " lissée par un travail du sol en condition humide. En dessous le sol est compact, homogène, quasiment sans racine. Quelles seront les réactions de la culture aux premières sécheresses du printemps ?
Parcelle 5 : 90 ha. Sol sablo-limoneux profond. Jachère travaillée. L'histoire culturale est : tournesol, maïs, tournesol, maïs, tournesol, blé, avoine (verdeo), tournesol. Au moins huit années de cultures avant la jachère. Le sol est homogène et compact sauf les quelques centimètres travaillés en surface. La sensibilité au tassement de ces sols s'observent sous les roues de tracteur.
Parcelle 6 : 190 ha. Sol sablo-limoneux profond. Jachère travaillée après 7 années de luzerne. Les 15 premiers centimètres présentent une très bonne structure grumeleuse. La différence avec la parcelle 5 est notable. Cependant en profondeur on observe un sol nettement moins bien structuré.
Parcelle 7 : 12 ha. Sol sablo-limoneux profond. Sursemis d'orge de printemps. L'histoire culturale est : luzerne (5), verdeo, sorgho, avoine, maïs. La surface du sol est compacte. Le profil est homogène et le sol compact. Les racines de l'orge sont verticales et peu nombreuses, filiformes et peu fasciculées. A l'extraction les racines sont entourées d'un manchon de grains de sable fin. La colonisation de l'horizon des 15 premiers centimètres par les racines est faible et très irrégulière. Quel est l'effet du semis direct dans des sols compacts et peu structurés; quelle est la date optimale de semis selon le type de sol ?
Parcelle 8 : 125 ha. Sol sablo-limoneux profond. Luzerne de 5 ans encore en très bon état. Pâturage du troupeau de vaches allaitantes avec le premier veau. Les mises bas suivantes se font dans les terres acquises dans la Cuenca del Salado.
Quelle est la durée des luzernières en fonction des conditions d'installation, d'entretien et d'utilisation ?
(*)
Le profil cultural est " l'ensemble constitué dans un sol par la succession des couches de terre, individualisées par l'intervention des instruments de culture, des racines de végétaux et des facteurs naturels réagissant à ces actions " (Le profil cultural, Hénin et al., 1963).[VU]


[R] Encadré2
Bref rappel historique de l'agriculture argentine (a)


On peut distinguer, de façon très générale, trois grandes périodes, caractérisées chacune par un modèle économique dominant : la période agro-exportatrice (dernières décennies du XIXe siècle jusqu'à la crise de 1930); la période d'industrialisation par substitution d'importations (des années 1940 et 1970) et, à partir des années 80, la mise en oeuvre des modèles d'ajustement et de stabilisation économique.
Dans la première période, l'Argentine a connu une dynamique économique étroitement liée aux exportations, où le secteur agricole a eu un rôle dominant. L'Argentine fut le principal pays exportateur de céréales et de viande bovine jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale et pour cela a été appelée El granero del mundo (Le grenier du monde).
Mais, à partir de la crise de 1930 et de la Deuxième Guerre, cette dynamique est mise en cause. Les conséquences de cette guerre sur l'économie argentine ont facilité la mise en œuvre des stratégies d'industrialisation. La politique a consisté à protéger l'industrie et à taxer l'agriculture, par la voie d'impôts à l'exportation, sommes qui ont été dirigées vers le secteur industriel.
Malgré la relative croissance que ce modèle a permis, l'économie entre en crise vers la moitié des années 1970, du fait d'un ensemble de déséquilibres structuraux. L'Argentine connaît sa première expérience hyperinflationniste. À partir de ce moment, l'économie argentine se développe dans un contexte extrêmement difficile, tant au niveau interne (crise du modèle de substitution d'importations par industrialisation) qu'au niveau externe.
Dans ce contexte, on assiste à la détérioration des termes de l'échange et à la chute du volume et de la valeur des exportations, situation qui a été compensée partiellement par l'endettement externe, ce qui a permis de différer l'ajustement aux nouvelles conditions internationales.
A partir de 1976, commence une longue période d'expériences économiques négatives qui ont affecté la crédibilité des mesures politiques. Les phénomènes les plus importants que l'on peut citer sont :

1976 - 1980
- Passage brusque à un modèle d'ouverture économique.
- Faillite d'une partie importante de l'industrie nationale.
- Inflation élevée.
1980 - 1983
- Abandon du modèle précèdent et retour partiel aux modes interventionnistes du passé.
- Nouvelles tendances inflationnistes. - Tendance déclinante des termes de l'échange.
1983 - 1985 (b)
Période hyperinflationniste entre 1984 et 1985 (700 % de hausse de prix en 1984 et accélération du taux mensuel d'inflation en 1985).
- Mise en oeuvre en 1985 d'un programme de stabilisation : Le Plan Austral.
1985 - 1989
- Nouvelles tendances inflationnistes vers la moitié de 1987.
- Diminution des termes de l'échange : les plus bas des dernières 50 années. Forte chute des prix des céréales et de la viande bovine.
- La confluence des facteurs internes et externes a des conséquences importantes sur l'accomplissement du programme de stabilisation.
- L'inflation augmente fortement.
- Mise en place d'un nouveau programme de stabilisation en 1988 : le plan Primavera.
- Crise économique et hyperinflation en 1989.
1989 - 1990 (c)
- Mise en oeuvre de nouvelles mesures pour freiner l'inflation, promouvoir les exportations et équilibrer les comptes publics.
- Nouvelle crise hyperinflationniste vers la fin de 1989.
- Forte récession en 1990.
À partir de 1991, les transformations du contexte national et international, les crises d'hyperinflation et l'échec des programmes d'ajustement mise en œuvre dans les dernières années ont poussé à la mise en place d'un modèle caractérisé par la libération des marchés et le désengagement progressif de l'État (d). Ce nouveau programme économique s'est traduit par un changement radical des règles de jeu, il s'agit du " Plan de Convertibilité " en vigueur à partir de mars 1991.
Ce changement brusque a touché la plupart des entreprises agricoles et surtout les petites et moyennes qui avaient été affectées auparavant par des situations économiques défavorables. Au début du Plan de Convertibilité, ces entreprises avaient un endettement important et des difficultés pour faire face aux investissement. Par ailleurs, le plan de convertibilité a signifié une augmentation des coûts fixes et l'absence des crédits accessibles à ce type de producteurs.
" L'agriculteur argentin est peut-être le plus dynamique du monde par sa capacité à réagir rapidement à différents changements, mais il est le plus déprotégé du monde, il n'a aucun élément de protection de la part de l'État, et il fait face à ses concurrents qui en majorité ont une protection très forte de l'État, puisqu'ils sont subventionnés " a affirmé Felipe Solá, secrétaire à l'Agriculture de l'Argentine (La Capital, Mar del Plata, janvier 1997).

Notes

(a) Extrait du travail de Hamdan V., Information et décision. Contribution méthodologique pour l'élaboration d'outils de gestion agricole en Argentin. 1997, Mémoire de DEA, université de Bourgogne (sous la direction de E . Chia). [VU]
(b) Gouvernement démocratique après sept ans d'intervention militaire.[VU]
(c) Changement de gouvernement démocratique par élections.[VU]
(d) Parmi les mesures adoptées les plus importantes sont : convertibilité de la monnaie locale, réduction des tarifs d'importation, réduction importante des taxes à l'exportation des produits agricoles, généralisation de l'impôt à la valeur agrégée (IVA), forte réduction du crédit public et la privatisation des services et des entreprises dans les domaines stratégiques.[VU]