L'élaboration des plans de prévention des risques
en Martinique
entre contrainte socio-économique et gestion des risques
naturels
par Olivier Cospar, Pascal Saffache et Jean-Valéry Marc
Université des Antilles et de la Guyane, département
de Géographie, BP 7207, 97275 Schlcher cedex
Pascal.Saffache@martinique.univ-ag.fr
Les caractéristiques et les modalités de mise
en place des PPR
Les spécificités locales
Analyse des résultats de l'enquête concernant
la mise en place des PPR en Martinique
La situation actuelle
En conclusion
La Martinique et la Guadeloupe sont les deux régions françaises
les plus menacées par les risques naturels. Pour pallier cette situation,
les acteurs institutionnels durent prendre certaines mesures ; c'est ce qui
explique que les plans de prévention des risques naturels (PPR) soient
considérés aujourd'hui comme des outils privilégiés
permettant un développement durable des territoires et une
sécurité maximale des personnes et des biens. Bien que ces
plans de prévention aient été mal accueillis au début,
nombreuses sont les municipalités qui sollicitent maintenant leur
mise en place.
Pour prendre la mesure de ce dispositif de prévention, ses
caractéristiques, ses modalités de mise en place et son impact
sur la gestion des risques naturels seront présentés. Seront
abordées ensuite les contraintes liées à son
élaboration, puis un bilan des PPR en Martinique sera dressé.
[R] Les caractéristiques et les modalités de mise en place des PPR
Dans le cadre de la décennie de prévention des catastrophes
naturelles (1990 - 2000), la France privilégia six objectifs : favoriser
une meilleure connaissance des phénomènes catastrophiques et
de leurs effets induits, faciliter leur surveillance, sensibiliser les
populations aux risques qu'elles encourent, intégrer la notion de
risques naturels dans les décisions d'aménagement, protéger
les installations actuelles et futures, et enfin, entretenir la mémoire
du risque. Les PPR doivent donc intégrer l'ensemble de ces
objectifs.
C'est la loi du 13 juillet 1982 qui fixe les bases de la politique de
prévention des risques naturels. La loi du 22 juillet 1987, modifiée
par celle du 2 février 1995 et complétée par le décret
du 5 octobre 1995, sous-tend l'élaboration des PPR, alors que les
articles 40-1 et 40-2 de la loi du 22 juillet 1987 régissent leur
fonctionnement.
Les PPR, annexés aux plans d'occupation des sols (POS) et aux plans
locaux d'urbanisme (PLU), permettent d'intervenir à quatre niveaux
:
- prendre en compte de manière spécifique les risques naturels
dans l'aménagement, la construction et la gestion du territoire ;
- préciser la connaissance des phénomènes naturels ;
- informer la population sur les risques encourus ;
- enfin, privilégier certaines dispositions en matière d'urbanisme
et de construction.
Les PPR sont des documents relativement simples qui peuvent s'étendre
à une ou plusieurs communes. Il s'agit d'une servitude d'utilité
publique qui s'impose à tous : particuliers, entreprises,
collectivités et même l'État, lors de la délivrance
des permis de construire, par exemple. Il s'agit de la seule procédure
spécifique de prise en compte des risques naturels dans le domaine
de l'aménagement.
L'élaboration des PPR est dirigée par les services de l'État,
puis approuvée par le Préfet après consultation des
communes et enquête publique. La première phase d'élaboration
consiste en une analyse historique des phénomènes naturels
ayant affecté le territoire concerné. Nanti de la cartographie
des risques potentiels, il est alors possible d'évaluer l'importance
des phénomènes paroxysmiques ; une concertation avec les
différents partenaires locaux permet d'apprécier les enjeux
en terme de sécurité et d'aménagement. Après
leur mise en place, les PPR s'imposent aux constructions existantes et à
venir, ainsi qu'aux autres usages du sol : activités touristiques
et de loisirs, exploitations agricoles, etc.
Un PPR complet comprend trois volets :
- un rapport de présentation, composé de l'analyse des
phénomènes étudiés et de leurs impacts sur les
personnes et les biens ;
- une carte réglementaire (1/10 000e ou 1/5 000e), précisant
les zones soumises à une réglementation spécifique ;
- enfin, le règlement inhérent à chacune de ces zones.
D'une superficie de 1 075 km2, la Martinique est une région monodépartementale soumise à une multitude d'aléas naturels : ouragans, inondations, tremblements de terre, glissements de terrains, éruptions volcaniques, etc. Cette situation est amplifiée par une conjoncture économique et sociale difficile ; en effet, avec l'un des taux de chômage les plus élevés de France (36% - INSEE, 2002), un secteur touristique en déclin et une agriculture soutenue artificiellement par des subventions étatiques, le développement de l'île s'avère délicat. Cette situation est d'autant plus inquiétante que les risques naturels réduisent considérablement l'espace potentiellement utilisable. En croisant les zones d'aléa fort, les zones urbanisées et les espaces protégés, il reste très peu d'espace pour les futurs aménagements ; c'est ce qui explique que de nombreux projets empiètent sur des zones classées en aléa fort. De toute évidence, l'espace fait défaut en Martinique et sa gestion devient de plus en plus problématique.
Cette situation peut être appréhendée par le biais des
nombreuses constructions réalisées sans permis de construire.
Pour tenter de pallier les problèmes de logement, les municipalités
déclassent les terres agricoles et y construisent des logements collectifs
souvent dans des zones à risques ; ces opérations sont
facilitées par l'absence de documents réglementaires.
En Martinique, les PPR sont les premiers documents réglementaires
se rapportant aux risques naturels ; cela paraît invraisemblable lorsqu'on
connaît les menaces réelles qui pèsent sur le territoire.
Où sont donc les documents communaux synthétiques (DCS) qui
devaient être réalisés avant la fin du vingtième
siècle ?
Mis à part les atlas communaux d'aléas (ACA) élaborés
en 1999 par le Bureau de recherches géologiques et minières
(BRGM), la Martinique n'a bénéficié à ce jour
d'aucun document fiable relatif à la gestion des risques naturels.
En outre, les ACA - au lieu d'avoir un rôle préparatoire en
vue de la mise en place des PPR - n'ont fait qu'affoler les responsables
municipaux, générant ainsi une polémique sur leur
fiabilité. Les élus, craignant que les PPR s'apparentent aux
ACA, ont d'abord rejeté massivement le principe d'élaboration
de ces documents ; à la suite de nombreux échanges, les élus
locaux et les services de l'État finirent par trouver un terrain
d'entente. Selon M. Nacitas, en charge des PPR à la direction
départementale de l'équipement (DDE-Martinique), la raison
de cette amélioration des échanges entre les différentes
parties concernées réside dans la constitution d'un comité
de réflexion (composé d'élus de la Région et
du Département, de maires, d'élus de Fort-de-France et du Lamentin
et de quelques socioprofessionnels) visant à une meilleure gestion
des risques naturels et des mesures réglementaires devant les accompagner.
Désormais, les PPR prennent en compte l'aléa et le niveau de
l'enjeu, alors que les ACA ne tenaient compte que du degré de
l'aléa. Les PPR définissent trois niveaux d'enjeu :
- un enjeu très fort, applicable aux centres historiques et aux bourgs
;
- un enjeu fort, applicable aux périphéries des bourgs et aux
zones de développement ;
- enfin, un enjeu modéré, applicable aux zones naturelles et
agricoles.
Dans une zone d'aléa fort disposant d'un enjeu très fort, par
exemple, il y aura tout de même possibilité de construire avec
prescription. En raison de l'exiguïté du territoire et du cumul
des aléas, le règlement initial des PPR a été
modifié sous la pression des élus locaux.
[R] Analyse des résultats de l'enquête concernant la mise en place des PPR en Martinique
Pour avoir une vision précise du comportement des acteurs institutionnels
en charge de l'élaboration et de la mise en place des PPR en Martinique,
une enquête a été réalisée en 2001. En
dépit du faible taux de réponse (30% environ), il apparaît
que la principale difficulté liée à la gestion des risques
naturels en Martinique réside dans le manque ou l'absence de concertation
entre les services de l'État et les élus. L'absence de documents
réglementaires, les problèmes politiques, le manque d'information
des populations, l'absence de culture générale du risque et
le manque d'organisation des services publics sont autant de difficultés
rencontrées par les acteurs locaux.
L'essentiel des personnes interrogées (90%) étaient cependant
favorables à la mise en place de PPR. Les 10% qui se prononcèrent
contre estimaient qu'il s'agissait d'un frein au développement qui
entraînerait une réduction des zones de construction, la remise
en cause de certains projets, la diminution de la valeur des terrains et
l'augmentation du nombre de constructions sans permis de construire.
En dépit du fait que 85% des personnes interrogées estimaient
que les PPR ne résoudraient pas les problèmes liés à
la gestion des risques naturels, 95% de ces personnes étaient prêtes
cependant à collaborer pour faciliter la mise en place de ces plans
de prévention.
[R] La situation actuelle
Il y a actuellement 34 PPR communaux multirisques prescrits en Martinique
qui seront annexés aux POS et aux PLU. Treize projets, déjà
prêts, ont été notifiés aux communes pour consultation
et avis des conseils municipaux ; il s'agit des communes de Fort-de-France,
de Schlcher, du Lamentin, de Saint-Joseph, du François, de
Saint-Esprit, de Rivière-Salée, de Rivière-Pilote, de
Ducos, de Trinité, de Sainte-Marie, du Vauclin et du Robert. Après
avis des conseils municipaux, ces projets seront soumis à une
enquête publique avant d'être approuvés avant fin 2003,
vraisemblablement.
Il y a six autres projets de PPR qui sont en cours de présentation
dans les communes du Diamant, des Anses-d'Arlet, du Marin, de Sainte-Anne,
de Sainte-Luce et des Trois-îlets. Quinze autres projets concernant
essentiellement les communes du nord sont en cours de réalisation.
Toutes les communes de l'île devraient être dotées d'un
PPR d'ici la fin de l'année 2004.
L'adoption des PPR n'a pas été facile en Martinique, puisqu'on
est passé d'une situation de refus total à une acceptation
sous réserve de modifications. Les PPR qui étaient tant
redoutés apparaissent maintenant comme des outils d'aide au
développement ; cette situation est peut-être due à une
prise de conscience des différentes parties concernées.
Toutefois, ce changement soudain de mentalité soulève certaines
interrogations : pourquoi un tel changement en si peu de temps ? Serait-ce
le résultat d'une meilleure concertation entre les services de
l'État et les élus locaux ?
Bien que ne pouvant répondre à ces questions dans l'immédiat,
il semble que les aménagements apportés aux PPR soient synonymes
d'une reconnaissance de spécificités, ce qui est très
important aux yeux des élus locaux. Il faut seulement souhaiter que
ces modifications n'altèrent pas la fonction originelle des PPR.
Anonyme, 1997. Dossier départemental des risques
majeurs. Préfecture de la Région Martinique (Cellule d'Analyse
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