Comment le développement durable fait carrière
par Jean Crespon
OMYA, 35 quai André-Citroën, 75725 Paris cedex
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jean.crespon@omya.com
Lors d'une table ronde organisée par Les Échos, dans le
cadre du deuxième Forum pour le Développement durable et une
Entreprise responsable (FEDERE - 2003) le 25 mars dernier, le président
d'OMYA France, Jean Crespon, a présenté son point de vue sur
l'apport que représente l'évolution récente des interactions
entre les " parties prenantes " (i.e. les acteurs sociaux, économiques
et politiques qui constituent le contexte réactif d'une entreprise
et les promoteurs, parfois, d'une forme de contestation dure de la
légitimité même de son activité - les " stakeholders
" comme disent les industriels branchés ou déjà
étrillés) et les stratégies ou les activités
de la société qu'il dirige.
En une dizaine d'années, le cheminement, parfois douloureux, a
déjà profondément transformé les termes de
référence du stratège industriel et du manager, de
l'encadrement et des employés, donnant progressivement une
interprétation collective, concrète et opérationnelle
aux trois piliers du développement durable.
Reste maintenant à trouver comment agir sur la demande et les conceptions
culturelles qui la commandent : à toujours vouloir peintures ou papiers
plus blanc que blanc, " on " accélère la consommation d'une
ressource naturelle exceptionnelle et de plus en plus rare
Le Sommet
de Johannesburg avait bien identifié les modes de consommation comme
l'un des domaines réclamant une action forte et rapide.
P.L.
La société Omya est spécialisée dans la fabrication de charges minérales à base de carbonate de calcium extrait de carrières de craie, de calcite ou de marbre de grande blancheur et de grande pureté, et traité dans des usines spécialisées afin de servir de matière première à des matériaux formulés, comme la peinture, le papier, les matières plastiques, certains produits détergents, le chewing-gum, des produits alimentaires comme certaines céréales, etc.
Nous sommes implantés depuis plus de 110 ans sur le territoire français, en l'occurrence dans la Marne, depuis près de 50 ans dans les Bouches-du-Rhône, à Orgon, et depuis 35 ans dans les Pyrénées-Orientales, près de Perpignan.
Notre métier nous conduit à ouvrir des carrières, à demander des autorisations d'implantation d'établissement classé et, jusqu'en 1989, nous n'avions pas rencontré de difficulté particulière avec ce que les organisateurs de cette table ronde ont appelé les " stakeholders ".
Quelques erreurs impardonnables à l'occasion d'un dépôt
de demande d'ouverture de carrière sur la commune de Vingrau, voisine
de la commune de Tautavel, dans les Pyrénées-Orientales, sur
laquelle nous étions implantés depuis près de 25 ans
sans le moindre problème, nous ont amenés à affronter
une crise pendant neuf années, crise qui a été douloureuse
pour nos opposants, douloureuse pour notre entreprise, douloureuse pour notre
personnel.
Comment une société comme la nôtre, après un
siècle sans incident particulier, a-t-elle pu en arriver là
?
Une première raison tient certainement dans notre persistance, du moins dans les premières années de la crise, à penser qu'un bon projet technique, car nous avions un bon projet technique, assorti d'un bon projet environnemental, car nous avions aussi un bon projet environnemental, suffirait à éliminer les craintes de la population. Aujourd'hui, ce sont des conditions nécessaires mais non suffisantes.
Une deuxième raison tient incontestablement dans le fait que le projet d'ouverture de carrière, ainsi que la construction d'une unité primaire de préparation des matériaux sur la nouvelle commune, n'ont fait l'objet d'aucune concertation préalable ; fait incompréhensible pour une entreprise aussi expérimentée que la nôtre dans ce domaine, mais c'est comme cela.
Enfin, nous avons complètement sous-estimé la capacité de réaction d'une partie de la population ; nous étions, en effet, dans un schéma de pensée rigide qui consistait à estimer que ce qui avait été bon pour la commune mitoyenne de Tautavel, théâtre de nos opérations depuis plus de 20 ans à l'époque, devait être bon pour la commune de Vingrau et ses habitants. Telle n'était pas leur idée. J'ajouterai que le début des années 1990 a correspondu au virage qui a conduit les acteurs de Rio à conceptualiser le fameux triptyque économie/environnement/sociétal qui fait l'objet du colloque d'aujourd'hui. Et la réaction de Vingrau était, en quelque sorte, cohérente par rapport à ce qui se dessinait en matière sociétale. Ce qui aurait pu être une erreur rattrapable en d'autres temps devenait, à la lumière de cette dernière remarque, une faute impardonnable, qui nous a coûté cher.
Aujourd'hui, notre usine fonctionne depuis plus de quatre ans sans difficulté apparente par rapport à la population. Tous les engagements que nous avions pris, notamment sur les plans technique et environnemental, ont été tenus. La pression qui nous a été mise pendant toutes ces années nous a conduit à réaliser une installation qui est reconnue comme de très grande qualité par les gens de la profession. On peut même s'interroger sur certaines des mesures que nous avons prises comme, par exemple, celles concernant le bruit : nous avons construit une usine quasiment inaudible à quelques dizaines de mètres, alors que les premières maisons du village se situent à près de 2,5 km et sont, de plus, protégées du bruit (et aussi de la vue) par le relief. On pourrait presque penser que la carence dont nous avons fait preuve dans la concertation préalable a été compensée inutilement par des dispositions techniques superfétatoires.
En fait, cette maîtrise du bruit, pour ne citer que cet exemple, est
quand même bien agréable pour le personnel employé dans
cette installation et permet de garder une campagne aussi calme que possible.
Ainsi, nous ne regrettons pas d'avoir pris ce genre de mesure.
Quelles leçons avons-nous tirées de cette douloureuse période
?
La première est une confirmation de ce que nous savions depuis notre première implantation à la fin du XIXe siècle : lorsqu'on arrive dans une commune avec l'intention de s'y installer, il convient de rencontrer les autorités locales et de leur expliquer ce que l'on veut faire. C'est la moindre des courtoisies, même, et surtout, si l'on est déjà implanté depuis longtemps chez le voisin...
Il est évidemment nécessaire de faire une bonne ingénierie technique et une bonne ingénierie environnementale. Mais, à l'évidence, ce n'est plus suffisant. Il apparaît aujourd'hui indispensable de faire également une bonne ingénierie des rapports avec les acteurs locaux : plus que de l'ingénierie sociale, il s'agit d'ingénierie sociétale.
Ce n'est pas toujours simple car, si tout le monde s'accorde à peu près pour admettre que les matériaux extraits du sol et du sous-sol sont utiles à la vie, il importe que notre industrie prenne en compte les exigences nouvelles pour continuer à répondre à la demande dans des conditions acceptables par la société.
Mais la question soulevée par ce débat concerne-t-elle seulement l'industrie ? Ne concerne-t-elle pas aussi la société, ou précisément les consommateurs que nous sommes tous ? Permettez-moi de vous conter une anecdote que j'ai vécue alors qu'un journaliste préparait une émission de télévision sur notre affaire de Vingrau.
Alors que l'un des arguments des villageois était de nous voir aller
exploiter ailleurs, ce journaliste me demanda " pourquoi voulez-vous absolument
exploiter votre carrière à cet endroit précis ? Pourquoi
donc n'allez-vous pas un peu plus loin ? Avez-vous besoin d'une pierre aussi
blanche? ".
J'ai fait venir deux petits pots de peinture que nous avions justement
préparés à partir des deux matières premières,
l'une blanche, l'autre un peu moins blanche, et lui ai demandé quel
serait son choix si d'aventure il devait repeindre ses plafonds. Il a
évidemment choisi la peinture la plus blanche comme, sans doute, beaucoup
d'entre vous l'auraient fait. Est-ce là un besoin légitime
?
Si les consommateurs acceptaient que leurs plafonds soient blanc-crème ou blanc-rosé, et surtout s'ils acceptaient que d'un pot de peinture à l'autre la teinte de leurs plafonds change, ils simplifieraient la vie des producteurs de peinture et de leurs fournisseurs de matières premières à un point dont ils ne se rendent pas compte. En plus, ils contribueraient au " développement durable " par la souplesse qu'ils apporteraient à l'industrie et, en définitive, allègeraient la pression sur une ressource naturelle, par hypothèse, hétérogène
Ainsi, si le concept de développement durable est perçu dans sa nécessité, la question à laquelle nous avons à répondre aujourd'hui et demain est de savoir comment le travailleur, le consommateur et le citoyen que nous sommes tous simultanément, le mettront en place concrètement.
Jean Crespon est président-directeur général
d'OMYA.
Dessin de Claire Brenot, d'après photo