une typologie des 128 cantons
des Alpes du Nord
par Bernard Cristofini, Daniel Roybin et Franck Etaix
Juger de la qualité des choses implique d'abord de les distinguer
: les outils typologiques s'avèrent très utiles dans cette
fonction, sitôt qu'il s'agit de classifier des objets complexes.
Appliqués à l'analyse du développement régional
de 128 cantons des Alpes du Nord, ces outils se montrent capables de jouer
un rôle fondamental dans la définition de la qualité,
mais semblent néanmoins se heurter à une limite : la qualité,
sortant du strict cadre scientifique, apparaît clairement ici en
définitive comme un jugement de valeur d'ordre politique.
1. Le qualifiable, la qualité et les typologies
2. Le pari méthodologique d'une"typologie des
cantons"
3. Les premiers résultats
4. De la qualification d'un canton à la
qualité de son développement
En conclusion
Références bibliographiques.
[R] Introduction
Les outils typologiques que nous produisons jouent un rôle important
dans une problématique centrée sur la "qualité", que
ce soit dans le cadre du groupement d'intérêt scientifique des
Alpes du Nord, avec des partenaires agricoles, ou plus récemment avec
des partenaires du développement régional, et notamment, le
conseil régional Rhône-Alpes (Cristofini, 1989).
Appliqués aux exploitations agricoles de la petite région,
ces outils ont en effet déjà suscité, de la part de
nos partenaires régionaux, de nombreuses questions relatives à
la qualité : systèmes d'exploitation et qualité des
fromages (beaufort, reblochon fermier) (Roybin, 1991) ; évolution
d'une agriculture locale et qualité d'une eau minérale, typologie
et qualité du paysage (Cristofini et Roybin, 1990).
Dans cet article, où nous essayerons de cerner le rôle de ces
outils typologiques dans un débat sur la qualité, nous nous
intéresserons tout spécialement à l'un des
développements récents de notre méthode, un essai
d'application à la classification du développement régional
des cantons. Ce type d'objet, le développement du canton, permet en
effet de soulever, avec une netteté encore plus grande que dans le
cas de l'exploitation agricole, une question fondamentale, et sans doute
générale, sur le contenu, en réalité d'ordre
politique, du concept de qualité.
Cet article est repris, avec l'aimable autorisation des auteurs et de
l'éditeur de Qualité et systèmes agraires, techniques,
lieux acteurs, publié en 1994 par l'INRA/SAD, sous le n°28
de la collection Etudes et recherches sur les systèmes agraires et
le développement, ouvrage dirigé par Marianne Cerf, Christine
Aubry, Christine de Sainte-Marie, Bernard Hubert, Egizio Valceschini et Bertrand
Vissac.
[R] 1. Le qualifiable, la qualité
et les typologies
L'étymologie du mot qualité se révèle très
éclairante pour comprendre le rôle général des
typologies dans une problématique sur la qualité. Deux sens
voisins mais différents du mot coexistent dans la langue actuelle.Le
Larousse inclut d'emblée le sens moderne de"jugement de valeur"dans
sa définition : "qualité : manière d'être, bonne
ou mauvaise, d'une chose". Il s'agit sans doute là de l'acception
la plus répandue aujourd'hui, au moins dans le monde de l'entreprise
:"le concept de qualité", "les cercles de qualité", etc. Il
ne s'agit bien sûr pas de mauvaise qualité !
Littré, plus proche de la racine latine, se contente de proposer :
"Qualité : ce qui fait qu'une chose est telle" ; Félix Gaffiot
donne en effet pour "Qualitas : manière d'être" et nous
renvoie à "Qualis : quel, quelle, de quelle sorte, de quelle
espèce, de quelle nature". La qualité des latins pourrait
aujourd'hui être plus justement traduite par le néologisme
"quallité"!
Cette "qualitas", en amont du jugement de valeur, nous rappelle un point
fondamental : attribuer - le mot est important - à une chose une meilleure
qualité qu'à une autre chose requiert en tout premier lieu
de les distinguer, la logique rejoignant ici l'évolution historique
du sens du mot.
En termes méthodologiques, nous retiendrons donc que parler de
la"qualité-jugement de valeur"des choses demande comme préalable
d'être capable de parler de leur "qualité-sorte", de les qualifier.
Sans diversité - reconnaissable - il ne saurait être question
de parler de qualité...
Les outils typologiques, qui rapprochent certains objets dans des"types"et
qui distinguent les types ainsi formés d'autres types, sont par nature
construits sur le fondement même du concept de"qualité-sorte"!
Nous ne sommes pas loin du coeur du débat.
Dans le cas d'objets relativement simples, ou du moins de critères
de qualité relativement simples, on objectera avec raison que point
n'est besoin de méthodes ou d'outils sophistiqués pour distinguer,
voire pour classer directement ces objets conformément à une
"échelle de qualité". Cela est vrai dans ces cas simples, c'est
du reste ce qui obscurcit le débat... En revanche, dès lors
que l'on s'intéresse à des objets complexes (un territoire,
une exploitation, un canton, un produit fermier, un paysage...), qui plus
est avec des critères de qualité eux-mêmes multiples
et complexes (économiques, sociaux, techniques, médicaux,
esthétiques...), le travail de distinction et de maîtrise de
la diversité apparaît pleinement comme une phase préalable
indispensable à la phase du jugement de valeur elle-même.
Il se trouve que, pour plusieurs raisons, les analyses de données
habituelles donnent rarement dans ce cas des images satisfaisantes et
opératoires. Les outils typologiques trouvent alors toute leur
justification (Capillon et Sebillotte, 1980 ; Deffontaines et Petit, 1985
; Laurent, 1988).
Concernant le canton, et la qualité de son développement, nous
nous poserons successivement deux questions :
1) Est-il possible, tout d'abord, de qualifier le développement
régional de cantons ? Est-il possible de distinguer un nombre limité
de formes stables de
2) Cette qualification - typologique - du développement des cantons,
si elle est possible, débouche-t-elle d'elle-même sur un concept
de"qualité"(jugement de valeur) du développement ?
[R] 2. Le pari méthodologique d'une "typologie des cantons"
2.1. L'origine du projet
Appliquée aux systèmes complexes que sont les exploitations
agricoles d'une petite région, la méthode de classification
typologique que nous avons élaborée donne des résultats
satisfaisants. Dans les quatre régions où nous l'avons
testée, elle a permis d'isoler clairement un peu plus d'une dizaine
de types d'exploitation, chacun fortement cohérent quant au fonctionnement
du système d'exploitation mis en oeuvre et, qui plus est, elle a permis
d'ordonner ces types en "filières d'évolution" tendancielles
(Cristofini et al., 1978 et 1982 ; Huguet et Roybin, 1982 ; Roybin,
1985 ; Cristofini et Roybin, 1990). Les modèles ainsi construits ont
tous fait l'objet d'une utilisation et d'une validation par nos partenaires
du développement agricole (Roybin, 1987 ; Roin et al.,
1989).
Confrontés dans le cadre du GIS (groupement d'intérêt
scientifique) des Alpes du Nord à une demande de nos partenaires qui,
dans sa formulation initiale, revenait en somme à reproduire le
modèle précédent (une typologie d'exploitations) pour
chacun des 128 cantons des trois départements, ce qui était
matériellement peu faisable, nous avons proposé la production,
en amont, d'une typologie de ces cantons de manière à réduire
le nombre de cas à étudier : nous n'aurions plus ainsi qu'à
réaliser un seul modèle de typologie des exploitations par
type de canton, au lieu de 128 modèles séparés. En proposant
cette solution, nous avions en outre la perspective d'étudier le
développement de la grande région à travers la dynamique
de ses cantons, et de tester l'aptitude de notre méthodologie à
traiter et à relier de nouveaux niveaux d'organisation (Cristofini,
1989).
2.2. Le débat théorique
Ce projet a suscité, dès sa conception, de nombreuses questions,
tant dans nos rangs qu'à l'extérieur, quant à la nature
systémique du canton et à la possibilité de le classer,
et quant à la possibilité d'imbriquer des typologies
d'exploitations agricoles cohérentes dans une typologie de cantons.
Un débat très riche a eu lieu notamment sur la comparaison
de l'objet canton et de l'objet exploitation agricole, déjà
classé, lui, avec un certain succès. Nous n'en retiendrons
ici qu'un point.
Le fait que le canton constitue une véritable entité a en
particulier été contesté. Cette critique trouvait en
partie son fondement dans une autre critique plus précise : le fait
que le canton, contrairement au système d'exploitation agricole,
système très centralisé et le plus souvent même
mono- ou bi-acteur (Osty, 1978), ne constituait pas un système
piloté. Le canton, malgré l'élection d'un conseiller
général, ne possède en effet, à la différence
des quatre collectivités (Etat, Région, Département,
Commune), ni exécutif, ni assemblée, ni budget propres ! Son
développement est le fait d'acteurs multiples et divers, a priori
non coordonnés. Mais il nous est apparu que, en dehors peut-être
du monde de l'entreprise, dont fait du reste partie l'exploitation, cette
situation de relatif non pilotage (ou de "pilotage à la marge")
caractérise en réalité une très large gamme de
systèmes.
Beaucoup de"systèmes à acteurs multiples", en particulier les
"systèmes d'activité territoriaux" que nous étudions,
même lorsqu'ils possèdent un exécutif, sont plus ou moins
dans ce cas. Les systèmes écologiques aussi. Il nous a donc,
au contraire, semblé très important de confronter notre
méthode à cette nouvelle classe de systèmes qu'on ne
peut manquer de rencontrer. Notre méthode ne réclamant au fond,
sur ce plan, que la possibilité de caractériser "des états
d'équilibre" (Cristofini, 1985), et non le"projet"explicite d'un
éventuel pilote, nous avons pensé que nous avions quelque chance
d'y arriver avec le canton, et que nous n'entraînions pas nos partenaires
dans un exercice trop périlleux.
D'autres objections, plus classiques, nous ont aussi été faites
concernant cette fois le canton en tant que maille géographique, en
tant qu'échelle de travail.
2.3. Le cadre méthodologique adopté
Mais sans rentrer plus dans ces débats, pour résumer notre
position sur le fond, disons que nous avons malgré tout pensé,
sur la base de nos observations :
- que cette échelle cantonale était au contraire
particulièrement intéressante parce qu'elle était le
lieu d'action de toute une série de forces et d'interactions
particulières très importantes pour le développement,
forces qui passent inaperçues à d'autres niveaux d'analyse
où elles sont masquées par l'action d'autres forces ;
- que ces interactions de l'ordre du local lisibles à l'échelle
du canton étaient assez fortes et assez denses pour que le canton
puisse être regardé comme un système, à charge
pour nous de trouver et d'élaborer le point de vue théorique
d'où il apparaît tel ;
- que ces "systèmes cantons", toujours du fait de ce que nous pouvions
observer et savoir de leur évolution historique, pouvaient être
en outre considérés comme des "systèmes parents",
c'est-à-dire comme participant d'un ensemble organisé plus
vaste ;
- qu'enfin l'étude des cohérences et exclusions de fait dues
à ces forces à cet échelon local, pouvait présenter
un intérêt certain pour l'étude des phénomènes
de développement et pour l'action.
Etant dans son domaine de validité, nous pouvions dès lors
tenter d'appliquer notre méthodologie.
Nous avons en effet pris le parti d'utiliser exactement la même
méthode générale et le même traitement itératif
des données que ceux que nous avions utilisés pour décrire
"la petite région vue à travers le tissu de ses exploitations"
(Cristofini, 1985) : il s'agissait ici au fond de voir la grande région
à travers le tissu de ses cantons. Sommairement, cette méthode
consiste, après avoir réalisé une enquête sur
les mécanismes décrivant la dynamique interne des systèmes
étudiés (ici les cantons), à pratiquer une analyse
comparée dont émergent les principales fonctions à
considérer, puis à rechercher dans un processus itératif
non automatique un jeu d'axes non linéaires susceptibles de donner
au "tableau" (fig. 2) des propriétés sémantiques (contenu
homogène des"cases-types"quant à ces fonctions), mais aussi
des propriétés géométriques (syntaxiques)
particulières de lecture (mise en évidence de "pôles"
et de "filières d'évolution").
La nécessité, pour que notre méthode s'applique, de
pouvoir considérer le canton comme un système, nous a amenés
d'emblée à rejeter une vision centrée sur l'activité
agricole, pourtant l'un des buts finals avoués de ce travail.
L'agriculture - notre étude le prouve a posteriori - n'est plus que
très rarement l'activité principale, et encore moins
l'activité motrice d'un canton. Se centrer sur l'agricole, ou même
procéder par extension à partir de l'agricole, aurait
été une erreur méthodologique majeure, qui nous aurait
empêchés de trouver une cohérence suffisante à
l'objet canton, puisque la réalité du développement
actuel des cantons n'est pas telle (Sebillotte, 1993). Et paradoxalement,
cela ne nous aurait pas permis de cadrer correctement la nature et
l'évolution de l'activité agricole elle-même !
Aussi avons-nous tenté de considérer le canton dans son
développement le plus général. L'idée première
était de partir de l'analyse de l'activité humaine dans le
canton. C'est le potentiel humain d'un canton qui est au fond le moteur de
son développement.
La possibilité d'atteindre directement et systématiquement
les "acteurs" nous est vite apparue comme illusoire à cette
échelle-là (étude de 128 cantons). Nous avons donc,
dans le cadre de l'enquête, considéré le canton comme
un ensemble de "tissus d'activités en interaction", et pris en compte
:
- les tissus économiques : tissu industriel, tissu agricole, tissu
touristique, tissus tertiaires et"induits"(BTP, commerces...) ;
- le tissu des communes, actrices essentielles d'un développement
local qui pourtant aujourd'hui souvent les dépasse ;
- le tissu de la population : tissu actif en lui-même, la population
ne se réduisant pas aux deux catégories précédentes
; tissu fondamental, et tissu conjonctif sur lequel reposent tous les autres
tissus et qui les relie.
Soulignons que ce réseau de tissus a surtout constitué pour
nous un "détecteur" (à la façon d'un réseau
d'antennes), et non le cadre définitif de notre analyse : si des "facteurs
externes" importants intervenaient sur le canton, nous pensions que nous
avions de bonnes chances de lire leur action dans la modification du poids
ou de la morphologie de ces tissus et dans leurs rapports. Ainsi, lorsque
la proximité d'un pôle urbain exerçait une influence
forte sur le canton étudié, nous l'avons pris en compte pour
l'analyse et la compréhension de l'état d'équilibre
du canton concerné. Mais cette pression urbaine se manifeste
d'elle-même au premier chef dans la constitution des tissus du canton
et dans leurs rapports. Nous avons appris à la lire à travers
nos tissus.
Nous avons procédé de la même façon pour les facteurs
physiques, la morphologie générale du canton, la proximité
des grands axes de communication etc., cherchant à lire leur influence,
si elle était importante, dans nos tissus.
2.4. L'enquête et la collecte statistique
Au total, ce sont 60 cantons qui ont été directement
enquêtés sur un total de 128 cantons retenus pour les trois
départements de la Savoie, de la Haute-Savoie et de l'Isère.
Nous avons pris le parti, pour l'agriculture, d'aller jusqu'aux franges les
plus proches des grandes villes, puisque nous avons enquêté
tous les cantons dans lesquels elle subsistait, si interstitielle ou
résiduelle soit-elle.
Plus de six cents acteurs locaux ont été questionnés
à cette occasion et notamment, systématiquement, le conseiller
général, le maire du chef-lieu de canton, un jury de maires
représentatifs, un jury d'agriculteurs représentatifs, un directeur
de banque "industrielle", un directeur d'agence du Crédit Agricole
; en outre, selon le contexte ont été enquêtés
divers directeurs de grosses implantations industrielles ou touristiques,
des responsables de SIVOM, des responsables d'associations, divers agents
de développement... Enfin, pour chaque canton, une étude
paysagère générale ainsi qu'une mission photographique
ont été réalisées.
Par ailleurs, la collecte statistique effectuée hors enquête
INRA totalise aujourd'hui plus de quarante millions de caractères.
Diverses sources ont été utilisées, le plus souvent
avec deux ou trois références historiques, afin de pouvoir
juger de la dynamique des phénomènes observés : Recensement
général de la population, Inventaire communal, Recensement
général agricole, fichiers établissement du ministère
de l'Industrie et du ministère de l'Agriculture (IAA, SCEES), fichier
SIRENE, de très nombreux fichiers INSEE, des fichiers du CEMAGREF,
de la Banque de France, de la direction régionale de l'Equipement,
des chambres d'Agriculture, des chambres de Commerce et d'Industrie, de la
SEATM (tourisme), de la DDASS...
Concernant les cantons non directement enquêtés, nous n'avons
eu aucune difficulté à les reclasser, à partir de leur
description statistique, dans notre modèle, une fois celui-ci construit.
Cela a constitué pour nous un premier test de validation.
Mais, il faut le souligner fortement, malgré un équipement
statistique bien supérieur pour le canton à celui dont on peut
disposer sur l'exploitation, l'essentiel de la compréhension de l'objet
canton en tant que système a été acquise pendant
l'enquête, qui reste irremplaçable de ce point de vue.
[R] 3. Les premiers
résultats
A l'issue du traitement des données, nous avons abouti à
un modèle décrivant 23 états d'équilibre
(métastables) pour les cantons des Alpes du Nord
(fig. 1).
Ce chiffre, beaucoup plus important que celui auquel nous avaient habitués
nos modèles concernant les exploitations agricoles (typiquement, une
douzaine de "fonctionnements"), nous a posé question. Notre
hypothèse actuelle, qui renvoie à la discussion
méthodologique précédente concernant le caractère
non piloté de ce type de système, est que le canton -
l'activité humaine sur le canton - est un système qui comporte
plus de degrés de liberté que le système d'exploitation.
Ce résultat est important pour les responsables du développement
régional : s'agit-il d'un système à l'avenir plus "ouvert"
(Forrester, 1984) ?
Les 23 états d'équilibre constatés n'en sont pas moins
nets pour autant. Ils indiquent l'une des caractéristiques importantes
de la qualité du développement nord-alpin : sa grande
diversité. Ils apparaissent sur la trame d'une matrice de 36 cases
engendrée par deux axes.
3.1. Les axes de la typologie
L'axe horizontal (de la figure
1)
L'axe horizontal traduit un phénomène d'urbanisation au sens
large. Alors qu'on aurait pu s'attendre, concernant des cantons en majorité
ruraux, à ce que d'autres axes organisent notre tableau typologique,
c'est au contraire, à cette échelle, la réalité
de l'urbanisation croissante des Alpes du Nord qui s'est imposée à
nous au cours du traitement des données comme organisatrice du
développement des cantons de cette région.
En dehors des centre-villes, seuls quatre des 128 cantons ruraux ou
périurbains voient leur population décroître. Les cantons
français des Alpes du Nord nous apparaissent comme structurés
dans leur développement par un réseau de villes et de voies
de communication en plein essor au coeur de l'Europe, et par un fort afflux
de population (Denais et Perrut, 1991 ; Jouve et al., 1992).
Le long de l'axe horizontal (figure 1), les flux (d'hommes, de matière, d'argent...) d'abord saisonniers, puis permanents, s'accroissent jusqu'à former un point d'accumulation, un réservoir, c'est-à-dire le développement d'un pôle de type urbain à l'intérieur du canton, à moins que ce pôle ne préexiste non loin du canton sous la forme d'une agglomération importante. C'est la mesure de ces flux et de la capacité de ces réservoirs (population, équipements) qui ont servi de base à la construction rigoureuse de ce premier axe.
L'axe vertical (de la figure 1)
Le deuxième axe qui nous a paru structurer le développement
des cantons ruraux et périurbains de la région est moins
surprenant, puisqu'il s'agit de celui de la croissance économique.
Mais, dans le détail, il nous révèle des
phénomènes intéressants : le développement
économique des cantons de la région semble s'effectuer d'abord
par diversification, c'est-à-dire par panachage de plusieurs
activités : on ne trouve pas vraiment de canton connaissant un fort
développement sur une mono-activité. Cela est moins trivial
qu'il n'y paraît de constater ce phénomène dès
l'échelle d'un bout de territoire aussi petit que le canton dans nos
pays développés !
Par la suite, c'est l'apparition d'activités de type tertiaire à
un degré de plus en plus fort qui se révèle classante.
En règle générale, on progresse le long de cet axe depuis
des activités fortement liées au local et à ses ressources
naturelles (agriculture en particulier) vers des activités de plus
en plus indépendantes de ce local en ce sens qu'elles poussent sur
le terreau des autres activités. Soulignons que le développement
du tertiaire est aussi lié à la progression le long de l'autre
axe ("tertiaire de type urbain").
Le tableau typologique auquel nous a conduit notre traitement des données
s'organise en deux pôles, l'un rural, l'autre urbain, que relient cinq
filières d'évolution.
3.2. Les "pôles"de la typologie (figures
1 et
2)
Le pôle à prédominance rurale
Ce pôle de quatre cases cantonné au coin supérieur
gauche est la seule région du tableau où l'agriculture alpine
conserve, en dehors de sa fonction de gestion de l'espace, un poids
économique relatif vraiment important, voire dominant.
Ainsi dans la première case, l'agriculture totalise-t-elle 25% des
actifs (atteignant un maximum de 41,5% dans le canton de Clelles). Mais cela
est surtout dû à l'absence d'autres activités, il ne
s'agit pas de la région du tableau où l'agriculture est la
plus forte en chiffres absolus.
Remarquons aussi que ces quatre types de cantons (cantons de moins de 5 000
habitants) ne représentent qu'un très petit pourcentage de
la population de nos 128 cantons (7,1%), malgré une croissance
démographique appréciable, comme dans toutes les Alpes du Nord,
entre 1982 et 1990.
Voilà pour ce qui est du rôle direct de l'agriculture comme
force économique majeure ou dominante dans les Alpes du Nord. Dans
tout le reste du tableau, l'agriculture, sans jamais être négligeable
du fait de ses effets induits et de ses "productions" indirectes, ne joue
cependant jamais que le rôle d'une activité économique
relativement mineure en terme de production ou d'emploi.
Le pôle agglomérations urbaines
La case d'angle de ce pôle représente les centre-villes
des trois grandes agglomérations de la zone étudiée,
Grenoble, Annecy, Chambéry, et les deux cases adjacentes
représentent les deux types de canton de leur"première couronne"que
nous avons pu distinguer :
- le type spécifiquement résidentiel ou"dortoir", réglant
ses problèmes d'équipement à travers des syndicats
intercommunaux d'agglomération, et où l'emploi tertiaire est
limité aux commerces (grandes surfaces) et services (exemple : La
Ravoire) ;
- le type cumulant une fonction résidentielle (avec emploi tertiaire)
et une fonction de production, par exemple à travers l'accueil d'une
zone industrielle de la ville en cours de déconcentration (exemple
: Seynod).
Des cantons de"deuxième couronne", que nous ne retrouvons, à
une exception près, que pour de très grosses villes (Lyon,
Genève, Grenoble), nous sont apparus, lors du traitement des
données, comme présentant des états d'équilibre
différents de ceux de la première couronne et se retrouvent
de fait classés dans d'autres "cases", celles de la "filière
périurbaine".
3.3. Les cinq filières d'évolution des cantons
De la même façon que l'on rapproche (par le choix des axes)
certains individus cantons au sein d'un même "type", parce que les
critères considérés indiquent qu'ils présentent
la même dynamique interne, on peut rapprocher à un niveau
supérieur certains types connexes de canton au sein d'entités
plus larges, les "filières d'évolution", sous les mêmes
réserves (figure 1).
Ainsi, pour les cantons, alors que les "types" décrivent leur dynamique
interne (leur "état d'équilibre") sur un temps court, les
"filières" décrivent leur dynamique externe (leur évolution)
sur un temps long.
Précisons que ces "filières" ne constituent pas des "trajectoires"
(Capillon et Manichon, 1979) déterministes au sens de la Dynamique,
mais plutôt des processus d'organisation irréversibles
constatés a posteriori, au sens de la thermo-dynamique (Prigogine
et Stengers, 1980). Le canton, de ce point de vue, nous semble être
un "système dynamique à stabilité (plus) faible" (ibid.)
que le système d'exploitation et nous semble manifester une plus grande
liberté par rapport à ces filières (voir ci-dessous
les phénomènes d'attraction par la filière périurbaine
ou par la filière touristique).
Indépendamment de leur intérêt qui reste cependant
évident pour l'analyse explicative et prospective de l'évolution
des cantons, les macro-cases que sont les filières permettent de
décrire, à un premier niveau global, les superstructures
caractéristiques du développement d'une grande région,
et sa "qualité" particulière (sa qualitas) par rapport
à d'autres régions. La figure
2 illustre, en 7 éléments, l'importance de chacune de ces
filières ainsi que celui des pôles, en termes de superficie,
d'emplois et de population résidante. On notera le poids du pôle
urbain, mais aussi de la filière industrielle dans les Alpes du Nord,
qui totalisent à eux deux plus de 60% de la population et plus de
64% des emplois. A l'opposé, on notera aussi le poids de deux grands
espaces sous-occupés, le pôle "cantons à prédominance
rurale" et la "filière touristique spécialisée", les
deux "filières diversifiées" montrant un développement
plus équilibré.
Dans ce modèle qui oppose un pôle rural à un pôle
urbain selon deux axes, l'un de fixation de population résidante,
l'autre de développement économique, la réalité
du développement des cantons nous est en effet apparue, en tendance
historique longue, comme structurée en cinq "filières
d'évolution".
La filière touristique spécialisée
C'est une filière très "verticale", caractérisée
par une augmentation des infrastructures touristiques et des emplois souvent
saisonniers, alors que la fixation de population permanente (axe horizontal)
reste faible, sauf tout à fait en fin d'évolution (ex. :
Bourg-Saint-Maurice) où le développement d'emplois tertiaires
intervient.
L'agriculture, assez fortement présente en début de filière
où elle est complémentaire du tourisme auquel elle fournit
son "tissu conjonctif " (ex. : Beaufort), finit par devenir franchement
résiduelle en fin de filière : concurrence sur le foncier,
attrait des emplois et des salaires touristiques dans le contexte physique
contraignant de la haute montagne.
Cette filière montre des similitudes avec la filière
périurbaine que nous décrirons plus loin : située comme
elle à la périphérie du modèle, elle est capable
d'attirer à elle assez brutalement, lorsque des capitaux et des
intérêts là aussi urbains et massifs entrent en jeu,
des cantons engagés antérieurement dans d'autres
développements.
La filière diversifiée "lac"
Cette filière est elle aussi, mais seulement en partie,
caractérisée par le développement d'une forte activité
touristique. S'agissant de régions de moyenne montagne, proches d'un
pôle urbain et souvent d'un lac, elles développent un tourisme
d'été autant que d'hiver, plus équilibré. En
outre, en fin de filière, apparaît le concept de ville de loisirs
et de tourisme urbain : Thonon-les-Bains, Aix-les-Bains.
Mais cette filière doit être aussi, à la différence
de la précédente, caractérisée par la présence
d'un véritable tissu industriel. Ce tissu, constitué d'un nombre
restreint de grandes entreprises, se concentre sur des activités de
haut de gamme à forte valeur ajoutée (ex. : Briquets Dupont
à Faverges, S.A. des Eaux Minérales d'Evian).
Dans cette filière "lac-luxe" progressant parallèlement à
la diagonale du tableau, on observe, contrairement à la filière
précédente, une fixation de population permanente en rapport
avec les emplois.
L'agriculture, bien que mineure, y est partout présente dans sa fonction
d'occupation et d'entretien de l'espace, et contribue fortement à
l'ouverture et à l'attrait de ces régions. Elle perd cependant
(dangereusement ?) de son poids économique direct en descendant la
filière.
La filière diversifiée montagne
Les cantons de cette filière, plus ancienne dans son type de
développement, ont une structure vallée-montagne qui a permis
le développement de deux activités assez indépendantes
territorialement l'une de l'autre : l'industrie en fond de vallée
et le tourisme sur "les hauts".
L'industrie du début de cette filière est une industrie lourde,
traditionnelle (chimique, métallurgique ou papetière),
historiquement liée à la houille blanche, qui connaît
aujourd'hui de sérieuses difficultés. L'industrie de cette
filière se développe plutôt aujourd'hui à partir
de l'installation - difficile - d'un tissu renouvelé de PME travaillant
dans des branches plus "modernes" (décolletage de haute précision
à Cluses, industrie du ski à Sallanches).
Le tourisme est un tourisme de montagne, hivernal, avec des stations dont
la renommée va croissant en descendant la filière. Tout en
souffrant d'une proximité industrielle peu discrète dans la
vallée, il bénéficie grâce à elle du
développement d'excellents axes de communication (fer et route, comme
par exemple dans la vallée de la Maurienne) à ses pieds.
L'agriculture, rejetée sur le haut et coupée très tôt
du bas de la vallée par le développement des industries et
des logements ouvriers (par exemple La Chambre), est aujourd'hui résiduelle
sur l'ensemble de la filière, après s'être maintenue
pendant une ou deux générations grâce à une double
activité ouvrière, très incomplètement
remplacée par une double activité touristique survenue trop
tard.
La filière industrielle spécialisée
Cette filière, qui s'inscrit exactement sur la diagonale du tableau,
se caractérise par un certain équilibre : un pôle central
unique (un bourg, une ville moyenne en fin de filière : Vienne,
Albertville), toujours présent, entouré d'un territoire cantonal
qui demeure très rural.
L'industrie, ancienne, y dérive de la tradition textile lyonnaise
ou de la tradition horlogère suisse. Elle est aujourd'hui constituée
d'un tissu de petites entreprises assez diffus sur le territoire, ponctué
de grosses entreprises. Elle est installée dans des secteurs traditionnels
(textile, mécanique, chimie, métallurgie...). Les grosses
entreprises qui connaissent des difficultés en début de
filière où leur nombre décroît, semblent cependant
réussir parfois leur restructuration dans les cantons de la fin de
la filière, où elles subsistent avec une taille accrue et en
assez grand nombre (industrie agro-alimentaire, chimie). Cette industrie
traditionnelle marque de son sceau le paysage des villes, dont elle occupe
le coeur dans cette filière.
Parallèlement à ce processus se développe un processus
récent d'implantation de PME, timide en début de filière,
important en milieu et en fin de filière, et concernant des secteurs
technologiquement avancés (électronique, plasturgie). Ces
installations de petites et moyennes entreprises nouvelles se font, elles,
à l'extérieur des villes.
Le tourisme, très peu présent dans cette filière, n'y
revêt que des formes ponctuelles et, en un sens,"industrielles"elles
aussi : il s'agit d'installations récentes du type plan d'eau ou base
de loisirs (Rumilly), ou de parcs d'attractions de plus grande ampleur
destinés à la clientèle lyonnaise (Morestel : complexe
de Walibi ou de la Vallée Bleue).
L'agriculture, au début de cette filière, a sa vie propre,
assez indépendante de l'industrie : la place ne manque pas ; la double
activité ouvrière, présente, n'est pas très
marquante. Véritable autre activité du canton, elle peut parfois
offrir un nombre d'emplois concurrençant presque celui de l'industrie
(jusqu'à 600 emplois à la Côte-Saint-André !).
Une tendance à la diversification s'y manifeste (noix, petits fruits),
mais le tabac semble y reculer.
En fin de filière, à moins qu'elle ne soit confrontée
directement à la pression urbaine et industrielle du fait de
l'étroitesse de la vallée (Albertville, Annemasse), on constate
que l'agriculture, bien que le nombre des exploitations soit en baisse, comme
dans toutes les Alpes, se maintient néanmoins à un niveau encore
important.
Au total, l'agriculture trouve ici, en compagnie de l'industrie, la filière
tout au long de laquelle elle se maintient le mieux ! On y constate plus
de 400 exploitations par canton moyen de chaque case-type en 1988, avec une
diminution, variant de 20% à 29% entre 1979 et 1988, qui n'est pas
exceptionnelle par rapport à l'ensemble du tableau.
La filière périurbaine
Cette filière est constituée de cantons de "deuxième
couronne" ne jouxtant pas immédiatement les villes. Il s'agit de cantons
touchés à distance, au beau milieu de leur logique de
développement antérieur (souvent rural), par les forces d'action
à longue portée d'une ville de plus de 100 000 habitants (Lyon,
Grenoble, Genève) qui les transforment, en règle
générale, en une réserve résidentielle. On ne
constate pas la présence de ce type de cantons pour des villes de
moindre importance (Chambéry ou Annecy), à une exception
près. Ce phénomène s'explique autant par la croissance
de l'activité des villes que par le développement de grands
axes de communication dont ces cantons sont toujours proches. Il touche surtout
l'Isère et la Haute-Savoie.
A la différence de la filière industrielle où l'on notait
la constitution et le développement d'un pôle interne, on observe
ici une diffusion de la population sur tout le territoire du canton. La
proportion de communes de plus de 1 000 habitants augmente.
A la différence des cantons ruraux, on observe, par exemple en milieu
de filière, une population importante (entre 15 000 et 20 000 habitants),
en forte augmentation (20 à 35% entre 1982 et 1990), et le
développement de la fonction résidentielle, voire "dortoir",
est confirmé par de forts flux migratoires journaliers (supérieurs
à 4 000 sorties).
Les communes de ces cantons, submergées par l'afflux de population
extérieure, se trouvent confrontées à une première
inadéquation : le manque d'équipements, de réseaux
d'assainissement. Elles cherchent donc, pour augmenter leurs ressources,
à attirer des entreprises (perception de la taxe professionnelle,
ressource majeure). Mais elles butent alors sur une deuxième
inadéquation : le manque de locatif collectif, le parc immobilier
étant en moyenne constitué de près de 70% de logements
individuels (cadres moyens et supérieurs).
L'industrie, peu présente en début de filière, se
développe depuis peu malgré tout (elle quitte la ville proche)
sous la forme de PME qui s'installent, du fait de l'absence de pôle
véritable, dans les zones industrielles créées au pied
des échangeurs routiers, atout caractéristique (mais aussi
paysage caractéristique !) de ce type de canton.
Le tourisme est peu présent, bien que ce soit le cadre rural de ces
cantons (et le prix du mètre carré !) qui semble attirer la
population nouvelle. Certains cantons situés sur les massifs encadrant
Grenoble peuvent jouer la carte du lieu de loisirs de fin de semaine.
L'agriculture (polyculture-élevage) encore très présente
en début de filière (10 à 20% des actifs, 200 à
400 exploitations) connaît des difficultés. En fin de filière,
elle périclite (pression foncière), seule subsiste sa forme
périurbaine (maraîchage, horticulture...). Cette évolution
est accentuée, comme pour la filière industrielle, par des
facteurs topographiques (Grenoble, au pied de massifs montagneux, s'oppose
à Lyon-Est où l'agriculture céréalière
classique se maintient plus longtemps).
3.4. Les "cases-types"
Nos modèles permettent, au-delà de la lecture des grandes
structures que sont les filières et les pôles, un deuxième
niveau de lecture : celui des cases-types elles-mêmes.
La figure 3 décrit très
sommairement ce niveau d'organisation en caractérisant d'une phrase
chacun de ces 23 états d'équilibre cantonaux. Par ailleurs,
les "thèmes" abordés ci-dessous, qui concernent l'agriculture,
l'occupation de l'espace, la population, et qui sont détaillés
case par case, contribueront aussi à éclairer rapidement le
lecteur sur quelques caractéristiques originales de chacun de ces
types de cantons.
Nous n'aborderons pas plus ce niveau de lecture. Mais soulignons que, pour
caractériser le contenu théorique de ces cases, nous
préférons ne parler pour l'instant que d' "états
d'équilibre métastables"des différents types de canton.
Ce concept général d'état d'équilibre était
déjà à la base de nos travaux sur l'exploitation agricole
dans le cadre de la petite région (Cristofini, 1985). Nous en faisions
dériver, pour une classe donnée de systèmes fortement
articulés, le concept de "fonctionnement". Le canton est un type de
système différent à plusieurs titres - et pas seulement
en matière de pilotage - du système exploitation. Peut-on
malgré tout qualifier de "fonctionnement" les cohérences que
nous avons rencontrées lors de l'étude de ce système
particulier qu'est le canton ? La poursuite de nos travaux, selon la nature
des mécanismes mis à jour et leur degré d'articulation,
devrait permettre d'éclairer cette question.
3.5. Les thèmes : différents points de vue sur la qualité
du développement des cantons
Dans notre méthodologie, les "thèmes" sont des illustrations
rapprochant de façon pertinente quelques critères, dans un
même tableau typologique, pour faire apparaître un
phénomène particulier ou pour répondre à une
question de nos partenaires du développement régional.
Représentation géographique et représentation
fonctionnelle
Notre modèle, dans son expression la plus concrète, est ainsi
constitué d'un empilement de ces planches thématiques (illustrant
par exemple l'agriculture, l'industrie, les rapports entre le logement et
l'emploi...), toutes construites sur le même gabarit de base (celui
de la figure 1), et donc superposables.
Il est ainsi possible de naviguer dans le modèle :
- soit "en surface", pour un thème donné, en comparant entre
eux les différents types de canton (ou encore les filières)
pour ce thème ;
- soit "en profondeur", pour une case donnée, en reliant entre eux
les différents thèmes illustrés par plusieurs planches
superposées.
En somme, il est possible de naviguer dans ce modèle de la même
façon que dans un atlas de géographie. Mais il s'agit ici de
"carte des systèmes" et d' "atlas fonctionnel" : on a
privilégié dans ces "cartes" les proximités fonctionnelles
au détriment, nécessairement, des proximités
géographiques.
Dans le cas d'un objet comme le canton (système d'activité
territorial) possédant les deux dimensions, ces deux
représentations, géographiques et fonctionnelles, qui fournissent
une information différente, jouent un rôle tout à fait
symétrique, se projettent l'une dans l'autre, et se complètent
remarquablement. Mais nous insisterons ici surtout sur les thèmes
de la qualité de l'agriculture et de l'occupation de l'espace d'une
part, et sur le thème des "choix" de la population d'autre part, afin
d'éclairer le débat sur la qualité du développement
régional.
Agriculture et autres activités : la qualité de l'occupation
de l'espace
La planche d'illustration "Agriculture, autres activités et occupation
de l'espace" (figure 4) met en scène
l'agriculture, dans les contextes économiques que nous avons décrits
précédemment, et face à un certain nombre
d'éléments : la morphologie générale du canton,
l'équipement routier, la pression foncière due à l'habitat
ou à la construction de locaux professionnels, et la pression sur
les alpages due éventuellement... à des agricultures
extérieures ! Cette planche a été réalisée
principalement à partir de connaissances tirées de notre
enquête.
Sur cette représentation, les cercles de grand diamètre montrent
où l'activité agricole se concentre qualitativement dans le
canton, sans préjuger quantitativement de ses forces, et les cercles
de petit diamètre montrent au contraire les portions du territoire
qu'elle occupe moins. Ce que représentent les cercles en termes
quantitatifs est donc à pondérer par le chiffre du nombre d'UTA
(unités de travail agricole) par canton rappelé dans le coin
supérieur gauche de chaque case.
A l'exception d'une seule case du début de la filière
"diversifiée lac" où l'agriculture semble à l'aise sur
l'ensemble du territoire (3 cercles de grand diamètre, sans friches)
et où ses effectifs sont importants (510 UTA/canton), on remarquera
que l'agriculture connaît toujours, sur l'un ou l'autre compartiment
territorial des cantons, une régression (cercles de petit diamètre)
ou bien que le territoire qu'elle gère s'enfriche, voire se ferme.
Ce phénomène d'enfrichement ou de fermeture affecte la fin de la filière touristique, où l'agriculture est gênée, tant dans le bas que sur le versant, par la pression de l'habitat (et aussi par la concurrence et l'attrait des revenus touristiques qui ne figurent pas directement sur la figure 4). Cette gêne, associée à des conditions physiques assez extrêmes pour l'agriculture dans les sites où les grandes stations de cette filière touristique spécialisée aiment à s'installer, explique une des plus fortes régressions du nombre d'exploitations du tableau (-33 % entre 1979 et 1988). L'agriculture ne fait pas bon ménage avec n'importe quelle forme de tourisme.
De façon plus générale, ce phénomène de fermeture du paysage semble frapper en priorité les milieux de versant (souvent là où la pente est la plus forte). Il est très marqué dans la filière "diversifiée montagne", mais on notera que, paradoxalement, il est accentué en son début. On constatera de même la fermeture et l'enfrichement des espaces les moins faciles de la case la plus enclavée du pôle rural, alors que l'agriculture n'y est que très peu concurrencée par les autres activités (très faiblement présentes) quant à l'occupation de l'espace.
Indépendamment du rôle joué par ailleurs par les conditions
physiques, il semble que l'agriculture régresse certes lorsque la
pression des autres activités est trop forte, mais qu'elle régresse
aussi, à l'unisson des autres activités, dans les cantons en
crise.
A partir de telles études, et des données de l'enquête,
nous avons dû, conformément au projet initial, tenter de
caractériser les grands types de développement de l'agriculture,
afin de proposer pour chacun un modèle de typologie d'exploitation.
Types de développement agricole
Le modèle initial prévoyait l'élaboration d'un gabarit
de typologie d'exploitations agricoles par case-type de cantons : "A type
de développement cantonal donné, type de développement
agricole donné". En réalité, bien que cette hypothèse
de départ se soit trouvée en grande partie vérifiée
(ces agricultures sont toutes différentes, sinon par leur structure,
au moins par leur dynamique), il nous a cependant semblé possible
de regrouper certaines cases-types de canton proches (constitution de
"macro-cases" englobant en général des cases connexes au sein
de la même filière) pour ne leur attribuer qu'un seul modèle
de typologie d'exploitations agricoles (figure
5).
En revanche, il nous a semblé indispensable, au vu des données,
de distinguer pour les "macro-cases agricoles" 7 (filière touristique)
et 2 (filière industrielle) les cantons où l'agriculture
était orientée vers des productions de qualité (produits
AOC ou à forte valeur ajoutée) de ceux où elle ne
l'était pas : nous construisons, pour chacune de ces macro-cases
particulières, deux modèles de typologie d'exploitations.
Nous avons donc été amenés à distinguer, en nous
bornant à l'agriculture, 10 grands types de contexte cantonal, et
au total (effet produit inclus) 12 grands types régionaux d'agriculture
(ou de développement agricole) nécessitant chacun la construction
d'un gabarit typologique d'exploitations particulier.
Nous avons d'ores et déjà réussi à construire
effectivement, dans le programme en cours, un bon nombre de ces gabarits.
Ceux-ci montrant une forte cohérence, notre hypothèse
générale semble vérifiée : l'évolution
des exploitations d'une petite région comme le canton est bien directement
et fortement influencée par le développement général
du canton. Phénomène dont on mesurera mieux l'importance (et
la sous-estimation dont il fait habituellement l'objet) si on l'exprime dans
sa rigueur technique : le classement du développement des cantons
se révèle classant pour le développement agricole. Il
faut mesurer la portée de ce fait sur le plan méthodologique
si l'on prétend étudier non pas l'agronomie, mais l'agriculture
comme activité.
Mais si le développement (et la survie) de l'agriculture d'un canton
dépend fortement de son environnement économique local
immédiat, il dépend aussi du "produit" ou, plus
précisément, de l'organisation de la filière-produit,
ce dont nous n'avons jamais douté, mais ce que nous avons pu
vérifier, dans le contexte de la comparaison systématique de
l'agriculture des 128 cantons, et ce que nous sommes en position, sous certains
aspects, de mesurer.
Ce constat est intéressant en ce qui concerne la question de la liaison
entre qualité du développement régional, qualité
du territoire et qualité des produits. Il en découle plusieurs
remarques :
- n'importe quel type d'agriculture, et donc n'importe quel type de gestion
du territoire n'est pas possible dans n'importe quel type de canton : nous
venons de le voir ;
- une orientation vers des produits agricoles de qualité n'est sans
doute pas également favorisée par les différents types
de canton et d'agriculture ; mais elle semble néanmoins avoir
été une option presque partout possible, choisie ou non par
des cantons dans le même contexte de développement. Est-ce encore
le cas aujourd'hui ?
- la possibilité de ce choix semble avoir résulté avant
tout de la présence ou de l'organisation d'une filière-produit
orientée vers la qualité (de facteurs "extérieurs").
Enfin, cette option "produit de qualité", en changeant l'évolution
de l'agriculture (au point que nous soyons obligés de concevoir deux
types de typologie d'exploitation agricole), rejaillit elle-même sur
la gestion du territoire cantonal, sur l'aptitude de l'agriculture à
résister à la pression des autres activités, et, in
fine, sur le développement général du canton.
Cette leçon tirée pour l'évolution de l'activité
agricole, dans l'étude de laquelle nous avons le plus avancé,
a probablement valeur générale pour l'étude des autres
activités du canton. Le canton, tel que nous l'avons traité,
apparaît comme un lieu d'interactions locales ou "horizontales", parfois
très fortes, entre des activités qui, presque toutes,
dépendent par ailleurs d'aspects non locaux ou "verticaux" (comme
les filières-produit). Nier l'un ou l'autre de ces aspects revient
à tronquer la réalité et à s'enlever des moyens
d'action. Mais ce sont surtout la réalité et la force des
interactions de l'ordre du local qui sont habituellement négligées
par de nombreux économistes. Il nous semble pourtant qu'elles ne sont
pas toujours négligeables, et qu'elles constituent, pour les pouvoirs
régionaux, un échelon d'intervention propre tout à fait
intéressant.
Les "choix" de la population et la "qualité de vie"
La population, nous l'avons dit, représente en quelque sorte le tissu
de base de notre analyse. C'est aussi sans doute un bon "intégrateur"
dans lequel lire la résultante du développement. Il est tentant,
dans une problématique sur la "qualité" des cantons, d'essayer
d'analyser, à travers ces chiffres, comment "vote" la population,
vers quels cantons elle semble se précipiter, lesquels elle semble
fuir... Nous verrons qu'il s'agit là d'une vision naïve, ou du
moins un peu trop simple de la réalité.
La population semble croître plus vite dans la filière
périurbaine, ce phénomène s'étendant jusqu'au
prolongement de celle-ci dans les pôles : elle frôle même
les 30% d'augmentation en 8 ans dans l'un de ces types de canton. Elle
s'accroît aussi fortement dans les cantons de la
filière"diversifiée lac", mais dans une moindre mesure (13
à 19 %), et dans les cantons de première couronne des trois
grandes agglomérations. Le pôle rural, partant d'une population
bien moindre et plus âgée, bouge lui aussi fortement pour une
autre de ses cases, qui sans doute à cette occasion rajeunit : faut-il
y lire l'amorce, pour ces cantons lointains et fortement enclavés,
d'une "aspiration" par la filière périurbaine ? Les centre-villes
en revanche constituent la seule case du tableau qui voit sa population
résidante diminuer (-1,6 %).
Voilà comment semblent "voter" les Nord-Alpins quant à
l'élection de leur domicile. On constatera d'une part qu'ils n'affluent
pas tous, et heureusement, vers la même case (les bords de lac connaissant
tout de même un certain engouement...) : les critères de
qualité, à supposer qu'on puisse en juger de la sorte, ne sont
peut-être pas les mêmes pour tous.
On constatera surtout, bien que les chiffres dont nous disposions soient
peu fiables, que les prix du mètre carré à bâtir
(fig. 4) sont, bien sûr, de moins
en moins chers au fur et à mesure que l'on s'éloigne des
pôles urbains et que l'on remonte vers le rural profond. Ceci explique
sans doute en partie la non-coïncidence des zones de forte densité
et des zones d'installation récente, sauf à proximité
du "pôle urbain".
Où ces Nord-Alpins-là trouvent-ils du travail, avec si possible
de forts revenus ? Comme le cadre de la résidence, cela n'est pas
sans importance pour la qualité de la vie !
L'observation des ratios "emplois offerts sur le canton par actif résident
sur le canton" montre qu'il y a, dans le développement actuel, disjonction
entre l'endroit où les gens trouvent (plutôt qu'élisent
!) domicile, et l'endroit où ils trouvent du travail. Pour la
filière périurbaine, comme son nom l'indique, pas besoin de
chercher : une grande partie des résidents afflue dans les centre-villes,
offreurs d'emplois, aux heures de travail. On peut penser qu'ils y trouvent
les revenus les plus forts, en moyenne, bien que le chiffre pour 1990 ne
soit pas encore disponible
Deux types de cantons dans la filière "touristique", et deux autres
dans la filière "diversifiée montagne", bien qu'offreurs d'emplois,
ne connaissent qu'une augmentation moyenne (voire faible) de population.
Les deux cases de la filière touristique seraient pourtant attrayantes,
puisqu'elles figurent parmi les cases à plus fort revenu moyen des
ménages ! Mais les prix du mètre carré, très
élevés, renseignent tout de suite
(figure 3) sur les raisons de cette
inadéquation entre offre d'emploi et installation de
résidants.
Pour les cantons de la filière "diversifiée montagne", les
prix moyens du mètre carré, plus modérés, signifient
soit un logement dans la vallée industrielle, soit un logement beaucoup
plus loin et plus cher sur les hauts touristiques. Remarquons par ailleurs
qu'ils ne figurent pas parmi les cantons offrant les revenus moyens les plus
élevés.
[R] 4. De la qualification d'un canton à la qualité de son développement
A l'issue de ce tour d'horizon rapide d'un travail encore en cours, nous espérons avoir convaincu le lecteur qu'il n'est pas illusoire de "qualifier" le canton dans son équilibre global, et même de le classifier.
Intérêt d'une approche globale
Les approches sectorielles ou même ponctuelles de la qualité
en la matière conservent tout leur intérêt lorsqu'elles
ne concernent pas des critères liés de trop près à
la "mécanique lourde "de développement du canton, lorsqu'elles
s'attaquent par exemple à la suppression de certains points noirs
(entreprises de casse automobile et décharges à l'entrée
des villes), ou encore lorsqu'elles se situent sur un terrain symbolique
(labels paysagers) dont nous sommes loin de sous-estimer l'importance et
l'effet d'entraînement. Mais une grande partie de la qualité
de vie immédiate de la population dépend cependant de la
qualité de cette"mécanique lourde"de développement du
canton, et échappe largement à ces politiques.
Quels critères "scientifiques" prendre en compte, dans de telles approches
sectorielles, pour juger de la bonne qualité du développement
d'un canton ? La richesse des cantons, évaluée par exemple
par leur potentiel fiscal, ou le capital installé, ou le revenu des
ménages ? Les grandes villes arrivent alors en tête haut la
main, ne faut-il plus de campagnes ? Faut-il prendre en compte le paysage
et le "cadre de vie" ? Comment l'évaluer ? Est-ce plus important que
de trouver un emploi ? Faut-il prendre en compte un indice de pollution,
un taux de chômage, l'indice d'enclavement ou le taux de présence
des 49 équipements de l'INSEE ? L'importance des migrations
domicile-travail ?
Les approches sectorielles de la qualité du développement
régional critère par critère et les politiques qui en
découlent achoppent très vite sur des difficultés
insurmontables : sur le grand nombre des facteurs à prendre en compte,
sur l'inévitable "explosion combinatoire" dès qu'on tente de
les associer, et, sitôt que l'on passe à l'action, sur les
contradictions non maîtrisées entre les choix, et sur les effets
pervers qui sont légion en la matière...
Notre modèle, qui réduit la diversité du développement
des cantons à 23 cas-types (23 combinaisons de facteurs) effectivement
rencontrés, qui par ailleurs analyse le canton en termes de système
liant les différents critères entre eux par des mécanismes,
qui enfin décrit les principales dynamiques d'évolution à
l'oeuvre (capacité prospective) et la complémentarité,
dans des espaces plus vastes, des différents types de canton entre
eux, permet sans doute l'élaboration - et la mise en oeuvre - d'une
politique plus réaliste et mieux maîtrisée en matière
de qualité du développement.
Dans la région Rhône-Alpes où nous avons été
sollicités pour exploiter notre modèle à diverses occasions
(mise en place d'un bassin d'emploi, analyse de l'adéquation du parc
de logement, analyse du maintien de l'industrie en milieu rural...), et où
nos partenaires avaient bien entendu en vue de promouvoir un développement
de qualité, nous avons pu observer que ce type d'outil induisait un
changement de problématique : il amène les différents
partenaires de ces opérations (industriels, agriculteurs, élus,
etc.) à raisonner le traitement des différents aspects de la
qualité qui les préoccupent chacun comme un projet de
développement global.
Mais, si l'utilité d'un tel modèle en matière de
qualité du développement régional est évidente,
il nous faut cependant en souligner une limite fondamentale. Si l'on essaye
en particulier de faire désigner au modèle lui-même les
critères de qualité importants à retenir, ou les "bons"
états d'équilibre, on se heurte à une série de
difficultés, qui semblent méthodologiques, mais qui tiennent
en fait aux limites profondes d'un modèle scientifique en matière
de jugement de valeur.
Que peut-on tenter de lire par exemple, dans les "choix" de la population
à partir des tableaux que nous avons esquissés, même
en approfondissant l'analyse ? Ses véritables choix, ses aspirations,
son projet collectif ? La population, à travers ses mouvements, ne
choisit que très relativement son lieu de résidence, son type
et son lieu de travail, etc., face à un environnement donné
et largement subi.
Doit-on par exemple favoriser le phénomène périurbain
parce qu'il est en cours ? Notre tableau montre ces phénomènes,
mais ne dit pas s'ils sont "bons". Ce genre d'analyse a posteriori des
réactions de la population face à des contraintes immédiates
ne peut en aucun cas être confondu avec l'expression des voeux et des
souhaits réels de la population dans un projet d'avenir : ce projet
est à l'évidence de nature politique.
Par ailleurs, la population locale est très diverse : dans ses âges,
ses catégories socio-professionnelles, ses cultures, ses besoins...
ses moyens ! Elle exprime donc naturellement des points de vue contradictoires.
Au-delà, les individus eux-mêmes peuvent exprimer des besoins
contradictoires... Nos modèles et nos données peuvent sans
doute contribuer à éclairer fortement cette diversité
et ces contradictions, et permettre de meilleurs choix. Mais peuvent-ils
trancher eux-mêmes et dire de quel côté est la qualité
? L'arbitrage de ces contradictions entre les aspirations des différentes
catégories de la population de la région n'est-il pas pleinement
de nature politique ?
Le rôle du politique
La possibilité technique de qualifier le développement
régional d'objets complexes comme les cantons semble donc exister,
mais le passage à un jugement de valeur sur la qualité ne semble
pas immédiatement possible dans ce cas. Le jugement de la qualité
du développement des cantons est à l'évidence un
problème de nature politique, et non scientifique. Est-ce au fond
étonnant ? Les modèles scientifiques disent peut-être
le"vrai"et le"faux", mais comment penser qu'ils puissent dire le"bien"et
le"mal"? Définir le projet d'avenir d'une population, en somme, à
sa place ? Sauf à supposer un déterminisme total du
développement social, cela ne semble guère possible, et l'on
aperçoit bien là tout le danger d'une telle position...
Si nos modèles peuvent se révéler très utiles
pour l'élaboration de divers projets de développement, ils
ne fonctionnent pas seuls ! C'est en association avec des partenaires
responsables du développement régional, qui dépendent
en dernière analyse, dans une démocratie, d'instances politiques
élues, qu'ils peuvent rendre le service de mettre en évidence
des phénomènes jugés par ailleurs positifs ou
négatifs, qu'ils peuvent contribuer à simuler les effets de
différents choix politiques, etc.
Le rôle du citoyen scientifique travaillant sur ces sujets, qu'il faut
à certains égards distinguer du rôle abstrait de la science
dans la société, n'est pas sans difficultés. Le corps
social le sollicite de plus en plus pour le conseiller, lui donner des avis
et des idées. Il ne peut se dérober à ces fonctions,
à cette demande sociale d'utilisation de ses connaissances au profit
de tous. Mais il semble de la dernière importance que, malgré
la pression, certaines limites de sa science, et de la science en
général, ne lui échappent pas.
Ce problème de la nature non strictement scientifique et en
définitive politique de la définition de la qualité,
qu'on ne peut contourner dans le cas du canton, nous semble revêtir
une importance générale. Nous avons vu les erreurs que l'on
pouvait commettre en assimilant les mouvements de la population à
un véritable projet collectif et politique de développement.
Ne peut-on commettre les mêmes erreurs, pour les produits les plus
simples, en assimilant trop vite le marché et ses segments aux voeux
et aux besoins véritables de la population, et en somme à un
véritable vote ? La qualité, sauf à penser que le politique
se réduise à une régulation par le marché, est-elle
alors strictement l'affaire des professionnels de la filière ? Qui,
là encore, au nom de quel mandat et pour défendre quels
intérêts, est au fond habilité à juger ?
Sans diversité reconnaissable, il n'est pas de qualité, avons-nous
écrit plus haut.
Notre expérience constante (mais nous sortons là nous-mêmes
du domaine scientifique) lors de la construction de nombreux modèles
et de leur utilisation avec nos partenaires, est que la diversité
est une"valeur en soi"pour le développement.
L'une des plus belles leçons nous fut donnée à ce sujet
par le président de la coopérative laitière du Beaufortain
qui, loin de vouloir éliminer les fruitières fabriquant du
Beaufort d'alpage, pourtant concurrentes de son Beaufort d'été,
pensait de la dernière importance de les maintenir, pour garder un
référent de qualité vers lequel progresser !
Nos tableaux, nos classements ne sont pas linéaires, mais matriciels
; plusieurs filières coexistent en parallèle. Nous ne pouvons
éviter de faire apparaître de grandes tendances d'évolution
et une certaine polarité du développement, lorsqu'elles existent
à une époque donnée, mais nous ne préconisons
nullement de les accentuer, ni de faire glisser toutes les cases en fin de
filière ! Les cantons en crise d'aujourd'hui sont peut-être
les cantons en pointe de demain, s'ils trouvent leur voie vers un autre
développement qui dessine une nouvelle polarité pour
l'ensemble.
La diversité en matière de développement nous semble
devoir être soignée, conservée, développée.
Comme elle l'est en matière d'écologie, où un indice
de diversité semble le meilleur indicateur de la bonne santé
du système ; comme elle l'est, mais malheureusement de façon
défensive, en matière de conservation des races animales ou
des espèces végétales.
Bien que nous n'ayons pas encore, avec la même méthode, de
référence explicite en la matière, les Alpes du Nord
nous semblent a priori bien placées : cette diversité, à
entretenir et à développer sur des voies nouvelles et non sur
des voies passéistes, nous semble encore la meilleure garantie, pour
la région, de pouvoir faire face aux tournants brutaux que l'avenir
peut réserver.
Si une certaine normalisation de la qualité est tout à fait
nécessaire à une moralisation du marché, et à
la protection du consommateur, il faudrait prendre garde qu'elle ne
débouche par trop sur des "standards" de qualité - le mot dit
bien ce qu'il veut dire - appauvrissants. Normaliser la qualité est
une chose, susciter et développer des dynamiques nouvelles,
génératrices de diversité et de qualité, en est
une autre qu'il ne faut pas oublier lorsque l'on parle de qualité.
Cet appauvrissement lié à une certaine standardisation nous
semble sensible, en une dizaine d'années, pour certains fromages fermiers
des Alpes du Nord : les fromages d'excellente qualité, fabriqués
dans des systèmes d'exploitation et dans des ateliers qui n'étaient
certainement pas aux normes européennes, sont devenus une
rareté.
A cette dérive - d'inspiration puritaine ? - ne faut-il pas opposer
parfois la qualitas des Latins, qui, elle, n'est que diversité ?

[R] Remerciements
Nous remercions tout particulièrement P. Bibet, J.-M.
Beaujean, A. Colliat-Dangus, L. Perron et L. Ragonneau, qui ont participé
activement à cette recherche, ainsi que X. Cros, C. David et E. Simon
qui ont contribué aux enquêtes et au traitement des données.
Merci aussi à C. Deverre, P.L. Osty et B. Vissac pour leurs
précieuses remarques.
NB : on se reportera à l'article original pour consulter les tableaux
typologiques chiffrés relatifs à la population.
[R] Références bibliographiques
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