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Le Courrier de l'environnement n°30, avril 1997

La biodiversité: mode passagère ou révolution conceptuelle?


Le déclin des disciplines traditionnelles
Et la biodiversité ?
Les systèmes complexes
En guise de conclusion


Les divers niveaux d'intégration des processus biologiques doivent faire l'objet d'analyses spécifiques et simultanées. Le triomphe de la biologie moléculaire a eu tendance à faire oublier cette vérité première. La réhabilitation de la biodiversité sous tous ses aspects devrait permettre de rétablir un équilibre raisonnable.

La recherche devient de plus en plus onéreuse. Les scientifiques passent une part notable de leur temps à dénicher de nouvelles ressources et l'organisation en groupes de pression, les « lobbies » si typiques de la société américaine, se généralise. Quelques recettes pour être efficace : voir grand, parfois grandiose, faire peur ou, au contraire, promettre monts et merveilles rapidement. Comme grands thèmes récents, citons le séquençage du génome humain, la thérapie génique, les changements climatiques, la station orbitale. Cancer et SIDA restent des valeurs sûres.
Parmi les grands projets développés par les physiciens et le monde médical un mot anachronique s'est récemment glissé : biodiversité. Ses partisans se sont plus ou moins organisés, jouant à la fois de la peur et des promesses : destruction de la biosphère, de l'environnement, des espèces vivantes ; innombrables découvertes possibles, utiles et rentables.
L'accent placé sur la biodiversité peut surprendre. Beaucoup n'y voient qu'une résurgence de domaines d'étude périmés : zoologie, botanique, systématique, histoire naturelle. Pour les tenants exclusifs des disciplines dures, biochimie, biologie moléculaire et cellulaire, pour le monde médical, passé l'effet d'annonce, la mode s'évanouira. Tout rentrera dans l'ordre. La recherche biologique restera concentrée sur un petit nombre d'espèces et les niveaux supérieurs d'intégration seront, au mieux, marginaux.
Cette tribune voudrait expliquer pourquoi malgré quelques aspects désuets (la protection du charançon dans la canopée de la forêt amazonienne) le programme biodiversité représente une voie d'avenir et une révolution conceptuelle dans les sciences du vivant.

[R] Le déclin des disciplines traditionnelles  

Toute démarche scientifique vise, à partir d'observations diverses et hétérogènes, à trouver des règles générales, si possible simples ; c'est ce qui fit le succès de la physique et de la chimie. Lorsque le code génétique a été découvert, mathématiciens et physiciens ont commencé à prendre la biologie au sérieux. L'enthousiasme d'alors est bien résumé par le célèbre « ce qui est vrai pour la bactérie est vrai pour l'éléphant » de Jacques Monod. Phrase immédiatement dévoyée par les réductionnistes en : « inutile d'étudier l’éléphant, limitons-nous à la biologie moléculaire ».
Ayant découvert le « secret de la vie », les biologistes se sont vite, cependant, aperçus que ce qui était vrai pour l'éléphant ne l'était pas nécessairement pour la bactérie. Mais l'idée prévalut que le progrès des connaissances viendrait seulement d'une approche génétique analytique. Or les génomes sont énormes et il n'était possible d'en étudier qu'un petit nombre. Au début des années 80, il semblait que la biologie moderne devait se concentrer sur quelques espèces : le colibacille, la levure, la drosophile, la souris, l'homme et Caenorhabditis ; dans le règne végétal, Arabidopsis et quelques plantes cultivées. Cette doctrine triomphante, étude de quelques modèles, recherche de mutants et analyse de leur fonction, a conduit au déclin des disciplines plus traditionnelles : anatomie, biologie comparée, physiologie animale, physiologie végétale, physiologie des invertébrés, écologie, systématique. Les techniques disponibles se diversifient, se perfectionnent sans cesse ; il est ainsi devenu beaucoup plus facile d'identifier, de cloner, de séquencer un gène ou une région chromosomique. Nous disposons d'une diversité de marqueurs qui facilitent l'établissement des cartes génétiques. II aura suffi de quelques années pour réaliser une carte du génome humain. Les cartes de plusieurs espèces d'animaux domestiques sont très avancées. Au niveau physicochimique, la miniaturisation des méthodes permet des analyses sur des quantités infimes de matière. On peut de mieux en mieux comprendre la conformation spatiale des macromolécules et leurs interactions. Le développement des ordinateurs permet de son côté de gérer d'énormes banques de données et de simuler des situations complexes inaccessibles à l'analyse directe. En bref, il devient possible d'étudier efficacement des problèmes de plus en plus complexes, sur des modèles de plus en plus variés.

[R] Et la biodiversité ?  

L'évolution biologique a produit, à partir d'une base commune, une extraordinaire diversité de formes. L’approche purement descriptive est achevée dans ses grandes lignes. Peut-on aller plus loin dans l'analyse scientifique de la biodiversité ? Certainement, à condition d'approfondir le comment et de s'interroger sur le pourquoi. Ce que nous observons est le résultat d'un long processus évolutif de mieux en mieux compris dans ses modalités et ses mécanismes. La théorie synthétique de l'évolution s'impose partout, elle seule permet de dégager des règles générales et d'interpréter ce que nous observons. Tout ne s'explique pas encore, mais les idées se précisent, les concepts s'affinent. Ignorer ce corpus logique et interprétatif n'est plus possible en biologie.
La biodiversité est analysée dans les populations naturelles, les communautés écologiques, les écosystèmes. La biologie moléculaire a permis de connaître les parentés entre espèces et d'établir les phylogénies. Elle a révélé un extraordinaire polymorphisme des populations naturelles. L'outil génétique fournit des marqueurs précieux pour analyser la structure des populations dans l'espace et le temps. L'approche moléculaire est en revanche d'un moindre secours lorsqu'il s'agit de comprendre l'évolution des stratégies de vie. Les gènes responsables de la taille d'un organisme ou de la précocité de sa reproduction ne sont pas connus. Existent-ils seulement ?
L'étude des communautés implique de comprendre les caractéristiques morphologiques, physiologiques et comportementales de chaque espèce, caractéristiques définies au niveau des phénotypes mais qui ne se ramènent pas à une analyse génétique simple. Enfin, au niveau des écosystèmes, les interactions sont encore plus nombreuses et complexes. On peut oublier que les espèces possèdent des génomes. Notons cependant que nombre d'écosystèmes (prairies, forêts) sont des communautés végétales. La théorie de l'évolution nous conduit à nous interroger sur le pourquoi des arbres et des herbes.

[R] Les systèmes complexes    

Le message est clair : les extraordinaires simplifications qui furent possibles grâce à l'analyse génétique ne sont plus à espérer dans les recherches biologiques futures. II faut s'accommoder de diversité, de complexité et de convergence, tout en se servant des acquis.
A partir de bases simples, les processus biologiques ont produit des systèmes extraordinairement compliqués. On découvre la complexité des interactions possibles entre macromolécules, la complexité des fonctions cellulaires, avec ses compartiments distincts et interactifs. Au niveau de l'organisme, la complexité change encore d'échelle : développement et homéostasie sont assurés par des interactions et des compensations sans cesse modifiées. Le fonctionnement du système nerveux, en particulier celui du cerveau humain, correspond à un niveau de complexité extrême et constitue un redoutable défi scientifique. Son programme de développement est certes inscrit quelque part dans le génome. Mais l'évolution a produit un système très sensible à son environnement et remarquablement plastique. La plasticité phénotypique constitue une propriété générale des êtres vivants et ses bases génétiques (les normes de réactions) commencent à être analysées dans quelques cas simples. Mais il y a peu de chance pour que, dans le cas du cerveau humain, l’analyse débouche un jour sur un petit nombre de gènes majeurs.

[R] En guise de conclusion     

Les niveaux successifs d'intégration des processus biologiques (molécules, cellules, organismes, populations et écosystèmes) font apparaître des propriétés émergentes qui ne se déduisent pas des propriétés des niveaux inférieurs. Rappelons que c'est au niveau des populations que s'exerce la sélection naturelle, moteur essentiel de l'évolution, et que s'est organisée la biodiversité. Si les propriétés émergentes ne sont guère prévisibles, elles n'en sont pas moins fondées sur les caractéristiques des niveaux inférieurs et programmées par les génomes. Cette nécessaire intégration des recherches biologiques pourrait nous faire craindre que l'extraordinaire complexité de la vie sur terre ne soit jamais accessible à une analyse efficace. Heureusement, il n'en est rien. Chaque fois que l'on franchit un niveau, de grandes simplifications sont possibles. II n'est pas nécessaire de connaître toutes les molécules d'une cellule pour faire de la biologie cellulaire ni tous les brins d'herbe d'une prairie pour faire de l'écologie.
Une conclusion s'impose : les divers niveaux d'intégration des processus biologiques doivent faire l'objet d'analyses spécifiques et simultanées. Le triomphe de la biologie moléculaire et de certains lobbies réductionnistes ont eu tendance à faire oublier cette vérité première. La réhabilitation de la biodiversité sous tous ses aspects devrait permettre de rétablir un équilibre raisonnable. II faut cependant accepter les convergences et ne pas vouloir à tout prix des homologies et des identités. Ainsi, il y a beaucoup de ressemblances dans les modalités de reproduction des drosophiles et des souris. L’existence de phénotypes mâles et femelles est certainement une contrainte de l'évolution. Mais, au niveau génétique, les mécanismes qui déterminent ces phénotypes chez les Insectes et les Mammifères, sont radicalement différents.
Les biologistes ont en définitive de très bonnes raisons d'être optimistes et pessimistes. Optimistes parce que les découvertes du XXe siècle ouvrent de vastes champs de recherche. Les systèmes complexes ne nous font plus peur. Les convergences doivent être acceptées et analysées. Pessimistes, parce que l'ampleur même des possibilités impose et imposera toujours des choix et des limites. II ne sera pas possible de faire tout ce qui serait scientifiquement justifié. Souhaitons que les choix nécessaires procèdent d'une analyse concertée et raisonnée des scientifiques eux-mêmes et échappent aux lobbies et aux pressions politiques.

[R] Ce texte avait été donné comme « Tribune libre » par l’auteur à la Lette Bio du CNRS d’avril 1996 et repris avec l’aimable autorisation de la revue.