Le Courrier de l'environnement n°25, septembre 1995

Les voiles d'Israël

par Pierre Donadieu
Ecole nationale supérieure du paysage, 4, rue Hardy, 78000 Versailles

Le Proche-Orient de David Roberts
La Palestine des écrivains
La terre d'Israël
Les paysages de la Terre Sainte
Paysages bibliques : Neot Kudemim
Le paysage-patrie
Le paysage, ça sert aussi à faire la guerre !


"L'occident désire l'orient comme voilé, et ce désir peut se révéler positif, je veux dire imaginairement productif, littéralement, picturalement, esthétiquement". (1). Voiler pour mieux dévoiler : l'Occident , selon la thèse de Alain Buisine, désire l'Orient voilé pour des raisons tout à fait défendables, celles de la vérité de son imaginaire qui ne peut être réduit uniquement à des visées culturelles hégémoniques (2).
Israël, la Palestine, le Proche-Orient sont trois réalités géographiques inextricablement liées par l'histoire et les religions juive, chrétienne et musulmane. Terre d'Abraham et Terre sainte pour tous ces croyants réunis par Jérusalem, centre disputé de l' univers religieux occidental. Lieu fondateur et source mystique, Israël est secoué par un conflit chronique qui semble insoluble. Que peut apporter l'analyse des rapports entre espaces et sociétés entrevus à travers la question du paysage et une trop courte incursion touristique de l'auteur ? Quand les voiles orientalistes usés se déchirent sur la terre d'Abraham, quand le territoire de l'Autre est révélé, que disent la réalité et les imaginaires des paysages d'Israël ?

[R] Le Proche-Orient de David Roberts

En même temps qu'Eugène Delacroix débarquait au Maroc, David Roberts, aquarelliste anglais et peintre de décors de théâtre, entreprenait un voyage prolongé au Proche-Orient. Ses tableaux, et notamment ceux de la Terre Sainte où il séjourna à partir de 1839 et qui sont redécouverts aujourd'hui par les touristes en Israël, firent sensation à l'époque. Dans le style des panoramas qui firent sa réputation en Angleterre il fixa sur la toile de nombreux sites de pélérinage. Ses tableaux de Jérusalem montrent des chrétiens grecs priant en direction du Saint Sépulcre, le Mont des Oliviers, la tour de David près de la Porte de Jaffa ou la Porte dorée, murée. Dans son journal, le peintre précise que la plus grande partie de la ville est en ruine. Néanmoins le spectacle de la cité depuis le Mont des Oliviers lui inspire le sentiment d'une réalité exceptionnelle : "Chacun des contours de cette colline, chacune des ondulations de ces vallées possède la qualité incomparable du réel et celui qui contemple ce paysage éprouve ce que les acteurs de la Providence ont contemplé". (3).
En Samarie et en Judée, ses toiles jalonnent le parcours du pèlerin de motifs pittoresques : le village de Bethléem et celui d'Hébron : "son site est très beau et ses maisons luisent dans le soleil de midi, le tout donne l'impression de propreté anglaise, surtout après les misérables taudis égyptiens".. En de multiples lieux admirables surgissent ruines de palais ou tombeaux vénérés par des juifs pieux : la vallée de Nazareth, "certainement l'un des endroits les plus beaux de Palestine" et le panorama du lac de Tibériade révélant à l'horizon "le magestueux Mont Hermon enneigé".. Le voyage pittoresque, coloré à souhait, s'achève au bord de la Mer morte "avec le filet d'argent du Jourdain à peine visible, les couleurs chatoyantes des pélerins et leur campement brillant sous les rayons du soleil couchant, tout cela touchait plus le poête que le peintre". (4).
Les motifs paysagers de la Palestine pittoresque n'étaient pas seulement religieux. Des figures profanes complétaient le voile romantique tissé par le peintre : épave sur les grèves d'Haïfa, bateau de pêche à Saint-Jean d'Acre, caravanes dans le désert, campements nomades, etc. Peu connue des Européens, la Palestine s'installe ainsi dans l'imaginaire orientaliste des Occidentaux sous forme de paysages à une époque où "tout le continent penche à l'Orient".(5).

[R] La Palestine des écrivains

Le travail des peintres fut, comme l'explique Alain Buisine, "d'envoiler" la réalité, parfois pour mieux la dénuder quand elle était sensuellement désirable, parfois pour en inventer le désir comme dans l'image de paysage. De Châteaubriand à Pierre Loti, les voiles de l'imaginaire orientaliste vont habiller la Terre Sainte de représentations pittoresques. A la croisée des chemins des pèlerins : Jérusalem.
Perpétuant le rêve chevaleresque des Croisades, Châteaubriand dépeint la ville turque aux mains de pachas injustes, cruels et destructeurs : "A la vue de ces maisons de pierre, renfermées dans un paysage de pierre, on se demande si ce ne sont pas là les monuments confus d'un cimetière au milieu du désert" (6). Dans la cité déicide en proie à la désolation, à la misère et à l'horreur survivent, héroïques, les religieux chrétiens protecteurs du Saint Sépulcre. Avec Lamartine, la malédiction continue de frapper la cité "mystérieuse et éblouissante apparition chromatique". fascinante, mais inaccessible en raison de la peste : "C'était elle, elle se détachait en jaune sombre et mat sur le fond bleu du firmament et sur le fond noir du Mont des oliviers". (7). A la fin du XIXe siècle, Jérusalem s'est ouverte aux pèlerins du monde entier. Devenue "frénétique"., la cité irrite la comtesse de Gasparin qui n'y voit que "bestialité et saturnales antiques".(8), mais enivre Pierre Loti, en quête de fantasmes et d'émotions fortes, décolorées : "Le sol est jonché de ruines, plein de cavernes et de sépulcres, au hasard des collines de pierre et des vallées de pierre, la muraille de Jérusalem dans le lointain, apparaît ou se cache, toujours farouche et haute évoquant les grands fantômes des croisés et de Saladin " (9).
Un siècle après, le voile orientaliste, outil du désir occidental s'est détaché de ce qu'il cachait, donnant à voir une autre réalité dévoilée, mais pas nue, un autre voile en quelque sorte à moins qu'il ne s'agisse de l'épiderme originel.

[R] La terre d'Israël

En 1947, après le mandat anglais en Palestine, la terre d'Abraham est devenue l'Etat d'Israël. De nouveaux voiles ont été tissés comme en témoigne l'ouvrage illustré de Frédéric Brenner et Avraham Yehoshua (10).
Comme dans la vision romantique, l'histoire fonde le texte et le choix des images. Il ne s'agit cependant plus d'une vision pittoresque datée. Les auteurs, juif israélien et français, convoquent les images symbolisant le patrimoine collectif du peuple juif. L'ouvrage aurait pu ouvrir sur une image du mur des Lamentations rappelant le vieux rêve de reconstruction du troisième temple sur le mont Moriah. Il est introduit en fait par deux images symboliques. La première montre une scène de recueillement collectif sur une autoroute le jour commémoratif du souvenir de l'Holocauste. La seconde est un paysage désertique du Néguev, terre où a erré le peuple juif à sa sortie d'Egypte.


Monastère au bord du lac de Tibériade

La plupart des photographies sont autant de repères qui expriment des lieux mémoriels ou des scènes fondatrices de l'identité du territoire national : la forteresse de Massada, haut-lieu désertique de résistance héroïque des juifs aux légions romaines, les collines arides d'Hébron écartelées aujourd'hui entre Palestiniens et Israéliens ou encore un kibboutz opulent sur le plateau du Golan pris à la Syrie lors de la guerre des Six Jours en 1967.
La scène d'Israël "encerclé par le monde arabe". est ainsi dessinée : dans un un espace de conflits permanents, au nom de la sécurité collective, l'armée, sans répit, est omniprésente. Sur la terre reconquise des ancêtres, le rôle essentiel de la famille et l'attention extrême accordée aux enfants témoignent de la volonté unanime d'engager un avenir durable. Mais surtout - et au delà des intégrismes partisans -, le rêve d'un métissage culturel entre juifs, arabes et chrétiens apparaît comme le plus fort message d'espoir de l'ouvrage. Après avoir brossé le périple d'une journée en Israël, des neiges du mont Hermon au golfe désertique d'Eilat, A. Yehoshua tire les leçons d'un pays aux paysages aussi divers et qui, en même temps, lui paraît aussi cohérent : "la question à poser n'est pas ce que les juifs ont fait, sont en train de faire ou feront , mais ce que le paysage de leur patrie ancestrale a fait et est en train de faire d'eux quarante ans après la création de l'Etat d'Israël". Autrement dit, ce sont les représentations collectives de la terre des ancêtres, tels que les textes bibliques les définissent et les contemporains les redessinent qui engagent la construction moderne des rapports des sociétés israéliennes à leur territoire. Cet axiome est essentiel car il explique en grande partie le rapport privilégié que les juifs israéliens entretiennent avec le monde vivant et les paysages végétaux.

[R] Les paysages de la Terre Sainte

Faisant référence à l'Ancien et au Nouveau Testament, quatre-vingt-dix sites sont aujourd'hui répertoriés par la division de la promotion du pélerinage du ministère du Tourisme. Pour les peuples du Livre, qu'ils soient juifs, catholiques romains, protestants ou chrétiens orthodoxes, chacun de ces lieux revêt une signification spirituelle. Environ la moitié de ces lieux religieux témoignent de la vie du Christ à travers les textes des Evangiles depuis l'Annonciation à Marie à Nazareth, la mise au tombeau dans la basilique du Saint Sépulcre jusqu'à la transfiguration sur le mont Thabor. Les autres trouvent leur sens dans l'Ancien Testament et les messages des prophètes. Au mont Carmel, Elie et Elisée, dans la vallée d'Elah, le combat de David et Goliath, dans le désert du Néguev, l'exode de Moïse, l'Alliance du mont Sinaï et les tables de la Loi (11). C'est à Jérusalem que le site concentre pour les juifs, les chrétiens et les musulmans, le maximum d'intensité religieuse. La cité n'est pas seulement celle que le roi David fit construire pour l'arche d'Alliance et qui fut partiellement ou totalement reconstruite dix-huit fois. Ce n'est pas seulement la ville où le temple d'Hérode fut brûlé par les légions romaines et où aujourd'hui les juifs du monde entier se recueillent au pied de la muraille du temple de Salomon reconquise a près la guerre des Six Jours. C'est aussi la ville sainte des chrétiens qui y commémorent la Passion du Christ en des lieux vénérés par les pèlerins du monde entier : le jardin de Gethsemani au pied du mont des Oliviers, le chemin de la Croix dans la via Dolorosa, la crucifixion sur le Golgotha, la sépulture, la Résurection et l'Ascension. Ville sacrée enfin pour les musulmans : le prophète Mahomet fut emporté depuis le rocher d'Abraham sur le mont Moriah pour paraître devant Dieu (17e sourate du Coran). Ce lieu, où a été construit la mosquée emblématique du Dôme du Rocher, est aussi celui de l'esplanade du second temple des juifs.
L'imbrication de ces lieux-sanctuaires à l'authenticité souvent controversée il y a deux sites pour le Golgotha fait de la vieille ville derrière ses remparts un espace de tension sociale et politique permanente. La présence obsédante des patrouilles militaires le rappelle à chaque instant aux hiérosolymitains comme aux étrangers à la ville. A l'est de la ville, des lotissements modernes sur le sommet des collines indiquent ostensiblement que l'Etat d'Israël ne saurait admettre à nouveau une coupure de Jérusalem en deux.
Entre les sites religieux commémoratifs et souvent monumentalisés, le territoire d'Israël se laisse contempler. Qu'il soit de nature agricole, forestière ou pastorale, son sens esthétique et symbolique ne saurait être dissocié des visions bibliques. Il existe d'ailleurs un lieu où le texte sacré a inspiré les auteurs de paysages bibliques : Neot Kudemim, les jardins d'Israël.

[R] Paysages bibliques : Neot Kudemim

Neot Kudemim est un parc de paysages bibliques créé au cours des vingt dernières années entre Tel-Aviv et Jérusalem à la suite des travaux de Ephraim et Hannah Hareuveni. Ouvert au public, il produit aussi un matériel audiovisuel destiné aux écoles et aux institutions de formation et traitant des relations entre la Bible, la littérature juive ancienne, la vie végétale et animale et les traditions.
Le circuit, qui est ouvert aux visiteurs dans les collines semi-arides de Samarie plantées d'oliviers, est jalonné par des étapes où sont reconstituées des scènes décrites dans l'Ancien Testament : une aire de battage du blé et de l'orge, un pressoir à huile d'olive, un pressoir à vin, le vignoble du Carmel ou une petite mare (pond of sheperdness) où le visiteur attend d'improbables troupeaux. A la station 12 (ombragée), dans la vallée du "songe des songes"., le texte du guide renvoie à la période biblique qui commence "quand l'hiver est passé et que les pluies sont terminées". (12).
Aujourd'hui comme hier, cette saison essentielle pour les agriculteurs, de fin mars à début juin, est celle où les plus importantes récoltes sont déterminées : le grain, le raisin et les olives. C'est aussi la période des grands pélerinages israélites de Passover et Shavnot à Jérusalem. Ainsi chaque lieu est-il rapporté à un extrait biblique, par exemple une plantation de cèdres aux amours d'un berger comparant sa bien-aimée à la majesté hiératique des conifères du Liban. Visite extraordinaire où les scènes pastorales sont données à contempler alors qu'au loin crépitent les tirs d'armes automatiques d'un camp d'entrainement militaire et que la paix biblique locale est troublée périodiquement par le fracas du passage des avions de chasse !
Aux scènes bibliques s'ajoutent des lieux marqués par une puissante symbolique végétale. Parmi les plantes cultivées, la grenade, symbole d'abondance en raison de ses nombreuses graines (613 selon la tradition, comme le nombre de commandements bibliques) est un des principaux motifs décoratifs de la Torah et des synagogues. Le figuier, qui rassemble sur ses branches des figues embryonnaires et mûres est souvent pris comme figure de comparaison dans les évocations des ennemis d'Israël : "La fleur fanée - de la couronne des ivrognes d'Ephraïm - sera comme une figue hâtive qu'on perçoit avant la récolte et qui à peine dans la main est aussitôt avalée"(13) ou encore  "tous vos forts sont des figuiers avec des figues hâtives, sitôt secoué, sitôt consommées". (14). Ainsi sont évoqués l'olivier (symbole de paix), le cyprès, l'amandier, le dattier, le caroubier, les agrumes, etc. De la même façon les espèces spontanées jouent un rôle capital dans la mise en scène du parc. L'architecture de la sauge (en hébreu : moriah) reflète celle du chandelier à sept branches (menorah). Dans la Bible la description de la menorah adopte une terminologie végétale : tige, calice, fleurs... (15). A certaines espèces de sauge odoriférantes (Salvia palestina, S. dominica) s'ajoutent d'autres plantes parfumées comme le myrte (Myrtus communis) utilisé pendant la cérémonie de la nuit du Sabbath (16). Dans ce petit sanctuaire botanique ont été aussi placées des espèces exotiques comme Commiphora abbyssinica, arbre sensé avoir fourni la myrrhe parfumée des rois mages de Bethléem ou bien encore le ciste de Crête, source possible du laudanum envoyé par Jacob à ses fils à moins qu'il ne s'agisse du pistachier lentisque. Bien d'autres plantes ont trouvé là asile comme l'hyssope et plus curieusement la mandragore aux fruits au parfum musqué et dont tous les peuples méditerranéens apprécient les propriétés médicinales, aphrodisiaques et magiques.
Chaque plante, inscrite dans un décor biblique ou talmudique, trouve la place symbolique que le texte lui accorde. Non loin des territoires palestiniens occupés de Samarie, les paysages bibliques ainsi créés, adhérant littéralement au territoire israélien, identifient le site de manière exemplaire comme le vêtement identifie celui ou celle qui le porte. Le voile imaginaire du verbe fondateur est devenu réel : le paysage est devenu jardin.


Culture de fraises sous plastique dans un kibboutz au bord du lac de Tibériade

[R] Le paysage-patrie

"While in Israël, plant a tree for peace".. Juifs ou non, les visiteurs en Israël sont invités  "àplanter un arbre eux-mêmes en Terre Sainte et à créer un lieu vert personnel qui se développe chaque année"(17). Comme l'a montré Jacques Brosses (18), la relation culturelle aux arbres a été une constante forte des sociétés nord- et sud-européennes. Dans l'imaginaire collectif, l'arbre a toujours signifié la relation symbolique et souvent religieuse - entre les hommes et les forces mythiques souterraines et célestes. Des chênes de Wotan ou des druides gaulois à la croix du Golgotha, l'arbre, réel ou symbolique, satisfait le désir d'une vision cosmique du monde. Ainsi des arbres de la Liberté après la Révolution française ou des forêts marécageuses où naît l'âme allemande contre l'envahisseur romain et napoléonien - dans la pièce de théâtre de von Kleist, La bataille d'Arminius (19). En Israël les campagnes de plantation d'arbres le plus souvent des pins d'Alep, des cyprès et des filaos - ont eu et ont toujours, semble t-il, un double sens. Elles rappellent les six millions de victimes de l'Holocauste et signifient la mise en relation durable de la terre originelle avec la société contemporaine et de demain. L"'israélité", aurait dit Roland Barthes, visible dans les paysages végétaux naît dans ce pays des attributs symboliques de l'arbre et non de ceux de la forêt qui n'a sans doute existé qu'en tant que métaphore dans les descriptions pittoresques des voyageurs européens du XIXe siècle.
Le projet durable de patrie israélienne s'enracine réellement et symboliquement au vu et au su de tous. Il s'élabore en constituant un pays-patrimoine issu de la mémoire collective religieuse. De même que la conscience nationale allemande est née à l'ombre des chênes germaniques, de même la conscience patriotique israélienne se nourrit du spectacle des arbres qui s'enracinent sur le pays divisé. A partir de sanctuaires, non arborés la désertique Massada - ou arborés Neot Kudemim et de nombreux parcs nationaux -, les rituels de l'identification nationale cherchent dans un long processus d'envoilement réel à constituer la patrie israélienne de la même façon qu'aux Etats-Unis le parc fondateur de Yellowstone avait constitué la nature sauvage américaine.

[R] Le paysage, ça sert aussi à faire la guerre ! (20)

Au voile orientaliste exogène, aujourd'hui en lambeaux , se substituerait donc le voile végétal le paysage - né d'un désir endogène de territoire et de patrimoine. Ce projet collectif dont il faudrait vérifier l'importance sociale réelle - utilise toutes les références symboliques du jardin biblique pour installer des paysages d'arbres partout où ils peuvent croître. Deux faits sont à ce titre révélateurs. La technique du goutte à goutte est généralisée comme système de survie des végétaux plantés, de l'arbre des reboisements aux fleurs des espaces verts. Mais surtout le voyageur peut constater que ce sont les paysages de collines des territoires occupés de Cisjordanie il est vrai sous climat semi-désertique - qui sont en général dépourvues d'arbres, autre manière de résister, passivement mais visiblement, à l'Autre. Est-ce sous entendre que la culture arabe est étrangère à l'arbre ? Toute notre expérience nord-africaine indique qu'il n'en est rien et qu'il n'est pas de signe plus sensible qu'un arbre sur un territoire rural, surtout quand il est contrôlé par les services de l'Etat.


Territoire arabe occupé (Samarie)

"Fatah ou Hamas?" (21), la question du paysage n'est pas de circonstance dans les territoires occupés depuis 1967 par Israël. C'est la peur quotidienne qui règne même si elle semble compensée par la chaleur de l'accueil mutuel des Palestiniens. S'il existe un imaginaire de la reconquête des territoires, il est peut être du côté d'une itinérance nomade propre aux peuples de la tente. Sans doute aussi le peuple palestinien vit-il douloureusement le passage à l'Orient second défini par Jacques Berque, c'est à dire "à cette part de différence irréductible que nous plantons comme un drapeau sur nous-mêmes à mesure que nous liquidons les spécificités naïves par quoi nous étions distingués"(22). Le noyau dur de l'authenticité et de la singularité palestinienne se réfère à l'histoire la terre des ancêtres - et à l'avenir la nation palestinienne, à la mémoire et au projet. Ses porte-drapeaux sont des héros (Arafat), des martyrs et là aussi un texte, le Coran. L'enjeu perceptible est la culture d'un peuple qui ne peut se prêter au métissage avant de s'être identifié dans sa culture propre, son gouvernement, ses lois, ses artistes et son territoire. Virtuel, le paysage palestinien reste une attente violente, tragique et désespérée. Réfugiés ou occupés, les Palestiniens vivent la présence de l'Autre comme une spoliation intolérable. Comme Arminius, libérateur de la Germanie, vint à force de guérillas et de stratagèmes à bout de Varus, Arafat, avec la même légitimité historique et religieuse que l'israélien Rabbin, mais avec des forces politiques, économiques et sociales différentes, conduit une bataille symbolique - diplomatique - ponctuée de tragédies.
La figure de l'Autre apparaît donc comme essentielle. Tant que l'Autre est l'étranger, l'inconnu, l'ennemi, celui par qui la menace de l'anéantissement est réelle, aucun métissage des cultures juives et arabes n'est possible : l'écart est insurmontable. Le métissage interculturel est lui-même sans doute une fiction comme l'illustre Paul Bowles dans Un thé au Sahara (23). L'au-delà du voile est mortel pour le romancier. Comment l'Autre peut-il devenir le Même sinon en se retrouvant du même côté d'un voile nouveau à inventer ? Comment l'Autre peut-il devenir Autrui sinon en habitant le même espace envoilé ?
"Pourquoi nous demande-t-on, maintenant de reconnaître Israël"
- Pour votre salut, pour le salut du monde.
- Quand on se noie, on n'a pas envie que le courant soit plus fort. Quand on se brûle, on ne désire pas que les flammes soient attisées. Quand on est pendu, on ne souhaite pas que la corde soit solide "(24).
Le paysage, ça peut aussi servir à faire la paix à condition de construire les désirs communs aux ennemis d'aujourd'hui. Si ce travail doit être fait - et il est déjà largement entamé -, il relève d'une sorte de psychanalyse sociale dont procèdent aujourd'hui les échanges culturels entre Orient arabe et Occident et dont l'Institut du monde arabe à Paris est un acteur exemplaire.


[R] Notes
(1) Alain Buisine, 1993. L'Orient voilé. Zulma, Calmann-Lévy, p. 12.[VU]
(2) Selon la thèse d'Edward Saïd (1980), l'Orient ne serait qu'une création idéologique de l'Occident à des fins politiques et économiques..[VU]
(3) David Roberts, 1839. La Terre Sainte que j'aime (Extr.). Palphot, p. 8..[VU]
(4) Op. cit., p. 25..[VU]
(5) Victor Hugo, 1829. Préface aux Orientales..[VU]
(6) François de Châteaubriand, 1811. Itinéraire de Paris à Jérusalem.[VU]
(7) Alphonse de Lamartine, 1835. Voyage en Orient.[VU]
(8) Comtesse de Gasparin, 1850. Journal d'un voyage au Levant..[VU]
(9) Pierre Loti, 1895. Jérusalem..[VU]
(10) Frédéric Brenner et Avraham Yehoshua, 1988. Israël. Harper & Row, Pub. Inc., New-York, 192 pp..[VU]
(11) Respectivement 1. Roi : 2, 15 : 4-25 ; 1 Sam : 17; Ex : 3 : 1-15 ; Ex : 19 : 1, 20 : 21-22 ; Deut : 6, 1-13 .[VU]
(12) Songe des songes, 2 : 11.[VU]
(13) Isaïe, 28 : 3-4..[VU]
(14) Nahum, 3 : 12..[VU]
(15) Exode , 37 : 17-24.[VU]
(16) Exode, 20 : 8.[VU]
(17) The Jerusalem Tourist Guide, 1995..[VU]
(18) Mythologie des arbres, Plon, 1989..[VU]
(19) Pièce écrite par Heinrich von Kleist en 1808, récemment (1995) présentée au théâtre des Amandiers (à Nanterre) dans une mise en scène de Jean Jourdheuil..[VU]
(20) Titre emprunté à Yves Lacoste, directeur de la revue Hérodote (cf. notamment n°7, 1977)..[VU]
(21) Partisan d'Arafat ou des islamistes ?.[VU]
(22) Quantara, n° 13, 1994. Entretiens..[VU]
(23) D'après l'Orient voilé, op. cit., pp. 242 et sqq..[VU]
(24) Mahmoud Darwich, 1994. Une mémoire pour l'oubli. Arles : Actes Sud, p. 127. Cet ouvrage, écrit à Beyrouth par le poète en exil, avait été publié en arabe en 1987..[VU]

Photographies de l'Auteur (à venir).