par Pierre Donadieu
Ecole nationale supérieure du paysage, 4, rue Hardy, 78000
Versailles
"L'occident désire l'orient comme voilé, et ce désir
peut se révéler positif, je veux dire imaginairement productif,
littéralement, picturalement, esthétiquement".
(1). Voiler pour mieux dévoiler : l'Occident , selon
la thèse de Alain Buisine, désire l'Orient voilé pour
des raisons tout à fait défendables, celles de la
vérité de son imaginaire qui ne peut être réduit
uniquement à des visées culturelles
hégémoniques (2).
Israël, la Palestine, le Proche-Orient sont trois réalités
géographiques inextricablement liées par l'histoire et les
religions juive, chrétienne et musulmane. Terre d'Abraham et Terre
sainte pour tous ces croyants réunis par Jérusalem, centre
disputé de l' univers religieux occidental. Lieu fondateur et source
mystique, Israël est secoué par un conflit chronique qui semble
insoluble. Que peut apporter l'analyse des rapports entre espaces et
sociétés entrevus à travers la question du paysage et
une trop courte incursion touristique de l'auteur ? Quand les voiles
orientalistes usés se déchirent sur la terre d'Abraham, quand
le territoire de l'Autre est révélé, que disent la
réalité et les imaginaires des paysages d'Israël ?
En même temps qu'Eugène Delacroix débarquait au Maroc,
David Roberts, aquarelliste anglais et peintre de décors de
théâtre, entreprenait un voyage prolongé au Proche-Orient.
Ses tableaux, et notamment ceux de la Terre Sainte où il séjourna
à partir de 1839 et qui sont redécouverts aujourd'hui par les
touristes en Israël, firent sensation à l'époque. Dans
le style des panoramas qui firent sa réputation en Angleterre il fixa
sur la toile de nombreux sites de pélérinage. Ses tableaux
de Jérusalem montrent des chrétiens grecs priant en direction
du Saint Sépulcre, le Mont des Oliviers, la tour de David près
de la Porte de Jaffa ou la Porte dorée, murée. Dans son journal,
le peintre précise que la plus grande partie de la ville est en ruine.
Néanmoins le spectacle de la cité depuis le Mont des Oliviers
lui inspire le sentiment d'une réalité exceptionnelle : "Chacun
des contours de cette colline, chacune des ondulations de ces vallées
possède la qualité incomparable du réel et celui qui
contemple ce paysage éprouve ce que les acteurs de la Providence ont
contemplé". (3).
En Samarie et en Judée, ses toiles jalonnent le parcours du pèlerin
de motifs pittoresques : le village de Bethléem et celui d'Hébron
: "son site est très beau et ses maisons luisent dans le soleil de
midi, le tout donne l'impression de propreté anglaise, surtout après
les misérables taudis égyptiens".. En de multiples lieux admirables
surgissent ruines de palais ou tombeaux vénérés par
des juifs pieux : la vallée de Nazareth, "certainement l'un des endroits
les plus beaux de Palestine" et le panorama du lac de Tibériade
révélant à l'horizon "le magestueux Mont Hermon
enneigé".. Le voyage pittoresque, coloré à souhait,
s'achève au bord de la Mer morte "avec le filet d'argent du Jourdain
à peine visible, les couleurs chatoyantes des pélerins et leur
campement brillant sous les rayons du soleil couchant, tout cela touchait
plus le poête que le peintre".
(4).
Les motifs paysagers de la Palestine pittoresque n'étaient pas seulement
religieux. Des figures profanes complétaient le voile romantique
tissé par le peintre : épave sur les grèves d'Haïfa,
bateau de pêche à Saint-Jean d'Acre, caravanes dans le désert,
campements nomades, etc. Peu connue des Européens, la Palestine s'installe
ainsi dans l'imaginaire orientaliste des Occidentaux sous forme de paysages
à une époque où "tout le continent penche à
l'Orient".(5).
Le travail des peintres fut, comme l'explique Alain Buisine, "d'envoiler"
la réalité, parfois pour mieux la dénuder quand elle
était sensuellement désirable, parfois pour en inventer le
désir comme dans l'image de paysage. De Châteaubriand à
Pierre Loti, les voiles de l'imaginaire orientaliste vont habiller la Terre
Sainte de représentations pittoresques. A la croisée des chemins
des pèlerins : Jérusalem.
Perpétuant le rêve chevaleresque des Croisades, Châteaubriand
dépeint la ville turque aux mains de pachas injustes, cruels et
destructeurs : "A la vue de ces maisons de pierre, renfermées dans
un paysage de pierre, on se demande si ce ne sont pas là les monuments
confus d'un cimetière au milieu du désert"
(6). Dans la cité déicide en proie à
la désolation, à la misère et à l'horreur survivent,
héroïques, les religieux chrétiens protecteurs du Saint
Sépulcre. Avec Lamartine, la malédiction continue de frapper
la cité "mystérieuse et éblouissante apparition
chromatique". fascinante, mais inaccessible en raison de la peste :
"C'était elle, elle se détachait en jaune sombre et mat sur
le fond bleu du firmament et sur le fond noir du Mont des
oliviers". (7). A la fin du XIXe siècle,
Jérusalem s'est ouverte aux pèlerins du monde entier. Devenue
"frénétique"., la cité irrite la comtesse de Gasparin
qui n'y voit que "bestialité et saturnales
antiques".(8), mais enivre Pierre Loti,
en quête de fantasmes et d'émotions fortes, décolorées
: "Le sol est jonché de ruines, plein de cavernes et de sépulcres,
au hasard des collines de pierre et des vallées de pierre, la muraille
de Jérusalem dans le lointain, apparaît ou se cache, toujours
farouche et haute évoquant les grands fantômes des croisés
et de Saladin " (9).
Un siècle après, le voile orientaliste, outil du désir
occidental s'est détaché de ce qu'il cachait, donnant à
voir une autre réalité dévoilée, mais pas nue,
un autre voile en quelque sorte à moins qu'il ne s'agisse de
l'épiderme originel.
En 1947, après le mandat anglais en Palestine, la terre d'Abraham
est devenue l'Etat d'Israël. De nouveaux voiles ont été
tissés comme en témoigne l'ouvrage illustré de
Frédéric Brenner et Avraham Yehoshua
(10).
Comme dans la vision romantique, l'histoire fonde le texte et le choix des
images. Il ne s'agit cependant plus d'une vision pittoresque datée.
Les auteurs, juif israélien et français, convoquent les images
symbolisant le patrimoine collectif du peuple juif. L'ouvrage aurait pu ouvrir
sur une image du mur des Lamentations rappelant le vieux rêve de
reconstruction du troisième temple sur le mont Moriah. Il est introduit
en fait par deux images symboliques. La première montre une scène
de recueillement collectif sur une autoroute le jour commémoratif
du souvenir de l'Holocauste. La seconde est un paysage désertique
du Néguev, terre où a erré le peuple juif à sa
sortie d'Egypte.

Monastère au bord du lac de Tibériade
La plupart des photographies sont autant de repères qui expriment
des lieux mémoriels ou des scènes fondatrices de l'identité
du territoire national : la forteresse de Massada, haut-lieu désertique
de résistance héroïque des juifs aux légions romaines,
les collines arides d'Hébron écartelées aujourd'hui
entre Palestiniens et Israéliens ou encore un kibboutz opulent sur
le plateau du Golan pris à la Syrie lors de la guerre des Six Jours
en 1967.
La scène d'Israël "encerclé par le monde arabe". est ainsi
dessinée : dans un un espace de conflits permanents, au nom de la
sécurité collective, l'armée, sans répit, est
omniprésente. Sur la terre reconquise des ancêtres, le rôle
essentiel de la famille et l'attention extrême accordée aux
enfants témoignent de la volonté unanime d'engager un avenir
durable. Mais surtout - et au delà des intégrismes partisans
-, le rêve d'un métissage culturel entre juifs, arabes et
chrétiens apparaît comme le plus fort message d'espoir de l'ouvrage.
Après avoir brossé le périple d'une journée en
Israël, des neiges du mont Hermon au golfe désertique d'Eilat,
A. Yehoshua tire les leçons d'un pays aux paysages aussi divers et
qui, en même temps, lui paraît aussi cohérent : "la question
à poser n'est pas ce que les juifs ont fait, sont en train de faire
ou feront , mais ce que le paysage de leur patrie ancestrale a fait et est
en train de faire d'eux quarante ans après la création de l'Etat
d'Israël". Autrement dit, ce sont les représentations collectives
de la terre des ancêtres, tels que les textes bibliques les
définissent et les contemporains les redessinent qui engagent la
construction moderne des rapports des sociétés israéliennes
à leur territoire. Cet axiome est essentiel car il explique en grande
partie le rapport privilégié que les juifs israéliens
entretiennent avec le monde vivant et les paysages végétaux.
Faisant référence à l'Ancien et au Nouveau Testament,
quatre-vingt-dix sites sont aujourd'hui répertoriés par la
division de la promotion du pélerinage du ministère du Tourisme.
Pour les peuples du Livre, qu'ils soient juifs, catholiques romains, protestants
ou chrétiens orthodoxes, chacun de ces lieux revêt une signification
spirituelle. Environ la moitié de ces lieux religieux témoignent
de la vie du Christ à travers les textes des Evangiles depuis
l'Annonciation à Marie à Nazareth, la mise au tombeau dans
la basilique du Saint Sépulcre jusqu'à la transfiguration sur
le mont Thabor. Les autres trouvent leur sens dans l'Ancien Testament et
les messages des prophètes. Au mont Carmel, Elie et Elisée,
dans la vallée d'Elah, le combat de David et Goliath, dans le désert
du Néguev, l'exode de Moïse, l'Alliance du mont Sinaï et
les tables de la Loi (11). C'est à
Jérusalem que le site concentre pour les juifs, les chrétiens
et les musulmans, le maximum d'intensité religieuse. La cité
n'est pas seulement celle que le roi David fit construire pour l'arche d'Alliance
et qui fut partiellement ou totalement reconstruite dix-huit fois. Ce n'est
pas seulement la ville où le temple d'Hérode fut brûlé
par les légions romaines et où aujourd'hui les juifs du monde
entier se recueillent au pied de la muraille du temple de Salomon reconquise
a près la guerre des Six Jours. C'est aussi la ville sainte des
chrétiens qui y commémorent la Passion du Christ en des lieux
vénérés par les pèlerins du monde entier : le
jardin de Gethsemani au pied du mont des Oliviers, le chemin de la Croix
dans la via Dolorosa, la crucifixion sur le Golgotha, la sépulture,
la Résurection et l'Ascension. Ville sacrée enfin pour les
musulmans : le prophète Mahomet fut emporté depuis le rocher
d'Abraham sur le mont Moriah pour paraître devant Dieu (17e sourate
du Coran). Ce lieu, où a été construit la mosquée
emblématique du Dôme du Rocher, est aussi celui de l'esplanade
du second temple des juifs.
L'imbrication de ces lieux-sanctuaires à l'authenticité souvent
controversée il y a deux sites pour le Golgotha fait de la vieille
ville derrière ses remparts un espace de tension sociale et politique
permanente. La présence obsédante des patrouilles militaires
le rappelle à chaque instant aux hiérosolymitains comme aux
étrangers à la ville. A l'est de la ville, des lotissements
modernes sur le sommet des collines indiquent ostensiblement que l'Etat
d'Israël ne saurait admettre à nouveau une coupure de Jérusalem
en deux.
Entre les sites religieux commémoratifs et souvent monumentalisés,
le territoire d'Israël se laisse contempler. Qu'il soit de nature agricole,
forestière ou pastorale, son sens esthétique et symbolique
ne saurait être dissocié des visions bibliques. Il existe d'ailleurs
un lieu où le texte sacré a inspiré les auteurs de paysages
bibliques : Neot Kudemim, les jardins d'Israël.
Neot Kudemim est un parc de paysages bibliques créé au cours
des vingt dernières années entre Tel-Aviv et Jérusalem
à la suite des travaux de Ephraim et Hannah Hareuveni. Ouvert au public,
il produit aussi un matériel audiovisuel destiné aux écoles
et aux institutions de formation et traitant des relations entre la Bible,
la littérature juive ancienne, la vie végétale et animale
et les traditions.
Le circuit, qui est ouvert aux visiteurs dans les collines semi-arides de
Samarie plantées d'oliviers, est jalonné par des étapes
où sont reconstituées des scènes décrites dans
l'Ancien Testament : une aire de battage du blé et de l'orge, un pressoir
à huile d'olive, un pressoir à vin, le vignoble du Carmel ou
une petite mare (pond of sheperdness) où le visiteur attend
d'improbables troupeaux. A la station 12 (ombragée), dans la vallée
du "songe des songes"., le texte du guide renvoie à la période
biblique qui commence "quand l'hiver est passé et que les pluies sont
terminées". (12).
Aujourd'hui comme hier, cette saison essentielle pour les agriculteurs, de
fin mars à début juin, est celle où les plus importantes
récoltes sont déterminées : le grain, le raisin et les
olives. C'est aussi la période des grands pélerinages
israélites de Passover et Shavnot à Jérusalem. Ainsi
chaque lieu est-il rapporté à un extrait biblique, par exemple
une plantation de cèdres aux amours d'un berger comparant sa
bien-aimée à la majesté hiératique des
conifères du Liban. Visite extraordinaire où les scènes
pastorales sont données à contempler alors qu'au loin
crépitent les tirs d'armes automatiques d'un camp d'entrainement militaire
et que la paix biblique locale est troublée périodiquement
par le fracas du passage des avions de chasse !
Aux scènes bibliques s'ajoutent des lieux marqués par une puissante
symbolique végétale. Parmi les plantes cultivées, la
grenade, symbole d'abondance en raison de ses nombreuses graines (613 selon
la tradition, comme le nombre de commandements bibliques) est un des principaux
motifs décoratifs de la Torah et des synagogues. Le figuier, qui rassemble
sur ses branches des figues embryonnaires et mûres est souvent pris
comme figure de comparaison dans les évocations des ennemis d'Israël
: "La fleur fanée - de la couronne des ivrognes d'Ephraïm - sera
comme une figue hâtive qu'on perçoit avant la récolte
et qui à peine dans la main est aussitôt
avalée"(13) ou encore "tous
vos forts sont des figuiers avec des figues hâtives, sitôt
secoué, sitôt consommées".
(14). Ainsi sont évoqués l'olivier (symbole
de paix), le cyprès, l'amandier, le dattier, le caroubier, les agrumes,
etc. De la même façon les espèces spontanées jouent
un rôle capital dans la mise en scène du parc. L'architecture
de la sauge (en hébreu : moriah) reflète celle du chandelier
à sept branches (menorah). Dans la Bible la description de
la menorah adopte une terminologie végétale : tige,
calice, fleurs... (15). A certaines
espèces de sauge odoriférantes (Salvia palestina, S.
dominica) s'ajoutent d'autres plantes parfumées comme le myrte
(Myrtus communis) utilisé pendant la cérémonie
de la nuit du Sabbath (16). Dans ce
petit sanctuaire botanique ont été aussi placées des
espèces exotiques comme Commiphora abbyssinica, arbre sensé
avoir fourni la myrrhe parfumée des rois mages de Bethléem
ou bien encore le ciste de Crête, source possible du laudanum envoyé
par Jacob à ses fils à moins qu'il ne s'agisse du pistachier
lentisque. Bien d'autres plantes ont trouvé là asile comme
l'hyssope et plus curieusement la mandragore aux fruits au parfum musqué
et dont tous les peuples méditerranéens apprécient les
propriétés médicinales, aphrodisiaques et magiques.
Chaque plante, inscrite dans un décor biblique ou talmudique, trouve
la place symbolique que le texte lui accorde. Non loin des territoires
palestiniens occupés de Samarie, les paysages bibliques ainsi
créés, adhérant littéralement au territoire
israélien, identifient le site de manière exemplaire comme
le vêtement identifie celui ou celle qui le porte. Le voile imaginaire
du verbe fondateur est devenu réel : le paysage est devenu jardin.

Culture de fraises sous plastique dans un kibboutz au bord du lac
de Tibériade
"While in Israël, plant a tree for peace".. Juifs ou non, les
visiteurs en Israël sont invités "àplanter un arbre
eux-mêmes en Terre Sainte et à créer un lieu vert personnel
qui se développe chaque
année"(17). Comme l'a montré
Jacques Brosses (18), la relation culturelle
aux arbres a été une constante forte des sociétés
nord- et sud-européennes. Dans l'imaginaire collectif, l'arbre a toujours
signifié la relation symbolique et souvent religieuse - entre les
hommes et les forces mythiques souterraines et célestes. Des chênes
de Wotan ou des druides gaulois à la croix du Golgotha, l'arbre,
réel ou symbolique, satisfait le désir d'une vision cosmique
du monde. Ainsi des arbres de la Liberté après la Révolution
française ou des forêts marécageuses où naît
l'âme allemande contre l'envahisseur romain et napoléonien -
dans la pièce de théâtre de von Kleist, La bataille
d'Arminius (19). En Israël
les campagnes de plantation d'arbres le plus souvent des pins d'Alep, des
cyprès et des filaos - ont eu et ont toujours, semble t-il, un double
sens. Elles rappellent les six millions de victimes de l'Holocauste et signifient
la mise en relation durable de la terre originelle avec la société
contemporaine et de demain. L"'israélité", aurait dit Roland
Barthes, visible dans les paysages végétaux naît dans
ce pays des attributs symboliques de l'arbre et non de ceux de la forêt
qui n'a sans doute existé qu'en tant que métaphore dans les
descriptions pittoresques des voyageurs européens du XIXe
siècle.
Le projet durable de patrie israélienne s'enracine réellement
et symboliquement au vu et au su de tous. Il s'élabore en constituant
un pays-patrimoine issu de la mémoire collective religieuse. De même
que la conscience nationale allemande est née à l'ombre des
chênes germaniques, de même la conscience patriotique
israélienne se nourrit du spectacle des arbres qui s'enracinent sur
le pays divisé. A partir de sanctuaires, non arborés la
désertique Massada - ou arborés Neot Kudemim et de nombreux
parcs nationaux -, les rituels de l'identification nationale cherchent dans
un long processus d'envoilement réel à constituer la patrie
israélienne de la même façon qu'aux Etats-Unis le parc
fondateur de Yellowstone avait constitué la nature sauvage
américaine.
[R] Le paysage, ça sert aussi à faire la guerre ! (20)
Au voile orientaliste exogène, aujourd'hui en lambeaux , se substituerait donc le voile végétal le paysage - né d'un désir endogène de territoire et de patrimoine. Ce projet collectif dont il faudrait vérifier l'importance sociale réelle - utilise toutes les références symboliques du jardin biblique pour installer des paysages d'arbres partout où ils peuvent croître. Deux faits sont à ce titre révélateurs. La technique du goutte à goutte est généralisée comme système de survie des végétaux plantés, de l'arbre des reboisements aux fleurs des espaces verts. Mais surtout le voyageur peut constater que ce sont les paysages de collines des territoires occupés de Cisjordanie il est vrai sous climat semi-désertique - qui sont en général dépourvues d'arbres, autre manière de résister, passivement mais visiblement, à l'Autre. Est-ce sous entendre que la culture arabe est étrangère à l'arbre ? Toute notre expérience nord-africaine indique qu'il n'en est rien et qu'il n'est pas de signe plus sensible qu'un arbre sur un territoire rural, surtout quand il est contrôlé par les services de l'Etat.

Territoire arabe occupé (Samarie)
"Fatah ou Hamas?" (21), la question
du paysage n'est pas de circonstance dans les territoires occupés
depuis 1967 par Israël. C'est la peur quotidienne qui règne
même si elle semble compensée par la chaleur de l'accueil mutuel
des Palestiniens. S'il existe un imaginaire de la reconquête des
territoires, il est peut être du côté d'une itinérance
nomade propre aux peuples de la tente. Sans doute aussi le peuple palestinien
vit-il douloureusement le passage à l'Orient second défini
par Jacques Berque, c'est à dire "à cette part de différence
irréductible que nous plantons comme un drapeau sur nous-mêmes
à mesure que nous liquidons les spécificités naïves
par quoi nous étions
distingués"(22). Le noyau dur
de l'authenticité et de la singularité palestinienne se
réfère à l'histoire la terre des ancêtres - et
à l'avenir la nation palestinienne, à la mémoire et
au projet. Ses porte-drapeaux sont des héros (Arafat), des martyrs
et là aussi un texte, le Coran. L'enjeu perceptible est la culture
d'un peuple qui ne peut se prêter au métissage avant de s'être
identifié dans sa culture propre, son gouvernement, ses lois, ses
artistes et son territoire. Virtuel, le paysage palestinien reste une attente
violente, tragique et désespérée. Réfugiés
ou occupés, les Palestiniens vivent la présence de l'Autre
comme une spoliation intolérable. Comme Arminius, libérateur
de la Germanie, vint à force de guérillas et de stratagèmes
à bout de Varus, Arafat, avec la même légitimité
historique et religieuse que l'israélien Rabbin, mais avec des forces
politiques, économiques et sociales différentes, conduit une
bataille symbolique - diplomatique - ponctuée de tragédies.
La figure de l'Autre apparaît donc comme essentielle. Tant que l'Autre
est l'étranger, l'inconnu, l'ennemi, celui par qui la menace de
l'anéantissement est réelle, aucun métissage des cultures
juives et arabes n'est possible : l'écart est insurmontable. Le
métissage interculturel est lui-même sans doute une fiction
comme l'illustre Paul Bowles dans Un thé au
Sahara (23). L'au-delà
du voile est mortel pour le romancier. Comment l'Autre peut-il devenir le
Même sinon en se retrouvant du même côté d'un voile
nouveau à inventer ? Comment l'Autre peut-il devenir Autrui sinon
en habitant le même espace envoilé ?
"Pourquoi nous demande-t-on, maintenant de reconnaître Israël"
- Pour votre salut, pour le salut du monde.
- Quand on se noie, on n'a pas envie que le courant soit plus fort. Quand
on se brûle, on ne désire pas que les flammes soient attisées.
Quand on est pendu, on ne souhaite pas que la corde soit solide
"(24).
Le paysage, ça peut aussi servir à faire la paix à condition
de construire les désirs communs aux ennemis d'aujourd'hui. Si ce
travail doit être fait - et il est déjà largement
entamé -, il relève d'une sorte de psychanalyse sociale dont
procèdent aujourd'hui les échanges culturels entre Orient arabe
et Occident et dont l'Institut du monde arabe à Paris est un acteur
exemplaire.
[R] Notes
(1) Alain Buisine, 1993. L'Orient
voilé. Zulma, Calmann-Lévy, p.
12.[VU]
(2) Selon la thèse d'Edward Saïd (1980), l'Orient
ne serait qu'une création idéologique de l'Occident à
des fins politiques et économiques..[VU]
(3) David Roberts, 1839. La Terre Sainte que j'aime
(Extr.). Palphot, p. 8..[VU]
(4) Op. cit., p. 25..[VU]
(5) Victor Hugo, 1829. Préface aux
Orientales..[VU]
(6) François de Châteaubriand, 1811.
Itinéraire de Paris à
Jérusalem.[VU]
(7) Alphonse de Lamartine, 1835. Voyage en
Orient.[VU]
(8) Comtesse de Gasparin, 1850. Journal d'un voyage au
Levant..[VU]
(9) Pierre Loti, 1895.
Jérusalem..[VU]
(10) Frédéric Brenner et Avraham Yehoshua,
1988. Israël. Harper & Row, Pub. Inc., New-York, 192
pp..[VU]
(11) Respectivement 1. Roi : 2, 15 : 4-25 ; 1
Sam : 17; Ex : 3 : 1-15 ; Ex : 19 : 1, 20 : 21-22 ; Deut
: 6, 1-13 .[VU]
(12) Songe des songes, 2 :
11.[VU]
(13) Isaïe, 28 :
3-4..[VU]
(14) Nahum, 3 : 12..[VU]
(15) Exode , 37 :
17-24.[VU]
(16) Exode, 20 : 8.[VU]
(17) The Jerusalem Tourist Guide,
1995..[VU]
(18) Mythologie des arbres, Plon,
1989..[VU]
(19) Pièce écrite par Heinrich von Kleist
en 1808, récemment (1995) présentée au théâtre
des Amandiers (à Nanterre) dans une mise en scène de Jean
Jourdheuil..[VU]
(20) Titre emprunté à Yves Lacoste, directeur
de la revue Hérodote (cf. notamment n°7,
1977)..[VU]
(21) Partisan d'Arafat ou des islamistes
?.[VU]
(22) Quantara, n° 13, 1994.
Entretiens..[VU]
(23) D'après l'Orient voilé, op. cit.,
pp. 242 et sqq..[VU]
(24) Mahmoud Darwich, 1994. Une mémoire pour
l'oubli. Arles : Actes Sud, p. 127. Cet ouvrage, écrit à
Beyrouth par le poète en exil, avait été publié
en arabe en 1987..[VU]
Photographies de l'Auteur (à
venir).