des marais agricoles aux marais de nature et de loisirs
le cas du marais Vernier (Normandie)
Introduction
La restauration des chaumières
Du marécage aux pommiers en fleurs
Permanence de l'agriculture intensive
Apparition des sanctuaires de nature
La vie à la campagne change dans l'Europe rurale. À
côté de celles des agriculteurs se développent d'autres
pratiques sociales ; la villégiature et le tourisme existent depuis
plus d'un siècle (Bertho Lavenir, 1999) ; en revanche la conservation
de la nature est un phénomène beaucoup plus récent.
Le spectacle des paysage et des patrimoines culturel et naturel devient en
effet un motif de déplacement et de séjour court ou prolongé
dans les campagnes. L'économie était agraire ; elle devient
touristique, en s'appuyant sur la mémoire locale réinventée
: sur les traditions régionales, les monuments et tous les souvenirs
d'une société agricole ancienne. Ces phénomènes
ont été étudiés dans le marais Vernier, non loin
du Havre et de Rouen en Normandie.
En dépit des controverses sur les manières de définir
la notion polysémique de paysage, le mot a été retenu
comme objet de recherche, non seulement parce qu'il appartient aux vocabulaires
social et politique concernant l'aménagement du territoire, mais aussi
en raison de sa capacité à rendre compte, à côté
d'autres logiques, de la transformation des rapports entre l'espace et la
société. C'est du moins dans ce sens que nous le construirons
en tant que processus, c'est-à-dire comme ensemble de
phénomènes se déroulant toujours dans le même
ordre.
Dire que le paysage est un processus social et spatial signifie que la
société produit le territoire en fonction des images qu'elle
projette et que celles-ci sont formées autant à partir des
espaces produits que des manières d'anticiper leur devenir (Berque,
1995 ; Donadieu, 1999). Plus précisément la culture du paysage
- en tant que rapports esthétique et symbolique au monde - emprunte
ses formes et aussi son éthique à des univers existants. A
partir de la nature spontanée et indépendante des hommes, mais
surtout à partir de la nature domestiquée par l'agriculture,
elle construit une représentation idéale des mondes à
faire advenir concrètement. Ce processus est à l'origine des
jardins (1) et de leur univers
esthéthique et symbolique, mais aussi de ce qu'il est convenu d'appeler
le paysagement du territoire ; ce processus mobilise le regard qui qualifie
le paysage, mais produit également des dispositifs matériels
utilisant le minéral comme le végétal et l'animal.
Ces dispositifs paysagers et leurs images obéissent aux fluctuations
des modes et contribuent à former le bon et le mauvais goût
des sociétés concernées. Ils contribuent aussi, dans
les lieux en forte recomposition sociale, à construire des identités
territoriales, soit en reconduisant des stéréotypes régionaux
comme la chaumière normande, soit en inventant de nouvelles images
et de nouveaux espaces à la vie sauvage.

Figure 1. Carte du marais Vernier
[R] La restauration des chaumières
Au marais Vernier (2), les chaumières
agricoles ont été sauvées de la destruction ou tirées
de l'oubli à partir de projets qui les ont restaurées pour
leur donner une nouvelle vie. Les marais qui les entourent ont ainsi trouvé
dans cette réanimation des images emblématiques dont nous allons
résumer l'élaboration.
Avant d'être restaurée, recomposée,
réaménagée et imitée, la chaumière en
Normandie était un bâtiment traditionnel d'habitation agricole
" construit en bois de chêne, avec hourdis d'argile reposant sur un
soubassement en silex jointoyé à l'argile, avec grenier
éclairé de deux ou trois lucarnes et colombages, couverte en
roseaux avec faîtage [...] planté d'iris ou de joubarbes
décorant joliment de leurs fleurs tout en maintenant la terre de leurs
racines " (Lombard, 1998). Construite avec des matériaux locaux :
l'argile, le silex, le chêne et le roseau des marais, la chaumière
agricole était associée à une cour souvent boueuse,
occupée par la volaille, et à un potager enclos, semé
parfois de fleurs.
La maison rurale du marais Vernier, comme de nombreuses
masures (3) de Haute Normandie est
partagée entre deux représentations, celle de l'image
d'Épinal d'une Normandie traditionnelle et celle de l'abri inconfortable
et insalubre. En témoignent deux textes
(4) illustrant ces deux visions d'une même
réalité. Hector Malot, écrivain régional, soulignait
à la fin du XIXe siècle, le soin apporté à l'aspect
extérieur : " les murs, en charpente apparente avec remplissage de
bauge [qui] étaient soigneusement peints, le bois noir, le mortier
d'argile mêlé de paille chaulé, de sorte que cette blancheur,
rendue plus étincelante par le noir qui l'encadrait, rendait la maison
toute lumineuse au milieu de la verdure miteuse qui l'encadrait ". En revanche,
le médecin Leprieur a laissé en 1832 une description accablante
de l'intérieur des chaumières : " Après avoir
écarté de part et d'autre quelques animaux qui nous barrent
le passage et subi l'odeur ammoniacale d'un large fumier qui défend
l'approche du logis, la porte s'ouvre et soudain un nuage de fumée
de tourbe, chauffage ordinaire dans cette contrée, fait irruption,
nous aveugle et nous infecte ".
Ces deux images, devenues clichés, sont aujourd'hui, parmi d'autres,
à l'origine de la transformation des chaumières agricoles souvent
délabrées en coquettes résidences secondaires ou
principales. Les cours boueuses parcourues par la volaille ont été
remplacées par des pelouses arborées et fleuries, les greniers
à lucarne par des chambres à coucher, le cafoutin - ou sous-sol
des chaumières perpendiculaires à la pente - en garage ou en
cuisine. À la chaumière agricole des fermes a succédé
la chaumière résidentielle, modeste ou sophistiquée,
authentique ou réinventée, livrée aux regards curieux
des visiteurs, qui fréquentent les observatoires créés
par l'Office national de la chasse et le Parc naturel régional de
Brotonne pour regarder les oiseaux et les roselières de la
Grand'Mare.
À partir des années soixante, rachetée par des personnes
extérieures au marais - du Havre, de Rouen ou de Paris - une partie
des chaumières a fait en effet l'objet d'un investissement réel
et symbolique. La pratique de restauration a alors sélectionné
les éléments extérieurs les plus significatifs du
désir de chaumière : le toit de chaume, les colombages, le
soubassement de silex et les iris sur le faîtage. En s'ajoutant aux
pommiers en fleurs et aux vaches normandes, le modèle de l'habitat
ainsi constitué renvoie au stéréotype de la Normandie
qu'expriment largement les cartes postales et la Route des chaumières
généreusement signalée aux touristes dans la
région.
La carte postale retient dans son cadre un paysage normand limité
à une seule saison, saison idéale où il devient
agréable de pratiquer des loisirs de plein air et où
l'humidité et la pluie - qui sont pourtant eux aussi des
stéréotypes de la Normandie - ont pour un temps disparu : c'est
à partir du mois de mai qu'il sera possible - voire vivement
conseillé - d'admirer les pommiers en fleurs, mais aussi, pour augmenter
le plaisir, les iris fleuris sur les toits des chaumières. C'est ce
qu'indiquent les habitants de Sainte-Opportune-la-Mare et les visiteurs de
la région :
" Les iris sur les toits des chaumières, je pense que d'ici quinze
jours ou trois semaines, cela sera bien. Il y a des bleues, des blanches,
il y en a des foncées, mais en principe elles pâlissent au bout
d'un temps, là-haut. Il faut en remettre des neuves... Enfin, des
jeunes pousses pour qu'elles soient violettes. Et quand tout est en fleurs,
c'est beau. Il faut revenir dans un mois. Surtout pour la route des
chaumières. Voila, la tête en l'air ! "
En même temps que se stabilise l'idéal-type de la chaumière,
les pratiques d'aujourd'hui, confrontées à la mise aux normes
du confort intérieur et aux moyens financiers disponibles, se
démarquent cependant du modèle. Toitures en chaumes ou en
tôles, colombages réels ou peints, soubassements à
appareillage rectiligne ou traditionnel, cours fleuries ou plantées
de pommiers, portes-fenêtres ou portes traditionnelles, etc., expriment
des différences de goût, d'époque et de moyens financiers.
Chacun s'accorde cependant à trouver belle la chaumière confortable
et typique qui exprime un idéal-type d'authenticité, de
rusticité et de ruralité normande. A l'abandon et à
la malpropreté, sont substitués des éléments
architecturaux et paysagers codifiés par les pouvoirs publics et,
notamment, par le Parc naturel régional de Brotonne.
Les agents du parc de Brotonne, créé en 1973, accompagnent
en effet avec constance le processus de paysagement du marais, au nom du
principe de protection et d'amélioration du patrimoine naturel et
culturel inscrit dans sa charte. Non seulement ils recommandent la conservation
des toits de chaume et les colombages authentiques, mais ils se prononcent
sur la couleur des enduits et l'appareillage des soubassements ; condamnant
les haies de conifères et parfois les rosiers, ils encouragent les
haies vives, sélectionnant particulièrement les haies de houx
et jugent du plus bel effet les corbeilles de pélargonium et les
faîtages d'iris que l'on retrouve sur les cartes postales.
Autour de la chaumière agricole restaurée, donc devenue
agréable à habiter et attirante, se reconstruit ainsi une campagne
soigneusement aménagée, surtout grâce à des
végétaux toujours prêts à offrir le spectacle
de leur floraison, et guettée par le regard impatient des habitants
et des visiteurs saisonniers venus à cette occasion. Tout se passe
comme si le marais Vernier devenait, par le processus de paysagement
déclenché autour de l'élément central qu'est
la chaumière résidentielle, un vaste territoire jardiné,
qui, comme tout jardin d'agrément, se doit d'être visité
à certaines saisons privilégiées en fonction de son
patrimoine végétal. Ainsi des habitants laissent entendre que
venir au marais en hiver est inutile, car " dès qu'il pleut et qu'il
fait froid on se dit qu'ils [les citadins] sont mieux en ville " (une habitante
de Sainte-Opportune) ; le marais étant jugé vraiment laid à
cette saison, il ne mérite pas d'être visité alors qu'il
deviendra au contraire, au printemps, réellement " féerique
". La propriété privée - chaumière et jardin
- participe alors à l'embellissement de l'espace public.
Cette lente mutation architecturale et paysagère accompagne la
recomposition sociale des communes du marais Vernier. Les élus
découvrent que les chaumières des deux rues - du haut et du
bas du village de Marais-Vernier - sont l'objet d'un réel
intérêt touristique, autant que d'un marché immobilier,
même si elles restent souvent dans les patrimoines familiaux. Les nouvelles
chaumières résidentielles n'expriment plus un rapport avec
l'agriculture de marais, mais signifient une campagne normande
idéalisée, débarrassée ici de ses marécages,
de son hostilité et de sa misère. La villégiature au
marais Vernier a produit - in situ - le décor vivant qu'elle
désirait et qui dépasse désormais le cadre des villages
pour s'étendre à l'ensemble du marais.
[R] Du marécage aux pommiers en fleurs
M. Bergues (1991) a bien montré comment le " vaste marécage
insalubre et dangereux du Moyen âge ", lieu maudit fréquenté
jadis par les chasses royales, progressivement assaini par les travaux du
Hollandais Bradley au début du XVIIe siècle, puis agrandi par
l'endiguement de la Seine de 1848 à 1867, avait suscité,
après les nouveaux assèchements qui ont suivi la Seconde Guerre
mondiale, les plus grands espoirs. Elle cite l'écrivain Michel de
Saint-Pierre : " Le marais Vernier tout neuf que l'on vient de nous donner
: cette terre n'est plus un marais et nous n'y verrons plus les chasseurs
aux lourdes bottes venir y tuer le râle et la bécassine. Devant
vous la Normandie arrime pour toujours son lourd vaisseau vert dans une
lumière qui change et s'irise ". Débarrassé de ses
moustiques, de ses maladies et de sa misère, le marais Vernier assaini
entra dans l'aire d'influence des schémas de paysage de la
Normandie.
Victor Hugo, Gustave Flaubert et Marcel Proust, chez les écrivains,
et bien des peintres, pour ne citer qu'Eugène Boudin, ont participé
à une longue quête de motifs de paysage de la Normandie rurale
et littorale. Celui de la vache normande et des pommiers en fleurs est devenu
un cliché emblématique qui tend, avec les chaumières,
à représenter l'essence de la vie rurale de cette région.
" La Normandie est à l'Italie ce qu'une pomme est à une orange
" écrivait Victor Hugo. Et René Bazin
(5) comparait " ce bois sacré, ce paysage
habité " à une olivette. Mais il revint à Marcel
Proust (6) d'avoir fait d'une floraison
de pommiers un spectacle inoubliable : " Ils étaient en pleine floraison,
d'un luxe inouï, les pieds dans la boue et en toilette de bal, ne prenant
pas de précautions pour ne pas gâter le plus merveilleux satin
rose qu'on eut jamais vu, et que faisait briller le soleil ".
Incorporé aux paysages de la Normandie, le marais Vernier est devenu
une région normande comme les autres " où il faut voir le marais
au mois de mai ". Aussi la menace de la disparition des pommiers
emblématiques à haute tige, au profit des vergers de rente
à basse tige, plus propices à la mise à fruit et plus
productifs, a-t-elle alerté le parc naturel régional. Celui-ci
a suscité une campagne d'information qui recommande la plantation
de fruitiers à haute tige associée à une prairie permanente,
mais aussi - note écologique - à une mare et à " la
chouette des pommiers " qui affectionne les arbres creux pour nicher. Il
préconise également le choix de la pomme de Rever connue des
habitants du marais et consacre, à Sainte-Opportune-la-Mare, une "
Maison de la pomme " aux produits dérivés des différentes
variétés de pommiers à cidre.
Cette Maison de la pomme, fierté des habitants de la commune par son
importance locale et touristique - " Ça fait des années qu'elle
est construite, c'est chouette. C'est pour cela qu'il y a toujours beaucoup
de monde à Sainte-Opportune. Dans le bourg, il y a souvent des cars.
" (une habitante de la commune) - se trouve au centre du village dans une
chaumière située aux côtés de l'église
et de la mairie. C'est un lieu d'accueil des visiteurs, d'où part
un circuit pédestre de 4,5 km à destination de la Grand'Mare
et dont le plan y est distribué gratuitement. On y a implanté
aussi un verger-conservatoire, associé à une mare et à
une prairie où pâturent des vaches, présentées
aux groupes et aux scolaires, mais aussi prétexte à des
démonstrations de greffes et de tailles fruitières, notamment
au mois de mai.
La disparition des haies et des saules têtards, qui limitaient les
parcelles agricoles, a également ému les garants de la conservation
des paysages : maladies, remembrement et manque d'entretien en sont responsables.
Là encore, le parc, en recommandant la plantation de haies de houx
- très controversées localement -, mais aussi les services
départementaux de l'agriculture, en accordant des primes aux restaurations
de haies dans le cadre d'une OGAF-paysagère
(7), sont à l'origine d'un processus de reconstruction
d'un paysage bocager érigé en patrimoine local.
Tous les habitants du parc sont invités à participer à
la mise en paysage bocager et, s'ils acceptent ces règles du jeu
énoncées par le parc, seront comparables à de
véritables professionnels de l'aménagement : " Les haies, vrai
ou faux ? Il n'y a pas de paysagiste dans le parc naturel régional
de Brotonne ? Faux ! Le parc compte plus de 60 000 paysagistes ! Vous en
faites partie, car dès que vous plantez un arbre, construisez une
maison, une clôture, fleurissez votre façade, vous participez
à la construction du paysage local [
] " (8).
Ainsi présentée, la mise en paysage est
bien une affaire d'importance locale qui doit être prise en charge
collectivement et dans l'intérêt général.
L'ensemble des actions en cours, permettant de protéger les prairies
humides du labour et d'y favoriser la vie sauvage, contribue donc à
reproduire une campagne bocagère, composée de prairies et de
prés-vergers où sociétés habitantes et nature
tentent de vivre en harmonie. Mi-naturaliste, mi-paysagère, la vision
arcadienne du paysage rural inspire l'action des pouvoirs publics, qui
répondent ainsi à l'attente sociale en débordant le
cadre strict de l'architecture des chaumières restaurées :
pouvoir s'approprier esthétiquement et symboliquement la campagne
environnante où les agriculteurs ne sont plus les seuls acteurs, ni
les seuls usagers.
[R] Permanence de l'agriculture intensive
Dans la boucle de la Seine, des travaux d'assèchement à des
fins de cultures de céréales, de fourrages ou
d'oléo-protéagineux (tournesol, colza, pois) ont été
entrepris depuis plus de vingt ans. Les agriculteurs ont converti la partie
alluviale du marais Vernier et une partie du marais tourbeux en plaine
consacrée à la céréaliculture
(9). Aussi, légitimement fiers de la conquête
d'espaces dont ils déploraient les caractères sauvage, pauvre,
sale et abandonné, accordent-ils à ces nouveaux paysages une
indéniable valeur esthétique et symbolique.
A la fin des années 1980, dans le marais Vernier, M.
Bergues (10) avait mis en évidence
ce type de rapport à l'espace cultivé. L'espace en friche
était clairement condamné : "un marais naturel ne produit rien".
La " belle terre " ne pouvait être que cultivable et sa régression
était condamnable. " Autrefois, le marais, c'était beau ; quand
vous montiez sur la butte, on découvrait tout le marais. Maintenant,
on voit moins, il y a davantage de branches de bois. Ca devient du marais,
ça n'y était pas avant ". Les " belles terres " pour les
agriculteurs étaient surtout celles du plateau et des alluvions
reconquises sur la vallée ; elles faisaient en revanche " de mauvais
paysages " pour les naturalistes, qui leur préféraient de "
belles prairies marécageuses ".
La même opposition entre agriculteurs et naturalistes se retrouvait
dans l'appréciation des animaux d'élevage. La " belle " vache
normande représentait ce par quoi on passait du marécage à
l'agriculture ; elle exprimait " le lien entre l'espace des prés et
l'espace domestique ". Sa séduction tenait autant à ses couleurs
et à ses formes qu'à ses qualités de bonne laitière
et de meilleur animal que la race hollandaise. En revanche, l'élevage
de troupeaux de vaches d'Écosse et de chevaux camarguais n'était
pas considéré comme sérieux par ces mêmes agriculteurs
: " C'est comme sur les Mannevilles. C'est un peu la friche si ce n'est qu'il
y a ces bestioles qui sont là pour désherber [
]. C'est
folklo, oui c'est folklo. Moi, je les ai vu crever de faim ces pauvres
bêtes [
]. Ce n'est absolument pas rentable. Avec de belles
bêtes, on ne gagne déjà rien alors ce n'est pas avec
ça que
". (11)
Comme dans d'autres marais asséchés en France, les agriculteurs
qui drainent leurs terres valorisent les paysages de céréaliculture
conquis aux dépens des terres marécageuses. Il est donc possible
d'affirmer que ceux qui ont mis en pratique les techniques de drainage permettant
la céréaliculture, comme ceux qui élèvent des
animaux classiques sur des prairies, sont à l'origine d'une
esthétique de l'utilité qui les implique individuellement,
voire collectivement en tant que groupe professionnel. Ces jugements de
goût ne correspondent pas à ce que les spécialistes de
l'esthétique reconnaissent comme des paysages, c'est-à-dire
des représentations culturelles produites par les pratiques artistiques,
picturales, photographiques ou littéraires (Roger, 1997). Non seulement
ces représentations n'existent pas dans le marais Vernier, mais celles
qui sont identifiables dans les discours agricoles traduisent une
esthétique qui n'a rien de kantienne. Elle exprime une conception
du beau liée à l'utilité et qui donc n'a rien de
désintéressé.
L'ensemble de ces relations à la fois esthétique et symbolique
plaiderait alors pour la reconnaissance de paysages propres à ce groupe
social. En dépit de ces caractères identitaires, qui participent
à la fondation de l'idée de terroir, rien ne laisse cependant
supposer la position de mise à distance, de recul qui est à
l'origine de l'idée de beau paysage et des pratiques de contemplation
qui y sont associées.
Chez les tenants de la protection de la nature et des paysages, nous allons
retrouver la même opposition entre, d'une part, les partisans d'une
utilité écologique de la nature, exprimée entre autre
par la symbolique des territoires de réserve et, d'autre part, le
projet d'un rapport contemplatif à la nature non cultivée,
qualifiée ou non de sauvage, ce terme pouvant être perçu
de manière positive ou négative selon les catégories
d'observateurs.
[R] Apparition des sanctuaires de nature
Un troisième type de territoires est apparu dans les marais avec la
création de réserves naturelles. Au marais Vernier, l'Office
national de la chasse a acheté la Grand'Mare en 1958 et le ministère
de l'Environnement la réserve des Mannevilles en 1973. La qualification
du rapport social à ces lieux repose essentiellement sur l'identification
par les scientifiques d'un patrimoine d'animaux sauvages, notamment les oiseaux
migrateurs, sur la délimitation juridique de territoires de protection
et sur la production d'images et de textes à destination des
visiteurs.
À la fin des années 1980, l'idée de protection de la
nature se développait dans un climat de conflits entre conservateurs
de nature et agriculteurs (12). Les
premiers (un gestionnaire de la réserve des Mannevilles) prévoyaient
la disparition des agriculteurs : " Pour moi, l'habitant du marais Vernier
dans son système agricole traditionnel est une espèce en voie
de disparition " ou bien déploraient l'assèchement du marais
: " Le marais est géré pour évoluer vers la
céréaliculture, c'est dramatique, car ceci veut dire assécher
et assécher c'est faire baisser la nappe ". Non seulement le responsable
de la réserve de chasse de la Grand'Mare identifiait des
intérêts contraires " au maintien de l'écosystème
marais " mais, tout en qualifiant le paysage, il remettait en cause une politique
de développement agricole pour le marais. " C'est un milieu avec des
paysages fantastiques, qu'on laisse mourir en racontant à des gens
qu'ils peuvent s'en sortir par l'agriculture ; c'est du gâchis ".
De leur côté, les agriculteurs redoutaient le retour à
" la brousse " et au marécage primitif et par là même
la destruction de leur uvre de conquête et de mise en valeur.
Au spectacle des prés et des fossés soigneusement entretenus,
étaient opposés le spectre des arbres, des ronces et des roseaux
de la réserve des Mannevilles comme l'horreur de la friche et du retour
de l'état sauvage.
À ce discours catastrophiste, les conservateurs de nature avaient
déjà répondu dès 1981 en reconnaissant " que
l'abandon pur et simple des prairies engendre une véritable
dégradation du marais que traduit en particulier la diminution de
la diversité floristique " et " qu'[ils étaient] là
pour limiter les aménagements, c'est-à-dire les drainages et
l'arasement des fossés et des haies ". Et c'est en terme de paysages
qu'ils définissaient leur projet patrimonial : " Le marais Vernier
n'est pas la Beauce, et il n'y a aucune raison de transformer ce paysage
en paysage beauceron" (13).
Aussi, l'introduction des vaches d'Écosse et des chevaux camarguais
sur la réserve des Mannevilles fut-elle sévèrement
critiquée par les agriculteurs. Ils en contestaient à la fois
l'opportunité, la rentabilité économique, sinon le
caractère décoratif. M. Bergues soulignait que cette mise en
paysage était perçue surtout comme superficielle et futile.
L'intérêt écologique n'était pas saisi par ceux
qui faisaient de l'utilité agricole de l'espace une valeur forte de
l'avenir du marais.
En bref, la légitimité agricole des acteurs sociaux traditionnels
était remise en cause par les nouveaux venus - les horsains - que
l'atavisme du marais conseillait vivement de rejeter au dehors, au nom de
la reproduction du groupe social fidèlement à son image ancestrale.
Aussi, la vache d'Écosse, symbole d'un modèle alternatif de
mise en valeur écologique du marais devint-elle l'emblème mis
en avant par le parc naturel régional pour signifier une nouvelle
identité locale. Mais quelle identité ? Les dépliants
du Parc signalent aujourd'hui : " l'escale au mirador de la réserve
de chasse, pour observer oiseaux et gibiers d'eau et la réserve naturelle
des Mannevilles, visitable à certaines époques de l'année
et [...] où on pourra rencontrer des animaux rustiques aux pouvoirs
particuliers... " Hormis l'image pittoresque de la vache d'Écosse
accompagnée parfois des chevaux de race Camargue, peu d'images cherchent
à représenter les espaces naturels. Quand elles existent (13)elles
montrent le plus souvent des oiseaux, corrélats attendus " des
étangs naturels, des prairies marécageuses, des marais
saumâtres et des landes tourbeuses ". Aux visiteurs, le marais est
présenté comme " un petit coin de paradis sauvage " abritant
trois réserves naturelles, celle des Mannevilles gérée
par les biologistes du CEDENA (14),
celle de chasse et de faune sauvage de la Grand'Mare, administrée
par la fédération des chasseurs de l'Eure et celle - volontaire
- des courtils de Bouquelon " entretenus par de minuscules vaches bretonnes
pie noire et où prospèrent pas moins de trois espèces
végétales carnivores ".
Mais, dans cette présentation au public, la vie sauvage n'est pas
limitée aux tourbières et aux espaces aquatiques et
marécageux. Celle-ci habite également les vergers de pommiers
et de poiriers, les pelouses sèches des rives concaves du fleuve et
les mares où " résonne le coassement des grenouilles amoureuses
". Dans le projet des conservateurs de la nature, c'est la totalité
du parc régional qui est ainsi concernée par un processus de
naturalisation qui remet sur la scène publique le foisonnement souhaitable
de la vie sauvage. Ce projet patrimonial favorise la "re-création"
de paysages animés et la conservation, in situ, de races animales
en voie de disparition. Il est fondé sur l'utilité collective
des milieux biologiques ainsi restaurés et de leurs habitants, sur
les insectes pollinisateurs des vergers ou sur la Drosera
(15) pour la pharmacie, mais aussi sur les havres de protection
fournis aux espèces menacées comme le râle des genêts
et la cigogne blanche.
Le marais a fait des cigognes des oiseaux emblématiques de sa politique
de conservation et de restauration de la nature. Au marais Vernier,
les naturalistes (16) constataient depuis
1971 que les cigognes blanches ne consentaient plus à nidifier. Aussi,
en 1992, le parc naturel de Brotonne déclencha-t-il une opération
pour fixer les cigognes migratrices en installant des plates-formes de
nidification. En 1998, après quatre années de succès,
10 cigogneaux naissent à nouveau sur les trois nids installés.
Réalisée en accord avec la Fédération des chasseurs
et les propriétaires concernés, l'opération s'accompagna
également du démantèlement de plusieurs kilomètres
de lignes à haute tension par Électricité de France
qui a fourni également les poteaux en bois.
Ainsi représenté et restauré, le marais Vernier
apparaît comme un territoire de séduisante vie sauvage, où
les " robustes taureaux des hautes-terres d'Écosse " semblent une
alternative aux aléas des élevages classiques, et la richesse
de la faune et de la flore un défi aux tentations de la
céréaliculture. Mais, à bien y regarder,
l'esthétique (17) qui est
développée reste celle des fonctionnalités écologiques
et des chaînes alimentaires. Peu de paysages sont montrés, retenus
et diffusés, en dépit de l'existence de points de vues
spectaculaires sur le marais, qui n'ont pas été repris dans
les cartes postales locales, ni - ou très rarement - dans la politique
de communication du parc. Peu de paysages de nature, donc, mais un projet
patrimonial naturaliste fort et durable, qui se juxtapose à une politique
de conservation des images et de la réalité des chaumières
(des haies et des vergers), emblèmes de la campagne rêvée,
à contempler comme à habiter.
Au marais Vernier, cet idéal de campagne - chaumières et vergers
en fleurs (18) - produit la
réalité correspondante ; tangible, la mise en paysage de campagne
met à distance le marais agricole et la nature marécageuse,
qui ne reviennent vers le public que sous les formes d'un sanctuaire de biens
biologiques précieux placés sur un marché inconnu des
agriculteurs, celui des biens patrimoniaux à usages esthétique
et symbolique. Tout se passe comme si, grâce à la communication
du parc, le modèle arcadien de paysage accueillait volontiers le projet
naturaliste, qui bénéficie ainsi des images de ruralité
existante. Cette connivence est à bénéfices
réciproques : elle nourrit l'idéal arcadien d'une
réalité écologique concrète, qui utilise à
son tour les images formant les regards sur le marais Vernier. En cours
d'élaboration, les images des paysages sont très influencées
par les modèles arcadien et naturaliste qui sont associés par
le parc naturel régional au marais Vernier. Aussi existe-t-il une
forte présomption pour que ces images de nature se construisent -
ou se perpétuent - entre un idéal campagnard sans agriculteurs
et une utopie de bonne sauvagerie sans hommes. Mais ces visions ne signifient
pas que le marais sera déserté ; au contraire, il accroît
ainsi ses capacités de séduction tant pour les habitants d'origine
urbaine que pour les visiteurs ; il reste cependant dépendant des
agriculteurs et des gestionnaires publics qui ont introduit ce projet dans
un milieu social qui ne l'attendait pas.
Enfin, le rôle majeur des pouvoirs publics nationaux et
départementaux dans la mise en uvre des politiques touristiques
et environnementales comme dans la transformation des cadres de vie
résidentielle est à souligner dans le marais Vernier. En agissant
tant sur la nature des images produites qu'en incitant, notamment
financièrement, à la production de biens et de services de
nature, ils participent à la définition et à la mise
en uvre d'un nouvel art d'habiter les marais fondé sur la mise
en spectacle des patrimoines naturels et culturels. Cette politique suppose
non seulement la conservation durable des ressources concernées, notamment
celles liées à la singularité des milieux humides, mais
aussi le développement d'une culture naturaliste et environnementaliste
qui est aujourd'hui en cours d'invention locale à partir des valeurs
du sauvage et du vivant .
Dessins de Claire Brenot, d'après des photographies des auteurs.
Notes
(1) Ce que J.D. Hunt appelle la troisième nature
dans L'art des jardins et son histoire, Odile Jacob, Paris, 1996,
p.30 et sqq [VU]
(2) La région du marais Vernier, qui couvre
une surface de 4500 ha, correspond à la dernière boucle de
la Seine, devenue fossile. Elle est composée de quatre communes :
Marais-Vernier, Bouquelon, Sainte-opportune-la-Mare et Quilleboeuf-sur-Seine,
et comporte une partie alluviale céréalicole et une partie
tourbeuse; cette dernière, partagée entre des prairies, des
cultures et des espaces naturels (étangs, bois, marais), couve environ
2 000 ha. [VU]
(3) En Normandie, il s'agit d'habitations rurales et non
de bâtiments délabrés. [VU]
(4) Cités dans un dépliant du parc naturel
régional de Brotonne "Sur la route des
chaumières".[VU]
(5) Le Tour de France (1906)
in S. Mariot: Promenades littéraires en Normandie, CRDP, Rouen,
1974. [VU]
(6) Sodome et gomorrhe, (1921-1922), in S.
Mariot, op.cit.[VU]
(7 ) OGAF: Opération groupée d'aménagement
foncier, forme juridique des groupements d'agriculteurs impliqués
dans l'application des mesures agroenvironnementales.
[VU]
(8) Le Journal du parc naturel régional de brotonne
n°1, "les plantations", novembre 1993. Le deuxième numéro
fut consacré à l'habitat traditionnel, le troisième
aux marais. [VU]
(9) Le drainage de la partie tourbeuse du marais se solda
toutefois par un échec. [VU]
(10) M. Bergues, op. cit.,
pp.99-106.[VU]
(11) op. cit., p. 109 .
[VU]
(12) M. Bergues, op. cit., pp. 99-110.
[VU]
(13) M. Bergues, ibid.
[VU]
(14) Centre de découverte de la nature.
[VU]
(15) Ou Drosère ou Rossolis. Petite plante
carnivore (entomophage) des tourbières. [VU]
(16) La Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), le Groupe
ornithologique normand, et le cercle des naturalistes de Haute-Normandie.
[VU]
(17) Du point de vue d'une esthétique utilitaire,
des naturalistes et des publics amateurs en particulier, il existe de beaux
paysages de nature qui "contiennent" les "objets" biologiques recherchés;
ceux-ci sont alors parçus à travers l'utilité collective
qui justifie leur identité ^patrimoniale. Des catégories
esthétiques devraient pouvoir être identifiés.
[VU]
(18) dans un autre travail récent, D. Béclier
(recréer la nature dans la vallée de l'Epte, INRA-SAD Île
-de-France, 1998) montre que, près du Vexin normand, ce sont ls motifs
du verger et de la belle prairie entretenue qui qualifient les paysages ruraux
souhaités. [VU]
Bergues M., 1991. Le marais Vernier, entre pays et paysage. PNR de
Brotonne/Mission du patrimoine ethnologique, p. 122.
Berque A., 1995. Les raisons du paysage. Hazan, Paris.
Bertho Lavenir C., 1999. La roue et le stylo. Odile Jacob, Paris.
Donadieu P.(dir.), 1996. Paysages de marais. J.-P. de Monza, Paris.
Donadieu P., 1999. In A. Berque et al. : La Mouvance, cinquante mots pour
le paysage. La Villette, Paris.
Lombard E., 1998. Du pays au paysage, la chaumière du Marais Vernier.
Mémoire de diplôme d'études approfondies de l'École
d'architecture de Paris-la-Villette et de l'École des hautes études
en sciences sociales.
Roger A., 1997. Court traité de paysage. Gallimard, Paris.