Par
Jean-Paul Dubois
Une extraordinaire exposition du Centre canadien d'Architecture de Montréal
propose une psychanalyse des Américains à travers leur obsession
de la pelouse
Vous marchez sur la terre et la terre vous parle. Et puis vous comprenez
que ce n'est pas la terre mais plutôt le gazon qui, d'une voix calme
et claire, s'adresse ainsi à vous et dit des choses que jamais vous
n'aviez espéré entendre : " Touche-moi. Passe dans mes brins.
Marche-moi dessus. Arrose mes pousses. Sème-moi. " En français,
aussi. Le gazon est cultivé. Ses phrases murmurées flottent
au ras de la pelouse comme une brume de lac. Près d'une haie, une
notation discrète indique : " Chris Simes de SprayTech, a estimé
le nombre de brins d'herbe de cette parcelle : 325 293 680. " Et là
il faut vous asseoir, prendre un peu de temps, entamer un vétilleux
décompte vérificateur, mais afin d'admirer le travail du jardinier
qui sur ce petit hectare a tondu en relief ce chiffre matricule dans la
crinière touffue de la pelouse.
Ainsi installé sur le parvis du Centre canadien d'architecture,
captivé par le bavardage de cette mystérieuse sonorisation
souterraine, vous enviez le destin grésillant des grillons. Vous respirez
l'odeur de la terre humide de Montréal, Québec, vos doigts
se faufilent entre les pousses vertes et vous sentez que vous touchez à
l'une des formes du bonheur. Plus tard, à l'invitation du Centre,
vous aurez tout le temps de réfléchir, de décrypter
les images, de lire les attendus des chercheurs pour tenter de comprendre
l'Amérique à travers la réalité de ses pelouses.
Mais pour l'instant demeurez là, enfoui parmi les brins, simplement
comme un insecte dans le jardin.
" Surface du quotidien : la pelouse en Amérique "(1)
est la dernière des cinq magnifiques expositions
de la série " Le Siècle de l'Amérique " que le Centre
canadien d'Architecture consacre à l'étude de ce continent.
Après avoir exploré les projets de Frank Lloyd Wright dans
les années 20, analysé les parcs à thème et l'"
architecture du réconfort " de Walt Disney, Phyllis Lambert, directrice
du CCA, s'attache cette fois à décoder un pays à travers
ses pelouses, à décortiquer l'obsession de ses habitants pour
le gazon, " cette frontière incertaine entre l'espace public et l'espace
privé, entre le paysage et le bâti, entre le rêve et le
cauchemar ". Car la pelouse est ici bien autre chose que de l'herbe. Chaque
brin est un hybride de politique, d'économie, de sociologie, d'histoire,
de démocratie, de pouvoir, de science, de sport et parfois même
de folie. Il y a en Amérique 65 millions d'hectares de pelouse. Soit
une superficie supérieure à celle occupée par toute
autre culture, y compris le blé ou le maïs. Chaque année,
les habitants de ce pays achètent pour 750 millions de dollars de
semence et pour plus de 25 milliards de dollars en produits d'entretien pour
pelouse. Alors derrière tout cet attirail, ces uniformes de jardiniers,
on voit poindre une armée puissamment fédérée,
et l'on comprend que c'est autour des jardinets qu'inconsciemment se sont
unis les États. " Au fil de l'histoire, racontent les commissaires,
la tonte du gazon devient un important devoir civique. Comme le passage de
l'aspirateur ou le rasage, autres mesures civilisatrices d'ordre plus
privé, elle doit se faire régulièrement... Maintenu
à 5 centimètres de hauteur, le tapis de verdure devient vite
le terrain d'entente de voisins sachant respecter cette convention tacite
". Pas de clôture ni de barrière, afin de produire un sentiment,
une illusion d'ouverture démocratique. La pelouse se veut toujours
signe d'appartenance à une communauté. Elle crée une
" classe d'ouvriers du gazon ", une entité homogène qui a surtout
en commun de redouter " l'invasion barbare ". Cette frontière verte,
cette moquette infinie tend à donner une vision globalement apaisante
et rassurante de l'Amérique. Mais dès que l'on s'approche,
dès que l'on écarte les brins, c'est un univers bien moins
rassurant que l'on découvre. Des travaux de sociologues et d'urbanistes
notent ainsi que l'on concède à certaines classes sociales
et raciales défavorisées ou exclues quelques arpents de verdure
afin qu'elles assurent dans leur quartier, et malgré leur dénuement,
la continuité visuelle d'un illusoire territoire homogène.
Ce qui fait dire aux chercheurs que " la pelouse démocratique masque
parfois les pratiques sociales les plus antidémocratiques ". Depuis
le XIXe siècle, elle ceint les édifices gouvernementaux, religieux
et culturels, symbolisant ainsi l'aire du pouvoir. À Washington, observent
les chercheurs, pouvoir institutionnel et vie domestique fusionnent sur la
pelouse de la Maison-Blanche, devenue la pelouse du pays tout entier. On
exploite sa faculté d'incarner le pouvoir fédéral lors
des séances de photographies et des conférences de presse,
des signatures d'accord de paix et traité et lors des fêtes
nationales. Cette bande de terre ordonnée, ce territoire discipliné,
" civilisé ", ces brins denses et liés symbolisent alors l'image
d'une Amérique une et indivisible. Mais, comme le rappelle l'exposition
au travers d'extraits de films anglo-saxons où le gazon tient un
rôle important, tout cela n'est qu'un leurre, une apparence habilement
entretenue, " comme dans Blue Velvet où la caméra s'infiltre
dans le gazon pour en localiser les noirs secrets. Ce qui se trame entre
les brins d'herbe laisse soupçonner un désordre infiltré
dans toute la collectivité ".
Plus on avance dans les salles du musée, plus on ressent physiquement
le pouvoir dissimulateur de cette herbe mais aussi la profondeur de ses racines
qui contribuent à " stabiliser " la terre de ce pays. Le lien est
subtil, permanent. Ainsi le sport est-il devenu la force motrice de la recherche.
C'est la Golf Association of America qui subventionne les études
technologiques du gazon entreprises par les écoles d'agriculture et
les universités. C'est là que l'on répertorie et soigne
toutes les maladies de l'herbe, l'Ustilago struformis, la Laetisaria
fusiformis, la Nigrospora sphaerica, le Coprinus
psychomorbidus, là que l'on sélectionne des
variétés autosuffisantes en milieu aride pour implanter des
golfs insensés dans la Vallée de la Mort ou les déserts
d'Arizona. Et comme si tant d'excès ne suffisaient pas, on inventa
le gazon synthétique, l'Astro Turf, le Poly Turf, comme s'il fallait
se prémunir contre le temps, les saisons, atténuer l'angoisse
de la perte et se doter à jamais de prairies éternelles. Vous
trouvez cela un peu formel ? Alors sachez que des tondeurs de pelouse
professionnels, disons plutôt des designers, sont engagés par
les plus grands stades américains pour imaginer des coupes aux motifs
originaux. Car - et c'est encore un signe de cette obsession récurrente
dans l'inconscient collectif américain - il a été
démontré que des tontes spectaculaires avaient une incidence
sur les taux d'audience des retransmissions télévisées.
Certaines communes ont des attitudes tout aussi compulsives puisqu'elles
n'hésitent pas à consacrer 70% de leur budget pour l'arrosage
et l'entretien de leurs gazons. C'est là un choix " culturel ". Dont
on prend mieux la mesure grâce à une éblouissante série
de photos stéréoscopiques prises au point de limite exact
séparant d'innombrables propriétés californiennes. En
exposant côte à côte ces clichés de voisinage,
le CCA nous donne à voir et comparer l'âme privée de
ces Américains amarrés à leurs pontons de verdure. À
la façon dont ils entretiennent leur " petit pays ", tous
révèlent leur foi en l'avenir, l'état de leur
prospérité ou au contraire les signes de leur renoncement,
de leur dénuement. Sans que rien soit dit ou expliqué, quelque
chose annonce tout de suite que telle maison " à la pelouse pelée
" est depuis longtemps un " territoire étranger ", que l'homme qui
l'habite tient ainsi son pays à distance, et choisit une forme
d'exil.
Autre point de vue, avec les images du photographe Larry Sultan. Nous voilà
cette fois plongés dans le pouvoir évocateur d'un gazon et
les souvenirs d'enfance qui chaque été repoussent avec lui.
Dans un petit texte, Sultan se souvient de toutes ces herbes qui ont
alimenté sa mémoire, et s'explique sur l'amour névrotique
qu'il nourrit pour ses prairies : " Savez-vous pourquoi j'ai une pelouse
Dicondra ? Parce que c'est le gazon le plus difficile à faire pousser.
C'est celui qui est le plus sujet aux maladies et il peut être
anéanti en moins d'une semaine. Quand je regarde ma pelouse, je suis
fier de son aspect bien tenu. Quand elle laisse à désirer,
je m'en veux de lui avoir laissé prendre le dessus sur moi... Je
n'oublierai jamais les promenades le soir, l'odeur des barbecues et des pelouses
fraîchement arrosées. Je marchais en évitant la pluie
des arroseurs et je voyais au passage les éclairs froids des
téléviseurs derrière les rideaux tirés. " Toute
sa vie, sans même s'en rendre compte, Sultan a photographié
son père devant des pelouses. Sur le dernier cliché, on
découvre le vieil homme, debout dans le salon d'une maison, levant
un club de golf sur une moquette verte, devant les " éclairs froids
" d'un téléviseur et des rideaux tirés. Et sans être
capable d'expliquer pourquoi, on ressent que c'est bien là la
dernière image de l'Amérique au fin fond de son siècle.
Article paru dans Le Nouvel Observateur des 6 au 12 août 1998, repris
avec l'aimable autorisation de la revue, surtitré " De notre envoyé
spécial à Montréal ".