La cigale et l'homme
De la biologie au symbole
Introduction
Cigale musicienne
Vivre de rosée
Ombre et lumière
Emblème de la Provence
Encadré 1. Les cigales, entomologiquement
parlant
Encadré 2. La création des cigales
Encadré 3. Fables et contes
Encadré 4. Poésie
Symbole d'Apollon, de la musique et de la poésie dans la Grèce
antique, présente dans les rites funéraires de la Chine ancienne
et aujourd'hui encore dans les cérémonies des Indiens
d'Amérique, hissée depuis le XIXe siècle
au rang d'emblème de la Provence par les félibres et les
faïenciers de la région, actuellement thème
privilégié pour des centaines de collectionneurs et support
de la création de plusieurs musiciens et plasticiens : pour peu qu'on
la connaisse, la cigale ne laisse pas indifférent. Elle présente
le caractère objectivement lyrique dont Roger Caillois parle à
propos de la Mante religieuse(1) et
possède la capacité particulière propre à certains
animaux, objets ou images, d'attirer les projections psychologiques de
l'homme.
La cigale a donné naissance à une foisonnante production
littéraire, artistique et artisanale dans laquelle peut se lire un
dialogue éternel. Car, comme tout vrai symbole, la cigale est ambivalente.
À l'image prédominante d'un être presque divin, philosophe
et artiste s'oppose celle de l'insecte paresseux, bavard et imprévoyant.
Écrivains et poètes, sculpteurs, peintres et scientifiques
se répondent à travers les siècles, opposant deux visions
de la vie, exprimant surtout un conflit interne propre à chacun, la
lutte entre les fantasmes individuels et les exigences de la vie sociale,
entre le rêve et la réalité, entre la cigale et la fourmi.
À la base de la destinée de la cigale dans l'imaginaire humain
et de sa force symbolique, peut-être amoindrie au moment où
elle apparaît dans l'histoire, se trouvent les différents aspects
de sa vie et de son comportement. Ces différents aspects sont d'autant
plus frappants et fascinants qu'ils sont pour la plupart demeurés
longtemps inexpliqués et que, aujourd'hui encore, alors que la
connaissance entomologique a fait des progrès spectaculaires, la biologie
des cigales demeure ignorée du grand public : la majorité des
Provençaux contemporains pense qu'il n'en existe que deux espèces
et uniquement dans le Midi de la France... (voir encadré 1)
Il sera question dans cet article non de vérité entomologique,
mais de représentations mentales. Au risque de choquer les
spécialistes, je parle parfois de l'entité cigale au singulier,
car le système symbolique auquel l'animal a donné lieu s'appuie
non sur les particularités de telle ou telle des milliers d'espèces
existantes, mais sur leurs points communs réels ou supposés
: la puissance de leur chant et son lien avec la chaleur, leur façon
de se nourrir, la sortie de terre de la larve et sa métamorphose
immédiate en adulte.
Le " chant " des cigales, puissant et permanent tout au long des journées
chaudes dans nos régions, constitue leur caractéristique la
plus évidente, celle qui a le plus frappé les sensibilités.
Dans un article paru en 1887, Etienne Rabaud fait état de la forte
affection dont la cigale fut l'objet en Chine : " Les habitants du
Céleste-Empire étaient littéralement fanatiques de notre
chanteur, ils le mettaient partout, son image recouvrant les meubles, on
le dessinait sur les vêtements et l'on ne faisait point de visite sans
porter avec soi un certain nombre de ces animaux. L'empereur enfin avait
créé la charge de grand cigaliste. Le haut fonctionnaire
honoré de ce titre devait fournir chaque année une quantité
déterminée de cigales vivantes à l'empereur qui adorait
son doux criquettement. "
L'art et la littérature témoignent de la force symbolique de
la cigale en Orient (en Chine mais aussi au Japon, en Inde, en Corée)
et dans la Grèce antique. Comme les habitants de la Chine impériale,
les anciens Grecs aiment l'enfermer dans une cage d'osier pour l'écouter
à loisir. Elle est, avec l'Abeille domestique, leur insecte
préféré. La plupart des poètes grecs lui consacrent
des vers admiratifs et Platon, dans Phèdre, raconte sa création
par les Muses (encadré 2).
Passionnément épris de musique et de poésie, les Grecs
ont tout naturellement fait de l'insecte le symbole de ces activités,
celui de l'art et de la création en général, symbole
qui sera repris au XIXe siècle et plus tard par Frédéric
Mistral et le Félibrige.
Les plasticiens associent cigale et musique : les illustrateurs des fables
d'Ésope et de La Fontaine (lorsqu'ils ne confondent pas la cigale
avec une sauterelle) ainsi que les nombreux peintres et les sculpteurs qui
se sont inspirés de leurs fables dans la deuxième moitié
XIXe siècle représentent la cigale de façon plus ou
moins réaliste ou allégorique, mais tenant le plus souvent
un instrument de musique.
Généralement très apprécié, le chant de
notre insecte est cependant parfois qualifié de désagréable
et même d'insupportable, différence de réaction due
peut-être à l'espèce entendue, au nombre et à
la proximité des insectes cymbalisant en chur, ou au
tempérament particulier de certains individus ou sociétés.
Les Romains semble-t-il ne partageaient pas l'engouement des Grecs. Virgile
en tout cas ne cachait pas sa profonde irritation : " Mais quatre heures
après, quand déjà de ses chants la cigale enrouée
importune les champs " (Géorgiques) ; " Mais à moi, seul au
loin suivant la trace aimée, rien que rauque cigale et soleil
écrasant " (Bucoliques). Bien plus près de nous, Jean-Henri
Fabre lui fait écho dans ses Souvenirs entomologiques, parlant de
la Cigale de l'orne comme d'une importune voisine qui, du lever au coucher
du soleil, lui martèle le cerveau de sa rauque symphonie. Le savant
qui, on le sait, consacra une partie de son temps à l'étude
de l'insecte et se soucia de corriger les prétendues erreurs de
La Fontaine(2), utilisait une vieille
bombarde pour faire des expériences sur leur ouïe, mais aussi
pour tenter de les réduire au silence.
Les noms souvent onomatopéiques attribués à l'insecte
dans diverses langues (il émane davantage de sympathie du kihikihi
maori que du ciccada romain), la littérature et les expressions de
divers pays font état de ces deux attitudes. Dérangée
dans son sommeil par une cigale voisine, la chouette d'une fable d'Ésope
finit, exaspérée, par la manger. Par contre l'âne d'une
autre des fables attribuées au même auteur, tout comme le coyote
d'un conte zuni (tribu amérindienne du Nord) ont une telle envie de
chanter aussi agréablement que le premier en meurt et le second s'y
casse les dents (encadré 3).
Une cigale chante (à une fourmi) une réclame pour
un produit agroalimentaire
(buvard, repris de M. Boulard et B. Mondon, 1995)
Si le " chant " de la cigale marque tellement les esprits, ce n'est pas seulement
par sa puissance, son harmonie ou au contraire son effet irritant. C'est
aussi par son association avec la chaleur, l'abondance et la joie des beaux
jours, avec le soleil.
Emblème d'Apollon, dieu grec des Arts et de la Lumière, la
cigale est représentée sur certaines faïences
provençales posée sur un tournesol, variété de
l'espèce végétale soleil. C'est cette même idée
qu'a choisie Frédéric Mistral pour illustrer son ex-libris
: une cigale accompagnée de la devise Lou soulèu me fai
canta , le soleil me fait chanter.
Les dictons et expressions populaires de la France méridionale qui
font intervenir la cigale font référence pour une bonne part,
comme on le verra ci-dessous, à son " chant " et l'associent le plus
souvent à la chaleur, le présentant selon les cas comme un
synonyme de bavardage ou une expression de
joie(3).
- Fay pas boun travayà quand la cigalo canto : il ne fait pas
bon travailler pendant les grandes chaleurs. Provence(a).
- Il fait une chaleur de cigale : il fait très chaud(a).
- Quand la cigalo canto en setèmbre, noun croumpes blad pèr
lou revèndre : quand la cigale chante en septembre, n'achète
pas de blé pour le revendre ; devant ce présage d'abondance,
ne pas acheter de blé pour le revendre. Provence(a).
A coume li cigalo,in pau grata, léou parlo : il est
semblable aux cigales, pour peu qu'on le gratte, il parle. Provence(b).
- A li mirau creba : il a les miroirs crevés, il est aphone.
Se dit aussi d'un chanteur qui manque de souffle, d'un poète qui n'a
pas d'inspiration(b).
- Nouyous courra une cigala : ennuyeux. Nice(a).
- Relnena lou quieù coume uno cigalo : tortiller du derrière,
par coquetterie, comme une cigale. Allusion à certaines espèces
dont l'abdomen oscille pendant le chant(b).
- Fan ripalha d'un ginoulhet dé cigalo : ils font ripaille
avec une patte de cigale, ils n'ont pas grand chose à manger.
Haute-Garonne(a).
- Un cigau : une rasade de vin. Provence(a).
- Ganta la cigalo (attraper la cigale), s'encigala (s'encigaler) :
s'enivrer, parce que l'ivresse fait chanter. Provence(b).
- Es de raço dé cigalo : il est paresseux. Gard(a).
- Testo dè cigalo, f., cigaou, m., cigalé, m. : tête
légère, nigaud. Gard, Hérault(a).
- Pour faire passer les engelures, il faut leur faire chanter des cigales
dessus : il faut le retour de la chaleur. Gard(a).
- On dit aux enfants que leurs engelures passeront avec de la pommade
de cigale : avec le retour de la chaleur. Marseille(a).
- A d'acô di cigalo, noun fai que canta : il est comme les cigales,
il ne fait que chanter. Se dit d'une personne gaie(a).
- Fusa coume uno cigalo qu'a la paio au quiéu : s'enfuir comme
une cigale qui a la paille au derrière. Allusion au jeu d'enfants
qui consiste à planter une paille au derrière des cigales avant
de les relâcher(b).
L'argot lui-même n'ignore pas l'insecte musicien : pour lui une cigale
est une chanteuse de rue ou bien une pièce d'or (par abréviation
: cigue) : quand on la fait sonner elle chante comme une cigale(b).
Le " chant " de la cigale semble être la seule occupation de l'insecte.
Nourri de sève il ne passe pas, comme la plupart des autres animaux,
la majeure partie de son temps en quête de nourriture, on ne le voit
jamais grignoter une feuille ou se jeter sur une proie. " Je ne suis rien
d'autre qu'une voix ", dit-il au paysan d'une autre fable grecque. L'image
de la cigale heureuse, gaie, insouciante des contingences matérielles,
s'est d'autant mieux superposée avec celle, respectée ou
dénigrée, du créateur exclusivement concentré
sur les choses de l'art et de l'esprit que la croyance demeura longtemps
vivace selon laquelle la cigale se nourrissait de rosée (et accessoirement
de vent). Ce régime étonnant, l'une des composantes de la nature
presque divine de la cigale, est au centre d'une partie des textes grecs
la concernant, fables d'Ésope résumées plus haut, par
exemple, ou poème d'Anacréon (encadré 4).
Deux mythes grecs soulignent également la parenté des cigales
avec le monde surnaturel. C'est celui, évoqué plus haut, qui
raconte la création des cigales par les Muses leur accordant de vivre
sans manger ni boire... C'est aussi l'histoire d'Éos, déesse
de l'aube tombée amoureuse d'un mortel, Tithon, pour lequel elle obtint
le privilège de l'immortalité, oubliant de demander en même
temps celui de la jeunesse. Voyant son amant tomber en décrépitude
et en sénilité, elle transforma finalement le vieil homme en
cigale !
Au mystère ancien du mode de nutrition de la cigale s'ajoute celui
de l'apparition de la larve sortant de terre qui a fait croire à une
génération spontanée. La connaissance de la longue vie
souterraine de cette larve et de ses multiples transformations confrontée
à l'observation de sa courte mais brillante existence d'adulte
aérien n'est pas moins propice à l'accroche symbolique. La
vie de la cigale matérialise l'opposition complémentaire entre
le monde obscur de la terre et la lumière, couple essentiel de bien
des mythologies.
Pour les Indiens Hopi vivant sur les hauts plateaux de l'Arizona, la plupart
des puissances surnaturelles sont dénommées Kachina. Ces
êtres figurant le cosmos, intermédiaires entre les Esprits et
les Terriens, sont généralement bienveillants à
l'égard de ces derniers, leur apportant la pluie et des récoltes
abondantes.
Le vocable Kachina s'applique à la fois à ces puissances
transcendantales, aux hommes masqués qui les personnifient lors des
cérémonies et aux poupées alors offertes aux femmes
et aux enfants (figure ci-dessous). Copies conformes des danseurs masqués,
elles possèdent un rôle pédagogique en favorisant
l'enseignement de la Tradition, et renferment un élément magique,
protégeant les demeures à l'intérieur desquelles elles
sont solennellement accrochées. Sauf exception, masques et poupées
rituelles n'ont aucune apparence animale. Symboles géométriques,
ils expriment le sacré.
L'un de ces Kachina se nomme Mahu : cigale. Suivant le rythme biologique
de l'insecte, le Kachina-cigale se manifeste au cours de cérémonies
nocturnes se déroulant en décembre dans des chambres souterraines,
ainsi qu'à la fin du printemps, au moment même où les
vraies cigales apparaissent, dans des danses où il accompagne les
Kachina qui apportent la pluie.
Kachina-Cigale
poupée rituelle, tribu amérindienne Hopi
vers 1940-1950. Coll. prof. Horst Aantes.
Dessin CB, d'après photo de l'auteur.
Au IIe siècle avant J.-C., peut-être avant, les anciens Chinois
posaient une amulette en forme de cigale sur la bouche des morts avant de
les mettre en terre. En référence aux liens de l'insecte avec
le monde souterrain, à la dernière métamorphose de la
larve dont la carapace s'ouvre pour libérer l'adulte qui bientôt
s'envole laissant derrière lui une enveloppe vide... La religion
taoïste a fait de la cigale l'image de l'âme dégagée
du corps.
Nous n'avons pu repérer aucune trace de la vie symbolique de la cigale
sur le continent africain, aucune représentation artistique de cigale
dans la civilisation égyptienne ancienne. Seule trace dont nous n'avons
cependant pu obtenir confirmation : selon Nostradamus, un hiéroglyphe
en forme de cigale figurait l'idée d'homme
mystique(4).
Le Moyen Âge européen demeure lui aussi dans l'ombre, si ce
n'est la mention par quelques auteurs, mais sans indication de leurs sources,
de la broche en forme de cigale qu'auraient portée les troubadours.
Les considérations qui précédent montrent cependant
l'ampleur de l'intérêt des hommes pour la cigale et de son
écho dans l'imaginaire, à la fois dans l'espace et dans le
temps, dans les civilisations méditerranéennes et orientales
autant que chez les indiens d'Amérique et les peuples océaniens.
Une enquête plus systématique et approfondie que celle, modeste,
que nous avons menée, basée sur les écrits dont nous
avons pu disposer, révélerait à coup sur une importance
bien plus grande encore que celle que nous pouvons d'ores et déjà
constater.
Le processus selon lequel la cigale est devenue, entre le XIXe et le XXe
siècle, le symbole de la Provence contemporaine est par contre pour
nous plus facile à suivre.
Dans une société où le surnaturel a largement
cédé le pas à une vision rationalisante du monde, le
fonctionnement de la cigale, même correctement compris, demeure
émouvant, incite aux considérations philosophiques et aux
développements lyriques. À l'ingéniosité technique
de sa larve et de son appareil musical, au spectaculaire de sa métamorphose
s'ajoutent des traits qui suscitent l'intérêt et attirent
généralement la sympathie.
Inoffensive et vulnérable, la tête large et grosse par rapport
à un corps aux proportions cependant harmonieuses et d'une forme
aisément stylisable (particulièrement lorsqu'elle est vue de
dessus, les ailes repliées, ainsi qu'elle est la plupart du temps
représentée), elle possède certaines des qualités
qui, chez l'enfant et le jeune animal, inclinent l'homme à
l'attendrissement. La discrétion de sa couleur variable selon les
espèces et leur environnement respectif rejoint le désir humain
toujours vivant de fusion avec la nature. Quasiment invisible mais proche
et bruyante, elle attire l'attention et force la curiosité. Elle est
aussi synonyme de vacances estivales et ensoleillées.
Cependant des milliers d'espèces de cigales vivent et cymbalisent
sous le soleil de la plupart les régions chaudes de la
terre(5). Comment l'insecte s'est-il tout
particulièrement attaché à l'image d'une partie de la
France, la Provence, dont il n'est à l'évidence pas la seule
caractéristique et qui est loin d'en posséder l'exclusivité
?
À l'origine de ce phénomène se trouve le Félibrige,
importante association de défense de la langue et des traditions des
pays de langue d'Oc (dont la Provence) créée en 1854 à
l'initiative de Frédéric Mistral (Maillane,
Bouches-du-Rhône,1830-1914), écrivain dont Mireille constitue
l'uvre maîtresse et qui obtint, en 1904, le prix Nobel (et "
épinglé " ci-dessous).

Cigalia mistralica gloriosa
Dessin A. Barrère, extrait de Fantasio, 15.XI.1913. Coll. Palais
du Roure, Avignon.
Le Félibrige se réfère couramment à l'
Antiquité grecque, avec laquelle elle partage l' amour des arts et
de la littérature et dont il a repris l'un des symboles, la cigale
qui, comme nous l'avons vu plus haut, figure sur l'ex-libris de Mistral.
L'insecte est, avec l'étoile à sept branches et la pervenche,
l'un des insignes des Félibres. I1 aurait pu le demeurer si les
faïenciers provençaux ne l'avaient pas fait sortir du cercle
relativement fermé des défenseurs des traditions du Sud de
la France, tout en l'associant plus précisément à la
zone provençale.
I1 y a un peu plus de cent ans, en 1895, la puissante Société
Générale des Tuileries de Marseille commande à Louis
Sicard, faïencier à Aubagne (1871-1946), la création d'un
cadeau d'entreprise évoquant la Provence. Louis Sicard modèle
alors un presse-papier original, une cigale de 11 cm posée sur une
branche d'olivier et accompagnée de la devise mistralienne Lou
soulèu me fai canta, que les Tuileries de Marseille expédient
à leurs clients dans le monde entier. Louis Sicard réduit ensuite
sa cigale, créant L'élégante (5/6 cm) dont il fait des
broches, qu'il pose sur des vases, cendriers, tasses et autres objets
décoratifs ou usuels. Il imagine une série de porte-bouquets,
de 11 à 33 cm, à accrocher au mur d'une cuisine ou sur la
façade des maisons. Après la mort de Louis, ses fils Georges
et surtout Théo, puis Christian, fils de Georges, continuent à
faire vivre la Maison Sicard, reprise en 1976 par des amis de la famille,
Sylvette et Raymond Amy.
Depuis le début du siècle de nombreux faïenciers se sont
inspirés des cigales Sicard. Jusqu'à 1950 environ des pièces
uniques ou de série, production de qualité destinée
à une clientèle essentiellement locale, sont sorties notamment
de la Faïencerie de Saint-Jean-du-Désert, de la Maison Massier
à laquelle Vallauris doit sa réputation, des ateliers Pichon
à Uzès, Fouque à Aix-en-Provence...
Le développement du tourisme en Provence a ensuite encouragé
une fabrication de masse en grande partie issue de Vallauris, et
entraîné le recul ou la chute des faïenceries artisanales
de renom.
Suit une période de désintérêt pour les faïences
à décor de cigale jusqu'à ce que, vers fin des années
1980, les collectionneurs commencent à les considérer avec
intérêt. Ils sont aujourd'hui plus de six cents, locaux ou
étrangers amoureux de la région, à rechercher avec passion
ces faïences ou des représentations de l'insecte en d'autres
matériaux (bijoux, objets en bakélite, etc.) dont la cote,
à l'image de celle de la Provence, ne cesse de grimper.
Un second mouvement se fait jour depuis quelques années : si la cigale
n'inspire plus de création originale dans le milieu faïencier
excepté chez quelques artisans, elle a fait irruption dans le travail
de graphistes, plasticiens ou
musiciens(6).
L'emblème emprunté à l'Antiquité grecque et mis
en avant par une partie de la population locale s'est diffusé en
même temps que la production faïencière régionale.
Confortée par son succès auprès d'une population touristique
et secondaire toujours plus importante, la cigale a été
agréée à la fois par l'ensemble des habitants de la
Provence et par ses visiteurs. Ce consensus entretient la vitalité
d'un symbole qui a évolué en fonction des changements de
mentalité, sociaux et culturels. Mais à la base de cette
évolution on retrouve les caractéristiques physiques d'un insecte
propres à impressionner l'esprit humain, aptes à servir de
base à l'expression de ses aspirations et de ses préoccupations
les plus profondes.
Article paru dans École pratique des hautes études, Biol. Évol. Insectes, 11/12, 1998/1999, 3-18. Repris avec l'aimable autorisation de la revue.
Pour en savoir (beaucoup) plus :
Michel Boulard et Bernard Mondon
Vie et mémoires de cigales
1995, éd. de L'Équinoxe, 159 p. + CD
Repris du Courrier n° 38, novembre 1999, p. 123, rubrique On
signale.
[
] se plonger dans l'ouvrage, agréable et très bien
illustré, en trois parties : un portrait entomologique des 16
espèces françaises par M. Boulard ; puis les découvertes
littéraires, historiques, artistiques, folkloriques de son compère
auteur B. Mondon ; enfin un disque compact de cymbalisations (c'est l'expression
consacrée) des cigales, réalisé avec A.-J.
Andrieux.
Éditions de L'Équinoxe
Domaine de Fontgisclar, Draille-de-Magne, 13570 Barbentane.
Tél. : 04 90 94 98 71 ; fax : 04 90 94 98 68.
Pour écouter d'autres cymbalisations :
Un très bon site Internet créé par le Muséum
d'histoire naturelle de Slovénie (prof.dr. Matija Gogala et prof.dr.
Andrej Popov) :
www2.arnes.si/~ljprirodm3/cikade.html
La page des
Stridulations du
site OPIE-Insectes.
Et pour ne pas oublier ses classiques, la fable, en argot
Ayant goualé tout l'été,
Avec les poteaux du loinqué,
La cigal' n'eut plus un pélot,
Quand radina le temps frigo,
pas un loubem de brignolet,
A se carrer sous les crochets.
Ell' bagota en sourdine,
Chez la fourmuch' sa copine ;
La pilonnant en loucedé
De lui refiler à croquer
Car elle avait les chocottes.
-Nous avons toujours été potes
Lui bonit-elle en chialant ;
Ce n'est pas du boniment.
-La fourmuche, une vraie tordue
Répondit : " Tu n'a que pouic.
Qu'as-tu fabriqué de ton fric,
Pour être aujourd'hui si loqu'due ? "
-Toutes les neuill's, dans les beuglants,
Je goualais avec les aminches.
-Et bien maint'nant, cavale au guinche.
L'illustration ci-dessous est reprise du Larousse agricole (1921)
[R] Encadré 1. Les cigales, entomologiquement parlant
Cigale : A. nymphe ; B. organe de stridulation du mâle
Insectes de l'ordre des Hémiptères (anciennement Homoptères),
du sous-ordre des Auchénorhynches (rostre inséré en
avant des pattes antérieures), de la super-fa-mille des Cicadoidea,
de la famille des Cicadidés.
Les cigales se nourrissent de la sève des végétaux
grâce à un appareil buccal perforant constitué d'un ros-tre
(labium) et de stylets qui pénètrent dans les tissus de la
plante et y prélèvent la sève.
L'adulte ailé (2 paires d'ailes membraneuses), aérien, vit
relativement peu de temps (1 mois pour les cigales de France). Il se voit
assez difficilement mais s'entend bien : le mâle, en effet, pour appeler
une femelle, " craquette ", se servant de son appareil émetteur, des
plaques abdominales (cymbales) qui vibrent et dont le son est amplifié
par une caisse de résonance qui oc-cupe presque tout son abdomen.
La femelle possède au même endroit des tympans rudimentaires
qui lui per-mettent d'entendre la " cymbalisation " du mâle - et aucun
autre son, comme l'a montré Fabre.
La larve est très discrète : elle se développe lentement,
en 2 ans au moins, dans le sol. Elle y ponctionne les ra-cines, creusant
grâce à ses pattes antérieures fouisseu-ses, s'agrippant
avec les 4 autres. Pour attaquer le sol méditerranéen, souvent
sec, la cigale utilise son urine, dont elle humecte le front de sa galerie
; elle fait passer la terre ainsi ameublie et compactée derrière
elle, ce qui bouche et étaye son boyau.
Parvenue au terme du dernier stade larvaire, elle sort, gagne un support
(tige de thym, de romarin, graminée) où, rapidement (1/4 d'heure),
elle mue, laissant son an-cienne cuticule (l'exuvie) accrochée là.
Encore 3 heures de séchage-durcissement - une phase à haut
risque, les prédateurs, des fourmis aux oiseaux, s'en régalant
très volontiers - et l'insecte parfait (l'imago) peut s'envoler et
chanter (privilège du mâle, rappelons-le).
La femelle fécondée pondra dans les tissus d'une plante quelques
centaines d'ufs d'où écloront de toutes peti-tes larves
(1 mm de long) qui se laisseront tomber au sol et s'enfouiront. Le cycle
recommencera.
Les entomologistes ont dénombré 17 espèces
françai-ses. Dans le Luberon, il en existe 8.
" Qui ne connaît pas la Gande Plébéienne (Lyristes ple-bejus)
noire et grise, la plus grosse de nos cigales, ou Cicada orni, le fameux
" Cacan " de Jean-Henri Fabre dont l'extrémité des ailes est
mouchetée. Moins connue sont la Cigale noire (Cicada atra) et la toute
petite Cigale pygmée (Tettigetta pygmea) qui, bien qu'aussi
fréquente que les précédentes, est plus discrète
par sa taille et son chant. Les autres espèces plus délicates
à localiser et à reconnaître restent l'affaire des
spécialistes. " (Claude Favet, 1998. Le Luberon des insectes,
Édisud, 119 p.)
A.F.
[R] Encadré 2. La création des cigales
Jadis les cigales étaient des hommes, de ceux qui existaient avant
la naissance des Muses. Puis, quand les Muses furent nées et qu'on
eut la révélation du chant, il y en eut alors, parmi les hommes
de ce temps, qui furent à ce point mis par le plaisir hors
d'eux-mêmes, que de chanter leur fit omettre le manger et le boire,
et qu'ils trépassèrent sans eux-mêmes s'en douter ! Ce
sont eux qui, à la suite de cela, ont été la souche
de la gent Cigale. Elle a des Muses reçu le privilège de n'avoir,
une fois née, aucun besoin de se nourrir, et de se mettre cependant,
estomac vide et gosier sec, tout de suite à chanter jusqu'à
l'heure du trépas, et puis après d'aller trouver les Muses
pour leur rapporter qui les honore ici-bas et à laquelle d'entre elles
va cet hommage. Ainsi, à Terpsichore, c'est sur les hommes qui l'ont
honorée dans le chur de danse que les cigales font leur rapport,
lui inspirant pour eux de la prédilection ; à Érato,
sur ceux dont les matières d'amour sont l'occupation ; et aux autres
de même, selon la façon dont chacune est spécialement
honorée.
Platon
[R] Encadré 3. Fables et contes
L'âne et la cigale, fable d'Ésope
Un âne qui enviait le talent musical de la cigale, pensant que les
dons sont liés au régime alimentaire, lui demanda de quoi elle
se nourrissait. Apprenant qu'elle absorbait seule-ment de la rosée,
l'âne fit de même et très vite mourut.
(résumé d'après Myers, 1929, Insect singers, p. 28)
La cigale et le hibou, fable d'Ésope
Un hibou fut tiré de son sommeil par le chant incessant d'une cigale
posée à proximité. Comme, malgré ses mena-ces,
la musique continuait, il opta pour une autre méthode. Il proposa
à la Cigale une boisson délicieuse, un véritable nectar.
Tentée par cette diversion à son régime de rosée,
la Cigale s'approcha, fut happée et tuée.
(d'après Myers, 1929, Insect singers, p. 28)
La cigale et le coyote, conte zuni
Une cigale qui chantait sur une branche, " tchumali, tchu-mali, tchumali,
shokhoya, tchumali, tchumali ! " excita la fervente admiration d'un coyote.
Celui-ci demanda à la ci-gale de venir chez lui et de devenir son
professeur de chant. Peu doué, le coyote finit pourtant par apprendre
l'air. Mais alors qu'il méditait sur cette nouvelle acquisition, il
trébucha, tomba, et oublia la chanson. Deux fois l'accident arriva
et le coyote retourna voir son professeur perché sur une branche.
La deuxième fois, la cigale décida de lui donner un autre genre
de leçon. S'agrippant fortement à l'écorce de branche,
elle força et gonfla jusqu'à ce que son dos se fende. Elle
quitta sa précédente peau qui demeura accrochée à
l'arbre, gardant sa forme et sa position. La cigale glissa alors un galet
dans la peau abandonnée et vola jusqu'à un arbre proche, laissant
derrière elle son image exacte, une image qui cependant ne répondait
pas aux requêtes du coyote. À bout de patience, ce dernier,
d'un bond, saisit la fausse ci-gale, planta ses dents dans la pierre, les
écrasant et les bri-sant de sorte que l'on pouvait à peine
voir celles du milieu de ses mâchoires tandis que les autres sortaient
comme des défenses. Tous les descendants du coyote ont hérité
de ces dents brisées. Et aujourd'hui encore, quand les cigales
s'aventurent à chanter un matin d'été, il n'est pas
rare qu'elles se protègent en se dépeçant et en laissant
leur double dans les arbres.
(transcrit en 1901 par Cushing, résumé d'après Myers)
Que ton sort est charmant, trop heureuse Cigale !
Tu t'abreuves et vis de l'eau
Que verse l'aube matinale,
Et chantes tout le jour sur le haut d'un rameau.
De là contemplant la richesse,
Dont Pômone couvre les champs,
N'en disposes-tu pas en paisible Maîtresse ?
Les laboureurs aiment tes chants ;
A personne jamais tu n'as fait de dommage.
Tout le monde, à t'ouir, y voit l'heureux présage
Des fécondes chaleurs qui mûrissent les fruits.
Phbus et ses surs te chérissent.
Il t'a donné la voix qui charme tes ennuis.
Jamais les ans ne te flétrissent.
O Fille de la Terre au chant mélodieux !
Cigale, sage et bienfaisante,
Tu vis sans chair, ni sang, de maladie exempte.
Que te faut-il encor pour ressembler aux Dieux ?
Anacréon